Avis du Comité économique et social européen — L’accès à la protection sociale pour les travailleurs indépendants — état des lieux, lacunes et possibilités d’amélioration de leur condition (avis exploratoire à la demande de la présidence polonaise)
| CELEX | 52024AE3442 |
| Type | Avis institutionnel |
| Date | jeudi 27 mars 2025 |
Résumé IA
Texte intégral
| Journal officiel | FR Série C |
| C/2025/2964 | 16.6.2025 |
Avis du Comité économique et social européen
L’accès à la protection sociale pour les travailleurs indépendants — état des lieux, lacunes et possibilités d’amélioration de leur condition
(avis exploratoire à la demande de la présidence polonaise)
(C/2025/2964)
Rapporteur:
Marcin Antoni ZIELENIECKI| Conseillers | Marta OTTO (pour le rapporteur) Jukka AHTELA (pour le groupe I) |
| Consultation par la présidence polonaise du Conseil | Lettre du 6.9.2024 |
| Base juridique | Article 304 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne |
| Compétence | Section «Emploi, affaires sociales et citoyenneté» |
| Adoption en section | 11.3.2025 |
| Adoption en session plénière | 27.3.2025 |
| Session plénière no | 595 |
| Résultat du vote (pour/contre/abstentions) | 122/0/3 |
1. Conclusions et recommandations
| 1.1. | Le CESE rappelle qu’en vertu de l’article 151 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et compte tenu des droits sociaux fondamentaux énoncés par la charte sociale européenne et par la charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, l’Union européenne et ses États membres visent notamment à assurer une protection sociale adéquate, et que les mesures prises à cette fin doivent tenir compte de la diversité des pratiques nationales, en particulier dans le domaine des relations contractuelles, ainsi que de la nécessité de maintenir la compétitivité de l’économie de l’Union. Le principe no 12 du socle européen des droits sociaux, proclamé en 2017, dispose que les travailleurs salariés et, dans des conditions comparables, les travailleurs non salariés ont droit à une protection sociale adéquate, quels que soient le type et la durée de la relation de travail. |
| 1.2. | Le CESE souligne que la recommandation relative à l’accès à la protection sociale adoptée par l’Union le 8 novembre 2019 (2019/C 387/01) (1) recommande aux États membres d’assurer un accès formel et effectif à la protection sociale pour tous les travailleurs occupant des formes d’emploi tant normales qu’atypiques, ainsi que pour tous les travailleurs non salariés sans préjudice du droit desdits États membres d’organiser leurs systèmes de protection sociale. Il est préconisé que les régimes fournissent en temps utile un niveau de protection adéquat, qui permette le maintien d’un niveau de vie décent et offre un revenu de remplacement approprié, en évitant que les affiliés ne tombent dans la pauvreté. |
| 1.3. | Le CESE souscrit à l’appréciation formulée par la Commission européenne dans son rapport du 31 janvier 2023 au Conseil sur la mise en œuvre de la recommandation du Conseil relative à l’accès des travailleurs salariés et non salariés à la protection sociale (JO C 387 du 15.11.2019, p. 1), quand elle constate que certains États membres où les travailleurs atypiques et les travailleurs non salariés ne sont toujours pas couverts par une protection d’une portée suffisante n’ont pas présenté de plans de réforme, ou que ceux qu’ils ont soumis pèchent par manque d’ambition [COM(2023) 43 final du 31.1.2023, p. 32]. Pour la plupart d’entre eux, les plans communiqués ne visent pas à combler l’ensemble des lacunes en matière de protection qui ont été recensées dans le cadre du suivi, ou dans le contexte du Semestre européen (ibidem, p. 32). |
| 1.4. | Le CESE fait observer qu’en vertu de l’article 153, paragraphe 4, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, il relève de la compétence des États membres de définir les principes fondamentaux de leur système de sécurité sociale, le rôle de l’Union européenne consiste pour sa part à soutenir et compléter l’action des États membres dans le domaine de la sécurité sociale et de la protection des travailleurs, ainsi que de la modernisation des systèmes de protection sociale [article 153, paragraphe 1, points c) et k)]. À cette fin, le Parlement européen et le Conseil peuvent adopter des mesures destinées à encourager la coopération entre États membres et arrêter, dans les domaines de la sécurité sociale et de la protection des travailleurs, par voie de directives, des prescriptions minimales applicables progressivement, compte tenu des conditions et des réglementations techniques existant dans chaque État membre [article 153, paragraphe 2, point b)]. De telles directives requièrent l’unanimité au sein du Conseil. Elles évitent d’imposer des contraintes administratives, financières et juridiques telles qu’elles contrarieraient la création et le développement de petites et moyennes entreprises. Elles ne portent pas atteinte à la faculté reconnue aux États membres de définir les principes fondamentaux de leur système de sécurité sociale et elles ne peuvent empêcher un État membre de maintenir ou d’établir des mesures de protection plus strictes compatibles avec les traités. |
| 1.5. | Le CESE apprécie les efforts déployés par les présidences précédentes du Conseil visant à assurer l’accès des travailleurs indépendants à une protection sociale adéquate dans le cadre des systèmes de sécurité sociale en place dans les États membres de l’Union européenne. Dans le même temps, il constate qu’eu égard à la modestie des progrès réalisés dans la mise en œuvre des mesures dans le domaine visé, il est justifié que ces activités se poursuivent à l’avenir. |
| 1.6. | Le CESE réitère la position qu’il a exprimée dans son avis INT/628 de 2013 sur l’abus du statut de travailleur indépendant (2), affirmant que la mise en place, dans tous les États membres, d’un bon système de sécurité sociale pour les indépendants, qui tienne compte de la spécificité de leur statut, contribuera à la lutte contre les abus éventuels de cette forme d’emploi. |
| 1.7. | L’expérience de la pandémie de COVID-19 a montré toute l’importance que revêt la question de l’accès à des dispositifs de maintien de l’emploi qui soient aisément mobilisables et résilients et dont le champ d’application doit également englober les travailleurs indépendants. Le CESE maintient la position qu’il a exprimée dans son avis SOC/802 de 2024, affirmant que dans l’optique de l’Organisation internationale du travail, des systèmes adéquats et durables de protection sociale constituent un préalable essentiel pour garantir la qualité de vie de chacun (3). Il estime dès lors qu’il est nécessaire que les États membres accomplissent, conformément aux pratiques propres à chacun d’eux, des progrès dans la mise en place de systèmes de protection sociale qui se centreraient non seulement sur les travailleurs, que leur emploi relève d’une forme classique ou atypique, mais aussi sur tous les citoyens, et qui octroieraient un revenu aux personnes qui ne sont pas en mesure de travailler et, pour celles qui le sont, associeraient les prestations accordées à des incitations à réintégrer le marché du travail, conformément au principe no 14 du socle européen des droits sociaux. Ce faisant, il s’impose de veiller à tout moment à la viabilité financière de ces systèmes de protection sociale. |
| 1.8. | Le CESE estime que l’Union européenne peut, en commençant par les procédures classiques de suivi des politiques, au titre de l’application des articles 145 à 150 et 156 à 159 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, lancer des actions par le truchement d’autres mesures appropriées afin de favoriser l’articulation de la politique du marché du travail avec celle suivie en matière de protection sociale. Dans le premier de ces deux domaines, les traités ménagent à l’Union un champ d’action plus étendu que dans le second. L’objectif de l’Union européenne doit consister à encourager les États membres à s’efforcer de garantir aux travailleurs indépendants, en cas de chômage temporaire, une protection identique ou équivalente à celle dont bénéficient déjà les travailleurs salariés (4). |
| 1.9. | Le CESE recommande de continuer à effectuer dans le cadre du Semestre européen un suivi des questions liées à la protection sociale, notamment dans le cas de celles qui touchent au travail atypique et aux travailleurs indépendants. Il est indispensable de suivre les progrès enregistrés concernant la protection sociale des travailleurs qui exercent des activités professionnelles dans le cadre de formes d’emploi atypiques, ainsi que d’une activité indépendante, de sorte à continuer à déceler les lacunes que présente l’accès tant formel qu’effectif à la protection sociale. |
| 1.10. | Le CESE considère que le partage d’expériences entre les États membres ouvre une piste importante pour enregistrer des progrès dans les bonnes pratiques visant à adapter les systèmes nationaux de protection sociale aux spécificités du travail atypique et corriger les déséquilibres qui peuvent exister dans ce domaine. Il insiste sur l’importance que revêtent les rencontres à visée d’apprentissage mutuel, auxquelles devraient participer, en plus des représentants des administrations nationales des États membres, des délégués envoyés par les partenaires sociaux, ainsi que d’autres, issus de ses propres rangs. |
2. Contexte, objectif et thème de l’avis
| 2.1. | Depuis plusieurs décennies, on observe au sein des États membres de l’Union européenne une progression constante de l’intérêt pour le travail indépendant en tant que forme juridique d’exercice d’une activité. En 2022, les travailleurs qui, dans l’Union européenne, exerçaient des activités pour leur propre compte étaient au nombre de 27,7 millions, soit 13,7 % de la main-d’œuvre totale (5). En 2021, les taux les plus importants de travail indépendant au sein de l’Union s’observaient en Grèce (31,82 %) et en Italie (21,83 %), et les plus faibles dans des États tels que la Lettonie (12,98 %), la France (12,61 %), la Hongrie (12,51 %), l’Autriche (11,91 %), la Lituanie (11,63 %), la Suède (10,60 %), le Luxembourg (10,23 %), le Danemark (8,84 %) et l’Allemagne (8,75 %) (6). |
| 2.2. | Le développement des technologies modernes, l’informatisation et la numérisation ont indubitablement contribué à l’expansion du travail indépendant. En effet, cette évolution a notamment provoqué l’essor du travail via une plateforme, qui est très souvent presté dans le cadre de l’emploi non salarié. Dans l’Union, plus de 28 millions de travailleurs exercent à présent leur activité par l’intermédiaire de plateformes de travail numériques. On escompte que ce chiffre atteindra les 43 millions en 2025 (7). Alors que s’approche la date d’expiration du délai imparti pour la mise en œuvre de la directive (UE) 2024/2831 (8), relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme, le CESE entend signaler aux États membres qu’il est nécessaire d’assurer aux personnes qui exercent ce type d’activité un accès formel et effectif aux systèmes de protection sociale conformément au champ d’application de la directive et aux définitions qu’elle pose (article 5, paragraphe 3). L’article 5, paragraphe 2, de la directive précitée impose aux États membres d’établir des présomptions réfragables effectives d’une relation de travail qui constituent une facilitation procédurale en faveur des personnes exécutant un travail via une plateforme. Dans son article 4, paragraphe 1, cette même directive exige que les États membres disposent de procédures appropriées et effectives pour vérifier le statut professionnel correct des personnes exécutant un travail via une plateforme et en garantir la détermination, de manière à s’assurer de l’existence d’une relation de travail au sens du droit, des conventions collectives ou de la pratique en vigueur dans les États membres, eu égard à la jurisprudence de la Cour de justice, y compris par l’application de la présomption légale d’une relation de travail. Bien que l’article 5, paragraphe 3, de la directive précise que les présomptions légales de relation de travail ne s’appliquent pas aux questions de sécurité sociale, le CESE dit espérer que ces dispositions seront à même d’encourager les États membres à s’attaquer aux difficultés liées à la garantie d’une protection sociale aux travailleurs indépendants. |
| 2.3. | Dans presque tous les États membres, les personnes qui exercent des activités professionnelles sont couvertes par une ou l’autre forme de protection sociale, sachant que dans la grande majorité d’entre eux, les indépendants sont protégés dans une moindre mesure que les salariés. C’est en matière de prestations de maladie et de maternité, ainsi qu’en cas d’accident et de chômage, que se manifestent les différences les plus marquées. Dans l’Union européenne, par exemple, plus de 15 millions de travailleurs indépendants n’ont pas accès aux prestations de chômage en cas de cessation d’activité (9). Il appartient aux États membres de définir la structure et le financement de leurs régimes de sécurité sociale, aussi l’Union européenne se doit-elle de respecter pleinement cette compétence. Le Règlement (CE) no 883/2004 du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 sur la coordination des systèmes de sécurité sociale (10) part également du principe qu’il existe des différences significatives entre les législations nationales en ce qui concerne le champ d’application personnel de la couverture sociale et exige donc que les spécificités des législations nationales dans ce domaine soient respectées. |
| 2.4. | L’activité qu’exercent les travailleurs indépendants peut soit constituer la source unique de leurs revenus, soit compléter ceux qu’ils tirent de l’exécution de tâches sur une autre base, par exemple dans le cadre d’un contrat de travail. Ces modalités d’obtention de revenus tirés du travail ressortissent chacune à des formes juridiques et des objectifs socio-économiques qui leur sont propres. Des dispositifs juridiques qui excluent ou limitent l’obligation d’affiliation à la sécurité sociale lorsqu’une activité économique est exercée en concurrence avec d’autres situations donnant droit à l’assurance sociale, telles que l’emploi salarié, peuvent contribuer à réduire le champ de la protection sociale dont bénéficient les travailleurs indépendants et à développer le phénomène du faux travail indépendant. |
| 2.5. | Dans certains États membres, les principes régissant la fixation des droits et des cotisations sont préjudiciables pour les travailleurs indépendants, car ils les empêchent de bénéficier d’un accès effectif et approprié à la protection sociale. Les données d’Eurostat montrent que les travailleurs non salariés sont exposés à un risque de pauvreté plus élevé que les travailleurs occupant un emploi traditionnel. C’est notamment le cas pour les travailleurs non salariés n’ayant aucun salarié travaillant pour eux (11). Les États membres de l’Union peuvent être répartis en deux grands ensembles, témoignant ainsi de la grande diversité des principes qui y prévalent. Le premier se compose de seize d’entre eux où les cotisations des travailleurs indépendants découlent des revenus qu’ils ont réellement perçus, sans qu’il en résulte qu’elles soient systématiquement calculées sur la totalité de ces rentrées: elles ne s’appliquent souvent qu’à une certaine partie d’entre elles, et dans certains cas, sont soumises à un système de seuils de revenus. Ce premier groupe rassemble l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la Tchéquie, le Danemark, l’Estonie, la France, les Pays-Bas, l’Irlande, la Lettonie, le Luxembourg, Malte, le Portugal, la Slovaquie, la Slovénie et la Suède. Dans d’autres États, les cotisations sont calculées indépendamment du montant des revenus des travailleurs indépendants. Certains de ces États se fondent sur le salaire moyen ou le salaire minimal dans leur économie, à savoir la Croatie, l’Espagne, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Hongrie, l’Italie et l’Allemagne. D’autres encore déterminent l’assiette des cotisations en fonction d’une nomenclature des professions: il en va ainsi de Chypre et de la Finlande. En dernier lieu, on trouve le cas de la Grèce, qui applique des cotisations forfaitaires (12). |
3. Observations générales
| 3.1. | L’exercice d’un travail dans un cadre dit de «faux indépendant» peut parfois avoir pour conséquence de n’assurer aux intéressés qu’une protection sociale insuffisante. Le CESE adhère à l’acception large de la notion de «relation de travail» visée par la recommandation qu’a adoptée en 2006 l’Organisation internationale du travail, afin de permettre la prise de mesures pour lutter contre le faux travail indépendant. S’agissant de déterminer l’existence d’une relation de travail, il y a lieu de s’appuyer au premier chef sur les éléments prévus par les dispositions du droit, les conventions collectives et les pratiques observées dans chaque État membre. Il peut s’agir d’éléments en rapport avec l’exécution du travail et la rémunération du travailleur, quelle que soit la manière dont la relation de travail est caractérisée, par exemple dans un arrangement contractuel. De même, la Cour de justice de l’Union européenne est d’avis que «la qualification de “prestataire indépendant”, au regard du droit national, n’exclut pas qu’une personne doive être qualifiée de “travailleur”, au sens du droit de l’Union, si son indépendance n’est que fictive, déguisant ainsi une véritable relation de travail» (13). Dans sa jurisprudence, la Cour a développé des critères grâce auxquels il est possible de distinguer le travail salarié du travail indépendant. Il s’agit notamment de l’horaire, du lieu et des modalités d’exécution du travail (14), ainsi que de l’absence de tout lien de subordination entre l’entrepreneur et la personne qu’il rémunère. |
| 3.2. | La définition du travail indépendant dans le droit de l’Union européenne n’a jamais été uniformisée car elle relève de la compétence des États membres. De ce fait, il est compliqué d’établir une distinction claire entre d’une part, les indépendants de bonne foi et travaillant pour leur propre compte et d’autre part, les faux indépendants. Chaque autorité compétente ou instance se réfère à son propre cadre juridique ou réglementaire, qui peut différer en fonction de sa compétence ou de son secteur d’intervention, s’agissant, par exemple, de la législation fiscale, de la sécurité sociale, du droit des entreprises, du marché de l’emploi ou des assurances. Dès lors que les situations visées sont exploitées aux fins de contourner les règles, le statut de soi-disant indépendant peut aboutir à de graves distorsions de concurrence, au détriment des véritables travailleurs indépendants, des microentreprises et des petites et moyennes entreprises et de leurs salariés. |
| 3.3. | Les travailleurs non salariés ne constituent pas un groupe homogène. Dans leurs rangs, il convient de distinguer: 1) les personnes qui exercent une activité économique, emploient d’autres travailleurs et sont disposées à coopérer avec un nombre illimité de donneurs d’ordre; 2) celles qui n’en emploient pas d’autres et sont disposées à coopérer avec un nombre illimité de donneurs d’ordre; et 3) les indépendants qui, d’un point de vue économique, dépendent d’un unique donneur d’ordre. Ces distinctions sont essentielles pour déterminer les sources possibles de financement de la protection sociale, c’est-à-dire identifier l’assujetti. Dans le cas des deux premières catégories, c’est le travailleur indépendant qui est sans conteste redevable des cotisations. Dans celui des travailleurs économiquement dépendants, les législations des États membres peuvent imputer le versement des cotisations soit au travailleur, soit au donneur d’ordre (15). |
| 3.4. | La plupart des régimes de sécurité sociale prévoient que les cotisations versées au titre de la sécurité sociale par les travailleurs exerçant leur activité à leur compte sont inférieures à celles des salariés. Cette réduction de l’assiette des cotisations se répercute dans l’ampleur plus réduite des prestations auxquelles peuvent prétendre les personnes qui travaillent pour leur propre compte. Il convient de relever que l’optimisation de l’assiette des cotisations est limitée par la nécessité d’assurer un minimum vital donné; aussi les systèmes nationaux prévoient-ils en général une base minimale à déclarer pour les cotisations (16). |
| 3.5. | Dans les systèmes de sécurité sociale des États membres où le niveau des prestations dépend du montant des revenus tirés d’une activité lucrative, les travailleurs indépendants ou, en tout cas, certains d’entre eux, courent le risque en cas d’incapacité de travail, de chômage ou lorsqu’ils ont atteint l’âge de la retraite, de se trouver dépourvus de moyens d’existence, du fait de n’avoir pas versé de cotisation complète sur les revenus qu’ils avaient tirés de leur travail. Durant la période où ils exercent leur activité professionnelle, une partie seulement des travailleurs indépendants sont en mesure d’accumuler un capital qui, conjugué aux ressources de leurs propres talents, leur garantira une existence décente s’ils se retrouvent dans l’incapacité de gagner leur vie. Ce risque accru de pauvreté affecte en particulier les travailleurs indépendants peu qualifiés, ceux qui sont économiquement dépendants, ainsi que les femmes, dans le cas des États où elles pâtissent d’un écart de rémunération par rapport aux hommes, en particulier lorsqu’elles partent à la retraite plus tôt qu’eux. De l’avis du CESE, les États membres devraient s’employer activement à ce que les personnes qui font partie des groupes de population susmentionnés bénéficient d’un accès à une protection sociale appropriée. |
4. Observations particulières
| 4.1. | L’essor que connaît le travail indépendant a conduit à l’émergence d’une catégorie spécifique dans le monde du travail, à savoir les travailleurs indépendants en situation de dépendance économique. D’un point de vue général, ce travail indépendant en situation de dépendance économique se définit comme une relation contractuelle où l’une des parties, bien que travaillant officiellement sous un statut d’indépendant, s’acquitte en fait de ses tâches sur des bases analogues à celles qui s’appliquent à des salariés. En conséquence, certains États membres ont décidé de réglementer sur un plan juridique la question de la dépendance économique des travailleurs indépendants. |
| 4.2. | Dans le sillage du livre vert de 2006 sur le thème «Moderniser le droit du travail pour relever les défis du XXIe siècle», le CESE constate qu’il n’existe aucune définition valable dans toute l’Union du travail salarié et du travail indépendant, dans la mesure où ce travail de définition des concepts est du ressort des États membres. Les différences entre les États membres à cet égard peuvent toutefois susciter des problèmes touchant à la qualification exacte de la forme d’emploi, notamment dans les cas du travail transfrontière, tout comme de la prestation transfrontière de services. Dans l’optique de faciliter une vraie transition de l’emploi salarié vers le travail indépendant et vice versa, il est nécessaire d’appliquer correctement les définitions légales de l’emploi salarié et du travail indépendant qui sont en vigueur dans les États membres. |
| 4.3. | Le CESE fait observer que presque tous les pays de l’Union ont procédé à la ratification de la charte sociale européenne de 1961, ou de sa version révisée de 1996, et qu’il en résulte qu’ils ont convenu, conformément à son article 12, paragraphes 2 et 3, de «maintenir le régime de sécurité sociale à un niveau satisfaisant, au moins égal à celui nécessaire pour la ratification [de la Convention internationale du travail (no 102) concernant la norme minimum de la sécurité sociale ou] du Code européen de sécurité sociale», ainsi que de «s’efforcer de porter progressivement le régime de sécurité sociale à un niveau plus haut». Aussi le CESE lance-t-il un appel aux États membres pour qu’agissant dans le cadre de leur compétence, bénéficiant de l’appui approprié des institutions de l’Union européenne et ayant mené un dialogue social aux échelons appropriés, ils veillent à assurer aux travailleurs indépendants un accès à une protection sociale adéquate, ainsi qu’un travail décent et une vie digne. |
| 4.4. | Il ressort des statistiques publiées par Eurostat en 2022 que plus de 40 % de la main-d’œuvre dans l’Union exerce actuellement son activité dans le cadre de formes d’emploi qui dérogent à la norme. Par conséquent, les dispositifs qui restent centrés sur la figure du travailleur classique s’avéreront probablement inadaptés au marché du travail de l’avenir, notamment si les formes atypiques et flexibles de travail se généralisent plus avant. Eu égard aux évolutions en cours, il est proposé d’adapter les systèmes de protection sociale pour répondre aux défis de demain et mettre les sociétés et les économies au sein de l’Union en mesure de tirer le meilleur parti possible des potentialités futures dans le monde du travail (17). Quel que soit leur mode d’activité professionnelle, tous les travailleurs doivent, face à des risques similaires, avoir accès à une protection adéquate. Conformément au point 3.2 de la recommandation du Conseil de 2019 (JO C 387 du 15.11.2019, p. 1), il convient que les travailleurs non salariés disposent de la possibilité d’accéder à des prestations telles que celles qui concernent la maladie, les soins de santé, la maternité et la paternité, les pensions de retraite et de survie, les accidents de travail et les maladies professionnelles ou le chômage. L’incapacité de gagner un revenu décent lorsque surviennent des situations et des événements aussi déterminants dans la vie de chacun que sont la maladie, la maternité, la vieillesse, l’invalidité, l’accident du travail et la maladie professionnelle, ou encore le chômage, constitue fondamentalement un risque qui pèse sur l’ensemble de la population. De ce fait, il est logique que la protection en la matière couvre tous les travailleurs (18). |
Bruxelles, le 27 mars 2025.
Le président
du Comité économique et social européen
Oliver RÖPKE
(1) Recommandation du Conseil du 8 novembre 2019 relative à l’accès des travailleurs salariés et non salariés à la protection sociale (JO C 387 du 15.11.2019, p. 1).
(2) Avis du Comité économique et social européen sur «L'abus du statut de travailleur indépendant» (avis d'initiative) ( JO C 161 du 6.6.2013, p. 14).
(3) Avis du Comité économique et social européen — Déséquilibres en matière de protection sociale en général, et en particulier pour ce qui est des nouvelles formes de travail et des travailleurs atypiques (avis d’initiative) ( JO C, C/2025/106, 10.1.2025, ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2025/106/oj).
(4) De Becker, E., Schoukens, P., Spasova, S., Haapanala, H., Marenco, M., Improving Access to Social Protection in the European Union: a proposal for further action («Améliorer l’accès à la protection sociale dans l’Union européenne: une proposition de voie à suivre»), document de réflexion pour fournir une expertise à la future présidence belge du Conseil de l’Union européenne (janvier — juin 2024), OSE paper series, p. 48 et 49, 2024.
(5) Eurostat, Enquête européenne sur les forces de travail, 2022.
(6) OCDE, https://www.oecd.org/en/data/indicators/self-employment-rate.html#indicator-chart.
(7) PPMI, Study to support the impact assessment of an EU Initiative on improving working conditions in platform work («Étude réalisée à la demande de la Commission européenne à l’appui de l’analyse d’impact d’une initiative de l’UE pour améliorer les conditions du travail via une plateforme»), Office des publications de l’Union européenne, 2021, https://data.europa.eu/doi/10.2767/527749.
(8) Directive (UE) 2024/2831 du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2024 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme (JO L, 2024/2831, 11.11.2024, ELI: http://data.europa.eu/eli/dir/2024/2831/oj).
(9) Commission européenne, COM(2023) 43 final.
(10) Règlement (CE) no 883/2004 du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 sur la coordination des systèmes de sécurité sociale (JO L 166 du 30.4.2004, p. 1, ELI: http://data.europa.eu/eli/reg/2004/883/oj).
(11) Commission européenne, COM(2023) 43 final, p. 19-20.
(12) Petelczyc, J., Lasocki, T., Dobrowolne ubóstwo. O konsekwencjach dobrowolnego ZUS dla samozatrudnionych («Le choix de la pauvreté: des conséquences de l’assurance sociale volontaire pour les indépendants»), Polska Sieć Ekonomii, Varsovie, octobre 2024, p. 56.
(13) Voir l’arrêt du 4 décembre 2014, FNV Kunsten Informatie en Media, C-413/13, ECLI:EU:C:2014:2411, points 35 et 36, et l’arrêt du 13 janvier 2024, Debra Allonby, C-256/01, ECLI:EU:C:2004:18, point 71. On se reportera également à l’arrêt du 14 décembre 1989, Agegate Ltd, C-3/87; ECLI:EU:C:1989:650, point 36, et à l’arrêt du 16 septembre 1999, Becu et alii, C-22/98, EU:C:1999:419, point 26.
(14) Arrêt de la Cour du 27 juin 1996, P. H. Asscher, C-107/94, EU:C:1996:251, points 24 et 25.
(15) Krajewski, M., Prawny model samozatrudnienia w Polsce – perspektywa ubezpieczeń społecznych («La forme juridique du travail indépendant en Pologne du point de vue des assurances sociales») in W poszukiwaniu prawnego modelu samozatrudnienia w Polsce. Analiza prawnoporówwnawcza («À la recherche d’une forme juridique du travail indépendant en Pologne — une analyse en droit comparé»), sous la direction de Duraj, T, Presses de l’Université de Łódź, Łódź, 2024, pp. 444-445.
(16) Krajewski, M., op. cit., p. 24.
(17) Aranguiz, A., The demise of standard work and the importance of labour neutrality («La fin des formes normales d’emploi et l’importance de la neutralité du travail»), in Schoukens, P., De Becker, E., Keersmaekers, T. (éd.), Living and working tomorrow (2035): Challenges for social security (administrations) («Vivre et travailler demain, en 2035: les défis pour la sécurité sociale et son administration»), 2024, pp. 31-45.
(18) Aranguiz, A., The demise of standard work and the importance of labour neutrality («La fin des formes normales d’emploi et l’importance de la neutralité du travail»), in Schoukens, P., De Becker, E., Keersmaekers, T. (éd.), Living and working tomorrow (2035): Challenges for social security (administrations) («Vivre et travailler demain, en 2035: les défis pour la sécurité sociale et son administration»), 2024, pp. 31-45.
ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2025/2964/oj
ISSN 1977-0936 (electronic edition)
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