Avis du Comité économique et social européen — Un nouvel élan pour le cadre de l’UE en matière de finance durable (avis exploratoire à la demande de la présidence danoise)
| CELEX | 52025AE1041 |
| Type | Avis institutionnel |
| Date | jeudi 18 septembre 2025 |
Résumé IA
Texte intégral
| Journal officiel | FR Série C |
| C/2026/21 | 16.1.2026 |
Avis du Comité économique et social européen
Un nouvel élan pour le cadre de l’UE en matière de finance durable
(avis exploratoire à la demande de la présidence danoise)
(C/2026/21)
Rapporteur:
Javier DOZ ORRIT| Conseillers | Olivier VAUZELLE (pour le rapporteur) Brooke MOORE (pour le groupe II) |
| Consultation | Lettre de Marie BJERRE, ministre danoise des affaires européennes, 7.2.2025 |
| Base juridique | Article 304 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne |
| Compétence | Section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» |
| Adoption en section | 5.9.2025 |
| Adoption en session plénière | 18.9.2025 |
| Session plénière no | 599 |
| Résultat du vote (pour/contre/abstentions) | 94/0/3 |
1. Conclusions et recommandations
| 1.1. | Par la voie du présent avis, le CESE évalue la manière dont il est possible d’accroître la robustesse du cadre de l’Union européenne en matière de finance durable et de lui permettre d’être à même de poursuivre ses finalités, compte tenu de son importance pour les objectifs économiques, sociaux et climatiques de l’Union. Le Comité affirme que la simplification ne devrait pas intervenir aux dépens de l’ambition. S’il est nécessaire de procéder à une rationalisation administrative, il conviendrait de s’attacher à la manière dont il est possible de mettre en œuvre les obligations plus efficacement, et non d’affaiblir les normes. La solidité et la prévisibilité réglementaires de l’Union constituent d’importants avantages concurrentiels qui devraient être préservés dans un contexte d’incertitude géopolitique et économique croissante. Ceci vaut pour le cadre en matière de finance durable et plus généralement pour la législation environnementale. |
| 1.2. | À mesure que les effets du changement climatique se précipitent, le coût de l’inaction ne cesse de croître pour les entreprises, les travailleurs et l’économie dans son ensemble. Assurer la transition de notre économie est non seulement inéluctable, mais constitue aussi un avantage concurrentiel. Si certaines PME ont accueilli favorablement les trains de mesures «omnibus», mener des politiques qui s’apparentent à un détricotage des dispositions en vigueur risque de semer la confusion en matière de conformité, d’augmenter les coûts et de retarder les investissements. |
| 1.3. | Le CESE invite instamment les institutions de l’Union européenne à veiller à ce que les trains de mesures «omnibus» étayent le cadre en matière de finance durable et qu’ils facilitent la mise en conformité des entreprises avec les règles en tant qu’élément positif. Les modifications qu’ils apportent à la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDDD) et à la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) ne devraient pas compromettre la capacité de l’Union à amplifier les investissements durables et à atteindre les objectifs de la loi européenne sur le climat. Le cadre posé par ces directives a accru la transparence, mais celle-ci ne suffit pas à enclencher les changements systémiques nécessaires. L’adaptation des exigences relatives aux plans de transition et la modification des obligations de vigilance ne devraient pas menacer l’intégrité de ce cadre. Certaines modifications apportées aux trains de mesures «omnibus» sont susceptibles de mettre celle-ci en péril. De telles démarches pourraient favoriser des pratiques non durables de la part des entreprises et accroître l’exposition à des risques tels que la dépendance à l’égard du carbone et les actifs délaissés. |
| 1.4. | Certaines modifications apportées pourraient également créer des incohérences au sein du cadre dans son ensemble, en particulier au détriment des établissements financiers qui s’appuient sur les publications d’informations prévues par les directives CSRD et CSDDD afin de satisfaire aux obligations qui leur incombent en vertu du règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR). |
| 1.5. | Sachant que le règlement SFDR doit faire prochainement l’objet d’une révision, le CESE invite instamment la Commission et le Parlement à conserver toute leur ambition et à garantir la cohérence du dispositif qui régit la finance durable. Dans le même temps, le Comité soutient les mesures visant à accentuer le caractère proportionné des exigences de publication d’informations, en particulier pour les PME, grâce à des modèles simplifiés de déclaration, à des orientations ciblées et à des outils de déclaration accessibles qui facilitent la mise en conformité sans compromettre les objectifs du cadre. |
| 1.6. | Il convient de tirer parti de la dynamique actuelle pour renouveler l’image de l’Union européenne en tant que l’un des chefs de file mondiaux en matière de responsabilité sociale et environnementale. Le CESE réitère son appel en faveur d’un cadre en matière de finance durable qui tienne compte de l’ensemble des aspects d’ordre environnemental, social et de gouvernance (ESG), et il est disposé à participer à la conception de garanties sociales minimales et à mettre en œuvre une taxinomie sociale. Ce cadre devrait s’aligner sur les normes internationales telles que les principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme et ceux de l’OCDE, et se fonder sur le socle européen des droits sociaux. Les considérations sociales ne sauraient être plus longtemps reléguées à des aspects marginaux des définitions de la durabilité. |
| 1.7. | Le CESE fait valoir la nécessité d’un cadre qui tient dûment compte de l’ensemble des risques possibles associés aux activités non durables. Il s’agit notamment de prendre en compte les coûts sociaux de telles activités. Mû par ce dessein de renforcer l’importance des facteurs ESG, le Comité préconise de traiter des risques de perte de diversité biologique et de dégradation des écosystèmes au moyen des investissements nécessaires. |
| 1.8. | Le CESE plaide pour clarifier plus avant les définitions des concepts essentiels de la durabilité. Il s’agit notamment d’admettre officiellement que le financement de la transition constitue un volet distinct du programme d’action de l’Union en matière de finance durable. Le Comité approuve la création d’une catégorie spécifique relative à la transition au sein du système de classification de l’Union, qui comprend les plans de transition obligatoires assortis d’exigences de publication d’informations de sorte à démontrer des progrès crédibles dans la réalisation de ces plans, dans le but de tarir progressivement le financement des activités préjudiciables. |
| 1.9. | Le CESE demande que le nouveau cadre législatif en matière de finance durable permette aux PME et aux entreprises de l’économie sociale de satisfaire plus facilement aux obligations qui sont les leurs, et constitue dans le même temps un instrument pour ces deux macrosecteurs de l’économie afin qu’ils opèrent une transition équitable vers l’économie verte. |
| 1.10. | La compétitivité économique à long terme de l’Union européenne dépend de sa capacité à mobiliser l’épargne et les investissements en vue d’atteindre ses objectifs des transitions écologique et numérique et de combler son déficit d’innovation dans les technologies les plus avancées. Le CESE demande de mettre en œuvre, sans plus de retards que rien ne permet de justifier, l’union de l’épargne et des investissements — la nouvelle version de l’union des marchés des capitaux — et l’union bancaire. Il estime qu’il convient de renforcer les instruments d’épargne collective, tels que les régimes de retraite professionnelle, car ils constituent une source solide d’investissement durable. |
| 1.11. | Le CESE invite l’Union européenne et ses États membres à réaffirmer leur engagement financier et politique envers le programme d’action en faveur de la durabilité. Il convient de préserver une marge de manœuvre budgétaire suffisante aux fins des investissements verts et sociaux. Il n’est pas d’autre choix que de réduire les conséquences du changement climatique et de s’adapter aux dommages inévitables, et il s’agit là d’une démarche essentielle pour la résilience économique, la stabilité sociale et la compétitivité à long terme. L’Union européenne a incontestablement l’occasion de montrer l’exemple s’agissant de bâtir une économie compétitive, durable et juste. Pour y parvenir, elle doit résister aux pressions visant à réduire ses ambitions, et au contraire renforcer une architecture qui ouvre la voie à une finance responsable et à une prospérité partagée. |
2. Introduction
| 2.1. | L’Union européenne est confrontée à une instabilité géopolitique croissante, qui menace sa sécurité et sa défense, perturbe les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement, fragilise les engagements en matière de climat et met en péril aussi bien le droit international que les institutions multilatérales. Nombre de grandes entreprises se sont retirées de l’initiative «zéro net» des gestionnaires d’actifs, avant même que l’administration Trump ne prenne ses fonctions. L’heure est venue de réaffirmer et de renouveler les principes fondateurs de l’Union européenne, ainsi que son identité socio-économique et culturelle. Le manque de financement et l’affaiblissement des cadres réglementaires risquent de compromettre les objectifs de la transition écologique juste. Le présent avis se donne pour objet d’évaluer le cadre réglementaire de l’échelon européen en matière de finance durable, ainsi que de formuler des recommandations visant à conforter l’effet des réglementations grâce à la simplification des règles sans pour autant remettre celles-ci en cause. Les propositions législatives «omnibus I et II» remplissent-elles cette condition (1)? |
3. Historique et contexte
| 3.1. | L’Europe est le continent où les températures s’élèvent le plus rapidement et elle est confrontée à des risques climatiques vitaux, que ce soit pour les écosystèmes, la santé, les infrastructures, l’alimentation ou encore la finance (2). Étant donné que l’on estime que le retard pris par l’Union en matière d’adaptation représente jusqu’à 28 milliards d’euros par an d’ici à 2030 (3) et que les besoins mondiaux en matière d’atténuation atteignent jusqu’à 11 700 milliards de dollars d’ici à 2035 (4), la prise en compte de ces risques et la réalisation des objectifs climatiques de l’Union à l’horizon 2030 et 2040 nécessiteront d’augmenter considérablement les investissements. |
| 3.2. | Investir dans l’action pour le climat est un enjeu pour maintenir la compétitivité et assurer la résilience de l’économie. La proposition de pacte pour une industrie propre en prend acte, et réclame ce faisant un montant supplémentaire de 480 milliards d’euros par an pour mener à bien la transformation industrielle et développer les technologies «zéro net» à plus grande échelle. Le dispositif récemment mis sur la table d’une union de l’épargne et des investissements complète ledit pacte et la dynamique plus large en faveur de l’investissement, et il vise à approfondir les marchés des capitaux de l’Union et à en réduire la fragmentation. Réaliser cette ambition nécessitera un cadre en matière de finance durable qui soit à la fois cohérent, crédible et adapté à sa finalité. |
| 3.3. | La durabilité consiste à satisfaire les besoins du temps présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, et elle englobe les dimensions environnementale, sociale et économique. C’est la perspective qui sous-tend les objectifs de développement durable des Nations unies, que l’Union a réaffirmés comme siens par la voie des conclusions du Conseil de 2017 sur «Un avenir européen durable: la réponse de l’UE au programme de développement durable à l’horizon 2030». La finance durable entend orienter les capitaux vers des activités qui intègrent des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les décisions d’investissement (5). |
| 3.4. | L’Union a lancé en 2018 son plan d’action sur la finance durable afin d’établir un cadre en vue de réorienter les flux de capitaux vers des activités économiques durables. Cette initiative a jeté les bases des principaux instruments législatifs essentiels qui sous-tendent à présent le cadre de l’Union en matière de finance durable. Le règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR), en vigueur depuis 2021, impose aux acteurs des marchés financiers d’informer de la manière dont ils prennent en compte les risques ESG et les caractéristiques de durabilité de leurs produits. Depuis qu’il est mis en œuvre, il a permis d’améliorer la qualité et la quantité des informations touchant à la durabilité mises à la disposition des investisseurs, d’accroître l’offre de produits financiers durables, d’obtenir un surcroît de transparence, de réduire les risques d’écoblanchiment (en particulier pour les produits financiers visés à l’article 9) et d’amoindrir les risques ESG sur le marché des fonds (6) , (7). |
| 3.5. | Le règlement SFDR est complété par la taxinomie de l’Union européenne pour les activités durables, qui propose un système de classification permettant de définir les activités économiques durables du point de vue de l’environnement, par la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) et par les normes européennes d’information en matière de durabilité (NEID). La directive CSRD définit les entités soumises à l’obligation de publication d’informations, ainsi que l’objet de celle-ci, tandis que les NEID en exposent les modalités et posent les normes à cet égard. |
| 3.6. | La directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDDD) oblige les entreprises à remédier aux risques touchant à la durabilité tout le long de leurs chaînes de valeur, tandis que le train de mesures de 2021 en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux vise à prémunir les flux financiers contre ce phénomène. Cet ensemble d’initiatives constitue une pièce maîtresse du pacte vert pour l’Europe, et s’assortit du constat qu’à eux seuls, les financements publics ne suffisent pas. Dans le même temps, il a contribué à accroître la sécurité réglementaire pour les investisseurs, un aspect qui devrait constituer, par comparaison, l’un des atouts de l’Union européenne. |
| 3.7. | Malgré des ambitions qu’il affiche, le cadre actuel en matière de finance durable s’est heurté à une série de problèmes persistants:
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| 3.8. | Pour répondre aux appels en faveur de la simplification, la Commission a mis sur les rails en février 2025 les trains de mesures «omnibus I et II». «Omnibus I» s’attache avant tout à retarder le calendrier des exigences en matière de déclaration et de diligence raisonnable, ainsi qu’à les assouplir, au moyen des modifications qu’il propose des directives CSRD et CSDDD, de la taxinomie de l’Union et du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Quant à lui, «omnibus II» s’emploie avant tout à améliorer les capacités, l’efficacité et la simplicité de l’instrument InvestEU. |
| 3.9. | Comme indiqué dans l’avis du CESE sur le premier train de mesures omnibus sur la durabilité (11), ces trains de mesures constituent une étape pour réduire la bureaucratie et permettre aux entreprises de se conformer effectivement à des exigences juridiques réalistes et proportionnées. Toutefois, ils soulèvent également deux types de problèmes: certaines de leurs dispositions mettent à mal le cadre actuel en matière de finance durable et n’offrent pas de solution au problème du manque d’assistance de la part de la Commission et des États membres que les entreprises demandent. L’objectif de cette initiative devrait aller au-delà du simple fait d’aider les entreprises à remplir leurs obligations; elle devrait également renforcer leur rôle dans la réalisation des objectifs plus larges de l’UE en matière de durabilité, tout en faisant respecter les normes les plus élevées en matière de protection de l’environnement, de responsabilité sociale et de droits de l’homme. |
4. Évaluation par le CESE du contexte législatif et de la situation politique et géopolitique d’ensemble présidant au cadre en matière de finance durable
| 4.1. | Les trains de mesures «omnibus» prennent acte de la complexité que revêt le cadre en matière de finance durable et visent à assouplir les obligations de publication et à rendre les rapports plus utilisables. En outre, ils facilitent le financement de la transition en prévoyant son alignement «partiel» sur la taxinomie. Toutefois, ces trains de mesures risquent d’affaiblir les normes environnementales et sociales, ainsi que les actions menées par l’Union européenne en faveur d’investissements durables au titre du pacte pour une industrie propre. «Omnibus I» propose de supprimer les exigences relatives aux plans de transition et d’exempter environ 80 % des entreprises de la publication d’informations prévue par la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD). Cette disposition compromettrait la disponibilité et la comparabilité des données nécessaires à la publication d’informations selon le règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR), et ce faisant, contribuerait probablement à réduire la confiance des investisseurs et à ralentir l’essor de la finance durable. Par ailleurs, les propositions avancées touchent tout particulièrement la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDDD). Les modifications préconisées pourraient considérablement affaiblir l’intégrité du cadre en matière de finance durable, car elles limiteraient la diligence raisonnable aux seuls fournisseurs de premier niveau, et supprimeraient la responsabilité civile et les sanctions minimales de 5 %. Dans l’ensemble, ces trains de mesures menacent la stabilité réglementaire, alors même que celle-ci constitue l’un des atouts concurrentiels de l’Union. |
| 4.2. | Pour l’ensemble du cadre en matière de finance durable, l’incohérence des définitions demeure un problème essentiel. L’ampleur même de la portée du règlement SFDR entraîne des divergences et suscite des risques d’écoblanchiment. La taxinomie de l’Union européenne propose une approche plus spécifique et fondée sur des données scientifiques pour les objectifs environnementaux, mais elle continue de sous-estimer les facteurs sociaux. Bien que l’article 26 du règlement sur la taxinomie prévoie un réexamen de la manière dont il est appliqué et que la plateforme sur la finance durable ait publié son rapport final sur une taxinomie sociale en 2022 (12), les avancées en la matière demeurent depuis lors au point mort. Les trains de mesures «omnibus» de simplification pourraient encore compliquer cette situation car ils modifient les obligations de déclaration et de diligence raisonnable au titre des directives CSRD et CSDDD, permettant ainsi une réforme de la taxinomie. |
| 4.3. | Appréhender sans ambiguïté la durabilité exige également de définir clairement ce qu’elle n’est pas. L’approche actuelle consistant à classifier en «durable» et «non durable» ne permet pas d’embrasser l’ensemble des besoins de financement et se prête au risque d’écoblanchiment, notamment lorsqu’il s’agit de financer la transition. La recommandation de la Commission de 2023 sur le financement de la transition propose de compter celui-ci au rang d’investissement durable plutôt que le contraire. Toutefois, cheminer vers la durabilité, ce n’est pas pour autant être d’ores et déjà durable; aussi est-il essentiel de distinguer ces deux états. La publication d’informations sur les dépenses d’investissement prévue par la taxinomie illustre des trajectoires de transition, mais des problèmes restent en suspens, notamment lorsque les dépenses d’investissement en faveur de l’environnement ne produisent pas de bénéfices dans ce domaine ou renforcent la dépendance à l’égard du carbone. De ce fait, il importe d’autant plus d’établir des plans de transition afin de préserver l’intégrité de la finance durable. |
| 4.4. | Les PME jouent un rôle central dans l’économie européenne, mais le cadre actuel demeure mal adapté à leurs réalités. Nombre d’entre elles opèrent sans avoir de grands besoins de capitaux et ne produisent que des rendements modestes, ce qui les expose à une réelle difficulté face à des outils financiers fondés sur le marché qui ciblent des projets caractérisés par une forte croissance et des profits élevés. Leur exclusion des labels écologiques régionaux, le manque de reconnaissance au titre des emplois qu’elles créent et la prédominance des indicateurs de rentabilité financière s’associent pour mettre en évidence un hiatus structurel. |
| 4.5. | Les démarches visant à simplifier renvoient également à une situation politique mondiale qui contraint l’Union européenne à maintenir sa compétitivité. L’Union est engagée dans une rivalité mondiale avec de grandes puissances telles que les États-Unis et la Chine dans le domaine des technologies propres, des matières premières critiques et de l’innovation industrielle. D’une part, il s’agit de veiller à éviter que les entreprises de l’Union dépérissent ou se délocalisent, et à faire en sorte que l’Europe soit une destination attrayante tant pour les entreprises que pour les investissements. D’autre part, il s’agit de sécuriser les chaînes d’approvisionnement et de mettre en place des partenariats stratégiques, tels que ceux pour des échanges et des investissements propres qu’expose le pacte pour une industrie propre. Chacun de ces deux objectifs appelle un cadre en matière de finance durable à même de mobiliser les capitaux de manière efficace et à grande échelle. |
| 4.6. | Ces tâches sont compliquées par l’instabilité géoéconomique et la fragmentation des relations commerciales. Cet état des choses présente les risques de favoriser des évolutions brutales et erratiques des flux de capitaux, de fausser l’allocation de ceux-ci, d’attiser l’inflation et de réduire la confiance des investisseurs. En outre, les pressions qu’a récemment exercées le gouvernement américain sur les entreprises de l’Union pour qu’elles se rangent à ses thèses touchant aux pratiques de lutte contre la discrimination suscitent des inquiétudes quant à la résilience et à la trajectoire du volet social du cadre de l’Union en matière de finance durable (13). |
| 4.7. | Mobiliser les financements publics sera essentiel pour attirer les capitaux privés dans la mesure qu’exige la transition écologique. S’il a été ménagé un espace pour la durabilité dans le cadre budgétaire, il est loin d’être certain qu’il soit possible de le maintenir à long terme, puisque la défense se hisse au premier rang des priorités budgétaires. Cette situation risque de remettre en cause les efforts visant à attirer les capitaux privés, compte tenu de la nécessité d’un financement public suffisant pour jouer le rôle de signal et de catalyseur, mais aussi pour pérenniser sa disponibilité dans des domaines tels que la diversité biologique, qui se caractérisent par une dynamique risques/rendement plus complexe. |
| 4.8. | La diversité biologique et la nature sont indispensables pour asseoir à long terme la compétitivité et la résilience de l’Europe. Le Forum économique mondial a ainsi relevé que plus de la moitié du PIB mondial dépend de la nature et de ses services, tandis que la perte de diversité biologique figure parmi les principaux risques auxquels le monde sera confronté au cours de la prochaine décennie (14). Ce nonobstant, les questions liées à la nature ne cessent de tenir une place bien moindre qu’il ne le faudrait dans les programmes politiques et financiers actuels. Cette négligence menace la résilience environnementale, sociale et économique de l’Union européenne et sa capacité à résister aux chocs futurs. |
5. Observations générales
| 5.1. | Dans le contexte géopolitique actuel d’instabilité et de fléchissement des engagements des États-Unis en matière de durabilité, le CESE estime qu’il est plus nécessaire que jamais que l’Union européenne joue à cet égard le rôle de chef de file. À ce titre, son exemple doit inspirer les autres et pour ce faire, elle doit maintenir des objectifs ambitieux mais nécessaires dans un cadre bien défini, transparent et sain pour son économie et ses citoyens. |
| 5.2. | Ces dernières années, la finance durable s’est développée et désormais, elle tient une place de premier plan en Europe (15). Elle s’est avérée être la garantie d’une bonne rentabilité à long terme et mieux contrôler ce faisant les risques non financiers. Les acteurs du marché ont fortement investi dans son développement et les entreprises ont déployé des efforts considérables pour satisfaire aux critères de durabilité. Tout au long de ce processus, il a été mis en évidence certaines inefficacités ou des domaines à améliorer, tels que le manque de clarté et de simplicité des critères pour les investisseurs, et la complexité des déclarations pour les entreprises et les gestionnaires d’actifs. |
| 5.3. | Le CESE est convaincu que l’Union européenne doit absolument renouveler son cadre général en matière de finance durable. Il s’agit notamment de réformer la taxinomie. En outre, il convient de continuer à simplifier et à harmoniser en suivant les grandes lignes proposées par le présent avis, de manière à ne pas supprimer certaines exigences essentielles, à l’inverse de ce que proposent certaines dispositions des trains de mesures «omnibus». |
| 5.4. | Le CESE est d’avis que cette indispensable simplification ne saurait mettre en péril l’ambition de réaliser les objectifs climatiques à l’horizon 2050 et que les trains de mesures «omnibus» ne devraient pas conduire à revoir celle-ci à la baisse. Toute mesure de simplification devrait s’appuyer sur des évaluations de la charge administrative fondées sur des données probantes, plutôt que sur des objectifs chiffrés — 25 % — fixés sans la moindre justification technique. Une approche d’arrêt-démarrage des politiques menées dans le cadre du pacte vert pour l’Europe risque d’affaiblir la confiance des investisseurs. La stabilité réglementaire est l’un des principaux atouts de l’Union, en particulier par rapport à des concurrents mondiaux moins prévisibles, et elle est essentielle pour attirer des capitaux. Il en découle qu’il convient de perfectionner le cadre, et non de faire marche arrière. Ceci ne vaut pas seulement pour le cadre en matière de finance durable, mais touche également le programme du pacte vert pour l’Europe, plus large, étant donné que la confiance des investisseurs repose sur la cohérence de l’écosystème de l’action politique. |
| 5.5. | Les trains de mesures «omnibus» pourraient également dresser des obstacles à la mise en conformité avec le règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR). Sachant que l’on prévoit de réviser ce dernier à la fin de 2025, il conviendrait de s’assurer que son ambition soit maintenue et que les objectifs globaux des objectifs climatiques à l’horizon 2050 ne soient pas réduits. Il y a plutôt lieu de s’intéresser aux normes européennes d’information en matière de durabilité (NEID) et d’examiner ce faisant les avantages que présentent des procédés tels que les orientations sectorielles et la hiérarchisation des thèmes pour faciliter la publication d’informations. |
| 5.6. | La durabilité s’appuie sur les trois piliers que sont les facteurs «ESG», à savoir d’ordre environnemental, social et de gouvernance. Le CESE le comprend et est disposé à participer à la conception de garanties sociales minimales et à mettre en œuvre une taxinomie sociale, en tenant compte des critères définis par des organisations internationales, tels que les principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme (16), les principes directeurs de l’OCDE (17) ou les normes européennes d’information en matière de durabilité (18), afin de faire pleinement valoir des aspects essentiels tels que la liberté d’association et la négociation collective. Le Comité fait également valoir la nécessité de garantir l’intégrité de la taxinomie en réexaminant ses éléments actuels susceptibles d’être incohérents avec l’abandon progressif des combustibles fossiles par l’Union européenne. |
| 5.7. | Le CESE recommande de rééquilibrer le cadre afin de mieux servir l’économie réelle en soutenant les PME, en leur permettant d’accéder à un financement abordable et en facilitant les tâches administratives qui leur permettent de se conformer aux exigences de durabilité et de s’engager en faveur de cette dernière. Pour atteindre cet objectif sans renoncer à l’ambition, il convient d’envisager un soutien technique, des critères plus simples et une réduction des démarches administratives. |
| 5.8. | La diversité biologique et la nature sont indispensables pour la résilience de l’Union européenne. La finance respectueuse de la nature doit constituer un élément central de la stratégie de l’Union en matière de finance durable, qu’il convient d’aligner sur le cadre mondial de Kunming-Montréal en matière de biodiversité et d’intégrer dûment dans les prochaines révisions de la politique agricole commune et du cadre financier pluriannuel. Il convient de concevoir de solides garde-fous afin d’éviter que les activités de contrôle ne soient progressivement confiées à des acteurs mus par le profit et peu soucieux de la durabilité à long terme. Dans le même temps, les règles de l’Union dans le domaine de l’environnement doivent être plus ambitieuses pour prévenir la perte de diversité biologique, tout en contribuant à orienter les capitaux privés vers des activités respectueuses de la nature. |
| 5.9. | Le CESE se félicite que la prospective soit davantage mise en avant grâce à une intégration et à une appréciation adéquates sur les marchés financiers des risques liés au climat. Il s’agit notamment, sans que cette liste soit exhaustive, des risques liés à la perte de diversité biologique, aux retards pris en matière d’adaptation, à la transition, aux litiges climatiques et aux responsabilités environnementales plus larges. Intégrer ces risques décourage les activités contraires aux objectifs climatiques de l’Union. Cet alignement est essentiel pour garantir l’équité intergénérationnelle, et préserver ce faisant à la fois la prospérité future et la stabilité environnementale. Il importe également que les entreprises s’emploient à trouver un équilibre entre rentabilité, durabilité et emploi. |
6. Observations particulières
| 6.1. | Les mesures de simplifications proposées dans les trains «omnibus I et II» sont à même d’améliorer le degré de conformité. Toutefois, réduire considérablement le nombre d’entreprises soumises à l’obligation de publication d’informations, retarder les délais de mise en conformité et abaisser les exigences en matière de déclaration et de devoir de diligence pourraient contrecarrer les objectifs de durabilité. La durabilité et la compétitivité ne devraient pas entrer en conflit. Le CESE approuve la simplification des obligations administratives, sans que celle-ci doive pour autant aboutir à rogner ou à reporter les objectifs de durabilité. Une approche révisée devrait prévoir de maintenir ces obligations, par exemple pour les grandes entreprises comptant entre 500 et 1 000 salariés ou les PME cotées, mais aussi les rendre plus proportionnées, en utilisant des modèles de déclaration simplifiés tels que la norme volontaire pour les PME, moyennant un soutien approprié des pouvoirs publics et des contrôles de conformité a posteriori. Le CESE approuve la simplification et la rationalisation des procédures, associées à une harmonisation avec d’autres directives, mais il demande de supprimer les dispositions qui minorent les objectifs, empêchent la participation des partenaires sociaux et éliminent les exigences posées par la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDDD). Sachant que les directives concernées ne sont entrées en vigueur que récemment, leurs modifications ne peuvent par conséquent se fonder sur une évaluation de leur efficacité. |
| 6.2. | Le CESE met en exergue l’importance des plans de transition afin de garantir l’intégrité de celle-ci, et d’éviter ce faisant la dépendance à l’égard du carbone, les actifs délaissés et l’écoblanchiment, etc. La transparence ne suffit pas pour faire de la transition écologique une réalité. Il s’impose d’assortir les exigences en matière de publication d’informations d’objectifs obligatoires et de mesures prises par les entreprises en vue de parvenir aux buts de la transition. Les plans de transition prévus par la directive CSDDD devraient demeurer obligatoires et ne pas être dilués par les révisions «omnibus». |
| 6.3. | Le cadre en matière de finance durable, et tout particulièrement le règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR), doit créer un espace pour assurer le financement de la transition tout en le distinguant clairement des activités durables. La plateforme de l’Union sur la finance durable a proposé un nouveau système de catégorisation des produits qui prévoit une rubrique distincte pour le financement de la transition (19). Le CESE demande que toute révision des catégories en vigueur prévoie une classification distincte au titre du financement de la transition. |
| 6.4. | Le CESE approuve le renforcement des évaluations de faisabilité. Celles-ci devraient dépasser des considérations de coûts à court terme et s’appuyer sur une perspective à long terme qui englobe les risques liés à la transition, les coûts futurs et les incidences sur l’environnement. Le cadre réglementaire devrait faire en sorte que les actifs financiers durables n’excluent pas les PME des chaînes d’approvisionnement, simplifier les processus et orienter les investissements vers des segments de l’économie susceptibles de produire des effets positifs à l’échelon régional. |
| 6.5. | Le tissu entrepreneurial européen se distingue des autres en raison de l’économie sociale. À l’heure actuelle, cette dernière compte 4,3 millions d’entreprises, emploie 11,5 millions de personnes et crée une valeur ajoutée de 912 milliards d’euros. Elle opère au sein de tous les secteurs clés, qu’il s’agisse de l’agroalimentaire, de la construction, ou encore de l’éducation et des services financiers. En 2021, la Commission européenne a reconnu l’économie sociale comme l’un des 14 écosystèmes industriels de l’Union et, par la voie du plan d’action pour l’économie sociale, elle a mis en relief combien il importe de promouvoir celle-ci pour renforcer l’Europe, et proposé pour ce faire des actions concrètes pour la développer. Le CESE estime que le nouveau cadre réglementaire en matière de finance durable doit aider les entreprises de l’économie sociale à entrer de plain-pied dans l’économie verte. |
| 6.6. | Il est nécessaire d’analyser au sein des entreprises la manière dont les actionnaires exercent leurs droits de vote et la possibilité d’un engagement lorsque l’investissement est réalisé par l’intermédiaire de fonds d’investissement ou de fonds de pension. Davantage de transparence et de participation sont nécessaires dans l’exercice des droits de vote, ainsi que dans les recommandations de vote que peuvent formuler des entreprises spécialisées (conseillers en vote). Dans le cas des fonds de pension professionnelle, la participation de représentants des travailleurs et des entreprises devrait permettre un exercice plus judicieux des droits de vote grâce à une modification de la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD). |
| 6.7. | Il est nécessaire d’établir un cadre favorable pour les instruments d’épargne collective tels que les régimes de retraite professionnelle, et de l’assortir de conditions avantageuses pour ceux qui y participent du point de vue des coûts. Il convient d’encourager la participation effective des travailleurs et des entreprises, ce qui faciliterait la mise en œuvre des régimes de retraite et procurerait des avantages à ces parties prenantes. Cette démarche permettrait d’orienter l’épargne-retraite vers l’investissement dans l’économie européenne et le financement de celle-ci dans un cadre contrôlé en matière de finance durable. |
| 6.8. | La réforme du cadre de l’Union en matière de finance durable doit également viser à en accroître l’interopérabilité avec les normes mondiales. |
Bruxelles, le 18 septembre 2025.
Le président
du Comité économique et social européen
Oliver RÖPKE
(1) Le 26 février 2025, la Commission européenne a adopté un train de mesures de simplification. Ce dernier couvre de nombreux domaines législatifs, notamment les règles en matière de finance durable, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières et les investissements, dans le but de simplifier les règles de l’Union, de renforcer la compétitivité et d’attirer les investissements.
(2) Agence européenne pour l’environnement, Évaluation européenne des risques climatiques, 2024.
(3) Site web du projet Pathways2Resilience, page consacrée au cycle d’investissement pour l’adaptation (en anglais).
(4) Programme des Nations unies pour l’environnement, Rapport 2024 sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, 2024.
(5) Site internet de l’UNPRI, Un schéma directeur pour l’investissement responsable (en anglais), 2017.
(6) Plateforme de l’UE sur la finance durable, Rapport de la plateforme sur la consultation ciblée de la Commission concernant la mise en œuvre du règlement SFDR (en anglais), 2023.
(7) Parlement européen, The current implementation of the sustainable financial disclosure regulation (SFDR), 2024.
(8) Mario Draghi, The Future of European Competitiveness: In-depth Analysis and Recommendations («L’avenir de la compétitivité européenne: analyse approfondie et recommandations»), p. 318.
(9) Avis conjoint des AES sur l’évaluation du règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR) (en anglais), 2024.
(10) JO C 486 du 21.12.2022, p. 15.
(11) JO C, C/2025/4212, 20.8.2025, ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2025/4212/oj.
(12) Plateforme sur la finance durable, Rapport final sur la taxinomie sociale (en anglais), 2022.
(13) Site web de The Parliament Magazine, article de Federica Di Sario, Trump pressuring European companies to follow anti-DEI path, 26 mars 2025.
(14) Site web du Forum économique mondial, Nature Risk Rising: Why the Crisis Engulfing Nature Matters for Business and the Economy, 2020.
(15) Site web de MSCI, Funds and the State of European Sustainable Finance, 18 juillet 2023.
(16) Nations unies, Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, New York et Genève, 2011.
(17) OCDE, Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales sur la conduite responsable des entreprises, Éditions OCDE, Paris, 2023.
(18) Commission européenne, page consacrée à la mise en œuvre et aux actes délégués relatifs à la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD).
(19) Site de la commission européenne, page consacrée à la catégorisation des produits en vertu du règlement SFDR — proposition de la plateforme de la finance durable, 2024.
ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2026/21/oj
ISSN 1977-0936 (electronic edition)
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