Initiative législative52025IE0996

Avis du Comité économique et social européen — Résilience dans le domaine de l’eau et double transition: approches industrielles traitant de la relation entre l’eau, la numérisation et la décarbonation (avis d’initiative)

CELEX52025IE0996
TypeInitiative législative
Datejeudi 18 septembre 2025

Résumé IA

Cet avis d'initiative du CESE explore les synergies entre la gestion de l'eau, la numérisation et la décarbonation dans le cadre de la double transition écologique et numérique. Il propose des approches industrielles pour renforcer la résilience hydrique, en soulignant le rôle des technologies numériques pour optimiser les usages et réduire l'empreinte carbone du secteur. Pour un professionnel du droit français, ce texte préfigure les orientations politiques et les futures propositions législatives de l'UE en matière de gestion durable de l'eau et d'innovation industrielle.

Texte intégral

European flag

Journal officiel
de l'Union européenne

FR

Série C


C/2026/15

16.1.2026

Avis du Comité économique et social européen

Résilience dans le domaine de l’eau et double transition: approches industrielles traitant de la relation entre l’eau, la numérisation et la décarbonation

(avis d’initiative)

(C/2026/15)

Rapporteure:

Carole DESIANO

Corapporteur:

Michal PINTÉR

Conseillères

Véronique CHAPPELART (pour la rapporteure, groupe II)

Alexandra ŠARINOVÁ (pour le corapporteur, catégorie 1)

Décision de l’assemblée plénière

22.1.2025

Base juridique

Article 52, paragraphe 2, du règlement intérieur

Compétence

Commission consultative des mutations industrielles

Adoption en section

10.7.2025

Adoption en session plénière

18.9.2025

Session plénière no

599

Résultat du vote

(pour/contre/abstentions)

124/0/0

1. Conclusions et recommandations

1.1.

L’Union européenne doit se doter des moyens de sécuriser l’approvisionnement en eau, de garantir sa souveraineté dans ce domaine et de se prémunir contre les cyberattaques, tout en prenant conscience de la véritable valeur de l’eau et de l’énergie. Ces deux ressources doivent être au cœur de la planification industrielle européenne, en synergie avec le pacte vert et le pacte pour une industrie propre. L’intelligence artificielle (IA), en pleine croissance et grande consommatrice d’eau, doit être intégrée de manière transversale dans ce processus de planification.

1.2.

Pour rendre l’IA plus durable, il est essentiel d’aider les entreprises à utiliser les technologies de refroidissement et à recycler l’eau de manière optimale, en mettant l’accent sur l’emploi de l’eau non potable. Il est également impératif de prévoir suffisamment de fonds au sein du cadre financier pluriannuel pour investir dans la recherche et le développement en matière de technologies de refroidissement limitant la consommation d’eau ainsi que pour concevoir des algorithmes et des modèles d’IA plus économes en eau et en énergie. Il faut sensibiliser au moyen de campagnes d’information le grand public et l’ensemble des acteurs économiques aux incidences environnementales que certaines utilisations quotidiennes des technologies numériques entraînent sur les consommations d’eau et d’énergie.

1.3.

Avec l’ambition affichée par la Commission européenne de promouvoir un «continent de l’IA hautement durable» doté de giga-fabriques d’IA et d’un réseau de 100 000 puces, le nombre de centres de données augmentera. Une législation est nécessaire pour préciser ce que l’on entend par «hautement durable» et pour tenir compte des incidences sur les ressources hydriques, en particulier en ce qui concerne les centres de données et les autres infrastructures numériques. Il convient d’encourager ces installations dans les zones où l’eau ne manque pas et de veiller à ce qu’elles emploient des technologies limitant l’impact sur les ressources locales.

1.4.

Il est urgent d’investir dans l’amélioration de la chaîne d’approvisionnement en eau et dans l’interconnexion des réseaux hydrographiques européens, ce qui facilitera et modernisera le transport fluvial vers les régions à forte demande industrielle et numérique. Il est nécessaire d’établir un cadre européen pour la gestion des ressources hydriques, en coordination avec les politiques nationales et locales. Des incitations fiscales ou des subventions doivent être proposées aux entreprises afin de les encourager à adopter des technologies de pointe visant à économiser l’eau, grâce au recyclage ou à la récupération circulaire de la chaleur.

1.5.

Afin d’améliorer l’interopérabilité des données, conformément à la stratégie pour une union européenne des données, il est nécessaire d’établir des normes communes pour leur collecte, leur stockage et leur partage. La création de plateformes européennes en nuage permettra un accès sécurisé et contrôlé aux données entre les États membres. Les entreprises technologiques et numériques doivent être encouragées à rendre les données sur l’eau plus transparentes, notamment en ce qui concerne les sources, les volumes, les mesures de recyclage et les audits, de manière à garantir leur fiabilité. L’Union doit soutenir les États membres au moyen d’un plan d’action visant à défragmenter le secteur de l’eau et à faciliter sa numérisation. Le CESE accueille favorablement la proposition de la Commission européenne de mettre en place un centre thématique sur l’eau au sein du programme Copernicus (Copernicus Water Thematic Hub).

1.6.

Le CESE invite l’Union européenne à faire de l’eau une priorité stratégique dans le prochain cadre financier pluriannuel. Un chapitre sur l’eau doit être inclus dans tous les fonds afin de soutenir la mise en œuvre du pacte bleu pour l’Europe. Il s’agira notamment d’accorder toute l’attention nécessaire à la transition vers des infrastructures et une gestion durables et résilientes dans le domaine de l’eau, à la recherche sur des technologies économes en eau et à l’adoption de celles-ci, ainsi qu’à l’emploi et aux compétences nécessaires à la double transition du secteur industriel, au développement hautement durable de l’IA et à la compétitivité.

1.7.

Il est primordial de soutenir les investissements visant à améliorer les réseaux et les infrastructures hydriques, permettant ainsi une gestion quantitative, qualitative et sûre de la distribution de l’eau. Des incitations financières conditionnelles, subordonnées par exemple à la transparence des données ou au dialogue social, doivent être mises en œuvre.

1.8.

Le CESE reconnaît 1) des lacunes dans la mise en œuvre de l’acquis de l’Union dans le domaine de l’eau, 2) un manque de transparence, de collecte et de partage des données tout au long de la chaîne de l’eau, et 3) la nécessité d’une gouvernance à plusieurs niveaux de l’eau, avec l’Union en tant qu’organe de supervision. Il invite les institutions de l’UE à assurer une plus grande cohérence dans la politique de l’eau et une meilleure harmonisation des objectifs stratégiques liés à cette ressource, et à prendre en considération le lien entre l’eau et l’énergie dans la gestion des ressources hydriques de manière à tenir compte des besoins industriels dans ce domaine. Le CESE réitère son appel en faveur d’une révision de la stratégie de l’UE relative à l’industrie et à la double transition afin d’y inclure explicitement les questions liées à l’eau et de s’assurer que l’eau soit traitée comme un élément fondamental de cette stratégie industrielle (principe 9 de la déclaration du CESE en vue d’un pacte bleu pour l’Europe). Au cours des deux prochaines années, les documents relatifs aux trajectoires de transition doivent être révisés pour inclure les défis et perspectives industriels liés à l’eau (action 10 de la déclaration).

1.9.

Le CESE recommande d’accroître le soutien politique et financier en faveur des technologies de décarbonation économes en eau, notamment en donnant la priorité aux projets importants d’intérêt européen commun et au programme Horizon Europe. Il encourage également la mise en place d’incitations financières et de subventions pour les industries qui adoptent des technologies économes en eau, ainsi que la rationalisation des procédures d’autorisation pour la mise en œuvre à l’échelle industrielle de telles technologies alignées sur les objectifs de décarbonation.

1.10.

Le CESE note que, si la décarbonation réduit les émissions atmosphériques, elle risque de déplacer les pressions environnementales vers les systèmes locaux d’approvisionnement en eau. Il recommande d’élaborer des politiques ciblées pour remédier à la pénurie d’eau dans les zones industrialisées et les zones confrontées au stress hydrique, en promouvant des solutions de substitution pour le traitement et la réutilisation de l’eau, afin de garantir le respect de la directive-cadre sur l’eau. Le Comité plaide également en faveur d’une plus grande flexibilité dans l’application du principe du paramètre déclassant («one out, all out») prévu dans cette directive, au moyen de plans d’amélioration à long terme de la qualité de l’eau, afin de trouver un équilibre entre les considérations environnementales et socio-économiques dans la gestion des ressources hydriques.

1.11.

Le CESE encourage le dialogue social sur l’accès à l’eau et sur sa gestion tout au long de la chaîne de l’eau. En outre, il invite les États membres de l’Union à instaurer des cours sur la gestion de l’eau, la lutte contre les inondations, la gestion des sécheresses et l’utilisation durable de l’eau, en particulier dans l’enseignement supérieur et l’enseignement et la formation professionnels, conformément au plan stratégique de l’UE pour l’éducation dans les STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) et en accord avec l’union des compétences.

2. Observations générales

2.1.

À l’heure de la transition vers une économie verte et numérisée, il importe de comprendre la relation complexe qui existe entre la numérisation et la décarbonation, d’une part, et la résilience dans le domaine de l’eau, d’autre part. Saluant l’objectif de la stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau qui vise à évaluer et gérer les besoins en eau découlant de la transformation industrielle et numérique propre, le présent avis examine la relation entre l’utilisation efficace de l’eau, la double transition, la décarbonation industrielle et l’utilisation durable de l’eau dans les centres de données et l’industrie, et formule des recommandations stratégiques en vue d’une approche équilibrée alliant gestion de l’eau et neutralité climatique.

2.2.

L’eau est une ressource primordiale, un facteur économique essentiel et un thème clé de l’action réglementaire de l’Union. Il est essentiel de faire comprendre toute l’importance de l’eau aux parties prenantes et de la promouvoir à sa juste valeur. Le CESE se félicite que des mesures supplémentaires aient été prises dans le cadre de la révision à mi-parcours de la politique de cohésion de l’UE afin de soutenir les investissements dans le domaine de l’eau. Il souligne également la nécessité de mettre en place des politiques globales de gestion de l’eau qui promeuvent la conservation et la répartition durable de cette ressource dans tous les secteurs. Malgré les appels à tenir compte de l’eau dans les politiques européennes, le pacte pour une industrie propre et la boussole pour la compétitivité de l’UE ne mentionnent explicitement l’eau qu’une seule fois. Ni le plan d’action industriel en faveur du secteur automobile, ni le plan d’action européen pour l’acier et les métaux ne font référence à l’eau. Le CESE réitère dès lors son appel en faveur d’une révision de la stratégie de l’UE relative à l’industrie et à la double transition afin d’y inclure explicitement les questions liées à l’eau et de s’assurer que l’eau soit traitée comme un élément fondamental de cette stratégie industrielle (principe 9).

2.3.

Le CESE reconnaît des lacunes dans la mise en œuvre de l’acquis de l’Union dans le domaine de l’eau et souligne qu’y remédier passera par une collecte de données solide dans tous les États membres. Le succès des politiques récentes de l’Union (règlement pour une industrie «zéro net», règlement sur les matières premières critiques, etc.) dépend de la disponibilité d’une eau de qualité bien gérée. D’autres politiques européennes ont une incidence indirecte sur la résilience dans le domaine de l’eau, notamment le règlement relatif aux emballages et aux déchets d’emballage, la directive relative au traitement des eaux urbaines résiduaires et la stratégie de l’UE pour la bioéconomie. Il conviendrait de lancer un exercice de cartographie réglementaire afin de recenser les conflits au sein de la législation de l’Union et les possibilités de la simplifier ou de l’harmoniser.

2.4.

Les futures réglementations européennes sur l’eau devraient tenir compte des caractéristiques sectorielles de la double transition et rester flexibles pour permettre aux secteurs d’adapter leurs pratiques dans le domaine de l’eau à la décarbonation et à la numérisation. Ces réglementations devraient rester en synergie avec le pacte vert pour l’Europe et le pacte pour une industrie propre de l’UE, et préserver une synergie sectorielle avec la politique agricole commune et la politique de cohésion.

2.5.

En ce qui concerne la gestion de l’eau, le CESE est favorable à une gouvernance à plusieurs niveaux prévoyant une supervision consolidée au niveau de l’Union, de manière à garantir une mise en œuvre uniforme des politiques dans tous les États membres. Les structures de gouvernance de l’eau aux niveaux national et régional devraient appliquer un principe de gestion partagée afin de garantir une représentation équilibrée des intérêts des parties prenantes et un accès équitable à l’eau dans toutes les industries.

2.6.

Les données relatives à l’eau doivent être collectées au moyen d’un système bien conçu et rendues accessibles et plus transparentes afin que les organes de surveillance à tous les niveaux de gouvernance puissent obtenir une vue d’ensemble de l’accès à l’eau et de son utilisation tout au long des différentes chaînes d’approvisionnement (et pas uniquement pour un consommateur donné). La Commission propose de mettre les données spatiales d’observation de la terre à disposition pour favoriser la gestion de l’eau. Le CESE est favorable à un renforcement du suivi, des inspections, de la collecte et du partage de données afin d’améliorer la gouvernance de l’eau fondée sur des données probantes et le respect de la directive-cadre sur l’eau.

3. La relation complexe entre l’IA, l’eau et les émissions de CO2

3.1.

L’interopérabilité des données dans le secteur de l’eau est essentielle à la gestion durable et efficace de cette ressource, en ce qu’elle permet une meilleure coordination et une prise de décision plus efficace, sur la base d’informations exhaustives et précises. L’Union doit s’appuyer sur une base de données fiables et sur des normes pour l’échange de données, afin de garantir une répartition équitable et durable de l’eau pour les différents usages de cette ressource: la numérisation et l’intégration de l’IA dans le domaine de l’eau devraient en rendre la gestion plus efficace.

3.2.

Dans ce contexte, l’utilisation de l’IA est essentielle et sa technologie présente déjà des avantages majeurs pour la gestion de l’eau et l’optimisation de la qualité de l’eau distribuée dans les réseaux, à savoir:

le contrôle et l’analyse des données en temps réel à l’aide de capteurs dotés de la technologie de l’internet des objets;

la modélisation prédictive des phénomènes hydrologiques à l’aide d’algorithmes;

l’analyse des comportements en matière de consommation d’eau en Europe.

3.3.

L’utilisation généralisée de l’IA dans la gestion de l’eau présente plusieurs difficultés. Conformément à sa stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau, l’Union doit regagner sa souveraineté sur la gestion des données et être moins dépendante des fournisseurs étrangers, mettre au point des outils numériques adaptés à tous les États membres et contribuer au financement de technologies telles que les capteurs intelligents dans des conditions de libre accès aux données, en commençant par promouvoir la coopération concernant les eaux transfrontières entre les États membres concernés.

3.4.

Il est important de noter que l’IA présente une empreinte écologique, principalement à cause des centres de données, qui produisent d’importantes émissions de CO2 et dont le refroidissement consomme beaucoup d’eau et d’énergie. Si des solutions appropriées ne sont pas mises en place, la croissance exponentielle du secteur numérique, avec le déploiement à grande échelle de l’IA, pourrait réduire à néant la plupart des efforts réalisés par le reste de l’industrie pour décarboner et utiliser l’eau de manière rationnelle.

3.5.

L’économie numérique européenne représente une part de marché de 28 % à l’échelle mondiale et, en Europe, le marché des centres de données est aujourd’hui évalué à 35 milliards d’USD et devrait atteindre 57 milliards d’USD en 2029. Selon une étude du cabinet McKinsey, la consommation d’énergie pourrait tripler, passant d’environ 62 térawattheures (TWh) aujourd’hui à plus de 150 TWh d’ici la fin de la décennie. Les centres de données pourraient, sur les six prochaines années, finir par représenter près de 5 % de la consommation totale d’énergie en Europe, contre environ 2 % aujourd’hui. Le CESE considère impératif de sensibiliser au moyen de campagnes d’information de grande envergure le grand public et l’ensemble des acteurs économiques aux incidences environnementales que leur utilisation quotidienne des technologies numériques entraîne sur les consommations d’eau et d’énergie.

3.6.

Les centres de données peuvent exercer une pression importante sur l’eau au niveau local, en particulier dans les zones touchées par la sécheresse. Les centres de données hyperconnectés de nouvelle génération qui utilisent le refroidissement par air associé à une évaporation d’eau peuvent consommer plus de 190 millions de litres d’eau par an (1), sans que ces volumes soient restitués au milieu naturel au terme de l’évaporation et après refroidissement des serveurs. Aux Pays-Bas, un centre de données a consommé quelque 84 millions de litres d’eau en 2021, bien au-delà des estimations initiales de 12 à 20 millions de litres annoncées lors de sa construction. Ces projections laissent présager que, dans quelques années, l’intelligence artificielle figurera parmi les processus les plus gourmands en eau à l’échelle mondiale.

3.7.

Le CESE se félicite que l’une des actions prévues dans la stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau consiste à inclure la consommation d’eau parmi les paramètres d’un système commun de l’Union consacré à la notation de la durabilité des centres de données et à proposer des normes de performance minimales en matière de consommation d’eau. Il demande que davantage de données soient mises à disposition en ce qui concerne tant la consommation actuelle que l’établissement de prévisions fiables. Alors que 40 % de la population européenne est confrontée à une pénurie d’eau, il est impératif que les consommations d’eau et d’énergie, ainsi que les émissions de CO2, soient prises en compte lors de la construction d’un centre de données. Il est également nécessaire d’anticiper la maintenance de ces centres qui, bien que conçus pour une longue période (25 ans), pourraient rapidement devenir obsolètes au regard des ressources disponibles, mais aussi de sensibiliser le public aux problèmes liés au partage de l’eau.

3.8.

D’autres solutions devraient être envisagées, par exemple optimiser la circulation de l’air dans les locaux des centres de données, améliorer les performances de réfrigération et récupérer la chaleur fatale pour la réinjecter dans des réseaux pouvant servir à chauffer des bâtiments résidentiels ou industriels. En outre, la construction de nouveaux centres de données doit obéir à une méthode rigoureuse de conception de l’espace industriel, en évitant les régions confrontées à une pénurie d’eau.

4. Enjeux liés à la décarbonation et à l’utilisation de l’eau

4.1.

La décarbonation requiert des évolutions technologiques profondes, qui diffèrent selon les secteurs d’activité. S’ils sont indispensables pour parvenir à une économie sobre en carbone, ces changements technologiques produisent des incidences variées sur les besoins en eau et les profils d’utilisation, certaines technologies réduisant la consommation hydrique tandis que d’autres l’augmentent. Les trajectoires de décarbonation, qu’elles passent par l’électrification, l’hydrogène vert ou les technologies de captage, d’utilisation et de stockage du dioxyde de carbone, exigent des volumes d’eau supplémentaires, d’une qualité différente, tout en présentant une plus grande efficacité grâce à des systèmes en circuit fermé. Il est essentiel de comprendre le lien entre la décarbonation et la consommation hydrique industrielle pour orienter la politique de transition écologique de l’Union d’une manière durable.

4.2.

De nombreuses industries engagées dans la décarbonation consomment également beaucoup d’eau, si bien que l’utilisation de cette ressource devient un véritable enjeu. Les technologies de captage, d’utilisation et de stockage du dioxyde de carbone peuvent nécessiter un refroidissement ou une minéralisation supplémentaires, ce qui accroît la demande en eau. L’adoption de la décarbonation fondée sur l’hydrogène a également des répercussions considérables sur la demande en eau, étant donné que son expansion risque de concurrencer d’autres besoins en eau industriels ou domestiques, en particulier dans les régions en situation de stress hydrique. Le CESE recommande de donner la priorité à l’adoption de technologies de décarbonation économes en eau dans les industries en transition. Le développement de technologies économes en eau devrait bénéficier d’un soutien pour garantir que la décarbonation n’aggrave pas la pénurie d’eau, ce qui suppose notamment de faire de cette préoccupation une priorité dans le cadre des projets importants d’intérêt européen commun ou du programme Horizon Europe.

4.3.

La question de l’accès à l’eau et de son utilisation n’a pas non plus été traitée de manière adéquate, en particulier dans le règlement sur les matières premières critiques, pour ce qui concerne l’industrie minière et extractive. Ce secteur dépend fortement de cette ressource pour l’extraction de minéraux, le refroidissement et la lutte contre les poussières, ce qui entraîne une forte consommation hydrique et une contamination élevée de l’eau. Les entreprises européennes actives dans l’exploitation minière domestique doivent considérer le stress hydrique comme un risque commercial et s’efforcer de réduire les pertes d’eau dues à l’évaporation, aux fuites, au gaspillage ou à sa contamination.

4.4.

L’un des principaux enjeux consiste à faire concorder les changements dans les profils d’utilisation de l’eau par l’industrie avec les obligations de la directive-cadre, en veillant à ce que la décarbonation ne mette pas en péril la protection de cette ressource. Il devient difficile pour les industries engagées dans la décarbonation de gérer l’eau tout en respectant les objectifs de la directive-cadre, surtout si elles sont situées à proximité de masses d’eau de petite taille. Les rejets d’eaux usées traitées représentent alors un volume disproportionné par rapport à la masse d’eau naturelle, si bien que celle-ci n’est plus considérée comme en «bon état», et la difficulté ne fait qu’augmenter avec l’adoption de technologies de décarbonation utilisant de l’eau ultra-pure ou déminéralisée. Si la décarbonation réduit les émissions atmosphériques, elle déplace aussi les pressions environnementales vers les systèmes hydriques locaux. Le CESE recommande d’élaborer des politiques ciblées pour remédier à la pénurie d’eau dans les zones industrielles, en promouvant des solutions de substitution en matière de traitement et de réutilisation afin de garantir le respect de la directive-cadre sur l’eau.

4.5.

Eu égard à la durabilité des sites industriels et aux conditions dans lesquelles ils rejettent les eaux, il est nécessaire de respecter le principe de non-dégradation de la qualité de la masse d’eau réceptrice, en veillant à réexaminer régulièrement les permis de rejet d’eaux usées et les plans d’amélioration de la qualité de l’eau pour les masses d’eau concernées. Il serait également judicieux de mettre en œuvre les meilleures techniques disponibles (MTD) pertinentes. Toutefois, le CESE prévient qu’une application stricte des exigences relatives au bon état pourrait entraîner des restrictions, voire un arrêt de la production industrielle dans certaines régions; il est donc favorable à l’introduction d’une plus grande flexibilité dans la mise en œuvre du principe du paramètre déclassant, au moyen de plans d’amélioration à long terme de la qualité de l’eau.

4.6.

Le CESE encourage, conformément à la loi sur les aides d’État, la mise en place d’incitations financières pour les industries qui adoptent des technologies économes en eau, ainsi que la rationalisation des procédures d’autorisation pour celles qui se dotent de systèmes en circuit fermé pour économiser l’eau ou la purifier. Il pourrait s’agir notamment d’allègements fiscaux, de subventions et de prêts visant à soutenir la mise en œuvre de technologies économes en eau. Pour permettre de repérer ces technologies sur le marché, le CESE prône l’adoption du label européen de l’eau, ainsi que d’autres systèmes de labels (label écologique de l’UE ou systèmes nationaux de labellisation de l’eau). La gestion de l’eau devrait être intégrée dans les stratégies en matière de responsabilité sociale des entreprises afin de démontrer leur engagement en faveur d’une gestion durable de l’eau. Enfin, dans la gestion de l’eau à l’échelle régionale, il y a lieu de faire apparaître un lien entre cette ressource et l’énergie et de prendre en compte les besoins hydriques industriels du territoire concerné.

5. Une IA européenne hautement durable

5.1.

L’Europe doit investir dans la recherche et l’innovation afin d’accroître la capacité des machines à fonctionner dans des environnements plus chauds, sans que cela endommage leurs composants. La résilience se trouverait renforcée par la construction de centres de données à proximité de la mer ou de rivières, d’où l’eau peut être facilement extraite, et par la garantie que les eaux rejetées ultérieurement dans l’environnement ne présenteront pas de risques de pollution et ne détérioreront pas les écosystèmes. Le meilleur moyen de réguler l’eau pour en assurer l’accessibilité et le partage est d’utiliser les réseaux de voies navigables intérieures naturelles et aménagées, et ceux qui sont exploités dans certains États membres pourraient contribuer à répondre aux enjeux actuels. Il importe de mettre en place une gouvernance territoriale pour statuer sur le pompage de l’eau. La planification et la réglementation doivent être adaptées aux territoires afin d’en favoriser l’acceptation par la société.

5.2.

Le CESE invite l’industrie à privilégier des modèles d’apprentissage et des algorithmes moins énergivores, à faire fonctionner les centres de données grâce à des énergies renouvelables consommant moins d’énergie et d’eau, comme le solaire ou l’éolien, à installer des centres dans les régions qui ne sont pas exposées au risque de pénurie d’eau et à tenir compte des besoins des autres secteurs d’activité.

5.3.

Les entreprises agissant dans ce sens pourraient bénéficier d’un financement au titre du nouvel encadrement des aides d’État dans le cadre du pacte pour une industrie propre et du règlement InvestEU, qui mobiliseraient jusqu’à 50 milliards d’EUR d’investissements privés et publics supplémentaires, y compris dans les technologies propres, la mobilité propre et la réduction du gaspillage.

6. Garantir la disponibilité de compétences appropriées

6.1.

Le dialogue social se révèle essentiel pour adapter les procédures des entreprises afin de parvenir à une intégration durable de l’IA, en répondant aux enjeux humains et organisationnels inhérents à une industrie qui se veut propre et compétitive. Il joue aussi un rôle clé pour accroître l’engagement des collectivités locales dans la gestion de l’eau et ainsi renforcer le soutien et la participation sur le terrain. Le CESE encourage le dialogue social sur l’accès à l’eau et la gestion de l’assainissement tout au long de la chaîne de l’eau, afin de garantir une large représentation des parties prenantes et de tenir compte des effets sur les écosystèmes.

6.2.

La résilience dans le domaine de l’eau et la double transition nécessitent une adaptation et un renforcement des compétences au sein de l’industrie pour lui permettre de conserver un avantage concurrentiel. Le CESE encourage les États membres de l’Union à mettre en place des formations sur la gestion de l’eau, la lutte contre les inondations, la gestion des sécheresses et l’utilisation durable de l’eau, en particulier dans l’enseignement supérieur et l’enseignement et la formation professionnels. Il accueille favorablement les mesures annoncées dans la stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau qui visent à soutenir le développement des compétences, ainsi que l’initiative relative à l’union des compétences et le plan stratégique de l’UE pour l’éducation dans les STIM, qui constituent des cadres essentiels pour remédier aux pénuries de compétences et renforcer les compétences numériques dans tout le secteur de l’eau.

6.3.

Pour faire face aux difficultés soulevées par la numérisation et la décarbonation, les professionnels de ce secteur doivent bénéficier d’un soutien durable en matière de reconversion et de perfectionnement professionnels. La main-d’œuvre européenne doit absolument profiter d’un apprentissage tout au long de la vie et d’une gestion stratégique des talents pour être en mesure de tirer pleinement parti des possibilités qui se profilent dans les domaines liés à l’eau.

7. Exiger davantage de transparence, de responsabilité et d’autorégulation de la part des entreprises

7.1.

Les grands opérateurs européens qui adhèrent au pacte pour des centres de données neutres pour le climat (CNDCP) devraient accorder davantage d’attention à l’utilisation de l’eau dans leurs installations afin de parvenir à la neutralité climatique d’ici à 2030, en tenant compte de la région, du climat, des ressources et du processus de refroidissement le plus durable. Le CESE soutient ces initiatives et invite les entreprises à faire preuve de transparence en rendant accessibles les données sur leur consommation hydrique et leur plan de réduction de celle-ci.

7.2.

Le CESE est aussi favorable à l’introduction d’une tarification progressive pour inciter à réduire la consommation d’eau. Il estime par ailleurs que l’industrie devrait être tenue d’évaluer régulièrement les installations de manière à recenser les équipements et les processus les plus efficaces, et d’intégrer la gestion de l’eau dans leurs stratégies de responsabilité sociale, qui devraient être conformes aux critères de conditionnalité fiscale auxquels les centres de données sont déjà soumis (2).

Bruxelles, le 18 septembre 2025.

Le président

du Comité économique et social européen

Oliver RÖPKE


(1) Deloitte Insights, «Sustainable data centre development» (Développement durable des centres de données).

(2) Par exemple, en France, les opérations d’amélioration de la réfrigération dans les centres de données ont donné lieu au versement d’une «prime énergétique» dans le cadre du dispositif de «certificats d’économies d’énergie».


ELI: http://data.europa.eu/eli/C/2026/15/oj

ISSN 1977-0936 (electronic edition)