| CELEX | 52023AE2769 |
| Type | Avis institutionnel |
| Date | mercredi 25 octobre 2023 |
| Journal officiel | FR Séries C |
| C/2024/886 | 6.2.2024 |
Avis du Comité économique et social européen sur la proposition de directive du Parlement européen et du Conseil relative à la lutte contre la corruption, remplaçant la décision-cadre 2003/568/JAI du Conseil et la convention relative à la lutte contre la corruption impliquant des fonctionnaires des Communautés européennes ou des fonctionnaires des États membres de l’Union européenne, et modifiant la directive (UE) 2017/1371 du Parlement européen et du Conseil
[COM(2023) 234 final — 2023/0135 (COD)]
et la communication conjointe au Parlement européen, au Conseil et au Comité économique et social européen sur la lutte contre la corruption
[JOIN(2023) 12 final]
(C/2024/886)
| Rapporteur: | José Antonio MORENO DÍAZ |
| Corapporteur: | João NABAIS |
| Consultation | Commission européenne, 29.6.2023 |
| Base juridique | Article 83, paragraphe 1, article 83, paragraphe 2, et article 82, paragraphe 1, point d), du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne |
| Compétence | Section «Emploi, affaires sociales et citoyenneté» |
| Adoption en section | 4.10.2023 |
| Adoption en session plénière | 25.10.2023 |
| Session plénière no | 582 |
| Résultat du vote (pour/contre/abstentions) | 214/02/06 |
I. RECOMMANDATIONS
1. Recommandations générales
| 1.1. | La corruption est un problème grave qui touche tous les États membres de l’Union européenne (UE) et porte atteinte à la coexistence démocratique elle-même: le Comité économique et social européen (CESE) accueille dès lors favorablement l’initiative de la Commission en matière de lutte contre la corruption et soutient les mesures proposées, qui constituent un effort de systématisation en la matière. LE COMITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EUROPÉEN |
| 1.2. | se félicite de la proposition de directive de la Commission et prend acte de la base juridique indiquée dans la proposition et de l’exposé des motifs qui l’accompagne. Toutefois, étant donné qu’il y a lieu d’atteindre l’objectif de la directive de manière plus efficace, il serait opportun d’envisager une extension de la base juridique de la stratégie de l’UE en matière de lutte contre la corruption, et de se demander si, en sus du recours aux articles 82 et 83 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), il ne conviendrait pas de faire également référence à l’article 84 du TFUE, qui porte sur les mesures de prévention, ainsi qu’à l’article 87 du TFUE en raison de la nécessité d’une coopération policière. Il est logique d’encourager la coopération et la coordination policières sur ces matières afin d’améliorer l’efficacité; |
| 1.3. | est d’avis qu’il faudrait examiner la possibilité d’accompagner la proposition de directive européenne d’un cadre juridique parallèle régissant de manière contraignante le système juridique de l’Union, étant donné que les obligations découlant de la convention des Nations unies contre la corruption (CNUCC) s’appliquent à toutes les parties contractantes de la même manière et dans la même mesure. Ce cadre parallèle devrait vraisemblablement faire l’objet d’une décision du Conseil; |
| 1.4. | relève que l’article 86, paragraphe 4, du TFUE pourrait donner lieu à l’adoption, par le Conseil européen, d’une décision qui étendrait les attributions du Parquet européen à la corruption, y compris lorsque les infractions ne portent pas atteinte aux intérêts financiers et dans le cas de la criminalité, même si celle-ci n’affecte qu’un seul État membre; |
| 1.5. | estime que la définition de l’agent public devrait être aussi détaillée que possible. |
2. Recommandations concernant les mesures préventives
LE COMITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EUROPÉEN
| 2.1. | estime que la directive devrait contenir des règles beaucoup plus précises en ce qui concerne les obligations des États membres en matière de conflits d’intérêts: elle devrait prévoir une obligation généralisée et explicite d’adopter des règles pour limiter l’accès aux mandats électifs et aux postes de gestion des affaires publiques et imposer la tenue de registres de tous les accès, d’établir un système des incompatibilités, de renforcer les interdictions d’après-mandat pour endiguer le «pantouflage», d’adopter des codes de conduite, d’établir un cadre juridique en matière de lobbying, ainsi que de divulguer les informations financières et d’enregistrer les avoirs des agents publics, des membres des parlements et des gouvernements et des juges à tous les niveaux. Des règles similaires en matière de conflits d’intérêts devraient s’appliquer, le cas échéant, aux institutions, organes et organismes de l’Union; |
| 2.2. | prend également acte de la communication sur une proposition relative à un organisme éthique interinstitutionnel (1). Selon ce texte, l’organisme a pour mission d’élaborer des normes éthiques minimales communes pour la conduite des membres des institutions et des organes consultatifs énumérés à l’article 13 du traité UE et de la Banque européenne d’investissement, si celle-ci demande à participer à l’accord; |
| 2.3. | suggère qu’à l’article 3, paragraphe 3, le texte «pour que […] des règles efficaces régissant l’interaction entre le secteur privé et le secteur public, soient en place» soit formulé d’une manière plus précise qui oblige les États membres à adopter un cadre juridique en matière de lobbying. Des règles similaires devraient s’appliquer, le cas échéant, aux institutions, organes et organismes de l’Union; |
| 2.4. | insiste sur l’importance que les États membres aient mis en place dans leur cadre législatif national, ou prévoient de le faire, un ensemble approprié de règles, procédures et pratiques s’appliquant au recrutement d’agents publics et au financement des partis politiques, reposant par exemple sur les principes suivants:
|
| 2.5. | fait observer que la Commission aurait pu saisir l’occasion pour envisager, dans sa communication, l’adoption d’une mesure fondée sur l’article 197, paragraphe 2, du TFUE, et présenter une proposition à cet égard. L’Union européenne aurait ainsi pu créer en son sein une autorité indépendante de prévention de la corruption, conformément à l’article 6 de la CNUCC. |
3. Recommandations concernant les mesures répressives
LE COMITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EUROPÉEN
| 3.1. | constate que les délits commis contre l’administration publique suscitent une vive inquiétude au sein de la société, car le public attend des réactions rapides à la corruption qui porte atteinte à l’intérêt général; tout retard judiciaire nuit à la démocratie. Dans le même temps, de telles infractions risquent de compromettre à la fois la réputation des personnes impliquées dans des procédures pénales et la sécurité dans l’exercice de fonctions publiques, tout en mettant en péril la concurrence au niveau économique; le CESE estime par conséquent que la directive pourrait recommander aux États membres de prévoir des procédures accélérées spéciales au sein de l’administration de la justice pénale pour ce type de délits et des formes spécifiques d’entraide judiciaire telles que le transfert de preuves et l’exécution directe des décisions de justice d’autres États membres en matière de recouvrement d’avoirs; |
| 3.2. | est d’avis que la directive pourrait également préconiser l’introduction, par les États membres, de règles relatives à la saisie préventive et au gel des avoirs, afin de garantir la perte de l’avantage résultant d’actes de corruption, y compris le remboursement et l’indemnisation des victimes (par exemple, les particuliers ou les entreprises qui n’ont pas pu accéder aux marchés publics ou aux appels d’offres); |
| 3.3. | estime que, si l’Union européenne veut lutter contre l’influence hautement inappropriée du secteur privé dans la prise de décision publique, elle doit prévoir une définition très stricte (à l’article 10) du trafic d’influence et envisager des paramètres clairs pour l’infraction correspondante, de manière à pouvoir la distinguer du lobbying; |
| 3.4. | propose d’inclure, à l’article 11 sur l’abus de fonctions, les cas d’abus de fonctions dans le but de nuire et les cas de violation du devoir d’abstention lorsqu’il y a conflit d’intérêts; |
| 3.5. | juge problématique la référence à la «détention» à l’article 13 (enrichissement lié aux infractions de corruption) et recommande sa suppression; |
| 3.6. | fait observer que la référence aux seules personnes morales (article 2, paragraphe 7) exclut la possibilité d’une responsabilité juridique pour toutes les entités qui ne sont pas dotées de la personnalité juridique. |
II. NOTES EXPLICATIVES/ÉLABORATION
4. Considérations générales
| 4.1. | Le CESE estime que la Commission devrait envisager une base juridique plus large que celle indiquée pour la directive (2). Premièrement, le CESE se demande pourquoi la Commission n’a défini comme base juridique de la proposition de directive que les articles 82 et 83 du TFUE: ils couvrent les mesures répressives et celles relatives à la coopération entre les autorités nationales ainsi qu’entre ces dernières et les agences de l’Union, mais la coopération des polices (qui fait l’objet de l’article 24 de la directive) trouve sa base juridique dans l’article 87 du TFUE. |
| 4.1.1. | En outre, les dispositions de la directive proposée relatives à la prévention de la corruption prévoient des mesures qui touchent à la législation administrative, et non pénale, des États membres. Par conséquent, le CESE se demande pourquoi la Commission n’a pas choisi également comme base juridique pertinente l’article 84 du TFUE, selon lequel le Parlement et le Conseil «peuvent établir des mesures pour encourager et appuyer l’action des États membres dans le domaine de la prévention du crime»; ces mesures, précisément en raison de leur objectif de prévention, peuvent également avoir une portée extrapénale. |
| 4.1.2. | Il est question, à l’article 84 et à l’article 87, paragraphe 2, du TFUE, de «mesures», à adopter par les colégislateurs, ce qui signifie que la directive est un instrument approprié et que, par conséquent, la proposition de directive de la Commission à l’examen peut être utilisée. |
| 4.1.3. | La directive ne doit prévoir aucune forme d’harmonisation des dispositions législatives et réglementaires des États membres en ce qui concerne les mesures préventives, étant donné que l’article 84 du TFUE exclut toute harmonisation. Actuellement, les articles 3 à 6 de la proposition de directive ne prévoient aucune forme d’harmonisation du droit des États membres; ils se limitent à confirmer les obligations des États membres énoncées au chapitre II de la convention des Nations unies contre la corruption (CNUCC). |
| 4.2. | Comme l’indique également la Commission, «les révélations et allégations très graves qui sont apparues au grand jour à la fin de l’année dernière ont montré que de telles révélations et allégations affectaient l’ensemble des institutions de l’UE, indépendamment de l’enceinte dans laquelle elles se manifestaient et du nombre de personnes concernées». Compte tenu de la gravité de la situation après le Qatargate, le CESE insiste sur l’importance de proposer des solutions plus radicales et vigoureuses, susceptibles de donner un signal important aux citoyens de l’Union élisant le Parlement européen. |
| 4.2.1. | Une approche plus radicale aurait pu donner lieu à d’autres propositions et partant, aboutir à un nombre accru d’actes de l’Union pour répondre aux besoins exprimés. |
| 4.2.2. | Premièrement, le CESE estime que les sujets traités dans la proposition sont identiques à ceux abordés dans la CNUCC. Tant l’Union (qui a adhéré à la CNUCC en 2008) (3) que l’ensemble des États membres sont parties contractantes à la convention. Les obligations découlant de la CNUCC s’appliquent dès lors à toutes les parties contractantes de la même manière et dans la même mesure. |
| 4.2.3. | En outre, il ne faut pas oublier que l’UE est soumise au mécanisme d’examen par les pairs de la CNUCC: le premier cycle est déjà en cours et sera suivi d’un deuxième consacré à la prévention (ainsi qu’au recouvrement des avoirs). |
| 4.2.4. | Par conséquent, le CESE se demande si la Commission n’aurait pas dû proposer un cadre de lutte contre la corruption destiné à l’ensemble des 28 systèmes juridiques concernés (celui de l’Union et ceux des 27 États membres) et si la proposition de directive de l’UE ne devrait pas être accompagnée d’un cadre réglementaire parallèle régissant de manière contraignante l’ordre juridique de l’Union, de sorte que, par exemple, les définitions des infractions de corruption que la directive demande aux États d’inclure dans leur droit pénal soient identiques à celles que le Parquet européen devra utiliser dans l’exercice de ses compétences; cela s’applique également aux mesures préventives. Ce cadre parallèle devrait probablement faire l’objet d’une décision du Conseil. |
| 4.3. | Il est surprenant que la communication ne prévoie pas un rôle plus étendu pour le Parquet européen. Le CESE juge nécessaire de créer une fonction de procureur européen spécialisé dans la corruption. |
| 4.3.1. | Cela aurait été l’occasion d’inviter le Conseil européen à utiliser la base juridique fournie par l’article 86, paragraphe 4, du TFUE pour étendre les attributions du Parquet européen (4) aux comportements relevant de la corruption, même si ceux-ci n’ont pas d’incidence sur l’intégrité des intérêts financiers de l’Union. |
| 4.3.2. | Au lieu de cela, les compétences du Parquet européen se limitent aux aspects évoqués à l’article 24 de la proposition de directive, qui réaffirme l’obligation de coopération entre les États membres et les agences de l’Union dans les domaines régis par la directive, ainsi que l’obligation des agences européennes à fournir une assistance technique et opérationnelle afin de faciliter la coordination des enquêtes et des poursuites. |
| 4.3.3. | La directive proposée n’est pas un instrument utile, étant donné que le TFUE prévoit une décision du Conseil européen. Par conséquent, la Commission devrait, dans sa communication, inciter vivement les États membres à adopter cette solution. |
| 4.4. | Si le CESE reconnaît la difficulté de fournir une liste exhaustive des personnes pouvant être assimilées à des agents publics, la définition fournie à l’article 2, paragraphe 3, points a) et b) est actuellement formulée de manière si large et abstraite qu’elle ne permet pas de déterminer quelles sont les personnes pouvant être assimilées à un agent public. Par ailleurs, l’article 2, paragraphe 3, point b), définit également l’agent public comme «toute autre personne investie d’une fonction de service public dans les États membres ou des pays tiers, auprès d’une organisation internationale ou d’une juridiction internationale». Une telle définition ne permet pas d’individualiser les restrictions aux droits et libertés d’une personne, et est donc susceptible d’être utilisée de manière trop large et hétérogène. |
| 4.5. | Lorsque des personnes signalent des violations du droit de l’Union qui portent atteinte à l’intérêt public, elles agissent en tant que «lanceurs d’alerte» et jouent ainsi un rôle clé dans la révélation et la prévention de ces violations et dans la préservation du bien-être de la société, y compris dans la lutte contre la corruption. Le CESE estime dès lors qu’il convient d’améliorer la protection des lanceurs d’alerte. |
5. Considérations relatives aux mesures préventives
| 5.1. | Le CESE est d’avis que l’article 3 est très important, car sa mise en œuvre, sa violation et son interprétation relèvent de l’intérêt européen et font intervenir les nombreuses compétences de la Cour de justice de l’Union, contribuant ainsi au maintien de l’unité du droit européen. Le CESE constate toutefois que l’objectif de la directive est une «harmonisation minimale» des législations des États membres. En revanche, les normes établies à l’article 3 ne sont pas des normes d’harmonisation; l’article se limite à reprendre de manière synthétique les obligations figurant au chapitre II de la CNUCC. L’article 3 est un simple «manifeste politique»: il exprime la volonté de l’Union de collaborer avec chacun des États membres pour la mise en œuvre du chapitre II de la CNUCC, réaffirmant les obligations qu’il contient. |
| 5.1.1. | Le CESE estime que pour transformer le contenu de cet article en normes d’harmonisation minimales, celui-ci devrait contenir des règles beaucoup plus strictes et précises en ce qui concerne non seulement les obligations des États membres en matière de conflits d’intérêts, prévoyant une obligation généralisée et explicite d’adopter des règles pour limiter l’accès aux mandats électifs et aux postes gouvernementaux, d’établir un système des incompatibilités, de renforcer les interdictions d’après-mandat pour endiguer le «pantouflage», d’adopter des codes de conduite, d’établir un cadre juridique en matière de lobbying, etc. |
| 5.1.2. | En outre, le CESE s’interroge sur l’opportunité d’établir un cadre réglementaire parallèle régissant de manière contraignante l’ordre juridique de l’Union. Le CESE reconnaît que la Commission, dans sa communication, souligne l’existence de nombreux outils dont se sont dotés les institutions, organes et organismes de l’Union dans le domaine de la prévention de la corruption. Le Qatargate a toutefois montré qu’ils ne suffisent pas à empêcher l’établissement de pratiques de corruption. Le CESE prend acte de la communication sur une proposition relative à un organisme éthique interinstitutionnel (5). Selon ce texte, l’organisme a pour mission d’élaborer des normes éthiques minimales communes pour la conduite des membres des institutions et des organes consultatifs énumérés à l’article 13 du traité UE et de la Banque européenne d’investissement, si celle-ci demande à participer à l’accord. Le CESE estime par ailleurs que pour améliorer l’efficacité du système de lutte contre la corruption, en particulier dans la phase de prévention, il est plus approprié et utile de disposer d’un ensemble de règles générales, communes à toutes les institutions de l’Union et partagées par les États membres. |
| 5.2. | La réglementation du lobbying permet d’atteindre deux objectifs: a) contribuer à mieux faire la distinction entre l’activité licite et le trafic d’influence illicite; b) contribuer à détecter les cas de conflit d’intérêts. Il s’agit de deux objectifs fondamentaux pour lutter contre la corruption. |
| 5.2.1. | C’est la raison pour laquelle le CESE suggère qu’à l’article 3, paragraphe 3, le texte «pour que […] des règles efficaces régissant l’interaction entre le secteur privé et le secteur public, soient en place» soit formulé d’une manière plus précise qui oblige les États membres à adopter un cadre législatif en matière de lobbying. Des règles similaires devraient s’appliquer, le cas échéant, aux institutions, organes et organismes de l’Union. |
| 5.3. | Le CESE considère qu’il serait très utile de mettre en place un réseau européen de lutte contre la corruption, sur la base du partage d’expériences en cours depuis 2015; ces travaux seraient ainsi étendus et approfondis grâce à un outil capable de «servir de catalyseur des efforts de prévention de la corruption dans l’ensemble de l’UE. Ce réseau sera chargé d’élaborer des bonnes pratiques et des orientations pratiques dans divers domaines d’intérêt commun. Il soutiendra également une collecte plus systématique de données et d’éléments de preuve pouvant servir de base solide aux actions de lutte contre la corruption et au suivi du succès de ces actions. Le réseau s’appuiera sur l’expérience acquise en travaillant avec les services répressifs et les pouvoirs publics, et réunira toutes les parties prenantes concernées, y compris les praticiens, les experts et les chercheurs, ainsi que des représentants de la société civile et des organisations internationales» (6). |
| 5.3.1. | Premièrement, le CESE ne juge pas cette solution satisfaisante, car elle semble incompatible avec l’article 6 de la CNUCC, qui dispose que chaque État partie (y compris l’UE) «fait en sorte […] qu’existent un ou plusieurs organes, selon qu’il convient, chargés de prévenir la corruption […]. Chaque État Partie accorde à l’organe ou aux organes visés […] l’indépendance nécessaire, conformément aux principes fondamentaux de son système juridique, pour leur permettre d’exercer efficacement leurs fonctions à l’abri de toute influence indue. Les ressources matérielles et les personnels spécialisés nécessaires, ainsi que la formation dont ces personnels peuvent avoir besoin pour exercer leurs fonctions, devraient leur être fournis» (7). L’Union doit se doter de son propre dispositif de prévention capable de garantir sa propre indépendance. |
| 5.3.2. | Deuxièmement, la Commission européenne explique que ce réseau «sera chargé d’élaborer des bonnes pratiques et des orientations pratiques dans divers domaines d’intérêt commun. Il soutiendra également une collecte plus systématique de données et d’éléments de preuve pouvant servir de base solide aux actions de lutte contre la corruption et au suivi du succès de ces actions» (8). Les missions de ce réseau ne semblent pas satisfaire aux exigences imposées aux États parties par la CNUCC. La communication de la Commission n’aborde pas la question principale, à savoir celle d’un cadre institutionnel au sein duquel chaque partie «élabore et applique ou poursuit […] des politiques de prévention de la corruption efficaces et coordonnées qui favorisent la participation de la société et reflètent les principes d’état de droit, de bonne gestion des affaires publiques et des biens publics, d’intégrité, de transparence et de responsabilité» (9). |
| 5.3.3. | Troisièmement, la présence dans ce réseau de parties prenantes, qui ont également d’importants intérêts économiques, et l’absence de personnes extérieures aux institutions européennes, compétentes et indépendantes, pourraient nuire à sa crédibilité. |
| 5.3.4. | À cet égard, le CESE suggère à la Commission d’évaluer la base juridique fournie par l’article 197, paragraphe 2, du TFUE en lien avec la nécessité de doter l’Union d’un organisme chargé de la préservation de l’éthique et de l’intégrité (c’est-à-dire un organisme de lutte contre la corruption) qui concevra une forme d’administration intégrée à l’échelle nationale et de l’UE, sur le modèle de ce qui a déjà été fait dans d’autres domaines stratégiques de compétence partagée entre l’Union et les États membres (concurrence, vie privée, communications électroniques, lutte contre le blanchiment de capitaux). |
| 5.3.5. | Un tel organisme permettrait également de satisfaire aux exigences de l’article 5, paragraphe 4, de la CNUCC. Il constituerait le bras opérationnel technique de l’Union en matière d’action extérieure. Une telle autorité européenne devrait engager le dialogue avec les organismes correspondants établis par les États membres de l’UE conformément à l’article 6 de la CNUCC et reconnus par l’article 4 de la directive proposée, ainsi qu’avec les autorités étrangères à l’échelle internationale. |
6. Considérations relatives aux mesures répressives
| 6.1. | Le CESE juge excellent le choix d’intervenir pour un même type de comportement illicite, qu’il se produise dans le secteur public ou dans le secteur privé: cette approche indique clairement que les deux parties impliquées dans un trafic d’influence illicite ont la même responsabilité dans l’entente de corruption. Il est tout aussi judicieux d’avoir opté pour une approche individualisée du phénomène de corruption, distinguant les cas en fonction de la structure de l’infraction pénale: ce travail d’harmonisation est très précieux pour l’intégration des systèmes juridiques des États membres, car il garantit la sécurité et la justice dans l’ensemble de l’UE pour des affaires pénales identiques, dont quelques-unes sont inconnues dans certains pays (par exemple, le trafic d’influence est une notion inconnue en Allemagne). |
| 6.1.1. | Le CESE formule cependant quelques critiques en ce qui concerne l’article 11 (Abus de fonctions), dont les dispositions étendent considérablement la portée de ce type d’infraction. Cependant, l’expérience de certains États membres (en particulier l’Italie) montre qu’en raison de difficultés de preuve, les poursuites ne sont pas toujours aisées en cas d’abus de fonction dans la sphère privée. |
| 6.1.2. | En outre, le même délit, s’il est commis dans le secteur public, pose de gros problèmes d’équilibre avec le respect des droits du défendeur, impliqué dans une procédure pénale, ce qui menace non seulement sa réputation, mais aussi l’exercice de sa fonction: la pratique italienne montre clairement ce point critique. |
| 6.1.3. | Par conséquent et de manière plus générale, il semble utile que la directive suggère aux États membres de mettre en place des voies accélérées de résolution du jugement pour les infractions contre l’administration publique, de manière à pouvoir remédier aux deux points critiques évoqués. |
| 6.2. | La directive pourrait également préconiser l’introduction, par les États membres, de règles relatives à la saisie préventive et au gel des avoirs, afin de garantir la perte de l’avantage résultant d’actes de corruption, y compris le remboursement et l’indemnisation des victimes (par exemple, les particuliers ou les entreprises qui n’ont pas pu accéder aux marchés publics ou aux appels d’offres). |
| 6.3. | La méthode d’harmonisation minimale imposée par l’article 83 du TFUE requiert une définition claire des types d’infractions de façon à permettre à chaque État membre de transposer de manière appropriée la norme européenne dans sa propre législation pénale, et à atteindre précisément l’harmonisation minimale souhaitée grâce à cette transposition. En revanche, si les types d’infractions définis par la norme européenne ne sont pas clairs, l’harmonisation ne sera pas atteinte. C’est en particulier le cas de l’article 10: si l’Union européenne veut lutter contre l’influence hautement inappropriée du secteur privé dans la prise de décision publique, elle doit prévoir une définition très stricte du trafic d’influence et envisager des paramètres clairs pour l’infraction correspondante, de manière à pouvoir la distinguer du lobbying. |
| 6.4. | Eu égard à la diversité des définitions juridiques de l’abus de fonctions utilisées dans les différents États membres et à la nécessité d’efficacité, le CESE estime qu’il serait très utile d’inclure à l’article 11 sur l’abus de fonctions les cas d’abus de fonctions dans le but de nuire et les cas de violation du devoir d’abstention lorsqu’il y a conflit d’intérêts. |
| 6.5. | La référence à la «détention» à l’article 13 (enrichissement lié aux infractions de corruption) posant problème du point de vue du respect du principe de l’interdiction d’être jugé deux fois pour les mêmes faits (ne bis in idem), le CESE recommande sa suppression. |
| 6.6. | La notion de «personne morale» utilisée à l’article 2, paragraphe 7, exclut la possibilité d’appliquer aux entités qui ne sont pas dotées de la personnalité juridique les règles de l’UE en matière de lutte contre la corruption, définies dans la proposition à l’examen. Or, il existe dans la pratique nationale et internationale de nombreux cas de corruption commis par des entités dépourvues de statut juridique. |
Bruxelles, le 25 octobre 2023.
Le président du Comité économique et social européen
Oliver RÖPKE
(1) Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil européen, au Conseil, à la Cour de justice de l’Union européenne, à la Banque centrale européenne, à la Cour des comptes européenne, au Comité économique et social européen et au Comité des régions — Proposition relative à un organisme éthique interinstitutionnel [COM(2023) 311 final].
(2) Marco Magri, dans son article intitulé «La direttiva europea sul whistleblowing e la sua trasposizione nell’ordinamento italiano (d.lgs. n. 24/2023)» [La directive européenne sur la protection des lanceurs d’alerte et sa transposition dans le droit italien (décret législatif no 24/2023)], publié dans Istituzioni del federalismo. Rivista di studi giuridici e politici, 2022, n. spec. 3, p. 555 et suivantes, a démontré (p. 578), sans intention d’être exhaustif, mais dans le seul but de nourrir la réflexion, que la directive (UE) 2019/1937 est un acte législatif qui pourrait ne pas être conforme au traité, et ce, en raison de l’absence de base juridique.
(3) Décision 2008/801/CE du Conseil du 25 septembre 2008 relative à la conclusion, au nom de la Communauté européenne, de la convention des Nations unies contre la corruption (JO L 287 du 29.10.2008, p. 1).
(4) Voir l’avis du Comité économique et social européen sur la proposition de règlement du Conseil portant création du Parquet européen [COM(2013) 534 final] (JO C 170 du 5.6.2014, p. 85).
(5) Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil européen, au Conseil, à la Cour de justice de l’Union européenne, à la Banque centrale européenne, à la Cour des comptes européenne, au Comité économique et social européen et au Comité des régions — Proposition relative à un organisme éthique interinstitutionnel [COM(2023) 311 final].
(6) JOIN(2023) 12 final.
(7) CNUCC, article 6, paragraphes 1 et 2.
(8) JOIN(2023) 12 final.
(9) CNUCC, article 5, paragraphe 1.
ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2024/886/oj
ISSN 1977-0936 (electronic edition)
Avis institutionnel — 52023AB0047
29/12/2023
Avis institutionnel — 52023AS110596
28/12/2023
Avis institutionnel — 52023AS110744
28/12/2023
Avis institutionnel — 52023AS109365
28/12/2023