Jurisprudence CJUE — 62013TJ0472
| CELEX | 62013TJ0472 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 8 septembre 2016 |
Texte intégral
ARRÊT DU TRIBUNAL (neuvième chambre)
8 septembre 2016 ( 1 )
«Concurrence — Ententes — Marché des médicaments antidépresseurs contenant l’ingrédient pharmaceutique actif citalopram — Notion de restriction de la concurrence par objet — Concurrence potentielle — Médicaments génériques — Barrières à l’entrée sur le marché résultant de l’existence de brevets — Accords conclus entre le titulaire de brevets et des entreprises de médicaments génériques — Article 101, paragraphes 1 et 3, TFUE — Erreurs de droit et d’appréciation — Obligation de motivation — Droits de la défense — Sécurité juridique — Amendes»
Dans l’affaire T‑472/13,
H. Lundbeck A/S, établie à Valby (Danemark),
Lundbeck Ltd, établie à Milton Keynes (Royaume-Uni),
représentées par M. R. Subiotto, QC, et Me T. Kuhn, avocat,
parties requérantes,
soutenues par
European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations (EFPIA), établie à Genève (Suisse), représentée par Mmes F. Carlin, barrister, et M. Healy, solicitors,
partie intervenante,
contre
Commission européenne, représentée initialement par M. J. Bourke, Mme F. Castilla Contreras, M. B. Mongin, Mme T. Vecchi et M. C. Vollrath, puis par Mme Castilla Contreras, M. Mongin, Mme Vecchi, MM. Vollrath et T. Christoforou,, en qualité d’agents,
partie défenderesse,
ayant pour objet une demande d’annulation partielle de la décision de la Commission C (2013) 3803 final, du 19 juin 2013, relative à une procédure d’application de l’article 101 [TFUE] et de l’article 53 de l’accord EEE (affaire AT/39226 – Lundbeck), et une demande de réduction du montant de l’amende infligée aux requérantes par cette décision,
LE TRIBUNAL (neuvième chambre),
composé de MM. G. Berardis (rapporteur), président, O. Czúcz et A. Popescu, juges
greffier : M. L. Grzegorczyk, administrateur,
vu la phase écrite de la procédure et à la suite de l’audience du 26 novembre 2015,
rend le présent
Arrêt
Antécédents du litige
I – Sociétés en cause dans la présente affaire
| 1 | H. Lundbeck A/S (ci-après « Lundbeck ») est une société de droit danois qui contrôle un groupe de sociétés, dont Lundbeck Ltd, implantée au Royaume-Uni, spécialisé dans la recherche, le développement, la production, le marketing, la vente et la distribution de produits pharmaceutiques pour le traitement de pathologies affectant le système nerveux central, dont la dépression. |
| 2 | Lundbeck est un laboratoire de princeps, à savoir une entreprise qui concentre son activité dans la recherche de nouveaux médicaments et dans la commercialisation de ceux-ci. |
| 3 | Merck KGaA est une société de droit allemand spécialisée dans le domaine pharmaceutique qui, au moment de la conclusion des accords concernés, détenait indirectement à 100 %, à travers le groupe Merck Generics Holding GmbH, sa filiale Generics UK Ltd (ci-après « GUK »), responsable du développement et de la commercialisation de produits pharmaceutiques génériques au Royaume-Uni. |
| 4 | Merck et GUK ont été considérées par la Commission européenne comme constituant une seule entreprise au sens du droit de la concurrence au moment des faits pertinents (ci-après « Merck (GUK) »). |
| 5 | Arrow Group A/S, rebaptisée Arrow Group ApS au mois d’août 2003 (ci-après, sans distinction, « Arrow Group »), est une société de droit danois à la tête d’un groupe de sociétés, présent dans plusieurs États membres et actif depuis 2001 dans le développement et la vente de médicaments génériques. |
| 6 | Arrow Generics Ltd est une société de droit du Royaume-Uni, filiale d’abord à 100 %, puis, à partir de février 2002, à 76 %, d’Arrow Group. |
| 7 | Resolution Chemicals Ltd est une société de droit du Royaume-Uni spécialisée dans la production d’ingrédients pharmaceutiques actifs (ci-après les « IPA ») pour des médicaments génériques. Jusqu’au mois de septembre 2009, elle était contrôlée par Arrow Group. |
| 8 | Arrow Group, Arrow Generics et Resolution Chemicals ont été considérées par la Commission comme constituant une seule entreprise (ci-après « Arrow ») au moment des faits pertinents. |
| 9 | Alpharma Inc. était une société de droit américain active à l’échelle mondiale dans le secteur pharmaceutique, notamment en ce qui concerne les médicaments génériques. Jusqu’en décembre 2008, elle était contrôlée par la société de droit norvégien, A.L. Industrier AS. Par la suite, elle a été achetée par une entreprise pharmaceutique du Royaume-Uni, qui, à son tour, a été achetée par une entreprise pharmaceutique des États-Unis. Dans le cadre de ces restructurations, Alpharma Inc. est devenue, d’abord, en avril 2010, Alpharma, LLC, puis, le 15 avril 2013, Zoetis Products LLC. |
| 10 | Alpharma ApS était une société de droit danois indirectement contrôlée à 100 % par Alpharma Inc. Elle disposait de plusieurs filiales dans l’Espace économique européen (EEE). À la suite de plusieurs restructurations, le 31 mars 2008, Alpharma ApS est devenue Axellia Pharmaceuticals ApS, rebaptisée en 2010 Xellia Pharmaceuticals ApS (ci-après « Xellia »). |
| 11 | Alpharma Inc., A.L. Industrier AS et Alpharma ApS ont été considérées par la Commission comme constituant une seule entreprise (ci-après « Alpharma ») au moment des faits pertinents. |
| 12 | Ranbaxy Laboratories Ltd est une société de droit indien spécialisée dans le développement et la production d’IPA ainsi que de médicaments génériques. |
| 13 | Ranbaxy (UK) Ltd est une société de droit anglais, filiale de Ranbaxy Laboratories, chargée de la vente des produits de cette dernière au Royaume-Uni. |
| 14 | Ranbaxy Laboratories et Ranbaxy (UK) ont été considérées par la Commission comme constituant une seule entreprise (ci-après « Ranbaxy ») au moment des faits pertinents. |
II – Produit concerné et brevets concernant celui-ci
| 15 | Le produit concerné par la présente affaire est le médicament antidépresseur contenant l’IPA dénommé citalopram. |
| 16 | En 1977, Lundbeck a déposé au Danemark une demande de brevet sur l’IPA citalopram ainsi que sur les deux procédés d’alkylation et de cyanation utilisés pour produire ledit IPA. Des brevets couvrant cet IPA et ces deux procédés (ci-après les « brevets originaires ») ont été délivrés au Danemark et dans plusieurs pays de l’Europe occidentale entre 1977 et 1985. |
| 17 | En ce qui concerne l’EEE, la protection découlant des brevets originaires ainsi que, le cas échéant, des certificats complémentaires de protection (ci-après les « CCP »), prévus par le règlement (CEE) no 1768/92 du Conseil, du 18 juin 1992, concernant la création d’un certificat complémentaire de protection pour les médicaments (JO L 182, p. 1), a expiré entre 1994 (pour l’Allemagne) et 2003 (pour l’Autriche). En particulier, s’agissant du Royaume-Uni, les brevets originaires ont expiré en janvier 2002. |
| 18 | Au fil du temps, Lundbeck a développé d’autres procédés plus efficaces pour produire du citalopram, pour lesquels elle a demandé, et souvent obtenu, des brevets dans plusieurs pays de l’EEE ainsi qu’auprès de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) et de l’Office européen des brevets (OEB) (ci-après les « nouveaux brevets de Lundbeck »). |
| 19 | En particulier, premièrement, en 1998 et en 1999, Lundbeck a introduit auprès de l’OEB deux demandes de brevets concernant la production du citalopram par des procédés utilisant respectivement de l’iode et de l’amide. L’OEB a délivré à Lundbeck un brevet protégeant le procédé utilisant l’amide (ci-après le « brevet sur l’amide ») le 19 septembre 2001 et un brevet protégeant le procédé utilisant l’iode (ci‑après le « brevet sur l’iode ») le 26 mars 2003. |
| 20 | Deuxièmement, le 13 mars 2000, Lundbeck a déposé une demande de brevet auprès des autorités danoises concernant un procédé de production du citalopram qui prévoyait une méthode de purification des sels utilisés par le biais d’une cristallisation. Des demandes analogues ont été introduites auprès d’autres pays de l’EEE ainsi qu’auprès de l’OMPI et de l’OEB. Lundbeck a obtenu des brevets protégeant le procédé utilisant la cristallisation dans plusieurs États membres au cours de la première moitié de l’année 2002, notamment le 30 janvier 2002 en ce qui concerne le Royaume-Uni (ci-après le « brevet sur la cristallisation »). L’OEB a délivré un brevet sur la cristallisation le4 septembre 2002. Par ailleurs, aux Pays-Bas, Lundbeck avait déjà obtenu, le 6 novembre 2000, un modèle d’utilité concernant ce procédé (ci-après le « modèle d’utilité de Lundbeck »), soit un brevet valable six ans, concédé sans véritable examen préalable. |
| 21 | Troisièmement, le 12 mars 2001, Lundbeck a déposé une demande de brevet auprès des autorités du Royaume-Uni concernant un procédé de production du citalopram qui prévoyait une méthode de purification des sels utilisés par le biais d’une distillation en film. Les autorités du Royaume-Uni ont concédé à Lundbeck un brevet portant sur ladite méthode de distillation en film le 3 octobre 2001 (ci-après le « brevet sur la distillation en film »). Cependant, ce brevet a été révoqué pour défaut de nouveauté par rapport à un autre brevet de Lundbeck le 23 juin 2004. Lundbeck a obtenu un brevet analogue au Danemark le 29 juin 2002. |
| 22 | Enfin, Lundbeck envisageait de lancer un nouveau médicament antidépresseur, le Cipralex, fondé sur l’IPA dénommé escitalopram (ou S‑citalopram), pour la fin de l’année 2002 ou le début de l’année 2003. Ce nouveau médicament visait les mêmes patients que ceux susceptibles d’être soignés par le médicament breveté Cipramil de Lundbeck, fondé sur l’IPA citalopram. L’IPA escitalopram était protégé par des brevets valables jusqu’en 2012, à tout le moins. |
III – Accords litigieux
| 23 | Au cours de l’année 2002, Lundbeck a conclu six accords concernant le citalopram (ci-après les « accords litigieux ») avec quatre entreprises actives dans la production ou dans la vente de médicaments génériques, à savoir Merck (GUK), Alpharma, Arrow et Ranbaxy (ci-après les « entreprises de génériques »). |
A – Accords avec Merck (GUK)
| 24 | Lundbeck a conclu deux accords avec Merck (GUK). |
| 25 | Le premier accord a pris effet le 24 janvier 2002, initialement pour une durée d’un an, et couvrait uniquement le territoire du Royaume-Uni (ci-après l’« accord GUK pour le Royaume-Uni »). Il a été signé par la filiale au Royaume-Uni de Lundbeck, c’est-à-dire la société de droit du Royaume-Uni, Lundbeck Ltd. Cet accord a ensuite été prorogé pour une période de six mois se terminant le 31 juillet 2003. Ensuite, après une brève entrée de Merck (GUK) sur le marché entre le 1er et le 4 août, une deuxième prorogation de l’accord a été signée par les parties le 6 août 2003, pour une durée maximale de six mois, mais pouvant être écourtée en cas d’absence d’action en justice de Lundbeck contre d’autres entreprises de génériques qui tenteraient d’entrer sur le marché ou à l’issue du litige entre Lundbeck et Lagap Pharmaceuticals Ltd, une autre entreprise de génériques (ci-après le « litige Lagap »). |
| 26 | Aux termes de cet accord, il est prévu par les parties notamment que :
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| 27 | La première prorogation de l’accord prévoyait notamment le paiement d’un montant de 400000 GBP par mois pour l’exécution par GUK du point 6.2 de l’accord GUK pour le Royaume-Uni et modifiait la définition de « profits nets ». |
| 28 | La seconde prorogation de l’accord GUK pour le Royaume-Uni prévoyait notamment le paiement d’un montant de 750000 GBP par mois pour l’exécution par GUK de l’article 6.2 de cet accord. |
| 29 | L’accord GUK pour le Royaume-Uni a expiré le 1er novembre 2003, à la suite du règlement à l’amiable du litige Lagap. Au total, pendant toute la durée de l’accord, Lundbeck a transféré l’équivalent de 19,4 millions d’euros à GUK. |
| 30 | Un second accord a été conclu entre Lundbeck et GUK le 22 octobre 2002, couvrant l’EEE à l’exception du Royaume-Uni (ci-après l’« accord GUK pour l’EEE »). Cet accord prévoyait le paiement d’un montant de 12 millions d’euros, en échange duquel GUK s’engageait à ne pas vendre ou fournir de produits pharmaceutiques contenant du citalopram sur tout le territoire de l’EEE (à l’exception du Royaume-Uni) et à entreprendre tous les efforts raisonnables afin que Natco Pharma Ltd (ci-après « Natco »), le producteur de l’IPA citalopram utilisé par Merck (GUK) pour commercialiser sa version du citalopram générique (ci-après l’« IPA de Natco » ou le « citalopram de Natco »), cessât de fournir le citalopram ou des produits contenant du citalopram dans l’EEE pendant la durée de l’accord (points 1.1 et 1.2 de l’accord GUK pour l’EEE). Lundbeck s’engageait à ne pas intenter d’actions en justice contre GUK, à condition que celle-ci respectât ses obligations en vertu du point 1.1 de l’accord GUK pour l’EEE (point 1.3 de l’accord GUK pour l’EEE). |
| 31 | L’accord GUK pour l’EEE a expiré le 22 octobre 2003. Au total, Lundbeck a transféré l’équivalent de 12 millions d’euros à GUK en vertu de cet accord. |
B – Accords avec Arrow
| 32 | Lundbeck a signé deux accords avec Arrow. |
| 33 | Le premier de ceux-ci, concernant le territoire du Royaume-Uni, a été conclu le 24 janvier 2002 entre Lundbeck, d’une part, et Arrow Generics et Resolution Chemicals (ci-après, prises ensembles, « Arrow UK »), d’autre part (ci-après l’« accord Arrow UK »). |
| 34 | L’accord Arrow UK avait initialement une durée allant jusqu’au 31 décembre 2002 ou, si elle avait été antérieure, jusqu’à la date à laquelle il y aurait eu une décision de justice devenue définitive sur l’action que Lundbeck avait l’intention d’introduire contre Arrow UK devant les juridictions du Royaume-Uni à l’égard de la prétendue contrefaçon commise par cette dernière sur ses brevets (ci-après l’« action en contrefaçon Arrow ») (point 4.1 de l’accord Arrow UK). Ensuite, cet accord a été prorogé, à deux reprises, par la signature d’addenda. La première prorogation couvrait la période comprise entre le 1er janvier et le 1er mars 2003 (point 3.1 du premier addendum à l’accord Arrow UK), alors que la seconde prévoyait que cet accord prît fin soit le 31 janvier 2004, soit sept jours après la signature de la décision de justice mettant fin au litige Lagap (point 4.1 du second addendum à l’accord Arrow UK). Ce litige ayant été réglé à l’amiable le 13 octobre 2003, l’accord Arrow UK a pris fin le 20 octobre suivant. Il s’ensuit que la durée globale de cet accord s’est étendue du 24 janvier 2002 au 20 octobre 2003 (ci-après la « durée de l’accord Arrow UK »). |
| 35 | En ce qui concerne le contenu de l’accord Arrow UK, il convient de relever que :
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| 36 | Par ailleurs, il convient de préciser que, le 6 février 2002, Lundbeck a obtenu l’ordonnance visée au point 1.2 de l’accord Arrow UK (ci-après l’« ordonnance par consentement Arrow »). |
| 37 | Le second accord, concernant le territoire du Danemark, a été conclu le 3 juin 2002 entre Lundbeck et Arrow Group (ci-après l’« accord Arrow danois »). |
| 38 | L’accord Arrow danois a été conçu avec une durée allant de la date de sa signature, le 3 juin 2002, jusqu’au 1er avril 2003 ou, si elle avait été inférieure, jusqu’à la date à laquelle il y aurait eu une décision de justice devenue définitive sur l’action en contrefaçon Arrow. Une telle décision n’étant pas intervenue, ledit accord a été en vigueur du 3 juin 2002 au 1er avril 2003 (ci-après la « durée de l’accord Arrow danois »). |
| 39 | En ce qui concerne le contenu de l’accord Arrow danois, il convient de relever que :
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C – Accord avec Alpharma
| 40 | Lundbeck a signé un accord avec Alpharma le 22 février 2002 (ci-après l’« accord Alpharma »), pour la période allant de cette date au 30 juin 2003 (ci‑après la « durée de l’accord Alpharma »). |
| 41 | Avant la conclusion de cet accord, au mois de janvier 2002, Alpharma avait acheté auprès de Alfred E. Tiefenbacher GmbH & Co. (ci-après « Tiefenbacher ») un stock de comprimés de citalopram générique développé à partir de l’IPA citalopram, produits par la société indienne Cipla à l’aide de ses procédés (ci-après le « citalopram de Cipla » ou l’« IPA de Cipla »), et elle en avait commandé d’autres. |
| 42 | À propos du préambule de l’accord Alpharma, il convient de relever, notamment, que :
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| 43 | En ce qui concerne le corps de l’accord Alpharma, il convient de relever, notamment, que :
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| 44 | L’annexe A contient une liste de 28 demandes de droits de propriété intellectuelle introduites par Lundbeck avant la signature de celui-ci, dont neuf avaient déjà abouti à ladite date. Ces droits de propriété intellectuelle concernaient les procédés pour produire l’IPA du citalopram visés par les brevets sur la cristallisation et sur la distillation en film. |
| 45 | Par ailleurs, il convient de préciser que, le 2 mai 2002, une juridiction du Royaume-Uni a rendu une ordonnance par consentement prévoyant que la procédure dans l’action en contrefaçon contre Alpharma fût suspendue en raison de la conclusion d’un accord entre Lundbeck et, notamment, Alpharma, selon lequel cette dernière et ses filiales « annul[ai]ent, arrêt[ai]ent et s’abst[enai]ent de toute importation, […] production […] ou vente, dans les [États membres], en Norvège et en Suisse (“les Territoires Pertinents”), de produits pharmaceutiques contenant du citalopram fabriqué par l’emploi des procédés revendiqués dans [les brevets sur la cristallisation et sur la distillation en film octroyés par les autorités du Royaume-Uni] ou dans tout autre brevet équivalent obtenu ou demandé dans les Territoires Pertinents jusqu’au 30 juin 2002 » (ci‑après l’« ordonnance par consentement Alpharma »). |
D – Accord avec Ranbaxy
| 46 | Lundbeck a signé un accord avec Ranbaxy Laboratories le 16 juin 2002 (ci-après l’« accord Ranbaxy »), pour une durée de 360 jours. En vertu d’un addendum signé le 19 février 2003 (ci-après l’« addendum Ranbaxy »), cet accord a été prorogé jusqu’au 31 décembre 2003. La durée globale de celui-ci est dès lors comprise entre le 16 juin 2002 et le 31 décembre 2003 (ci-après « la durée de l’accord Ranbaxy »). |
| 47 | Aux termes du préambule de l’accord Ranbaxy (ci-après le « préambule Ranbaxy ») :
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| 48 | Aux termes de l’accord Ranbaxy, notamment, est indiqué ce qui suit :
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IV – Démarches de la Commission dans le secteur pharmaceutique et procédure administrative
| 49 | Au mois d’octobre 2003, la Commission a été informée par le Konkurrence- og Forbrugerstyrelsen (KFST, autorité de la concurrence et des consommateurs danoise) de l’existence des accords en cause. |
| 50 | Dès lors que la plupart de ceux-ci concernaient l’ensemble de l’EEE ou, en tout état de cause, d’autres États membres que le Royaume du Danemark, il a été convenu que la Commission examinerait leur compatibilité avec le droit de la concurrence tandis que le KFST ne poursuivrait pas l’étude de cette question. |
| 51 | Entre 2003 et 2006, la Commission a effectué des inspections au sens de l’article 20, paragraphe 4, du règlement (CE) no 1/2003 du Conseil, du 16 décembre 2002, relatif à la mise en œuvre des règles de concurrence prévues aux articles [101 TFUE] et [102 TFUE] (JO 2003, L 1, p. 1), auprès de Lundbeck et d’autres sociétés actives dans le secteur pharmaceutique. Elle a également envoyé à Lundbeck et à une autre société des demandes de renseignements au sens de l’article 18, paragraphe 2, dudit règlement. |
| 52 | Le 15 janvier 2008, la Commission a adopté la décision portant ouverture d’une enquête concernant le secteur pharmaceutique, conformément à l’article 17 du règlement no 1/2003 (affaire COMP/D2/39514). L’article unique de cette décision précisait que l’enquête à mener concernerait l’introduction sur le marché de médicaments innovants et génériques à usage humain. |
| 53 | Le 8 juillet 2009, la Commission a adopté une communication ayant pour objet la synthèse de son rapport d’enquête sur le secteur pharmaceutique. Cette communication comportait, dans une annexe technique, la version intégrale dudit rapport d’enquête, sous la forme d’un document de travail de la Commission, disponible uniquement en anglais. |
| 54 | Le 7 janvier 2010, la Commission a engagé la procédure formelle à l’égard de Lundbeck. |
| 55 | Au cours de l’année 2010 et du premier semestre de l’année 2011, la Commission a envoyé des demandes de renseignements à Lundbeck et aux autres sociétés qui étaient parties aux accords litigieux. |
| 56 | Le 24 juillet 2012, la Commission a engagé une procédure à l’égard des sociétés qui étaient parties aux accords litigieux et leur a envoyé une communication des griefs ainsi qu’à Lundbeck. |
| 57 | Tous les destinataires de cette communication qui en avaient fait la demande ont été entendus lors des auditions tenues les 14 et 15 mars 2013. |
| 58 | Le 12 avril 2013, la Commission a envoyé un exposé des faits aux destinataires de la communication des griefs. |
| 59 | Le conseiller auditeur a émis son rapport final le 17 juin 2013. |
| 60 | Le 19 juin 2013, la Commission a adopté la décision C (2013) 3803 final, relative à une procédure d’application de l’article 101 [TFUE] et de l’article 53 de l’accord EEE (affaire AT/39226 – Lundbeck) (ci-après la « décision attaquée »). |
V – Décision attaquée
| 61 | Par la décision attaquée, la Commission a considéré que les accords litigieux constituaient des restrictions de la concurrence par objet au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, et de l’article 53, paragraphe 1, de l’accord EEE (article 1er, paragraphe 1, de la décision attaquée). |
| 62 | Les deux accords conclus entre Merck (GUK) et Lundbeck ont été considérés comme constituant une infraction unique et continue s’étendant du 24 janvier 2002 au 1er novembre 2003. |
| 63 | Ainsi que cela résulte du résumé figurant aux considérants 824 et 874 de la décision attaquée, la Commission s’est fondée, notamment, sur les éléments suivants, à cet égard :
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| 64 | Les deux accords conclus entre Arrow et Lundbeck ont été considérés comme constituant une infraction unique et continue s’étendant du 24 janvier 2002 au 20 octobre 2003. |
| 65 | Ainsi que cela résulte des résumés figurant aux considérants 962 et 1013 de la décision attaquée, relatifs respectivement à l’accord Arrow UK et à l’accord Arrow danois, la Commission s’est fondée, notamment, sur les éléments suivants :
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| 66 | En ce qui concerne l’accord Alpharma, ainsi que cela résulte du résumé figurant au considérant 1087 de la décision attaquée, la Commission s’est fondée, notamment, sur les éléments suivants :
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| 67 | En ce qui concerne l’accord Ranbaxy, ainsi que cela résulte du résumé figurant au considérant 1174 de la décision attaquée, la Commission s’est fondée, notamment, sur les éléments suivants :
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| 68 | La Commission a également imposé des amendes à toutes les parties aux accords litigieux. À cette fin, elle a utilisé les lignes directrices pour le calcul des amendes infligées en application de l’article 23, paragraphe 2, sous a), du règlement no 1/2003 (JO 2006, C 210, p. 2, ci-après les « lignes directrices de 2006 »). À l’égard de Lundbeck, la Commission a suivi la méthodologie générale décrite dans les lignes directrices de 2006, fondée sur la valeur des ventes du produit concerné réalisées par chaque participant à une entente (considérants 1316 à 1358 de la décision attaquée). En revanche, s’agissant des autres parties aux accords litigieux, c’est-à-dire les entreprises de génériques, elle a eu recours à la possibilité, prévue au paragraphe 37 desdites lignes directrices, de s’écarter de cette méthodologie, au vu des particularités de l’affaire à l’égard de ces parties (considérant 1359 de la décision attaquée). |
| 69 | Ainsi, s’agissant des parties aux accords litigieux autres que Lundbeck, la Commission a considéré que, afin de déterminer le montant de base de l’amende et d’assurer un effet suffisamment dissuasif à celle-ci, il y avait lieu de tenir compte de la valeur des sommes que Lundbeck leur avait transférées en vertu de ces accords, et ce sans introduire de distinction entre les infractions selon la nature ou la portée géographique de celles-ci, ou en fonction des parts de marché des entreprises concernées, facteurs qui n’ont été abordés dans la décision attaquée que dans un souci d’exhaustivité (considérant 1361 de la décision attaquée). |
| 70 | À l’égard de Lundbeck, en revanche, la Commission a appliqué la méthode générale décrite dans les lignes directrices de 2006, en se fondant sur la valeur des ventes sur le marché concerné. Étant donné que les ventes de citalopram de Lundbeck avaient considérablement diminué pendant la durée des accords litigieux et que ceux-ci ne couvraient pas une année comptable complète, la Commission a calculé une valeur moyenne annuelle des ventes. À cette fin, elle a d’abord calculé la valeur moyenne mensuelle des ventes de citalopram par Lundbeck pendant la durée de chacun des accords litigieux, puis elle a multiplié cette valeur par douze (considérant 1326 et note en bas de page no 2215 de la décision attaquée). |
| 71 | La Commission a par ailleurs imposé quatre amendes séparées à Lundbeck, étant donné que les six accords litigieux ont été considérés comme donnant lieu à quatre infractions distinctes, dans la mesure où les deux accords entre Lundbeck et Merck (GUK) ont donné lieu à une infraction unique et continue, tout comme les deux accords entre Lundbeck et Arrow. Afin de ne pas aboutir à une amende disproportionnée, la Commission a néanmoins appliqué un facteur de correction à la baisse au vu des circonstances de l’espèce, fondé sur une méthode reflétant les chevauchements géographiques et temporels entre les différentes infractions (considérant 1329 de la décision attaquée). Cette méthode a abouti à une réduction de 15 % pour chaque infraction où des chevauchements ont été constatés (note en bas de page no 2218 de la décision attaquée). |
| 72 | Au vu de la gravité des infractions constatées, que la Commission a qualifiées de « graves », puisqu’ils comportaient une exclusion du marché, de la part de marché élevée de Lundbeck s’agissant des produits visés par ces infractions, de la portée géographique très large des accords litigieux et du fait que l’ensemble de ces accords avaient été mis en œuvre, la Commission a considéré que la proportion de la valeur des ventes à appliquer devait être fixée à 11 % pour les infractions dont la portée géographique était l’ensemble de l’EEE et à 10 % pour les autres (considérants 1331 et 1332 de la décision attaquée). |
| 73 | La Commission a appliqué un coefficient multiplicateur à ce montant afin de tenir compte de la durée des infractions (considérants 1334 à 1337 de la décision attaquée) et un montant supplémentaire de 10 % pour la première infraction commise, à savoir celle concernant les accords conclus avec Arrow, en application du paragraphe 25 des lignes directrices de 2006, afin de s’assurer que les amendes infligées aux requérantes aient un effet suffisamment dissuasif (considérant 1340 de la décision attaquée). |
| 74 | Compte tenu de la durée totale de l’enquête, la Commission a néanmoins accordé une réduction de 10 % du montant des amendes imposées à tous les destinataires de la décision attaquée (considérants 1349 et 1380 de la décision attaquée). |
| 75 | Sur la base de ces considérations, et compte tenu du fait que l’accord GUK pour le Royaume-Uni avait été signé par Lundbeck Ltd, la Commission a infligé une amende totale d’un montant de 93766000 euros à Lundbeck, dont 5306000 euros solidairement avec Lundbeck Ltd, qui se compose de la manière suivante (considérants 1238, 1358 et article 2 de la décision attaquée):
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Procédure et conclusions des parties
| 76 | Par requête déposée au greffe du Tribunal le 30 août 2013, les requérantes, Lundbeck et Lundbeck Ltd, ont introduit le présent recours. |
| 77 | Par ordonnance du président de la neuvième chambre du Tribunal du 20 mai 2014, l’European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations (ci-après l’« EFPIA » ou l’« intervenante ») a été admise à intervenir dans la présente procédure, au soutien des conclusions des requérantes. |
| 78 | Dans le cadre de mesures d’organisation de la procédure prévues à l’article 64 du règlement de procédure du Tribunal du 2 mai 1991, les parties principales ont été invitées à se prononcer par écrit, dans le cadre de leurs observations sur le mémoire en intervention de l’EFPIA, sur les éventuelles conséquences sur la présente affaire de l’arrêt du 11 septembre 2014, CB/Commission (C‑67/13 P, Rec, EU:C:2014:2204). |
| 79 | Les parties principales ont fait parvenir leurs observations dans le délai imparti, par mémoires déposés au greffe du Tribunal le 15 janvier 2015. |
| 80 | La phase écrite de la procédure a été close le même jour. |
| 81 | Sur proposition du juge rapporteur, le Tribunal (neuvième chambre) a décidé d’ouvrir la phase orale de la procédure et, dans le cadre des mesures d’organisation de la procédure prévues à l’article 89 de son règlement de procédure, a posé des questions aux parties pour réponse écrite. |
| 82 | Celles-ci ont répondu à ces questions dans le délai imparti, par mémoires déposés au greffe du Tribunal le 30 octobre 2015. |
| 83 | Les parties ont été entendues en leurs plaidoiries et en leurs réponses aux questions orales posées par le Tribunal lors de l’audience du 26 novembre 2015. |
| 84 | Les requérantes concluent à ce qu’il plaise au Tribunal :
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| 85 | La Commission conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
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| 86 | L’intervenante conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
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| 87 | S’agissant du chef de conclusion des requérantes visant à ce que le Tribunal adopte une mesure d’instruction afin que la Commission produise des versions non expurgées de sa correspondance avec le KFST, il convient de relever que, à la suite de la communication spontanée de ces documents dans le cadre du présent recours, les requérantes ont confirmé lors de l’audience ne pas vouloir maintenir celui-ci. |
En droit
| 88 | Les requérantes soulèvent dix moyens à l’appui de leur recours. Il y a lieu d’examiner ceux-ci dans l’ordre dans lequel ils ont été présentés. |
I – Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation commises en ce que la décision attaquée considère que les entreprises de génériques et Lundbeck étaient au moins des concurrents potentiels au moment de conclure les accords litigieux
| 89 | Les requérantes font valoir que la décision attaquée interprète de manière erronée la jurisprudence pertinente pour établir si un accord restreint la concurrence potentielle, qui présuppose l’existence de possibilités réelles et concrètes d’intégrer le marché en l’absence de l’accord, et estiment que la Commission a méconnu des faits essentiels à cet égard. |
| 90 | Avant d’examiner les arguments des requérantes, il convient d’effectuer un bref rappel de la jurisprudence pertinente ainsi que de l’approche retenue par la Commission dans la décision attaquée sur la concurrence potentielle entre Lundbeck et les entreprises de génériques. |
A – Analyse relative à la concurrence potentielle dans la décision attaquée
| 91 | Aux considérants 615 à 620 de la décision attaquée, la Commission s’est penchée sur les caractéristiques particulières du secteur pharmaceutique et a distingué deux phases au cours desquelles la concurrence potentielle pouvait s’exprimer dans ce secteur. |
| 92 | La première phase peut commencer plusieurs années avant l’expiration du brevet sur un IPA, lorsque les producteurs de génériques qui souhaitent lancer une version générique du médicament concerné commencent à développer des procédés de production viables débouchant sur un produit qui répond aux exigences réglementaires. Ensuite, dans une seconde phase, afin de préparer son entrée effective sur le marché, il faut qu’une entreprise de génériques obtienne une autorisation de mise sur le marché (AMM) en application de la directive 2001/83/CE du Parlement européen et du Conseil, du 6 novembre 2001, instituant un code communautaire relatif aux médicaments à usage humain (JO L 311, p. 67), qu’elle se procure des comprimés auprès d’un ou de plusieurs producteurs de génériques ou les produise elle-même, qu’elle trouve des distributeurs ou mette en place son propre réseau de distribution, c’est-à-dire qu’elle fasse une série de démarches préliminaires, sans lesquelles il n’y aurait jamais de concurrence effective sur le marché. |
| 93 | L’expiration prochaine du brevet sur un IPA génère donc un processus concurrentiel dynamique, au cours duquel les différentes entreprises produisant des médicaments génériques rivalisent pour être les premières à entrer sur le marché. En effet, la première de ces entreprises qui parvient à entrer sur le marché peut générer des profits importants, avant que la concurrence ne s’intensifie et que les prix ne chutent drastiquement. C’est pourquoi ces entreprises sont prêtes à effectuer des investissements considérables et à prendre des risques importants afin d’être les premières à entrer sur le marché du produit concerné dès que le brevet sur l’IPA concerné arrive à expiration. |
| 94 | Dans le cadre de ces deux phases de concurrence potentielle, les entreprises qui produisent des médicaments génériques ou qui envisagent de vendre ceux-ci font souvent face à des questions de droit des brevets et de propriété intellectuelle. Néanmoins, elles trouvent en général un moyen pour éviter toute infraction à des brevets existants, tels que des brevets de procédé. Elles disposent en effet de plusieurs options à cet égard, telles que la possibilité de demander une déclaration de non-contrefaçon ou de « lever les obstacles » en informant le laboratoire de princeps de leur intention d’entrer sur le marché. Elles peuvent également lancer leurs produits « à risque », en se défendant contre de potentielles allégations de contrefaçon ou en présentant une demande reconventionnelle afin de mettre en cause la validité des brevets invoqués au soutien d’une action en contrefaçon. Enfin, elles peuvent aussi collaborer avec leur fournisseur d’IPA afin de modifier le procédé de production ou de réduire les risques de contrefaçon ou encore se tourner vers un autre producteur d’IPA afin d’éviter un tel risque. |
| 95 | Aux considérants 621 à 623 de la décision attaquée, la Commission a rappelé que, dans le cas d’espèce, les brevets originaires de Lundbeck avaient expiré en janvier 2002 dans la plupart des pays de l’EEE. Cela avait généré un processus concurrentiel dynamique, dans lequel plusieurs entreprises produisant ou vendant des médicaments génériques avaient accompli des démarches afin d’être les premières à entrer sur le marché. Lundbeck a perçu cette menace dès décembre 1999, lorsqu’elle a écrit dans son plan stratégique pour l’année 2000 que, « d’ici 2002, il [était] probable que les génériques aur[aie]nt capturé une part de marché substantielle des ventes de Cipramil ». De même, en décembre 2001, Lundbeck a écrit dans son plan stratégique pour l’année 2002 qu’elle s’attendait à ce que le marché du Royaume-Uni en particulier fût sévèrement frappé par la concurrence des génériques. Eu égard à ces éléments, la Commission a conclu que les entreprises de génériques exerçaient une pression concurrentielle sur Lundbeck au moment de conclure les accords litigieux. |
| 96 | En outre, aux considérants 624 à 633 de la décision attaquée, la Commission a relevé que le fait de contester des brevets était une expression de la concurrence potentielle dans le secteur pharmaceutique. Elle a rappelé, à cet égard, que, dans l’EEE, les entreprises souhaitant vendre des médicaments génériques n’étaient pas tenues de démontrer que leurs produits ne violaient aucun brevet pour pouvoir obtenir une AMM ou pour commencer à commercialiser ceux-ci. C’est au laboratoire de princeps qu’il appartient de prouver que ces produits violent, au moins à première vue, l’un de ses brevets, pour qu’une juridiction puisse enjoindre à l’entreprise concernée de ne plus vendre ses produits sur le marché. Or, en l’espèce, la Commission a considéré, en se fondant notamment sur les évaluations des parties aux accords litigieux, que le brevet sur la cristallisation, sur lequel Lundbeck se fondait essentiellement afin de bloquer l’entrée sur le marché des génériques au Royaume-Uni, avait jusqu’à 60 % de chances d’être invalidé par une juridiction et qu’il était perçu par les entreprises de génériques comme peu innovant. Dans de telles circonstances, la Commission a estimé que le fait pour les entreprises de génériques d’entrer « à risque » sur le marché et de devoir éventuellement faire face à des actions en contrefaçon de la part de Lundbeck constituait l’expression d’une concurrence potentielle. Dès lors, la Commission a conclu que les brevets de procédé de Lundbeck ne permettaient pas de bloquer toutes les possibilités ouvertes aux entreprises de génériques d’entrer sur le marché. |
| 97 | Au considérant 635 de la décision attaquée, la Commission a identifié en l’espèce huit voies d’accès possibles au marché :
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B – Principes et jurisprudence applicables
1. Sur la notion de concurrence potentielle
| 98 | Il convient de relever, tout d’abord, que l’article 101, paragraphe 1, TFUE est uniquement applicable dans les secteurs ouverts à la concurrence, eu égard aux conditions énoncées par ce texte relatives à l’affectation des échanges entre les États membres et aux répercussions sur la concurrence (voir arrêt du 29 juin 2012, E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, T‑360/09, Rec, EU:T:2012:332, point 84 et jurisprudence citée). |
| 99 | Selon la jurisprudence, l’examen des conditions de concurrence sur un marché donné repose non seulement sur la concurrence actuelle que se font les entreprises déjà présentes sur le marché en cause, mais aussi sur la concurrence potentielle, afin de savoir si, compte tenu de la structure du marché et du contexte économique et juridique régissant son fonctionnement, il existe des possibilités réelles et concrètes que les entreprises concernées se fassent concurrence entre elles, ou qu’un nouveau concurrent puisse entrer sur le marché en cause et concurrencer les entreprises établies (arrêts du 15 septembre 1998, European Night Services e.a./Commission, T‑374/94, T‑375/94, T‑384/94 et T‑388/94, Rec, EU:T:1998:198, point 137 ; du 14 avril 2011, Visa Europe et Visa International Service/Commission, T‑461/07, Rec, EU:T:2011:181, point 68, et E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, point 85). |
| 100 | Afin de vérifier si une entreprise constitue un concurrent potentiel sur un marché, la Commission se doit de vérifier si, en l’absence de conclusion de l’accord qu’elle examine, auraient existé des possibilités réelles et concrètes que celle-ci intégrât ledit marché et concurrençât les entreprises qui y étaient établies. Une telle démonstration ne doit pas reposer sur une simple hypothèse, mais doit être étayée par des éléments de fait ou une analyse des structures du marché pertinent. Ainsi, une entreprise ne saurait être qualifiée de concurrent potentiel si son entrée sur le marché ne correspond pas à une stratégie économique viable (voir arrêt E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, point 86 et jurisprudence citée). |
| 101 | Il en découle nécessairement que, si l’intention d’une entreprise d’intégrer un marché est éventuellement pertinente aux fins de vérifier si elle peut être considérée comme un concurrent potentiel sur ledit marché, l’élément essentiel sur lequel doit reposer une telle qualification est cependant constitué par sa capacité à intégrer ledit marché (voir arrêt E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, point 87 et jurisprudence citée). |
| 102 | Il convient, à cet égard, de rappeler qu’une restriction de la concurrence potentielle, que peut constituer la seule existence d’une entreprise extérieure au marché, ne saurait être conditionnée à la démonstration de l’intention de cette entreprise d’intégrer à brève échéance ledit marché. En effet, de par sa seule existence, celle-ci peut être à l’origine d’une pression concurrentielle sur les entreprises opérant alors sur ce marché, pression constituée par le risque de l’entrée d’un nouveau concurrent en cas d’évolution de l’attractivité du marché (arrêt Visa Europe et Visa International Service/Commission, point 99 supra, EU:T:2011:181, point 169). |
| 103 | Par ailleurs, la jurisprudence a également précisé que le fait même qu’une entreprise déjà présente sur un marché cherchât à conclure des accords ou à mettre en place des mécanismes d’échanges d’informations avec d’autres entreprises qui n’étaient pas présentes sur ce marché constituait un indice sérieux du fait que celui-ci n’était pas impénétrable (voir, en ce sens, arrêts du 12 juillet 2011, Hitachi e.a./Commission, T‑112/07, Rec, EU:T:2011:342, point 226, et du 21 mai 2014, Toshiba/Commission, T‑519/09, EU:T:2014:263, point 231). |
| 104 | S’il résulte de cette jurisprudence que la Commission peut se fonder notamment sur la perception de l’entreprise présente sur le marché afin d’apprécier si d’autres entreprises sont des concurrents potentiels de celle-ci, il n’en reste pas moins que la possibilité purement théorique d’une entrée sur le marché n’est pas suffisante pour démontrer l’existence d’une concurrence potentielle. La Commission doit donc démontrer, par des éléments de fait ou une analyse des structures du marché pertinent, que l’entrée sur le marché aurait pu s’effectuer suffisamment rapidement pour que la menace d’une entrée potentielle pesât sur le comportement des participants au marché moyennant des coûts qui auraient été économiquement supportables (voir, en ce sens, arrêt E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, points 106 et 114). |
2. Sur la charge de la preuve
| 105 | La jurisprudence prévoit, tout comme l’article 2 du règlement no 1/2003, que c’est à la partie ou à l’autorité qui allègue une violation des règles de la concurrence qu’il incombe d’en apporter la preuve. Ainsi, en cas de litige sur l’existence d’une infraction, il appartient à la Commission de rapporter la preuve des infractions qu’elle constate et d’établir les éléments de preuve propres à démontrer, à suffisance de droit, l’existence des faits constitutifs d’une infraction (voir arrêt du 12 avril 2013, CISAC/Commission, T‑442/08, Rec, EU:T:2013:188, point 91 et jurisprudence citée). |
| 106 | Dans ce contexte, l’existence d’un doute dans l’esprit du juge doit profiter à l’entreprise destinataire de la décision constatant une infraction. Le juge ne saurait donc conclure que la Commission a établi l’existence de l’infraction en cause à suffisance de droit si un doute subsiste encore dans son esprit sur cette question, notamment dans le cadre d’un recours tendant à l’annulation d’une décision infligeant une amende (voir arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 92 et jurisprudence citée). |
| 107 | En effet, il est nécessaire de tenir compte de la présomption d’innocence, telle qu’elle résulte notamment de l’article 48 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Eu égard à la nature des infractions en cause ainsi qu’à la nature et au degré de sévérité des sanctions qui peuvent s’y rattacher, la présomption d’innocence s’applique notamment aux procédures relatives à des violations des règles de concurrence applicables aux entreprises susceptibles d’aboutir à l’imposition d’amendes ou d’astreintes (voir, en ce sens, arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 93 et jurisprudence citée). |
| 108 | En outre, il convient de tenir compte de l’atteinte non négligeable à la réputation que représente, pour une personne physique ou morale, la constatation qu’elle a été impliquée dans une infraction aux règles de concurrence (voir arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 95 et jurisprudence citée). |
| 109 | Ainsi, il est nécessaire que la Commission fasse état de preuves précises et concordantes pour établir l’existence de l’infraction et pour fonder la ferme conviction que les infractions alléguées constituent des restrictions de la concurrence au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE (voir arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 96 et jurisprudence citée). |
| 110 | Toutefois, il importe de souligner que chacune des preuves apportées par la Commission ne doit pas nécessairement répondre à ces critères par rapport à chaque élément de l’infraction. Il suffit que le faisceau d’indices invoqué par l’institution, apprécié globalement, réponde à cette exigence (voir arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 97 et jurisprudence citée). |
| 111 | Enfin, il y a lieu de relever que, lorsque la Commission établit qu’une entreprise a participé à une mesure anticoncurrentielle, il incombe à cette entreprise de fournir, en recourant non seulement à des documents non divulgués, mais également à tous les moyens dont elle dispose, une explication différente de son comportement (voir, en ce sens, arrêt du 7 janvier 2004, Aalborg Portland e.a./Commission, C‑204/00 P, C‑205/00 P, C‑211/00 P, C‑213/00 P, C‑217/00 P et C‑219/00 P, Rec, EU:C:2004:6, points 79 et 132). |
| 112 | Néanmoins, lorsque la Commission dispose de preuves documentaires d’une pratique anticoncurrentielle, les entreprises concernées ne peuvent pas se limiter à faire valoir des circonstances donnant un éclairage différent aux faits établis par la Commission et permettant ainsi de substituer une autre explication des faits à celle retenue par celle-ci. En effet, en présence de preuves documentaires, il incombe auxdites entreprises non pas simplement de présenter une prétendue autre explication des faits constatés par la Commission, mais bien de contester l’existence de ces faits établis au vu des pièces produites par la Commission (voir, en ce sens, arrêt CISAC/Commission, point 105 supra, EU:T:2013:188, point 99 et jurisprudence citée). |
3. Sur la portée du contrôle exercé par le Tribunal
| 113 | Il y a lieu de rappeler que l’article 263 TFUE implique que le juge de l’Union exerce un contrôle, tant en droit qu’en fait, des arguments invoqués par la partie requérante à l’encontre de la décision attaquée et qu’il ait le pouvoir d’apprécier les preuves et d’annuler ladite décision. Dès lors, si, dans les domaines donnant lieu à des appréciations économiques complexes, la Commission dispose d’une marge d’appréciation, cela n’implique pas que le juge de l’Union doive s’abstenir de contrôler l’interprétation, par la Commission, de données de nature économique. En effet, le juge de l’Union doit, notamment, non seulement vérifier l’exactitude matérielle des éléments de preuve invoqués, leur fiabilité et leur cohérence, mais également contrôler si ces éléments constituent l’ensemble des données pertinentes devant être prises en considération pour apprécier une situation complexe et s’ils sont de nature à étayer les conclusions qui en sont tirées (voir, en ce sens, arrêt du 10 juillet 2014, Telefónica et Telefónica de España/Commission, C‑295/12 P, Rec, EU:C:2014:2062, points 53 et 54 et jurisprudence citée). |
| 114 | C’est à la lumière de ces considérations qu’il y a lieu d’examiner les arguments des requérantes concernant l’absence de concurrence potentielle entre elles et les entreprises de génériques au moment de conclure les accords litigieux. |
C – Sur la première branche, tirée de ce que le lancement de médicaments violant les droits de propriété intellectuelle de tiers ne constitue pas l’expression d’une concurrence potentielle au titre de l’article 101 TFUE
| 115 | Les requérantes soutiennent que la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit en ce qu’elle considère que le lancement de médicaments violant les droits de propriété intellectuelle de tiers est l’expression d’une concurrence potentielle au titre de l’article 101 TFUE. Le fait de fonder l’existence d’une concurrence potentielle sur l’hypothèse d’un lancement de médicaments génériques sur le marché, avec le risque de devoir faire face à une action en contrefaçon sur la base de leurs brevets, serait incompatible avec la protection accordée aux brevets et aux droits exclusifs qui en découlent. L’article 101 TFUE protégerait uniquement la concurrence licite et celle-ci ne saurait exister lorsqu’un droit exclusif, tel qu’un brevet, empêche, en droit ou en fait, l’entrée sur le marché. |
| 116 | La Commission conteste ces arguments. |
| 117 | Il convient de rappeler que l’objet spécifique de la propriété industrielle est notamment d’assurer au titulaire, afin de récompenser l’effort créateur de l’inventeur, le droit exclusif d’utiliser une invention en vue de la fabrication et de la première mise en circulation de produits industriels, soit directement soit par l’octroi de licences à des tiers, ainsi que le droit de s’opposer à toute contrefaçon (arrêt du 31 octobre 1974, Centrafarm et de Peijper, 15/74, Rec, EU:C:1974:114, point 9). |
| 118 | Cependant, la jurisprudence n’exclut nullement l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE aux accords à l’amiable qui peuvent être conclus en matière de brevets. Celle-ci prévoit au contraire que, si les droits reconnus par la législation d’un État membre en matière de propriété industrielle ne sont pas affectés dans leur existence par ledit article, les conditions de leur exercice peuvent cependant relever des interdictions édictées par celui-ci. Tel peut être le cas chaque fois que l’exercice d’un tel droit apparaît comme étant l’objet, le moyen ou la conséquence d’une entente (voir, en ce sens, arrêt Centrafarm et de Peijper, point 117 supra, EU:C:1974:114, points 39 et 40). |
| 119 | De même, selon la jurisprudence, s’il n’appartient pas à la Commission de définir la portée d’un brevet, celle-ci ne saurait s’abstenir de toute initiative lorsque la portée d’un brevet est pertinente pour l’appréciation d’une violation des articles 101 TFUE et 102 TFUE (arrêt du 25 février 1986, Windsurfing International/Commission, 193/83, Rec, ci-après l’« arrêt Windsurfing », EU:C:1986:75, point 26). La Cour a également précisé que l’objet spécifique du brevet ne saurait être interprété comme garantissant une protection également contre les actions visant à contester la validité d’un brevet, compte tenu de ce qu’il est de l’intérêt public d’éliminer tout obstacle à l’activité économique, qui pourrait découler d’un brevet délivré à tort (arrêt Windsurfing, précité, EU:C:1986:75, point 92). |
| 120 | Or, en l’espèce, l’argument des requérantes repose sur la prémisse erronée selon laquelle, d’une part, les entreprises de génériques violaient sans aucun doute leurs brevets et, d’autre part, ces brevets auraient certainement résisté aux exceptions d’invalidité qui auraient été soulevées par celles-ci dans le cadre d’éventuelles actions en contrefaçon. |
| 121 | En effet, s’il est vrai que les brevets sont présumés valides jusqu’à ce qu’ils soient expressément révoqués ou invalidés par une autorité ou une juridiction compétente à cet effet, une telle présomption de validité ne saurait équivaloir à une présomption d’illégalité des produits génériques valablement mis sur le marché dont le détenteur d’un brevet estime qu’ils violent celui-ci. |
| 122 | Comme le fait valoir à juste titre la Commission et sans que cela ait été remis en cause par les requérantes, en l’espèce, il appartenait à celles-ci de démontrer devant les juridictions nationales, en cas d’entrée des génériques sur le marché, que ceux-ci enfreignaient l’un ou l’autre de leurs brevets de procédé, une entrée à risque n’étant pas illégale en elle-même. Par ailleurs, il eût été possible, en cas d’action en contrefaçon intentée par Lundbeck contre les entreprises de génériques, que ces dernières contestent la validité du brevet dont se prévalait Lundbeck, par le biais d’une action reconventionnelle. De telles actions sont en effet fréquentes en matière de brevet et aboutissent, dans de nombreux cas, à une déclaration d’invalidité du brevet de procédé dont le détenteur de brevet se prévaut (voir considérants 75 et 76 de la décision attaquée). Ainsi, il ressort des éléments de preuve figurant aux considérants 157 et 745 de la décision attaquée que Lundbeck estimait elle-même cette probabilité à hauteur de 50 à 60% en ce qui concerne le brevet sur la cristallisation. |
| 123 | En outre, il ressort clairement de la décision attaquée que, afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle en l’espèce, la Commission s’est fondée sur la jurisprudence dégagée par les arrêts European Night Services e.a./Commission, point 99 supra (EU:T:1998:198), et Visa Europe et Visa International Service/Commission, point 99 supra (EU:T:2011:181), selon laquelle il convient d’examiner si, compte tenu de la structure du marché et du contexte économique et juridique régissant son fonctionnement, il existe des possibilités réelles et concrètes que les entreprises concernées se fassent concurrence entre elles ou qu’un nouveau concurrent puisse entrer sur le marché en cause et concurrencer les entreprises établies (considérants 610 et 611 de la décision attaquée). |
| 124 | À cet égard, au vu des éléments rappelés au point 122 ci-dessus, il y a lieu de constater que la Commission n’a pas commis d’erreur en estimant que les brevets de procédé de Lundbeck ne constituaient pas nécessairement des barrières insurmontables pour les entreprises de génériques (voir, en ce sens, arrêt Toshiba/Commission, point 103 supra, EU:T:2014:263, point 230), qui étaient désireuses d’entrer sur le marché du citalopram et prêtes à le faire, et qui avaient déjà effectué des investissements considérables à cette fin au moment de conclure les accords litigieux. |
| 125 | Certes, il est possible que, dans certains cas, les requérantes auraient pu obtenir gain de cause devant les juridictions compétentes en obtenant des injonctions ou des dommages-intérêts contre les entreprises de génériques. Cependant, il ressort des éléments de preuve figurant dans la décision attaquée pour chacune des entreprises de génériques qu’une telle possibilité n’était pas perçue à l’époque comme une menace suffisamment crédible pour celles-ci. Ainsi, Merck (GUK) avait estimé, par exemple, à la suite de la publication du brevet sur la cristallisation de Lundbeck, que le citalopram de Natco « n’était pas litigieux », qu’« aucune des demandes de brevet publiées […] ne posait problème » et que, vu les déclarations des experts, il n’y avait « aucun problème du tout en matière de brevet » (considérants 237, 248 et 334 de la décision attaquée). |
| 126 | En outre, il n’y avait aucune certitude quant au fait que les requérantes auraient effectivement entamé des actions en justice en cas d’entrée des génériques sur le marché. La décision attaquée reconnaît, certes, qu’elles avaient mis en place une stratégie générale consistant à formuler des menaces d’actions en contrefaçon ou à intenter de telles actions sur le fondement de leurs brevets de procédé. Néanmoins, toute décision d’agir en justice dépendait du point de vue des requérantes quant à la probabilité qu’un recours aboutît et qu’un produit générique commercialisé fût considéré comme contrefaisant l’un de leurs brevets. Or, elles savaient pertinemment que les « fabricants de génériques auraient pu produire le citalopram en appliquant le procédé décrit dans [leur] brevet original protégeant l’IPA […] ou qu’ils auraient pu investir dans la mise au point d’un procédé tout à fait neuf » (considérant 150 de la décision attaquée). Par ailleurs, face à d’éventuelles demandes reconventionnelles, Lundbeck savait que le brevet sur la cristallisation n’était « pas le plus solide des brevets » et qu’il était considéré par certains de ses rivaux comme de la « chimie d’école secondaire » (considérant 149 de la décision attaquée). |
| 127 | Enfin, il convient d’observer que, en l’espèce, les brevets originaires de Lundbeck avaient déjà expiré au moment de la conclusion des accords litigieux et que le brevet sur la cristallisation n’avait pas encore été définitivement octroyé au Royaume-Uni, au sens de l’article 25 de la UK Patents Act 1977 (loi du Royaume-Uni sur les brevets de 1977), au moment de la conclusion de l’accord GUK pour le Royaume-Uni et de l’accord Arrow UK. L’octroi de mesures provisoires en faveur de Lundbeck au Royaume-Uni contre Merck (GUK) et Arrow aurait donc été, sinon impossible, à tout le moins peu probable en cas d’entrée sur le marché au Royaume-Uni de ces entreprises avant la date d’octroi de ce brevet. Par conséquent, il est peu probable que Lundbeck eût pu obtenir des injonctions contre toutes les entreprises de génériques, même si elle avait systématiquement introduit des actions en justice contre celles-ci. De même, le brevet sur l’iode n’a été concédé que le 26 mars 2003. |
| 128 | Il y a lieu de constater, dès lors, à l’instar de la Commission au considérant 635 de la décision attaquée, qu’il existait, de manière générale, plusieurs voies constituant des possibilités concrètes et réalistes d’entrer sur le marché pour les entreprises de génériques au moment de la conclusion des accords litigieux (point 97 ci-dessus). Parmi celles-ci figure, notamment, le lancement du produit générique « à risque », avec la possibilité de devoir affronter Lundbeck dans le cadre d’éventuels litiges. |
| 129 | Une telle possibilité représente bien l’expression d’une concurrence potentielle, dans une situation, comme en l’espèce, où les brevets originaires de Lundbeck, portant à la fois sur l’IPA citalopram et sur les procédés de production d’alkylation et de cyanation, avaient expiré et où il existait d’autres procédés permettant de produire du citalopram générique dont il n’était pas établi qu’ils violaient d’autres brevets de Lundbeck, ce que les requérantes ont elles-mêmes admis dans leur réponse à la communication des griefs. En outre, les démarches et les investissements accomplis par les entreprises de génériques en vue d’entrer sur le marché du citalopram avant de conclure les accords litigieux, tels qu’exposés par la Commission pour chacune des entreprises de génériques dans la décision attaquée [voir considérants 738 à 743 et 827 à 832 pour Merck (GUK), considérants 877 à 883 et 965 à 969 pour Arrow, considérants 1016 à 1018 pour Alpharma et considérants 1090 à 1102 pour Ranbaxy] et dont l’existence-même n’a pas été contestée par les requérantes, démontrent qu’elles étaient prêtes à entrer sur le marché et à courir les risques qu’une telle entrée comportait. |
| 130 | Enfin, il y a lieu également de rejeter l’argument des requérantes selon lequel une entrée à risque des entreprises de génériques aurait été illégale, de sorte qu’elle ne saurait être considérée comme l’exercice légitime d’une concurrence réelle ou potentielle. |
| 131 | En effet, la jurisprudence exige uniquement que soit démontré le fait que les entreprises de génériques disposaient de possibilités réelles et concrètes et de la capacité d’entrer sur le marché, ce qui est certainement le cas lorsque celles-ci avaient effectué des investissements importants afin d’entrer sur le marché et qu’elles avaient déjà obtenu des AMM ou fait les démarches nécessaires afin d’en obtenir une dans un délai raisonnable. À cet égard, il convient de rappeler que certaines d’entre elles sont même parvenues à entrer, à leurs propres risques, sur le marché avant ou après la conclusion des accords litigieux. Ainsi, NM Pharma, le distributeur de Merck (GUK) en Suède, avait effectué des ventes « très encourageantes » pendant près de cinq mois sur le marché suédois, avant la conclusion de l’accord pour l’EEE, sans être inquiétée par Lundbeck (considérant 837 de la décision attaquée). Merck (GUK) avait également pu vendre des comprimés de citalopram générique pour une valeur de 3,3 millions de GBP au Royaume-Uni en août 2003, avant d’obtenir une seconde prorogation plus lucrative de l’accord GUK pour le Royaume-Uni. Accepter la thèse des requérantes reviendrait à admettre que même une telle entrée effective sur le marché ne constitue pas l’expression d’une concurrence potentielle, simplement parce qu’elles étaient convaincues du caractère illégal de celle-ci et qu’elles auraient éventuellement pu tenter de s’y opposer en invoquant leurs brevets de procédé dans le cadre d’actions en contrefaçon. Or, pour les motifs exposés aux points 120 à 122 ci-dessus, une telle argumentation ne peut qu’être rejetée. |
| 132 | Partant, c’est à tort que les requérantes considèrent que la Commission a méconnu la présomption de validité de leurs brevets et les droits de propriété attachés à ceux-ci, en qualifiant l’entrée « à risque » des entreprises de génériques sur le marché comme l’expression d’une concurrence potentielle entre Lundbeck et ces dernières en l’espèce. |
| 133 | La première branche doit donc être rejetée. |
D – Sur la deuxième branche, tirée de ce que la Commission se serait fondée sur des évaluations subjectives pour conclure que les entreprises de génériques étaient des concurrents réels ou potentiels de Lundbeck
| 134 | Les requérantes estiment que la décision attaquée se fourvoie en se fondant sur l’évaluation subjective effectuée par les parties aux accords litigieux et portant sur la validité d’un brevet et sur le caractère contrefaisant ou non d’un produit pour déterminer si ces parties constituaient des concurrents potentiels. |
| 135 | En premier lieu, elles considèrent que la décision attaquée ne prouve pas à suffisance que l’appréciation subjective des entreprises de génériques était qu’elles estimaient qu’il existait une chance réelle qu’une juridiction jugeât les brevets de Lundbeck nuls ou non contrefaits. Or, en vertu de l’article 2 du règlement no 1/2003, ce serait à la Commission qu’il incomberait de prouver qu’une entrée non infractionnelle était possible au cours des périodes couvertes par les accords litigieux. Une telle appréciation se fonderait en outre sur des informations insuffisantes et qui ne seraient pas restées constantes, de sorte qu’elles ne sauraient être utilisées pour démontrer l’existence d’une concurrence potentielle entre les parties aux accords litigieux. |
| 136 | En deuxième lieu, la décision attaquée serait erronée et ne tiendrait pas compte des éléments objectifs qui confirmeraient la difficulté qu’éprouvaient les entreprises de génériques à entrer sur le marché, tels que les éléments scientifiques fournis par Lundbeck prouvant l’existence d’une contrefaçon, la confirmation, tant par la chambre de recours de l’OEB que par l’office des brevets des Pays-Bas, de la validité du brevet sur la cristallisation sur tous les aspects pertinents, ou encore le fait que Lundbeck s’était vu accorder des injonctions préliminaires ou d’autres formes de mesures provisoires dans plus de 50 % des procédures qu’elle avait engagées au cours des années 2002-2003. La décision attaquée n’établirait donc pas suffisamment la capacité des entreprises de génériques à entrer sur le marché et ne trancherait pas la question de savoir si les brevets de Lundbeck étaient valides et avaient été violés au moment de la conclusion des accords litigieux, ce qui serait une question objective. |
| 137 | La Commission conteste ces arguments. |
| 138 | À titre liminaire, il y a lieu de confirmer l’approche de la Commission, telle qu’elle ressort de l’ensemble de la décision attaquée, qui consiste à tenir compte principalement des éléments de preuve antérieurs ou contemporains à la date à laquelle les accords litigieux ont été conclus (voir, par analogie, arrêt du 11 juillet 2014, Esso e.a./Commission, T‑540/08, Rec, EU:T:2014:630, point 75 et jurisprudence citée). |
| 139 | En effet, d’une part, la Commission ne peut pas reconstituer le passé en imaginant les événements qui se seraient produits et qui ne se sont précisément pas produits en raison de ces accords. D’autre part, les parties à ces accords ont désormais tout intérêt à faire valoir des arguments tendant à démontrer qu’elles n’avaient aucune perspective réaliste d’entrer sur le marché ou qu’elles pensaient que leurs produits violaient l’un ou l’autre brevet de Lundbeck. C’est néanmoins uniquement sur la base des informations dont elles disposaient à l’époque et de leur perception du marché à ce moment-là qu’elles ont décidé d’adopter une ligne de conduite et de conclure les accords litigieux. |
| 140 | Par ailleurs, une telle approche est conforme aux enseignements de l’arrêt Windsurfing, point 119 supra (EU:C:1986:75, point 26), où la Cour a considéré qu’il n’appartenait pas à la Commission de définir la portée d’un brevet, mais qu’elle ne saurait s’abstenir de toute initiative lorsque la portée d’un brevet était pertinente pour l’appréciation d’une violation des articles 101 TFUE et 102 TFUE. |
| 141 | C’est sans commettre d’erreur, dès lors, que la Commission s’est fondée sur des documents objectifs reflétant la perception qu’avaient les parties aux accords litigieux de la force des brevets de procédé de Lundbeck au moment de conclure ceux-ci (voir notamment considérant 669 de la décision attaquée) afin d’évaluer la situation concurrentielle entre ces parties, étant précisé que des éléments de preuve postérieurs peuvent également être pris en compte pour autant qu’ils permettent de mieux établir quelle était leur position à l’époque, de confirmer ou d’infirmer leurs thèses à cet égard ainsi que de mieux comprendre le fonctionnement du marché concerné. En tout état de cause, ces éléments ne sauraient être décisifs aux fins de l’examen de l’existence d’une concurrence potentielle entre les parties aux accords litigieux. |
| 142 | En outre, c’est à tort que les requérantes prétendent que la Commission s’est fondée « presque exclusivement » sur de telles évaluations subjectives afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle entre elles et les entreprises de génériques dans la décision attaquée. La Commission a en effet procédé à un examen minutieux, pour chacune des entreprises de génériques concernée, des possibilités réelles et concrètes qu’elles avaient d’entrer sur le marché, en se fondant sur des éléments objectifs tels que les investissements déjà réalisés, les démarches effectuées afin d’obtenir une AMM et les contrats d’approvisionnement conclus avec leurs fournisseurs d’IPA notamment. Ces différents éléments ont d’ailleurs été explicitement contestés par les requérantes, s’agissant de chaque entreprise de génériques, et seront examinés sous les sixième à neuvième branches ci-après. |
| 143 | De même, c’est en vain que les requérantes font valoir que la Commission n’aurait pas suffisamment tenu compte des éléments de preuve fournis par elles, qui démontreraient l’existence d’une contrefaçon de leurs brevets par les entreprises de génériques ou la validité du brevet sur la cristallisation, qui aurait été confirmé notamment par l’OEB en tous ses éléments pertinents en 2009. |
| 144 | D’une part, si d’autres déclarations contemporaines à la conclusion des accords litigieux pourraient laisser penser que les entreprises de génériques avaient un doute quant au caractère non contrefaisant de leurs produits, ou que Lundbeck était convaincue de la validité de ses brevets, celles-ci ne suffisent pas à remettre en cause la conclusion selon laquelle les entreprises de génériques étaient perçues comme une menace potentielle pour Lundbeck et étaient susceptibles, de par leur simple existence, d’exercer une pression concurrentielle sur elle et sur les entreprises opérant sur le même marché (voir, en ce sens, arrêt Visa Europe et Visa International Service/Commission, point 99 supra, EU:T:2011:181, point 169). L’élément le plus probant à cet égard réside dans le fait même que Lundbeck ait conclu des accords avec les entreprises de génériques afin de retarder leur entrée sur le marché (voir, en ce sens, arrêt Toshiba/Commission, point 103 supra, EU:T:2014:263, point 231). |
| 145 | D’autre part, les éléments de preuve invoqués par les requérantes, qui sont postérieurs à la conclusion des accords litigieux, ne sauraient être déterminants afin d’évaluer l’existence d’une concurrence potentielle au moment de la conclusion desdits accords. En effet, à supposer même que l’OEB ait confirmé le brevet sur la cristallisation dans tous ses aspects pertinents en 2009 (voir considérant 166 de la décision attaquée), il n’en reste pas moins que, au moment de conclure les accords litigieux, les entreprises de génériques ainsi que Lundbeck elle-même doutaient de la validité de ce brevet et qu’il n’était pas exclu qu’une juridiction nationale pût le déclarer invalide, comme ce fut d’ailleurs le cas devant l’OEB dans un premier temps (considérants 151 et 166 de la décision attaquée). |
| 146 | En outre, comme le fait valoir la Commission à juste titre, au moment de conclure les accords litigieux, aucune mesure provisoire n’avait été obtenue par Lundbeck, que ce soit contre des entreprises de génériques, telles que Merck (GUK), utilisant le citalopram de Natco, contre des entreprises de génériques, telles que Arrow et Alpharma, utilisant le citalopram de Cipla ou le citalopram générique développé à partir de l’IPA citalopram produit par la société indienne Matrix (ci-après le « citalopram de Matrix » ou l’« IPA de Matrix »), ou encore contre des entreprises de génériques utilisant le citalopram générique développé à partir de l’IPA citalopram produit par Ranbaxy (ci-après le « citalopram de Ranbaxy » ou l’« IPA de Ranbaxy »), et aucune juridiction de l’EEE n’avait constaté de contrefaçon des brevets sur la cristallisation, sur l’amide ou sur l’iode. |
| 147 | C’est donc à tort que les requérantes font valoir que la Commission se serait essentiellement fondée sur des évaluations subjectives afin de constater que Lundbeck et les entreprises de génériques étaient des concurrents potentiels au moment de conclure les accords litigieux. |
| 148 | Partant, la deuxième branche doit également être rejetée. |
E – Sur la troisième branche, tirée de ce que la contestation d’un brevet valide ne constitue pas une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché
| 149 | Les requérantes font valoir que la Commission a commis une erreur de droit en considérant que la contestation d’un brevet valide constitue une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché. Elles contestent en particulier le fait que la sollicitation d’une déclaration de non-contrefaçon, l’invocation de la nullité d’un brevet ou l’opposition à un brevet devant les instances nationales en matière de brevet ou devant l’OEB puissent constituer des voies aptes à permettre aux entreprises de génériques d’intégrer le marché, nonobstant les brevets de procédé de Lundbeck. |
| 150 | En premier lieu, elles considèrent que la décision attaquée fait un amalgame entre une entrée sur le marché et les investissements permettant une telle entrée et qu’elle repousse à outrance les frontières de la concurrence potentielle. La jurisprudence exigerait que des possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché soient établies et que cette entrée se fasse suffisamment rapidement pour que la menace d’une entrée potentielle pèse sur le comportement des participants au marché. Or, l’établissement de possibilités réelles et concrètes de réaliser des investissements qui, en cas de succès, permettraient d’entrer sur le marché ne satisferait pas ce critère. |
| 151 | En deuxième lieu, la présomption de validité attachée aux brevets empêcherait de considérer que la possibilité de contester la validité de ce brevet constitue une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché. L’approche adoptée par la Commission à cet égard serait contraire à l’arrêt European Night Services e.a./Commission, point 99 supra (EU:T:1998:198, point 139). |
| 152 | En troisième lieu, à supposer que les contestations de brevets aient pu constituer une possibilité réelle et concrète pour les entreprises de génériques d’entrer sur le marché, ces contestations n’auraient pas permis d’intégrer le marché suffisamment rapidement. En effet, aux dires de la Commission dans son enquête sur le secteur pharmaceutique, la contestation d’un brevet prendrait en moyenne près de trois ans, ce qui n’aurait pas permis aux entreprises de génériques d’entrer suffisamment rapidement. La décision attaquée resterait vague à ce sujet, alors que, si les entreprises de génériques ne pouvaient pas entrer sur le marché de manière licite pendant la durée des accords litigieux, ceux-ci n’auraient pu avoir aucune incidence sur la concurrence. |
| 153 | En quatrième lieu, les requérantes estiment que, même si l’on admettait la thèse de la Commission, la décision attaquée aurait à tout le moins dû démontrer que, sans les accords litigieux, les entreprises de génériques auraient esté en justice et probablement eu gain de cause devant les juridictions nationales ou, à tout le moins, qu’elles avaient des chances de l’emporter en cas de contestation des brevets. |
| 154 | Enfin, les requérantes font valoir que la thèse de la Commission repose sur un préjugé injustifié à l’encontre des brevets de procédé par rapport aux brevets portant sur des molécules. |
| 155 | L’intervenante fait valoir également que, dans la décision attaquée, la Commission se fourvoie en considérant que Lundbeck et les entreprises de génériques étaient des concurrents potentiels. Une telle conclusion ne tiendrait pas suffisamment compte de la présomption de validité des brevets de Lundbeck et du fait que des mesures provisoires auraient constitué un obstacle insurmontable pour les entreprises de génériques en cas de tentative d’entrer sur le marché. Elle s’oppose par ailleurs à la thèse selon laquelle la contestation de la validité des brevets ferait partie intégrante du processus concurrentiel. |
| 156 | La Commission conteste ces arguments. |
| 157 | Il convient de constater, contrairement à ce que font valoir les requérantes, que la Commission n’a pas considéré, dans la décision attaquée, que la simple possibilité de contester la validité d’un brevet en justice ou devant les autorités compétentes suffisait pour établir l’existence d’une concurrence potentielle. En effet, afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle entre les entreprises de génériques et Lundbeck en l’espèce, la Commission a pris plusieurs éléments en considération, tels que les investissements et les efforts importants déjà accomplis par les entreprises de génériques afin de préparer leur entrée sur le marché, le fait qu’elles avaient déjà obtenu des AMM ou fait les démarches nécessaires afin d’en obtenir une dans un délai raisonnable, que les requérantes avaient reconnu qu’il existait un certain nombre de procédés disponibles pour produire du citalopram sans violer leurs brevets, qu’aucune juridiction n’avait constaté le caractère contrefaisant des produits génériques au moment de conclure les accords litigieux et qu’il y avait un risque non négligeable que certains brevets de procédé de Lundbeck puissent être déclarés invalides. En outre, une entreprise de génériques, à savoir Merck (GUK), était même parvenue à entrer sur le marché avant et pendant la durée des accords litigieux. Enfin, le fait que les requérantes aient décidé de payer des sommes importantes aux entreprises de génériques pour les maintenir hors du marché pendant la durée des accords litigieux démontre aussi que ces dernières étaient des concurrents potentiels, puisqu’elles étaient perçues par elles comme une menace exerçant une pression concurrentielle sur leur position sur le marché (points 103 et 144 ci‑dessus). |
| 158 | Aucun des arguments avancés par les requérantes n’est de nature à remettre en cause cette conclusion. |
| 159 | En effet, s’agissant, premièrement, des investissements réalisés par les entreprises de génériques afin de préparer leur entrée sur le marché, il suffit de constater que la Commission n’a jamais considéré que de tels investissements suffisaient à eux seuls pour démontrer l’existence d’une concurrence potentielle entre celles-ci et les requérantes. La Commission s’est, au contraire, fondée sur un ensemble d’éléments pertinents, pour chaque entreprise de génériques, à cet égard (voir point 157 ci-dessus). En outre, comme le fait valoir la Commission à juste titre, l’existence d’une concurrence potentielle n’exige pas de démontrer que les entreprises de génériques seraient entrées avec certitude sur le marché et qu’une telle entrée aurait immanquablement été couronnée de succès, mais uniquement qu’elles disposaient de possibilités réelles et concrètes à cet effet. Affirmer le contraire reviendrait à nier toute distinction entre concurrence réelle et concurrence potentielle. |
| 160 | Certes, la jurisprudence précise que la possibilité purement théorique d’une entrée sur le marché n’est pas suffisante pour démontrer l’existence d’une concurrence potentielle et que la Commission doit démontrer, par des éléments de fait ou une analyse des structures du marché pertinent, que l’entrée sur le marché aurait pu s’effectuer suffisamment rapidement pour que la menace d’une entrée potentielle pèse sur le comportement des participants au marché moyennant des coûts qui auraient été économiquement supportables (point 104 ci‑dessus). |
| 161 | Il n’apparaît pas, cependant, que la Commission ait méconnu cette jurisprudence en l’espèce, dans la mesure où l’analyse du secteur pharmaceutique effectuée par la Commission dans la décision attaquée ainsi que la situation particulière de chaque entreprise de génériques au moment de conclure les accords litigieux (point 129 ci-dessus) démontrent à suffisance que l’entrée de celles-ci sur le marché du citalopram n’était pas une simple possibilité théorique, mais qu’elles disposaient de possibilités réelles et concrètes à cet égard, ainsi que cela ressort de l’examen des sixième à neuvième branches ci-après. Il serait d’ailleurs surprenant qu’une entreprise expérimentée comme Lundbeck ait accepté de verser plusieurs millions d’euros aux entreprises de génériques en échange de leur engagement de ne pas entrer sur le marché pendant un certain temps, si la possibilité pour celles-ci d’entrer sur le marché avait été purement théorique. |
| 162 | Deuxièmement, l’arrêt European Night Services e.a./Commission, point 99 supra (EU:T:1998:198, point 139), invoqué par les requérantes, ne s’oppose pas à l’approche suivie par la Commission en l’espèce. En effet, si, dans cet arrêt, le Tribunal a mentionné l’existence de droits exclusifs empêchant, en droit ou en fait, dans la majorité des États membres, la prestation de services de transport internationaux de passagers ainsi que l’accès à l’infrastructure, avant l’adoption de la directive 91/440/CEE du Conseil, du 29 juillet 1991, relative au développement de chemins de fer communautaires (JO L 237, p. 25), une telle situation n’est pas transposable en l’espèce, puisque les brevets de procédé de Lundbeck ne sont en aucun cas comparables aux droits exclusifs dont jouissaient les entreprises ferroviaires avant l’adoption de cette directive et que les marchés concernés présentent des différences substantielles. En outre, comme l’observe à juste titre la Commission, dans l’affaire ayant donné lieu audit arrêt, le Tribunal avait reproché à la Commission de ne pas avoir procédé à une analyse détaillée du marché afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle et de s’être fondée sur des hypothèses qui n’étaient étayées par aucun élément de fait ou par une analyse des structures du marché pertinent. En l’espèce, en revanche, les requérantes ne sauraient valablement affirmer que l’ensemble des circonstances pertinentes, résumées au point 157 ci-dessus et développées en détail dans la décision attaquée, pour chaque entreprise de générique, relèvent de spéculations purement théoriques non étayées par une analyse détaillée des caractéristiques du marché pertinent. |
| 163 | Troisièmement, il convient de rappeler que la jurisprudence requiert uniquement, afin de démontrer l’existence d’une concurrence potentielle, que l’entrée sur le marché ait lieu dans un délai raisonnable, sans avoir fixé de limite précise à cet égard. Il n’est pas nécessaire, dès lors, que la Commission démontre que l’entrée des entreprises de génériques sur le marché aurait eu lieu avec certitude avant l’expiration des accords litigieux pour pouvoir établir l’existence d’une concurrence potentielle en l’espèce, ce d’autant plus que, comme la Cour l’a déjà constaté, dans le secteur pharmaceutique en particulier, la concurrence potentielle peut s’exercer bien avant l’expiration d’un brevet (voir, en ce sens, arrêt du 6 décembre 2012, AstraZeneca/Commission, C‑457/10 P, Rec, EU:C:2012:770, point 108). |
| 164 | À cet égard, il convient d’observer que la remarque de la Cour concernant le fait que la concurrence potentielle puisse s’exercer avant l’expiration d’un brevet est indépendante du fait que les CCP dont il s’agissait avaient été obtenus de manière frauduleuse ou irrégulière. En effet, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt AstraZeneca/Commission, point 163 supra (EU:C:2012:770, point 108), il s’agissait notamment d’un abus de position dominante commis par une entreprise qui avait soumis des déclarations trompeuses afin de se faire octroyer, par les autorités nationales compétentes, des CCP lui permettant, même après l’expiration future des brevets protégeant son médicament, de s’opposer à l’entrée sur le marché de versions génériques de ce médicament. Dans ce contexte, la Cour a, en substance, considéré que le caractère anticoncurrentiel desdites déclarations n’était pas remis en cause par le fait que ces CCP avaient été demandés entre cinq et six ans avant leur entrée en vigueur et que, jusqu’à ce moment, les droits des parties requérantes étaient protégés par des brevets réguliers. Selon la Cour, non seulement de tels CCP irréguliers entraînaient un effet d’exclusion important après l’expiration des brevets de base, mais ils étaient également susceptibles d’altérer la structure du marché en portant atteinte à la concurrence potentielle même avant cette expiration. Dès lors, cette jurisprudence confirme que la concurrence potentielle existe déjà avant l’expiration des brevets protégeant un médicament et que les démarches accomplies avant cette expiration sont pertinentes afin d’apprécier si cette concurrence a été restreinte. |
| 165 | Quatrièmement, c’est à tort que les requérantes soutiennent que la Commission aurait dû démontrer que les entreprises de génériques entameraient des actions en justice et qu’elles obtiendraient gain de cause devant les juridictions nationales compétentes. En effet, il ressort des considérants 624 et suivants de la décision attaquée que les entreprises de génériques n’étaient pas tenues de démontrer que leurs produits génériques ne contrefaisaient aucun brevet pour pouvoir obtenir une AMM et commercialiser ces produits sur le marché, ce qui n’est d’ailleurs pas remis en cause par les requérantes. Ainsi, Merck (GUK) a pu entrer sur le marché par le biais de son distributeur, NM Pharma, en Suède, en mai 2002, sans avoir dû obtenir une déclaration de non-contrefaçon et sans avoir fait l’objet d’actions en justice de la part de Lundbeck. C’est au laboratoire de princeps, c’est-à-dire, en l’occurrence, à Lundbeck, qu’il appartenait de démontrer que ces produits violaient l’un de ses brevets, ce qui, selon ses propres estimations, était particulièrement difficile à établir, s’agissant de brevets de procédé (voir considérant 629 de la décision attaquée). En outre, comme le fait valoir la Commission, il n’est pas certain que Lundbeck aurait nécessairement entamé des actions en justice contre les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché de celles-ci (voir point 126 ci-dessus). Il est encore moins certain que Lundbeck aurait obtenu gain de cause si elle avait décidé d’entamer de telles actions (voir point 122 ci-dessus et considérants 75 et 76 de la décision attaquée). |
| 166 | Enfin, il y a lieu de rappeler que la Commission n’a pas méconnu la présomption de validité attachée aux brevets de procédé de Lundbeck (points 121 à 132 ci-dessus). Les requérantes ne sauraient prétendre, dès lors, que la décision attaquée est fondée sur un biais négatif à l’encontre de tels brevets. En effet, la Commission a tenu compte de l’existence de ces brevets, mais a estimé, sans commettre d’erreur d’appréciation à cet égard, que ceux-ci ne permettaient pas de bloquer toute entrée des entreprises de génériques sur le marché au moment où les accords litigieux avaient été conclus. |
| 167 | La troisième branche doit, dès lors, être rejetée. |
F – Sur la quatrième branche, tirée de ce que l’absence d’AMM empêche l’existence d’une concurrence réelle ou potentielle
| 168 | Les requérantes considèrent que c’est à tort que la Commission a conclu à l’existence d’une concurrence potentielle, en dépit de l’absence d’AMM pour certaines entreprises de génériques, au simple motif que celles-ci s’étaient efforcées de les obtenir avant de conclure les accords litigieux (considérant 620 de la décision attaquée). Cette conclusion serait en contradiction avec certains passages de la décision attaquée (au considérant 85 notamment) ainsi qu’avec les conclusions de l’enquête sur le secteur pharmaceutique et les observations individuelles des parties concernées au sujet du délai nécessaire pour obtenir une AMM, qui serait de quatorze mois au minimum et qui pourrait prendre jusqu’à vingt-cinq mois dans certains pays de l’EEE. Il eût mieux valu, selon elles, que la décision attaquée évaluât in concreto si chaque entreprise de génériques disposait de possibilités réelles et concrètes d’obtenir une AMM pendant la durée des accords litigieux, et ce dans chaque pays concerné, étant donné que chaque pays constituait un marché géographique distinct et que certains accords couvraient des pays individuels. En tout état de cause, les AMM ne permettraient pas d’intégrer immédiatement le marché, des phases préparatoires supplémentaires étant nécessaires à cette fin. |
| 169 | La Commission conteste ces arguments. |
| 170 | À cet égard, il convient de relever, tout d’abord, contrairement à ce que font valoir les requérantes, que la Commission a évalué, pour chaque entreprise de génériques, si celle-ci disposait d’une AMM au moment de conclure les accords litigieux ou si elle avait pu disposer d’une AMM dans un avenir suffisamment proche. |
| 171 | Il convient d’observer en outre que la concurrence potentielle inclut notamment les activités des entreprises de génériques visant à obtenir les AMM nécessaires ainsi qu’à l’accomplissement de toutes les démarches administratives et commerciales indispensables pour préparer l’entrée sur le marché (voir points 91 à 94 ci-dessus). Cette concurrence potentielle est protégée par l’article 101 TFUE. En effet, dans l’hypothèse où il serait possible, sans violer le droit de la concurrence, de payer les entreprises qui sont en train d’accomplir les démarches indispensables pour préparer le lancement d’un médicament générique, dont l’obtention d’une AMM, et qui ont consenti d’importants investissements à cette fin, pour qu’elles arrêtent ou simplement ralentissent ce processus, la concurrence effective n’aurait jamais lieu ou subirait des retards significatifs, et ce aux frais des consommateurs, c’est-à-dire des patients ou des caisses nationales de maladie en l’espèce. |
| 172 | Ainsi, s’agissant de Merck (GUK), la Commission a constaté que celle-ci avait obtenu une AMM au Royaume-Uni le 9 janvier 2002, et que son distributeur NM Pharma disposait également d’une AMM en Suède depuis mai 2002. Merck (GUK) et NM Pharma prévoyaient d’utiliser la procédure de reconnaissance mutuelle de 90 jours visée à l’article 18 de la directive 2001/83 pour obtenir des AMM dans les autres pays de l’EEE (considérant 326 de la décision attaquée). |
| 173 | En ce qui concerne la position d’Arrow au Royaume-Uni, aux considérants 878 à 881 de la décision attaquée, la Commission a relevé que cette entreprise avait conclu un accord avec Tiefenbacher, afin de pouvoir utiliser l’AMM que cette dernière avait demandée au Royaume-Uni, sur la base de l’AMM dont celle-ci disposait déjà aux Pays-Bas. La Commission a également précisé que, dans la phase précédant immédiatement la signature de l’accord Arrow UK, il était attendu que les autorités du Royaume-Uni délivrent cette AMM très rapidement et que le retard qui s’était produit par la suite était dû à la contestation par les requérantes de l’AMM néerlandaise. |
| 174 | S’agissant de la position d’Arrow au Danemark, aux considérants 967 et 968 de la décision attaquée, la Commission a mis en évidence le fait que le préambule de l’accord Arrow danois mentionnait que cette entreprise était sur le point d’obtenir une « licence » d’un tiers et qu’une copie de l’AMM de ce tiers était jointe en annexe. Ainsi que le fait observer à juste titre la Commission, le fait qu’Arrow n’ait finalement pas acheté cette AMM ne signifie pas qu’elle ne disposait pas d’une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché au moment de la conclusion dudit accord. |
| 175 | En ce qui concerne Alpharma, il résulte notamment des considérants 476, 485, 520 et 530 de la décision attaquée que cette entreprise pouvait utiliser les AMM accordées à Tiefenbacher, en vertu de son contrat d’approvisionnement avec cette dernière, au moins pour les Pays-Bas et l’Allemagne, et pouvait soit demander elle-même une AMM pour les autres États membres de l’EEE, soit demander à Tiefenbacher d’étendre la procédure de reconnaissance mutuelle à ces autres pays. |
| 176 | En outre, en octobre 2001, Alpharma comptait obtenir des AMM et procéder au lancement du citalopram générique, à diverses dates en 2002, en Autriche, au Danemark, en Finlande, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède et au Royaume-Uni. De même, au moment où l’accord Alpharma a été signé, quatre AMM avaient été accordées (au Danemark, en Finlande, aux Pays-Bas et en Suède), alors que l’AMM pour le Royaume-Uni était attendue de façon imminente (voir point 281 ci-après). Par ailleurs, pendant la durée de cet accord, Alpharma a reçu des AMM pour quatre autres pays de l’EEE (la Norvège, l’Allemagne, l’Autriche et le Royaume‑Uni). |
| 177 | S’agissant de Ranbaxy, au considérant 1094 de la décision attaquée, la Commission a relevé en substance que cette entreprise avait déposé la fiche maîtresse du médicament (Drug Master File, ci-après le « DMF ») concernant son IPA du citalopram auprès de l’autorité du Royaume-Uni compétente en juin 2002. Cette démarche, bien qu’elle ne fût pas indispensable pour obtenir une AMM, facilitait la procédure permettant à une entreprise de génériques disposant déjà d’une AMM portant sur des comprimés de citalopram générique produits à partir d’un autre IPA que celui de Ranbaxy de demander une modification de son AMM afin que celle-ci inclût également le citalopram de Ranbaxy. En effet, le dépôt d’un DMF auprès des autorités compétentes permet au fabriquant d’IPA de ne pas dévoiler d’informations confidentielles aux entreprises de génériques qui achètent son IPA et souhaitent introduire une demande d’AMM pour les médicaments qu’elles produisent à partir de cet IPA. |
| 178 | De plus, au considérant 1095 de la décision attaquée, la Commission s’est fondée sur le fait que, lors d’une réunion qui s’était tenue en avril 2002, Ranbaxy avait informé Lundbeck qu’elle pourrait obtenir une AMM dans un délai de huit mois et qu’elle était en train de discuter avec un acheteur potentiel de son citalopram, acheteur qui aurait pu entrer sur le marché avec celui-ci dans un délai de trois à quatre mois, à la suite d’une modification de l’AMM dont il disposait déjà. La thèse des requérantes selon laquelle de telles déclarations ne constituaient qu’un « coup de bluff » sera examinée plus en détail dans le cadre de la neuvième branche du présent moyen ci-après. |
| 179 | Ces éléments démontrent que les entreprises de génériques concernées avaient soit déjà obtenu une AMM au moment de conclure les accords litigieux, soit étaient en train d’accomplir les démarches nécessaires pour en obtenir une à court ou à moyen terme, soit pouvaient faire en sorte que leurs produits puissent être couverts par d’autres AMM. Si, dans certains cas, l’obtention d’une AMM a finalement pu prendre plus de temps que prévu, il n’en reste pas moins que, au moment de conclure les accords litigieux, les entreprises de génériques disposaient de possibilités réelles et concrètes d’obtenir ces AMM dans un délai suffisamment court et de pouvoir entrer sur le marché du citalopram dans plusieurs pays de l’EEE, en se prévalant de la procédure de reconnaissance mutuelle prévue par l’article 18 de la directive 2001/83, exerçant, de ce fait, une pression concurrentielle sur Lundbeck. En outre, il convient de rappeler que, en l’espèce, les entreprises de génériques avaient commencé leurs préparatifs en vue d’entrer sur le marché du citalopram entre un et trois ans avant l’expiration des brevets originaires de Lundbeck (voir considérants 219, 373, 476 et 549 de la décision attaquée) et qu’elles se livraient une course intense afin d’être les premières à entrer sur le marché dès l’expiration de ces brevets (voir considérant 622 de la décision attaquée). |
| 180 | C’est donc sans commettre d’erreur que la Commission a constaté, au considérant 620 de la décision attaquée, que l’absence d’AMM n’empêchait pas que les médicaments génériques eussent pu entrer sur le marché dans un futur proche tant que les entreprises de génériques continuaient à effectuer les démarches pour obtenir les autorisations nécessaires à cet égard avant de conclure les accords litigieux avec Lundbeck. |
| 181 | Il convient de rappeler, par ailleurs, que, même s’il s’agit d’un élément important à cet égard, la Commission ne s’est pas uniquement fondée sur la possibilité pour les entreprises de génériques d’obtenir une AMM afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle entre celles-ci et Lundbeck dans la décision attaquée, mais sur un ensemble de facteurs tenant compte de la situation spécifique de chaque entreprise de génériques au moment de conclure les accords litigieux ainsi que des spécificités du secteur pharmaceutique (voir points 91 à 96 et 157 ci-dessus). En outre, il convient de rappeler que le fait même que Lundbeck ait décidé de conclure des accords avec les entreprises de génériques constitue un indice important de ce qu’elle percevait ces entreprises comme une menace potentielle au moment de conclure les accords litigieux (voir, en ce sens, arrêt Toshiba/Commission, point 103 supra, EU:T:2014:263, point 231). |
| 182 | La quatrième branche doit donc également être rejetée. |
G – Sur la cinquième branche, tirée de ce que les entreprises de génériques n’auraient pas pu se tourner vers d’autres procédés ou d’autres producteurs d’IPA pendant la durée des accords litigieux
| 183 | Les requérantes contestent la conclusion de la décision attaquée selon laquelle, parmi les voies d’accès possibles au marché (considérant 635 de la décision attaquée), figuraient notamment une collaboration de l’entreprise de génériques avec son producteur d’IPA afin de modifier le procédé de ce producteur ou le basculement vers un autre producteur d’IPA. Il s’agirait de solutions de remplacement théoriques, car, d’une part, il n’existait aucune autre méthode commercialement viable pour produire du citalopram permettant d’entrer légalement sur le marché dans l’EEE en 2002 et en 2003 et, d’autre part, les entreprises de génériques n’auraient pas disposé d’un temps suffisant pour changer de producteur d’IPA avant l’expiration des accords litigieux. |
| 184 | Premièrement, il n’existerait aucun indice sérieux permettant de réfuter les éléments de preuve fournis par Lundbeck, selon lesquels aucun procédé commercialement viable et non contrefaisant n’aurait permis d’intégrer le marché en 2002 et en 2003. Aucun des éléments invoqués dans la décision attaquée concernant Merck (GUK), Alpharma, Arrow et Ranbaxy ne serait suffisant afin d’établir le contraire. |
| 185 | Par ailleurs, la décision attaquée se fonderait à tort sur des déclarations de Lundbeck pour démontrer qu’il existait d’autres procédés non contrefaisants à l’époque de la conclusion des accords litigieux (considérant 634 de la décision attaquée). La Commission aurait présumé à tort que tous les procédés énumérés par Lundbeck dans une de ses déclarations étaient non contrefaisants et commercialement efficaces et respectueux des exigences réglementaires de l’EEE, alors qu’aucun de ceux-ci n’aurait permis d’intégrer le marché en 2002-2003 avec des médicament fiables et non contrefaisants. Selon les requérantes, la décision attaquée ignore les nombreux éléments de preuve qui montrent que les procédés originaires de cyanation et d’alkylation ne pouvaient pas être utilisés pour produire du citalopram de manière viable. |
| 186 | Deuxièmement, en tout état de cause, selon les requérantes, quand bien même un citalopram générique produit à partir d’un procédé non contrefaisant et commercialement viable aurait été disponible pendant la durée des accords litigieux (ce qui n’était pas le cas), les entreprises de génériques n’auraient pas pu se tourner vers celui-ci au cours des mois couverts par les accords litigieux ou, à tout le moins, pas « suffisamment rapidement » pour que la menace d’une entrée potentielle exerçât une pression concurrentielle effective pendant la durée de ceux-ci. |
| 187 | En effet, un tel changement aurait comporté le fait que soit demandée une modification majeure, dite de type II, au sens de l’article 3 du règlement (CE) no 541/95 de la Commission, du 10 mars 1995, concernant l’examen des modifications des termes d’une autorisation de mise sur le marché d’un médicament délivrée par l’autorité compétente d’un État membre (JO L 55, p. 7, ci-après la « modification de type II »), qui est la procédure utilisée pour la modification d’une AMM existante, en raison d’un changement de producteur d’IPA. Or une modification de type II serait la plus ardue à obtenir, par une procédure équivalant à celle concernant l’introduction d’une nouvelle demande d’AMM. La durée totale de cette procédure pourrait s’étendre jusqu’à dix-neuf mois. Par ailleurs, à la période nécessaire pour obtenir une telle modification devrait être ajoutée celle nécessaire pour rechercher et développer le nouveau procédé, pour inscrire le médicament en vue d’un remboursement, pour obtenir l’approbation de ce remboursement et pour produire et commencer à vendre le médicament. |
| 188 | La Commission conteste ces arguments. |
| 189 | En premier lieu, c’est à tort que les requérantes considèrent qu’aucun procédé commercialement viable et non contrefaisant n’aurait permis d’intégrer le marché pendant la durée des accords litigieux. |
| 190 | En effet, Lundbeck elle-même estimait, dans un premier temps, en réponse aux demandes d’informations de la Commission précédant la communication des griefs, relatée au considérant 150 de la décision attaquée, que les entreprises de génériques auraient pu produire du citalopram générique en utilisant les procédés décrits dans ses brevets originaires (c’est-à-dire les procédés de cyanation et d’alkylation) ou en inventant un autre type de procédé, de sorte que ses brevets n’étaient pas de nature à empêcher toute concurrence de la part des entreprises de génériques. |
| 191 | En outre, Lundbeck a elle-même confirmé que ses nouveaux brevets de procédé n’étaient pas capables de bloquer toutes les possibilités d’entrer sur le marché, même si le procédé fondé sur la cristallisation semblait être le plus efficace. Ainsi, à titre d’exemple, la Commission relève, au considérant 163 de la décision attaquée, que Niche Generics Ltd est entrée sur le marché en obtenant une déclaration de non-contrefaçon pour le citalopram générique de Sekhsaria, un autre producteur indien d’IPA. Il ressort par ailleurs des éléments de preuve mentionnés au considérant 634 de la décision attaquée que, en mars 2002, les experts en matière de brevet de Lundbeck ont déclaré qu’« il était possible de produire un IPA qui ne requ[érai]t probablement pas la cristallisation de la base libre », c’est-à-dire qui n’était pas fondé sur le brevet sur la cristallisation de Lundbeck. Le vice-président de Lundbeck a également déclaré dans un communiqué de presse du 9 novembre 2002 qu’« il [aurait été] naïf de penser qu’il n’[était] pas possible pour des producteurs de génériques de produire du Cipramil sans enfreindre [leur] brevet » (considérant 634 de la décision attaquée). |
| 192 | Les requérantes font valoir néanmoins qu’elles n’ont jamais reconnu que d’autres procédés auraient pu être utilisés pour entrer sur le marché du citalopram sans enfreindre leurs brevets, d’une part, ou avec des médicaments fiables, produits à une échelle industrielle, d’autre part. |
| 193 | Premièrement, il y a lieu de rappeler pourtant que, au moment de conclure les accords litigieux, aucune juridiction de l’EEE ne s’était prononcée sur le caractère contrefaisant des produits développés par les entreprises de génériques (voir point 146 ci-dessus). Les requérantes ne sauraient valablement faire valoir, dès lors, que les médicaments génériques développés par les entreprises de génériques violaient ses brevets de procédé, alors qu’ils étaient, tout au plus, potentiellement contrefaisants au moment où les accords litigieux avaient été conclus. |
| 194 | Deuxièmement, comme le fait valoir la Commission, l’affirmation selon laquelle il n’existait aucune version non contrefaisante du citalopram générique pouvant être développée à une échelle industrielle n’est pas corroborée par les faits. D’une part, il convient de rappeler que tout producteur d’IPA aurait pu se fonder sur les procédés originaires de cyanation et d’alkylation tels que publiés avec le brevet sur l’IPA citalopram de Lundbeck, qui avait expiré (point 16 ci-dessus). Ainsi, il ressort du considérant 158 de la décision attaquée que, dans le cadre du litige Lagap, qui portait sur le citalopram de Matrix, un conseiller de Lundbeck a reconnu qu’il était possible que les procédés contenus dans ses brevets originaires puissent être développés économiquement, sans préciser le moindre délai à cet égard, que tout dépendait de la manière dont on effectuait la cyanation et que Matrix « faisait la cyanation de manière plus efficace que ce qu’ils avaient pensé jusqu’alors », ce qui démontre qu’il était possible de produire du citalopram générique à une échelle industrielle en se fondant sur les brevets originaires de Lundbeck. |
| 195 | En tout état de cause, la décision attaquée établit à suffisance que chaque entreprise de génériques disposait, ou aurait pu disposer dans un délai suffisamment court, d’une version générique du citalopram fondée sur des procédés dont il n’était pas établi qu’ils violaient un quelconque brevet de Lundbeck au moment de conclure les accords litigieux. |
| 196 | Ainsi, s’agissant du citalopram de Natco, utilisé par Merck (GUK), celui-ci était fondé sur des procédés couverts par les brevets originaires de Lundbeck, arrivés à expiration, ou sur d’autres procédés dont les brevets expiraient également (considérants 228 et 281 de la décision attaquée). Le contrat d’approvisionnement conclu entre Merck (GUK) et Schweizerhall prévoyait explicitement que l’IPA de Natco était, à leur connaissance, non contrefaisant (considérant 235 de la décision attaquée). En outre, il convient de souligner que, au moment de la conclusion de l’accord GUK pour le Royaume-Uni, le 24 janvier 2002, le brevet sur la cristallisation n’avait pas encore été octroyé, ni au Royaume-Uni ni dans l’ensemble de l’EEE (voir point 20 ci-dessus). La question de savoir si le procédé de Natco violait potentiellement le brevet sur la cristallisation n’était donc qu’une question hypothétique au moment de conclure cet accord. Lors de la conclusion de l’accord GUK pour l’EEE, le brevet sur la cristallisation de Lundbeck avait, certes, déjà été octroyé par l’OEB, mais il n’y avait aucune certitude quant au caractère contrefaisant de l’IPA de Natco, ni quant au fait que la validité de ce brevet aurait été confirmée en cas de litige (voir point 122 ci‑dessus). |
| 197 | Par ailleurs, même si Merck (GUK) avait fait l’objet d’actions en contrefaçon de la part de Lundbeck et que ses produits s’étaient révélés contrefaisants, elle aurait sans doute pu, malgré tout, se procurer du citalopram provenant d’autres sources, dont le caractère contrefaisant n’était pas établi, dans un délai raisonnable. En effet, même si Merck (GUK) avait conclu un accord d’approvisionnement avec Schweizerhall pour une période de huit ans, cet accord se fondait sur l’hypothèse de l’absence de contrefaçon du produit de Natco (considérant 235 de la décision attaquée), de sorte que Merck (GUK) aurait sans doute pu résilier cet accord en cas de contrefaçon, que ce soit sur la base des dispositions expresses de cet accord ou en vertu du droit allemand, qui était le droit applicable à ce contrat. Or, il ressort notamment des considérants 248 et 351 de la décision attaquée qu’il existait d’autres sources de citalopram générique sur le marché, dont Merck (GUK) avait connaissance, par le biais notamment de Merck dura GmbH, la filiale de Merck en Allemagne. En tout état de cause, à supposer même que Merck (GUK) eût été tenue, en vertu de l’accord Schweizerhall, de s’approvisionner exclusivement auprès de Natco et que le citalopram générique produit par ce dernier contrefît le brevet sur la cristallisation, il n’est pas exclu que Natco eût pu produire l’IPA citalopram en se fondant sur d’autres procédés non contrefaisants, comme l’a relevé à juste titre la Commission au considérant 746 de la décision attaquée. |
| 198 | S’agissant du citalopram générique fourni par Tiefenbacher à Arrow et à Alpharma, il convient de relever que, bien que celui-ci fût initialement produit à partir du procédé initial de Cipla (ci-après le « procédé Cipla I »), pour lequel il existait un risque de contrefaçon, Tiefenbacher aurait pu passer aisément au citalopram de Matrix, produit d’abord selon le procédé initial de Matrix (ci-après le « procédé Matrix I »), puis selon le nouveau procédé utilisé par Matrix (ci-après le « procédé Matrix II »). Or, il convient de rappeler que le caractère contrefaisant des procédés Cipla I et Matrix I n’avait été établi par aucune juridiction de l’EEE au moment où les accords litigieux avaient été conclus (point 146 ci-dessus). |
| 199 | En ce qui concerne le procédé Matrix II, qui était utilisé pour produire le citalopram générique auquel Arrow et Alpharma pouvaient également avoir accès par le biais de Tiefenbacher, il résulte des considérants 154, 155, 421 et 674 ainsi que de la note en bas de page no 1828 de la décision attaquée que ce procédé avait été développé déjà au mois de mai 2002, afin de réduire ultérieurement le risque que le citalopram de Matrix violât le brevet sur la cristallisation. Dans le cadre du litige Lagap, à la suite d’une inspection dans les locaux de Matrix en Inde, Lundbeck a admis que le procédé Matrix II ne contrefaisait pas ses brevets. Dès lors, ainsi que le fait remarquer à juste titre la Commission, il importe peu que, avant ladite admission, quelques juridictions nationales aient fait droit aux demandes de mesures provisoires de Lundbeck concernant ce procédé. De même, aucune conclusion ne peut être tirée de la circonstance selon laquelle, pour faire en sorte que son AMM couvre également le procédé Matrix II, Tiefenbacher a pu se limiter à introduire une demande de modification d’importance mineure, dite de type I, au sens de l’article 3 du règlement no 541/95 (ci-après la « modification de type I »), qui est la procédure utilisée notamment pour la modification d’une AMM existante en raison d’une modification du procédé utilisé par le même producteur d’IPA. En effet, cette circonstance ne remet pas en cause l’admission de la part de Lundbeck, dans le cadre du litige Lagap, du caractère non infractionnel de ce procédé qui, du reste, a été utilisé par la suite par plusieurs entreprises de génériques sans que Lundbeck réagisse. |
| 200 | Des remarques analogues peuvent être formulées à l’égard du nouveau procédé utilisé par Cipla pour produire le citalopram générique (ci-après le « procédé Cipla II »), qui était également en principe accessible par le biais de Tiefenbacher. En effet, la Commission a mis en évidence, notamment au considérant 898 de la décision attaquée, le fait que ce procédé, développé pendant la période couverte par les accords litigieux, était potentiellement non contrefaisant et avait fait l’objet d’une demande de modification de type I d’une AMM en septembre 2002. Ainsi, Arrow et Alpharma auraient pu chercher à vendre du citalopram produit en utilisant ce procédé, à l’instar de ce qu’a fait Neolab, sans que Lundbeck pût utilement s’y opposer, comme la Commission l’a indiqué dans la note en bas de page no 1671 de la décision attaquée. |
| 201 | S’agissant, enfin, du procédé utilisé par Ranbaxy, il convient de noter que Lundbeck, même après avoir examiné les plans de réaction de cette entreprise, a souhaité conclure un accord avec elle prévoyant des paiements inversés, au lieu de s’adresser à des juridictions nationales pour en obtenir des injonctions. Il s’ensuit que Lundbeck n’avait pas de certitude quant au caractère contrefaisant de l’IPA produit selon ledit procédé, ainsi que cela résulte des considérants 564 et 1109 de la décision attaquée. De plus, Ranbaxy a soutenu, tant à l’égard de Lundbeck que d’entreprises de génériques potentiellement intéressées à l’achat de son IPA, que ce dernier n’était pas contrefaisant, ainsi que la Commission l’a mis en avant notamment au considérant 1105 de la décision attaquée. |
| 202 | En outre, il convient de rappeler que, à supposer que les produits commercialisés par les entreprises de génériques aient enfreint l’un ou l’autre brevet de Lundbeck, ce qui n’était pas établi au moment de la conclusion des accords litigieux en l’espèce, les entreprises de génériques auraient également pu contester la validité de ces brevets devant les juridictions compétentes (voir point 122 ci‑dessus). |
| 203 | En deuxième lieu, il convient de rejeter l’argument des requérantes selon lequel la Commission aurait dû démontrer que le basculement vers un autre procédé ou vers un autre producteur d’IPA aurait eu lieu pendant la durée des accords litigieux. En effet, afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle entre les entreprises de génériques et Lundbeck, la Commission était uniquement tenue de démontrer que celles-ci disposaient de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché dans un délai suffisamment court pour exercer une pression concurrentielle effective sur Lundbeck au moment de conclure les accords litigieux. La Commission n’était pas tenue de démontrer que les entreprises de génériques auraient pu, sans aucun doute, se procurer un procédé commercialement viable et non contrefaisant pendant la durée des accords litigieux, mais uniquement qu’elles disposaient de possibilités réelles et concrètes à cet égard, au moment de conclure ces accords, sans que ces possibilités soient purement théoriques. |
| 204 | Or, les requérantes ne nient pas qu’il était possible, pour les entreprises de génériques, de modifier une AMM existante ou de se tourner vers un autre producteur d’IPA en cas de risque accru de contrefaçon, mais font valoir que cela aurait pu prendre plusieurs mois, voire même plus longtemps que la durée des accords litigieux. Elles ne sauraient cependant exiger de la Commission qu’elle démontre ce qui se serait produit en l’absence des accords litigieux, dans un contexte où de nombreuses options étaient ouvertes aux entreprises de génériques afin d’entrer sur le marché, au moment de conclure ceux-ci. La possibilité de modifier une AMM existante ou de se procurer l’IPA d’un autre fournisseur n’était pas une possibilité purement théorique, comme le démontrent les éléments de preuve figurant dans la décision attaquée, pour chaque entreprise de génériques, à cet égard (voir les sixième à neuvième branches ci-après). Les requérantes ont elles-mêmes admis, par exemple, que Tiefenbacher, agissant comme intermédiaire pour Arrow et Alpharma, avait pu obtenir une modification de type I de son AMM obtenue pour le citalopram de Matrix en seulement deux mois et demi aux Pays-Bas (considérant 418 de la décision attaquée). |
| 205 | En tout état de cause, une telle possibilité n’était sans doute même pas nécessaire pour la plupart des entreprises de génériques, pour pouvoir entrer sur le marché, et encore moins pour exercer une pression concurrentielle sur Lundbeck, puisqu’elles étaient en train d’effectuer les démarches nécessaires et avaient même, dans certains cas, déjà obtenu une AMM afin d’entrer sur le marché avec le citalopram générique de leur fournisseur (ou leur propre citalopram générique dans le cas de Ranbaxy), et que celui-ci n’avait été déclaré contrefaisant par aucune juridiction au moment de conclure les accords litigieux. En outre, ainsi qu’il a déjà été constaté au point 181 ci-dessus, le fait même que Lundbeck ait conclu les accords litigieux avec les entreprises de génériques constitue un indice important de ce qu’elle percevait celles-ci comme une menace potentielle exerçant une pression concurrentielle sur sa position sur le marché. |
| 206 | Il y a lieu, dès lors, de rejeter la cinquième branche également. |
H – Sur la sixième branche, tirée de l’absence de concurrence potentielle entre Lundbeck et Merck (GUK) au moment de conclure les accords litigieux
| 207 | Les requérantes font valoir que la décision attaquée a conclu à tort que Merck (GUK) constituait un concurrent potentiel de Lundbeck au Royaume-Uni et, mutatis mutandis, dans l’EEE, à l’époque de l’infraction alléguée. |
| 208 | Selon elles, s’il peut être pertinent de savoir que Merck (GUK) avait l’intention d’intégrer le marché, le critère essentiel reste de déterminer si elle en avait la capacité. Or, la décision attaquée occulterait le fait que Merck (GUK) n’avait accès qu’au citalopram de Natco, qui violait le brevet sur la cristallisation de Lundbeck, ce qui impliquerait qu’elle n’avait pas la capacité d’entrer légalement sur le marché. |
| 209 | En outre, ce serait à tort que la décision attaquée aurait conclu, au considérant 754, en se fondant sur des documents contemporains des faits, que Merck (GUK) était très sûre de sa position en matière de brevets. Les requérantes estiment que la Commission a cité ces documents de manière sélective et les a isolés de leur contexte. |
| 210 | Du reste, selon les requérantes, Merck (GUK) n’était pas un concurrent potentiel de Lundbeck, puisqu’elle n’aurait pas pu se tourner vers d’autres IPA produits selon des procédés non contrefaisants pendant la durée des accords litigieux. En effet, en 2003, aucun autre produit générique commercialement viable et non contrefaisant n’aurait existé. En tout état de cause, à supposer que Merck (GUK) eût pu se tourner vers d’autres producteurs d’IPA non contrefaisants, une acquisition de citalopram par Merck (GUK) auprès de tiers aurait enfreint l’article 1.3 de l’accord conclu entre celle-ci et Schweizerhall, qui stipulait que Merck (GUK) couvrirait 100 % de sa demande annuelle d’IPA citalopram auprès de Schweizerhall (considérant 235 de la décision attaquée). |
| 211 | Enfin, les requérantes estiment que la décision attaquée ne motive pas sa conclusion selon laquelle Merck (GUK) était un concurrent potentiel de Lundbeck dans l’EEE (Royaume-Uni non compris) à l’époque de l’infraction alléguée. Étant donné que, dans la décision attaquée, la Commission a calculé le montant de l’amende infligée à Lundbeck en se fondant sur la valeur des ventes de citalopram dans l’ensemble de l’EEE, ce seul élément serait suffisant pour invalider la décision attaquée. |
| 212 | En ce qui concerne les ventes de citalopram en Suède par l’intermédiaire de NM Pharma (considérants 836 à 838 de la décision attaquée), qui ont amené la Commission à conclure que Merck (GUK) était un concurrent potentiel sérieux, y compris sur d’autres marchés de l’EEE (considérant 840), les requérantes font valoir que le fait qu’elles aient choisi d’ester en justice de manière sélective en Suède, sans que cela concerne NM Pharma, ne prouve pas que Merck (GUK) avait la capacité ou des possibilités réelles et concrètes d’intégrer d’autres marchés de l’EEE. La décision attaquée ne démontrerait pas suffisamment que Merck (GUK) constituait un concurrent réel ou potentiel de Lundbeck dans l’ensemble des pays de l’EEE, puisqu’elle ne disposait d’une AMM qu’en Suède avant la conclusion de l’accord GUK pour l’EEE. En Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Espagne, Merck (GUK) n’aurait obtenu une AMM qu’après l’expiration de l’accord GUK pour l’EEE et, ailleurs, pendant la durée de cet accord. |
| 213 | La Commission conteste ces arguments. |
| 214 | Il y a lieu, avant d’examiner les arguments des requérantes, de procéder à un bref rappel de l’examen de la concurrence potentielle entre Merck (GUK) et Lundbeck effectué par la Commission dans la décision attaquée. La Commission a distingué, à cet égard, la situation prévalant au Royaume-Uni et la situation prévalant dans l’EEE au moment de la conclusion de l’accord GUK pour le Royaume-Uni, d’une part, et de l’accord GUK pour l’EEE, d’autre part. |
1. Situation au Royaume-Uni
| 215 | S’agissant, tout d’abord, de la situation concurrentielle au Royaume-Uni, la Commission a considéré que, pendant la période précédant le 24 janvier 2002, date de signature de l’accord GUK pour le Royaume-Uni, Lundbeck était la seule entreprise vendant du citalopram au Royaume-Uni. Le 5 janvier 2002, les brevets originaires de Lundbeck arrivaient à expiration au Royaume-Uni. À partir de cette date, le marché du citalopram au Royaume-Uni était donc en principe ouvert aux produits génériques, à condition que ceux-ci respectent les obligations légales en matière de qualité, de sécurité et d’efficacité, telles que confirmées par une AMM. Dès lors, les entreprises fabriquant ou ayant l’intention de vendre des produits génériques contenant du citalopram au Royaume-Uni, ayant des perspectives réalistes de se voir fournir du citalopram générique et d’obtenir une AMM dans un futur proche pouvaient être considérées comme des concurrents potentiels de Lundbeck. L’entrée sur le marché des génériques, en particulier en cas d’entrée de plusieurs entreprises de génériques simultanément, aurait plus que probablement généré un processus intense de concurrence sur les prix qui aurait réduit le prix du citalopram de manière rapide et profonde (considérant 738 de la décision attaquée). |
| 216 | Merck (GUK), après avoir informé Lundbeck de son intention d’entrer sur le marché du citalopram, était la première entreprise de génériques à obtenir une AMM pour le marché du Royaume-Uni, le 9 janvier 2002. Durant cette période, Merck (GUK) avait accumulé un stock de 8 millions de tablettes de citalopram, fondées sur l’IPA de Natco, prêtes à être vendues au Royaume-Uni (considérant 741 de la décision attaquée). |
| 217 | À la suite de l’accord GUK pour le Royaume-Uni, signé avec Lundbeck le 24 janvier 2002, Merck (GUK) s’est abstenue de lancer le citalopram générique sur le marché, jusqu’à la fin de la durée de l’accord, initialement prévue pour juillet 2003. Néanmoins, entre le 1er et le 4 août 2003, avant que l’accord ne soit prorogé une seconde fois le 6 août 2003, Merck (GUK) a effectivement vendu son citalopram générique au Royaume-Uni pour une valeur de 3,3 millions de GBP (considérant 742 de la décision attaquée). |
| 218 | La Commission a conclu, au considérant 743 de la décision attaquée, que ces faits démontraient de manière suffisante que Merck (GUK) avait des possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché du citalopram au Royaume-Uni au moment de signer l’accord GUK pour le Royaume-Uni. De plus, le fait que Merck (GUK) soit effectivement entrée brièvement sur le marché en août 2003 démontrerait suffisamment que Merck (GUK) et Lundbeck étaient des concurrents potentiels au moment de signer les accords litigieux en janvier 2002. Par ailleurs, le fait même que Lundbeck ait consenti à effectuer un transfert de valeur important vers Merck (GUK) en vertu de ces accords démontrerait suffisamment que Lundbeck percevait Merck (GUK) comme un concurrent potentiel, dont l’entrée sur le marché était plausible et qui constituait une menace envers sa position sur le marché au moment de la signature des accords litigieux. |
| 219 | Les requérantes contestent, néanmoins, le fait que ces éléments suffisaient pour établir l’existence d’une concurrence potentielle entre elles et Merck (GUK) et estiment que la Commission aurait dû démontrer, avant tout, la capacité de celle-ci d’entrer sur le marché au lieu de tenir compte de ses intentions à cet égard. Elles remettent également en cause différentes déclarations utilisées par la Commission dans la décision attaquée qui auraient, selon elles, été citées hors de leur contexte et qui ne permettraient pas d’établir que l’IPA de Natco ne violait aucun brevet de Lundbeck et, en particulier, le brevet sur la cristallisation. |
| 220 | Il suffit de constater pourtant que la Commission ne s’est pas fondée uniquement sur les appréciations subjectives de Merck (GUK) et de Lundbeck afin d’établir l’existence d’une concurrence potentielle entre elles, mais sur des éléments objectifs, tels que le fait que Merck (GUK) avait, au moment de conclure l’accord GUK pour le Royaume-Uni, conclu un contrat d’approvisionnement avec Schweizerhall, visant à se procurer le citalopram de Natco, qu’elle avait déjà constitué un large stock de citalopram générique et qu’elle avait obtenu une AMM au Royaume-Uni le 9 janvier 2002. |
| 221 | En premier lieu, les requérantes prétendent néanmoins que Merck (GUK) n’aurait pas pu lancer ses produits génériques sur le marché sans violer leurs brevets. Il s’agit, à nouveau, toutefois, de leur appréciation subjective, puisque, au moment de conclure l’accord GUK pour le Royaume-Uni, aucune juridiction de l’EEE n’avait déclaré que l’IPA de Natco, utilisé par Merck (GUK) pour produire son citalopram générique, violait un quelconque brevet de Lundbeck. En outre, au moment de conclure cet accord, le brevet sur la cristallisation de Lundbeck n’avait même pas encore été octroyé au Royaume-Uni. Enfin, il y a lieu de rappeler que Merck (GUK) n’avait pas à prouver le caractère non contrefaisant de ses produits pour pouvoir les commercialiser au Royaume-Uni (voir point 122 ci-dessus). Elle risquait, tout au plus, de devoir faire face à des demandes d’injonction ou d’actions en contrefaçon de la part de Lundbeck, sans aucune garantie toutefois que celle-ci obtînt gain de cause, puisque, selon les propres estimations de Lundbeck, l’existence d’une contrefaçon était particulièrement difficile à établir, s’agissant de brevets de procédé (considérant 629 de la décision attaquée). De plus, elle aurait pu, en cas de litige, soulever la question de la validité des brevets de Lundbeck, par le biais d’une demande reconventionnelle (voir point 122 ci-dessus). |
| 222 | Contrairement à ce qu’estiment les requérantes, la Commission n’était pas tenue d’établir avec certitude que Merck (GUK) serait entrée sur le marché, pendant la durée des accords, au moyen d’un IPA qui ne violait aucun brevet de Lundbeck. Celle-ci devait uniquement démontrer que Merck (GUK) disposait de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché, au moment de conclure les accords litigieux, et que ces perspectives ne constituaient pas des possibilités purement théoriques, mais témoignaient d’une capacité réelle d’entrée sur le marché dans un délai suffisamment court pour constituer une pression concurrentielle sur Lundbeck. |
| 223 | Or, au vu des éléments figurant aux considérants 738 et suivants tels que résumés aux points 215 à 218 ci-dessus, les requérantes ne sauraient valablement prétendre que la Commission ne s’est pas acquittée de cette tâche. En effet, la circonstance que Merck (GUK) ait pu entrer brièvement sur le marché avec ses génériques, en août 2003, lorsqu’elle estimait que les conditions de son accord avec Lundbeck n’étaient plus assez bonnes (considérant 755 de la décision attaquée), témoigne de manière frappante du fait que Merck (GUK) était à tout le moins un concurrent potentiel de Lundbeck au moment de conclure l’accord GUK pour le Royaume-Uni. Si la thèse des requérantes était acceptée, cela signifierait que, même à ce moment, Merck (GUK) ne pouvait pas être considérée comme un concurrent potentiel de Lundbeck, dès lors qu’il n’avait pas été établi que ses produits ne violaient aucun brevet de Lundbeck, alors même qu’elle avait vendu des comprimés pour une valeur de 3,3 millions de GBP au Royaume-Uni. Une telle position ne saurait, de toute évidence, être retenue. Enfin, la circonstance que Lundbeck ait préféré conclure un accord avec Merck (GUK) afin de retarder son entrée sur le marché témoigne également de ce qu’elle considérait celle-ci comme une menace capable d’exercer une pression concurrentielle sur le marché du citalopram, au moment de conclure cet accord (voir point 103 ci‑dessus). |
| 224 | En second lieu, s’agissant de l’argument des requérantes selon lequel Merck (GUK) n’aurait pas eu la possibilité de se tourner vers un autre producteur d’IPA pendant la durée des accords litigieux, il y a lieu de constater qu’un tel argument est inopérant, au vu de ce qui précède, puisque la Commission n’était pas tenue d’établir avec certitude que Merck (GUK) serait entrée sur le marché au moyen d’un IPA non contrefaisant pour pouvoir considérer celle-ci comme un concurrent potentiel de Lundbeck au moment de conclure ces accords. En tout état de cause, comme le relève à juste titre la Commission, le contrat d’approvisionnement que Merck (GUK) avait conclu avec Schweizerhall se fondait sur l’hypothèse que l’IPA de Natco ne violait aucun brevet de Lundbeck après l’expiration de ses brevets originaires. Dans l’hypothèse où les produits de Merck (GUK), fondés sur l’IPA de Natco, auraient été jugés contrefaisants, il est très probable, dès lors, que Merck (GUK) eût pu soit résilier ce contrat et chercher à s’approvisionner en citalopram générique auprès d’un autre fournisseur que Schweizerhall, soit collaborer avec Schweizerhall afin que celui-ci lui fournît un citalopram générique obtenu à partir de procédés non contrefaisants (point 197 ci‑dessus). |
| 225 | Partant, c’est sans commettre d’erreur que la Commission a conclu dans la décision attaquée que Merck (GUK) avait des possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché du citalopram au Royaume-Uni au moment de signer l’accord GUK pour le Royaume-Uni et qu’elle était, par conséquent, à tout le moins un concurrent potentiel de Lundbeck à ce moment. |
2. Situation dans l’EEE
| 226 | En ce qui concerne, ensuite, la situation concurrentielle dans l’EEE, la Commission a exposé, aux considérants 827 et suivants, les raisons pour lesquelles elle avait estimé que Merck (GUK) pouvait être considérée comme un concurrent potentiel de Lundbeck dans la plupart des États de l’EEE. Au moment de la signature des accords, Merck (GUK) avait conclu un accord de distribution exclusive portant sur l’IPA de Natco avec Schweizerhall. Cet accord faisait de Schweizerhall le distributeur privilégié de Natco pour une série d’États de l’EEE (à savoir la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Finlande, la Suède et la Norvège) et de Merck (GUK) son « client privilégié » en ce sens que ses besoins en citalopram seraient traités prioritairement (considérant 235 de la décision attaquée). |
| 227 | En mai 2002, NM Pharma, le distributeur de Merck (GUK) pour la Suède, a obtenu une AMM et est entrée sur le marché suédois. NM Pharma disposait également d’un important réseau de distribution en Norvège et comptait utiliser son AMM suédoise pour obtenir des AMM en Belgique, au Danemark, en Espagne, aux Pays-Bas, en Finlande et en Norvège par le biais de la procédure de reconnaissance mutuelle prévue par la directive 2001/83. Merck (GUK) entendait, de son côté, obtenir des AMM analogues pour l’Allemagne, l’Irlande, la Grèce, la France, l’Italie, l’Autriche et le Portugal en utilisant son AMM obtenue au Royaume-Uni (considérants 829 et 830 de la décision attaquée). En outre, le point D du préambule de l’accord GUK pour l’EEE reconnaîtrait le rôle de concurrent potentiel de Merck (GUK) sur le territoire de l’EEE (considérant 831 de la décision attaquée). |
| 228 | Ces éléments ont permis à la Commission de conclure que Merck (GUK) et Lundbeck étaient à tout le moins des concurrents potentiels au moment de signer l’accord GUK pour l’EEE en octobre 2002. Merck (GUK) aurait même été un concurrent effectif de Lundbeck en Suède pendant les quelques mois précédant la signature de l’accord, par le biais de son distributeur, NM Pharma. Par ailleurs, le fait même que Lundbeck ait consenti à effectuer un transfert de valeur important vers Merck (GUK) en vertu de cet accord démontrerait suffisamment que Lundbeck percevait Merck (GUK) comme un concurrent potentiel, dont l’entrée sur le marché était plausible et qui constituait une menace envers sa position sur le marché du citalopram au moment de la signature de l’accord GUK pour l’EEE (considérant 832 de la décision attaquée). |
| 229 | Les requérantes font valoir, cependant, que les marchés de produit pour la fourniture de produits pharmaceutiques tels que le citalopram ont une portée nationale, de sorte que la Commission aurait dû évaluer si Merck (GUK) et Lundbeck étaient des concurrents potentiels dans chaque État membre de l’EEE au lieu de procéder à une appréciation unique pour l’ensemble de l’EEE. |
| 230 | Il y a lieu de relever, toutefois, que l’analyse effectuée par la Commission aux considérants 827 à 840 de la décision attaquée (voir points 226 à 228 ci-dessus) démontre de manière suffisamment convaincante que Merck (GUK) et Lundbeck pouvaient être considérées comme des concurrents potentiels sur l’ensemble du territoire de l’EEE au moment de conclure l’accord GUK pour l’EEE. Le fait que Merck (GUK) n’avait pas obtenu d’AMM dans tous les États de l’EEE au moment de la conclusion de l’accord GUK pour l’EEE, ni même pendant la durée de celui-ci, ne signifie pas qu’elle ne disposait pas de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur les marchés des différents États de l’EEE, au moment de conclure cet accord. |
| 231 | En effet, comme la Commission l’a démontré aux considérants 827 et suivants de la décision attaquée, Merck (GUK) avait l’intention d’utiliser la procédure de reconnaissance mutuelle prévue par la directive 2001/83 afin d’obtenir des AMM dans d’autres États membres en se fondant sur son AMM déjà obtenue au Royaume-Uni ainsi que sur l’AMM de son distributeur, NM Pharma, en Suède (voir point 227 ci‑dessus). |
| 232 | Par ailleurs, le fait que l’accord GUK pour l’EEE couvre l’ensemble du territoire de l’EEE (à l’exclusion du Royaume-Uni) démontre suffisamment que Lundbeck percevait Merck (GUK) comme une menace potentielle sur l’ensemble de ce territoire et que celle-ci disposait de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché du citalopram sinon dans tous les États de l’EEE, mais au moins dans une grande majorité d’entre eux (voir considérants 827 et suivants de la décision attaquée). Comme l’indique la Commission dans la note en bas de page no 1540 de la décision attaquée, celle-ci n’était pas tenue de démontrer que, en l’absence de l’accord GUK pour l’EEE, Merck (GUK) serait entrée avec certitude dans chaque État membre de l’EEE pendant la durée de cet accord. En effet, il n’est pas possible de reconstituer, a posteriori, la date d’entrée dans chaque État membre de l’EEE alors que l’accord GUK pour l’EEE avait précisément pour objectif et pour effet d’interrompre les efforts entrepris par Merck (GUK) à cet égard. |
| 233 | En outre, un tel argument méconnaît à nouveau la distinction existant entre concurrence réelle et potentielle, cette dernière n’exigeant pas la démonstration d’une entrée certaine sur le marché, mais uniquement l’existence de possibilités réelles et concrètes à cet égard. Or, il ressort des considérants 328 et 347 de la décision attaquée notamment que Merck (GUK) avait l’intention et la capacité de commercialiser le citalopram dans l’EEE dans un délai suffisamment court pour pouvoir exercer une pression concurrentielle sur Lundbeck, au moment de conclure l’accord GUK pour l’EEE. |
| 234 | En tout état de cause, il ressort de la décision attaquée que la Commission a pris en compte les différences existant entre les États de l’EEE lorsque celles-ci se révélaient pertinentes aux fins d’examiner l’existence d’une concurrence potentielle sur ce territoire. Ainsi, la Commission a mentionné, au considérant 827 de la décision attaquée notamment, que le brevet sur l’IPA de Lundbeck n’expirait qu’en avril 2003 en Autriche, à la différence des autres États membres. Elle a également examiné la situation en ce qui concerne les AMM dans différents États de l’EEE aux considérants 326, 347 et 827 à 830 de la décision attaquée. |
| 235 | Quant à l’argument des requérantes selon lequel NM Pharma se serait inévitablement heurtée à des actions en justice intentées par elles, il suffit de constater qu’une telle affirmation est démentie par les faits, puisque NM Pharma est effectivement entrée sur le marché suédois pendant près de cinq mois, en y effectuant des ventes « très encourageantes » (considérant 325 de la décision attaquée), sans faire l’objet d’aucune action en justice de la part de Lundbeck. |
| 236 | Il convient, dès lors, de conclure au rejet de la sixième branche. |
I – Sur la septième branche, tirée de l’absence de concurrence potentielle entre Lundbeck et Arrow au moment de conclure les accords litigieux
| 237 | Les requérantes soutiennent que, lors de la conclusion des accords Arrow UK et Arrow danois, Arrow ne se trouvait pas dans une situation de concurrence potentielle avec elles. |
| 238 | En effet, s’agissant du Royaume-Uni, premièrement, Arrow n’aurait disposé d’une AMM qu’en juillet 2002, celle-ci portant de surcroît sur les IPA de Cipla et de Matrix obtenus à l’aide des procédés de production initiaux de ceux-ci, les procédés Cipla I et Matrix I, qui, selon les requérantes, contrefaisaient le brevet sur la cristallisation. Rien ne prouverait qu’Arrow avait des chances raisonnables de faire invalider ce brevet. Par ailleurs, elle n’aurait pas pu compter sur la coopération de Cipla pour démontrer l’absence de contrefaçon. |
| 239 | Deuxièmement, Arrow n’aurait pas disposé non plus de possibilités réelles et concrètes de passer aux IPA produits selon les procédés Cipla II et Matrix II, qui, en tout état de cause, auraient été eux aussi contrefaisants, ou au citalopram de Ranbaxy, qui, en plus de violer les brevets sur l’amide et l’iode, n’aurait été couvert par aucune AMM. |
| 240 | Troisièmement, les requérantes invoquent l’arrêt de la High Court of Justice (England & Wales), Chancery Division [Haute Cour de justice (Angleterre et pays de Galles), division de la Chancellerie] du 23 octobre 2001, Smithkline Beecham Plc v. Generics (UK) Ltd [(2002) 25(1) I.P.D. 25005, ci-après l’« arrêt Paroxetine »], dont il découlerait qu’une entreprise de génériques ne peut pas entrer sur le marché avant d’avoir prouvé que son produit ne comporte aucune contrefaçon, ce qu’Arrow n’aurait pas été en mesure de faire. |
| 241 | Quatrièmement, le fait que les requérantes aient accepté de conclure des accords avec Arrow prévoyant des paiements à leur charge signifierait non pas qu’elles la percevaient comme un concurrent potentiel, mais qu’elles craignaient une infraction à leurs brevets. |
| 242 | S’agissant du Danemark, les requérantes renvoient à la plupart des arguments concernant le Royaume-Uni, tout en ajoutant qu’Arrow n’est entrée sur le marché danois qu’en 2005 et que, pendant la durée de l’accord Arrow danois, plusieurs entreprises de génériques se sont vu adresser des injonctions lors de leurs tentatives de vente de citalopram générique dans cet État membre. |
| 243 | La Commission conteste l’ensemble de ces arguments. |
1. Situation au Royaume-Uni
| 244 | Il convient d’examiner, en premier lieu, les arguments des requérantes concernant la prétendue absence de concurrence potentielle entre elles et Arrow lors de la conclusion de l’accord Arrow UK. |
| 245 | S’agissant des arguments des requérantes relatifs à la prétendue impossibilité pour Arrow d’entrer sur le marché avec le citalopram de Cipla ou de Matrix, il y a lieu de relever ce qui suit. |
| 246 | Premièrement, aux considérants 375 et 878 de la décision attaquée, la Commission a constaté que, le 22 mai 2001, Arrow avait conclu un accord avec Tiefenbacher afin d’acheter, d’une part, les AMM que celle-ci avait demandées dans plusieurs pays de l’EEE concernant le citalopram générique ainsi que, d’autre part, des comprimés de ce médicament produits à partir de l’IPA de Cipla ou de Matrix. |
| 247 | Deuxièmement, aux considérants 379 et 878 de la décision attaquée, la Commission a relevé que, le 10 septembre 2001, Arrow avait commandé auprès de Tiefenbacher des comprimés de citalopram générique pour une valeur égale à 2,8 millions de marks allemands (DEM), qu’elle avait reçus en partie au mois de novembre 2001 et en partie pendant la deuxième semaine du mois de janvier 2002. Ces comprimés avaient été développés à partir de l’IPA de Cipla, produit selon le procédé Cipla I. |
| 248 | Troisièmement, il résulte du considérant 382 de la décision attaquée que, le 14 décembre 2001, une réunion s’est tenue entre Arrow et Tiefenbacher. Selon les notes portant sur cette réunion, que les requérantes ont produites devant le Tribunal, Tiefenbacher considérait que le citalopram produit selon le procédé Cipla I aurait pu violer le brevet sur la cristallisation, si celui-ci était concédé au Royaume-Uni, bien que Cipla soutînt que son procédé correspondait à l’un de ceux visés par les brevets originaires. Lesdites notes font également état du fait que Arrow voulait préparer une stratégie de défense à l’égard des demandes d’injonction que Lundbeck allait introduire devant les juridictions compétentes afin de s’opposer à son entrée sur le marché du Royaume-Uni. De plus, le courriel par lequel ces notes ont été transmises mentionne le fait qu’un collaborateur d’Arrow avait examiné les procédés Cipla I et Matrix I et en avait conclu que ceux-ci ne semblaient pas contrefaire le brevet sur la cristallisation. |
| 249 | Quatrièmement, selon le considérant 383 de la décision attaquée, le 21 décembre 2001, Arrow a acheté à Tiefenbacher la demande d’AMM que celle-ci avait précédemment déposée auprès des autorités compétentes au Royaume-Uni. Cette demande, qui était fondée, selon la procédure de reconnaissance mutuelle visée à l’article 18 de la directive 2001/83, sur l’AMM que Tiefenbacher avait obtenue aux Pays-Bas auparavant, a abouti au mois de juillet 2002, après l’échec de l’action que Lundbeck avait introduite aux Pays-Bas contre cette dernière AMM. À cet égard, il convient de noter que, ainsi que l’a mis en avant la Commission au considérant 882 de la décision attaquée, la concurrence potentielle démarre avant la concession d’une AMM (points 92 à 94 ci-dessus) et que, en tout état de cause, cette dernière a été concédée pendant la durée de l’accord Arrow UK. |
| 250 | Cinquièmement, au considérant 387 de la décision attaquée, la Commission a mis en avant le fait que, dans un courriel envoyé à Arrow le 15 janvier 2002, Cipla s’était dite prête à soutenir celle-ci dans le cadre d’un éventuel contentieux avec Lundbeck, bien qu’elle voulût fournir les informations nécessaires concernant son procédé directement aux autorités compétentes, et non d’abord à Arrow ou à Tiefenbacher. Ainsi, il importe peu que, selon un courriel du 11 janvier 2002, mentionné au considérant 385 de la décision attaquée, Cipla n’ait pas voulu donner davantage d’informations sur son procédé. |
| 251 | Sixièmement, il résulte du considérant 389 de la décision attaquée que, dans un courriel du 22 janvier 2002, en réponse à l’avertissement que les requérantes lui avaient envoyé la veille, Arrow a informé celles-ci du fait qu’elle ne pensait pas violer leurs nouveaux brevets. |
| 252 | Septièmement, dans un courriel du 23 janvier 2002, cité aux considérants 390, 880 et 887 de la décision attaquée et adressé à un autre producteur de l’IPA citalopram, une filiale d’Arrow, Resolution Chemicals, a affirmé qu’elle « [lançait son produit] au Royaume-Uni la semaine [suivante] ». Dans ce courriel, Resolution Chemicals manifestait également un intérêt pour l’IPA de ce fournisseur, en tant que deuxième source d’IPA. |
| 253 | Huitièmement, il convient de rappeler que, au septième considérant du préambule Arrow UK, Arrow n’a pas admis avoir violé les nouveaux brevets de Lundbeck, mais s’est limitée à faire observer qu’elle ne pouvait pas démentir cette accusation par des preuves irréfutables. |
| 254 | Neuvièmement, il résulte notamment des considérants 157, 627, 669 et 745 ainsi que de la note en bas de page no 322 de la décision attaquée que d’autres entreprises de génériques et Lundbeck elle-même avaient des doutes sur la validité du brevet sur la cristallisation. En particulier, cette dernière a estimé que la probabilité que ce brevet fût invalidé se situait entre 50 et 60 %. Certes, les preuves concernant cette estimation datent de la période postérieure à la conclusion des accords litigieux. Cependant, les requérantes n’ont fourni aucun élément permettant d’expliquer en quoi, auparavant, leur appréciation de cette question aurait été différente. Par ailleurs, il doit être tenu compte également des considérations exposées au point 122 ci-dessus quant à l’invalidation des brevets de procédé. En effet, si le brevet sur la cristallisation avait été déclaré invalide, l’éventuelle violation de celui-ci par Arrow aurait été sans conséquence. |
| 255 | Ces éléments de preuve sont suffisants pour considérer que, lors de la conclusion de l’accord Arrow UK, Arrow était dans une relation de concurrence potentielle avec Lundbeck en raison des possibilités réelles et concrètes qu’elle avait d’entrer sur le marché avec le citalopram de Cipla, produit selon le procédé Cipla I. |
| 256 | S’agissant de la possibilité qu’Arrow changeât de producteur d’IPA et passât à l’IPA de Matrix, produit selon le procédé Matrix I, que Tiefenbacher aurait pu lui fournir, il doit être observé, que, selon le courriel d’accompagnement des notes sur la réunion du 14 décembre 2001 (voir point 248 ci-dessus), Arrow estimait que le procédé utilisé par Matrix pour produire cet IPA ne violait probablement pas le brevet sur la cristallisation. Ces notes mentionnent également la possibilité qu’Arrow passe à l’IPA de Matrix, tout en présumant qu’il ne soit pas possible d’effectuer un tel changement au stade où elle se trouvait à l’époque. À cet égard, il convient de noter, comme l’a relevé à juste titre la Commission aux considérants 885, 886, 889, 895 et dans la note en bas de page no 1636 de la décision attaquée, que l’accord d’Arrow avec Tiefenbacher permettait un tel passage, si bien que le fait qu’une telle option puisse avoir été une solution moins avantageuse pour Arrow que celle consistant à conclure un accord avec Lundbeck n’empêche pas de considérer qu’elle disposait d’une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché avec du citalopram produit à partir de cet IPA. |
| 257 | En ce qui concerne les arguments des requérantes portant sur les procédés Matrix II et Cipla II, il y a lieu de renvoyer aux points 198 à 200 ci‑dessus. |
| 258 | S’agissant de l’argument des requérantes tiré de l’arrêt Paroxetine, mentionné au point 240 ci-dessus, il convient de rappeler qu’une question relative à l’interprétation du droit national d’un État membre est une question de fait (voir, en ce sens et par analogie, arrêts du 21 décembre 2011, A2A/Commission, C‑318/09 P, EU:C:2011:856, point 125 et jurisprudence citée, et du 16 juillet 2014, Zweckverband Tierkörperbeseitigung/Commission, T‑309/12, EU:T:2014:676, point 222 et jurisprudence citée) sur laquelle le Tribunal est tenu, en principe, d’exercer un contrôle entier (point 113 ci‑dessus). |
| 259 | Dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Paroxetine, mentionné au point 240 ci‑dessus, la juridiction concernée a appliqué les principes régissant la délivrance d’injonctions provisoires en droit anglais et a estimé que la mise en balance des intérêts penchait en faveur du laboratoire de princeps au vu des circonstances particulières de l’affaire et notamment du fait que l’entreprise de génériques dont il s’agissait n’avait pas « levé les obstacles » en informant ledit laboratoire de sa ferme intention de lancer son produit générique sur le marché, alors qu’elle s’était préparée à une telle entrée pendant quatre ans et en dépit du fait qu’elle savait que celui-ci détenait des brevets lui permettant d’intenter une action en contrefaçon à son égard. |
| 260 | Néanmoins, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur l’interprétation et la portée exactes à donner à l’arrêt Paroxetine, mentionné au point 240 ci-dessus, il convient de relever qu’il existe plusieurs différences entre le cas d’espèce et celui ayant donné lieu audit arrêt. |
| 261 | En effet, d’une part, il résulte du considérant 374 de la décision attaquée que, déjà le 15 décembre 2000, les requérantes et Arrow avaient pris contact afin de discuter de la question du citalopram générique. En outre, au considérant 389 de la décision attaquée, la Commission a constaté que, au mois de janvier 2002, Arrow avait confirmé aux requérantes qu’elle se préparait à entrer sur le marché du Royaume‑Uni. |
| 262 | D’autre part, alors que, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Paroxetine, mentionné au point 240 ci-dessus, le brevet potentiellement violé par l’entreprise de génériques dont il s’agissait existait déjà pendant toute la période au cours de laquelle celle-ci s’était préparée à entrer sur le marché, en l’espèce, la demande de brevet sur la cristallisation au Royaume-Uni n’a été déposée par Lundbeck que le 12 mars 2001 et n’a été publiée que le 4 juillet 2001, le brevet lui-même n’ayant été définitivement octroyé, au sens de l’article 25 du UK Patents Act, que le 30 janvier 2002, soit après la conclusion de l’accord Arrow UK. |
| 263 | Par ailleurs, les requérantes n’ont donné aucune explication, hormis le caractère imparfait du système de protection des brevets en Europe et l’asymétrie des risques qui en découle, des raisons pour lesquelles l’entreprise constituée par elles, qui est une entreprise expérimentée et conseillée par des avocats spécialisés, a préféré conclure un accord onéreux tel que l’accord Arrow UK, lui ayant permis d’obtenir un simple report de l’entrée d’Arrow sur le marché du Royaume-Uni. En effet, si leur interprétation de l’arrêt Paroxetine, mentionné au point 240 ci-dessus, était correcte, tout comme leur conviction de pouvoir bloquer l’entrée des génériques à l’aide de leurs brevets, des mesures provisoires auraient assurément été octroyées contre Arrow au Royaume-Uni en cas de tentative d’entrée de celle-ci sur ce marché avec ses médicaments génériques, leur permettant ainsi de bloquer cette entrée en l’attente d’un jugement favorable sur le fond. |
| 264 | Pour autant que les requérantes invoquent, en substance, l’asymétrie des risques entre elles et Arrow, il y a lieu de relever qu’un tel argument n’est pas susceptible, en soi, de remettre en cause la conclusion selon laquelle elles percevaient Arrow comme une menace sur le marché du citalopram, au moment de conclure l’accord Arrow UK. |
| 265 | En ce qui concerne les arguments des requérantes ayant trait au fait qu’elles percevaient Arrow non pas comme un concurrent potentiel, mais comme une entreprise pouvant violer leurs brevets, il y a lieu d’observer que le fait même qu’elles aient conclu un accord avec Arrow est un très fort indice de la perception de cette dernière comme étant un concurrent potentiel (voir point 181 ci-dessus). En outre, il convient de rappeler que la conviction de Lundbeck quant au fait que ses brevets auraient été enfreints n’était pas partagée par Arrow (voir septième considérant du préambule Arrow UK et point 35 ci-dessus) et n’avait été confirmée par aucune juridiction au moment de conclure l’accord Arrow UK. |
| 266 | Partant, il y a lieu de conclure que la Commission n’a commis aucune erreur d’appréciation en considérant Arrow comme un concurrent potentiel de Lundbeck au Royaume-Uni dans la décision attaquée. |
2. Sur la situation au Danemark
| 267 | En deuxième lieu, en ce qui concerne la concurrence potentielle au Danemark, il convient premièrement de rejeter l’argument des requérantes portant sur le fait qu’Arrow n’est pas entrée sur le marché dès l’expiration de l’accord Arrow danois, en avril 2003, mais seulement en 2005. À cet égard, il doit être relevé, tout d’abord, qu’il s’agit d’une preuve ex post et qu’elle a trait à la concurrence effective, et non à la concurrence potentielle. Par ailleurs, il importe de noter que la situation qui existait après l’expiration de cet accord n’était pas comparable avec celle qui le précédait, les conditions sur ce marché ayant été modifiées entre‑temps. |
| 268 | Deuxièmement, quant au fait que les requérantes ont obtenu plusieurs injonctions au Danemark, il doit être relevé que celles-ci sont postérieures à la date de conclusion de l’accord Arrow danois, si bien que la Commission n’était pas tenue de se fonder sur celles-ci pour évaluer si les possibilités qu’Arrow entrât sur le marché étaient réelles et concrètes au moment de la conclusion de cet accord. À supposer que ces injonctions puissent être prises en compte, il devrait en aller de même des décisions en appel qui ont retiré plusieurs injonctions obtenues en première instance, ainsi que l’a observé la Commission au considérant 185 de la décision attaquée. |
| 269 | Troisièmement, s’il est vrai que, lors de la conclusion de l’accord Arrow danois, Arrow savait que le procédé Cipla I était probablement contrefaisant, il n’est reste pas moins, d’une part, qu’elle aurait pu chercher à obtenir l’invalidité du brevet sur la cristallisation et, d’autre part, qu’elle aurait pu chercher à se procurer d’abord le citalopram de Matrix, produit selon le procédé Matrix I, puis le citalopram produit selon les procédés Cipla II ou Matrix II ou encore celui de Ranbaxy (voir points 198 à 201 et 256 ci-dessus). À cet égard, il doit être noté que Arrow, même après que Lundbeck avait obtenu le brevet sur la cristallisation au Danemark, poursuivait ses démarches visant à pouvoir disposer d’une AMM dans un délai raisonnable, pour pouvoir vendre sur le marché danois le citalopram générique fourni par Tiefenbacher, produit à partir des IPA de Cipla ou de Matrix (voir considérants 450, 454, 967 et 968 de la décision attaquée ainsi que le troisième considérant du préambule de l’accord Arrow danois). |
| 270 | Il s’ensuit que la Commission a considéré à bon droit qu’Arrow était un concurrent potentiel de Lundbeck également au Danemark. |
| 271 | Par conséquent, la septième branche doit être rejetée. |
J – Sur la huitième branche, tirée de l’absence de concurrence potentielle entre Lundbeck et Alpharma au moment de conclure les accords litigieux
| 272 | Les requérantes soutiennent que, lors de la conclusion de l’accord Alpharma, celle‑ci ne se trouvait pas dans une situation de concurrence potentielle avec elles. |
| 273 | En effet, premièrement, Alpharma n’aurait eu accès à aucun citalopram ne violant pas leurs brevets, dans la mesure où elle était obligée d’acheter ses produits auprès de Tiefenbacher. Or, cette dernière aurait fourni à Alpharma du citalopram générique obtenu selon le procédé Cipla I, qui aurait été clairement contrefaisant, et n’aurait pu lui fournir que d’autres produits contrefaisants, obtenus suivant le procédé Matrix I ou, plus tard, suivant les procédés Cipla II et Matrix II. Par ailleurs, les doutes d’Alpharma sur la validité du brevet sur la cristallisation ne signifieraient pas qu’elle fût un concurrent potentiel, compte tenu notamment du fait que ces doutes se fondaient sur des appréciations subjectives. |
| 274 | Deuxièmement, les requérantes font observer qu’Alpharma ne disposait d’une AMM que pour huit pays de l’EEE, dont celle pour le Royaume-Uni, qui n’a été octroyée qu’en juillet 2002. |
| 275 | La Commission conteste ces arguments. |
| 276 | À cet égard, il convient de rappeler que, au considérant 1035 de la décision attaquée, la Commission a relevé que, selon un courriel du 19 février 2002 du directeur général d’Alpharma chargé du dossier pertinent, au lieu de conclure l’accord Alpharma, le groupe Alpharma aurait pu entrer sur le marché avec les comprimés de citalopram qu’elle avait déjà reçus ou commandés, produits selon le procédé Cipla I, et aurait pu invoquer l’invalidité du brevet sur la cristallisation, que ce procédé contrefaisait, selon les informations dont le groupe Alpharma et Lundbeck disposaient à l’époque. |
| 277 | En premier lieu, il convient d’observer que le fait qu’Alpharma n’avait nullement exclu d’entrer sur le marché avec les comprimés qu’elle avait déjà reçus ou commandés résulte également du courriel interne du 14 février 2002, du même directeur général, cité au considérant 516 de la décision attaquée. En effet, l’auteur de ce courriel a expliqué à une de ses collègues que, à ce moment-là, Alpharma jouait une stratégie double, comme en témoigne l’expression « we are riding two horses » (nous courons deux lièvres à la fois), consistant, d’une part, à préparer le lancement du citalopram dans plusieurs pays de l’EEE et, d’autre part, à négocier avec Lundbeck, et que, la semaine suivante, il serait probablement nécessaire de prendre une décision. À ce propos, il précisait que, pour prendre la meilleure décision possible, il avait besoin de recevoir une description de la situation du point de vue juridique dans lesdits pays et des risques auxquels Alpharma était exposée. |
| 278 | Il résulte donc des courriels des 14 et 19 février 2002 qu’Alpharma, tout en ayant connaissance des risques que l’entrée sur le marché pouvait comporter, n’aurait pas abandonné ses plans si elle n’avait pas pu conclure avec Lundbeck un accord suffisamment avantageux. Dans la mesure où il s’agit de courriels internes, il n’est pas crédible que les positions qui y étaient exprimées visaient à jouer « un coup de bluff » à Lundbeck. Au demeurant, celle-ci était une entreprise expérimentée qui avait suivi depuis longtemps les démarches d’Alpharma, ainsi que le démontrent les lettres mentionnées aux considérants 477 et 496 de la décision attaquée notamment. Ces lettres se référaient notamment au modèle d’utilité de Lundbeck ainsi qu’au brevet sur la cristallisation, si bien qu’il ne saurait être considéré que lesdits courriels présentaient des positions exprimées sans connaissance des risques portant sur ces droits de propriété intellectuelle. |
| 279 | Par ailleurs, il convient de rappeler les considérations formulées aux points 122 et 254 ci‑dessus quant à l’éventuelle invalidité du brevet sur la cristallisation. |
| 280 | Les déclarations contenues dans les courriels susmentionnés doivent être lues à la lumière des démarches qu’Alpharma avait accomplies jusqu’alors pour préparer son entrée sur le marché. |
| 281 | À cet égard, il résulte notamment des considérants 476, 486, 490, 516 et 1017 de la décision attaquée que, au moment de la conclusion de l’accord Alpharma, celle‑ci :
|
| 282 | En second lieu, il doit être observé, à l’instar de la Commission au considérant 1035 de la décision attaquée, que, selon le courriel du 19 février 2002, au lieu de conclure l’accord Alpharma, Alpharma aurait pu également reporter son entrée sur le marché jusqu’au printemps ou à l’été de la même année en passant au citalopram de Matrix, qui était considéré comme n’étant pas problématique au regard du brevet sur la cristallisation. |
| 283 | Il est certes vrai que, selon le courriel du 19 février 2002, le passage au citalopram de Matrix présentait de sérieux inconvénients. Cependant, il convient de noter, premièrement, que le contrat conclu entre Tiefenbacher et Alpharma permettait à cette dernière d’obtenir tant le citalopram de Cipla que celui de Matrix (voir considérant 480 de la décision attaquée). |
| 284 | Deuxièmement, si le courriel du 19 février 2002 précise que le passage à l’IPA de Matrix aurait entraîné un report de l’entrée sur le marché, ce qui aurait réduit les bénéfices escomptés, ce désavantage doit être mis en balance avec l’avantage constitué par le fait de réduire le risque de contrefaçon du brevet sur la cristallisation. En tout état de cause, ledit courriel n’infirme aucunement que, malgré ledit report et ses conséquences, le passage à l’IPA de Matrix constituait une option économiquement viable. Il s’agissait simplement d’un facteur rendant financièrement préférable de conclure un accord avantageux avec Lundbeck. Or, cette question est dépourvue de pertinence pour apprécier s’il existait des possibilités réelles et concrètes qu’Alpharma entrât sur le marché. |
| 285 | Troisièmement, la circonstance que, à une date postérieure à celle de la conclusion de l’accord Alpharma, Matrix a modifié le procédé qu’elle utilisait pour produire l’IPA citalopram, ainsi que cela ressort de la note en bas de page no 155 de la décision attaquée, ne démontre pas que le procédé disponible auparavant violait le brevet sur la cristallisation, mais témoigne seulement des efforts de Matrix de se mettre ultérieurement à l’abri de tout risque de contrefaçon. Par ailleurs, cette modification a eu lieu pendant la durée de cet accord, si bien qu’Alpharma aurait pu utiliser le nouvel IPA de Matrix, produit selon le procédé Matrix II, si elle n’avait pas été payée pour rester en dehors du marché. En tout état de cause, le 19 février 2002, le groupe Alpharma estimait que l’IPA de Matrix, fondé sur le procédé Matrix I que celle-ci utilisait à l’époque, pouvait lui permettre d’entrer sur le marché sans contrefaire le brevet sur la cristallisation. |
| 286 | Il s’ensuit que, lors de la conclusion de l’accord Alpharma, cette entreprise disposait de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché avec du citalopram générique produit selon les procédés Cipla I ou Matrix I. Par ailleurs, ainsi que cela a été examiné aux points 198 et 200 ci-dessus, pendant la durée de cet accord, le citalopram générique produit selon les procédés Matrix II et Cipla II est également devenu disponible. |
| 287 | La constatation qu’Alpharma était un concurrent potentiel des requérantes n’est pas remise en cause par la référence que celles-ci font à une déclaration d’Alpharma à la presse le 28 février 2002. Par cette déclaration, Alpharma a annoncé, en substance, qu’elle reportait les ventes du citalopram à tout le moins jusqu’à la fin de la période des congés d’été et qu’elle pourrait, le cas échéant, abandonner le projet concernant ces ventes, au motif que son stock posait problème au regard des brevets des requérantes. Elle a ajouté qu’elle devait chercher un autre producteur d’IPA et obtenir les autorisations nécessaires. |
| 288 | À ce propos, il convient d’observer que, ainsi que l’a relevé la Commission au considérant 1055 de la décision attaquée, cette déclaration fait apparaître la modification des plans d’Alpharma comme étant la conséquence d’une décision unilatérale de sa part. En effet, elle ne contient pas la moindre référence à l’accord Alpharma, ce qui est conforme au caractère secret de celui-ci, tel qu’inscrit au point 3.1 dudit accord. En outre, il y a lieu de tenir compte du fait que ladite déclaration visait à donner des explications aux clients potentiels d’Alpharma. |
| 289 | Dès lors, cette déclaration n’infirme pas la thèse de la Commission, fondée notamment sur les courriels des 14 et 19 février 2002 et sur les démarches qu’Alpharma avait accomplies jusqu’alors, selon laquelle, à défaut de conclure l’accord Alpharma, cette entreprise disposait d’une possibilité réelle et concrète d’entrer sur le marché. |
| 290 | En ce qui concerne l’argument des requérantes relatif au fait qu’Alpharma ne disposait pas d’une AMM dans tous les pays de l’EEE, il suffit de noter qu’elle pouvait déjà compter sur plusieurs AMM et qu’elle avait des possibilités réelles et concrètes d’en obtenir d’autres en application de la procédure de reconnaissance mutuelle visée à l’article 18 de la directive 2001/83. En outre, en vertu des considérations exposées aux points 163 et 171 ci-dessus, de telles possibilités relèvent bien de la concurrence potentielle. |
| 291 | Au vu de ce qui précède, il y a lieu de rejeter la huitième branche. |
K – Sur la neuvième branche, tirée de l’absence de concurrence potentielle entre Lundbeck et Ranbaxy au moment de conclure les accords litigieux
| 292 | Les requérantes soutiennent que, lors de la conclusion de l’accord Ranbaxy, Ranbaxy ne se trouvait pas dans une situation de concurrence potentielle avec elles. |
| 293 | Premièrement, les requérantes avancent que, si Ranbaxy les a certes informé, lors d’une réunion s’étant tenue le 17 avril 2002, qu’elle disposait d’un procédé qui ne violait pas de brevet, qu’elle envisageait d’obtenir une AMM dans un délai de huit mois et qu’elle était sur le point de conclure un accord avec une autre entreprise de génériques qui pourrait acheter son IPA et entrer sur le marché avec du citalopram générique produit à partir de cet IPA dans un délai de quatre mois au maximum, il se serait cependant agi d’un « coup de bluff », effectué pour les persuader de conclure un accord favorable à Ranbaxy. Le fait que cette dernière ait fait des déclarations allant dans le même sens à d’autres entreprises de génériques qui étaient des acheteurs potentiels de son IPA ne serait pas non plus probant. En particulier, sa déclaration à Alpharma serait antérieure à l’examen de la part de Lundbeck des schémas de réaction de Ranbaxy, qui aurait permis d’établir que le procédé de cette dernière violait ses brevets sur l’amide et sur l’iode. |
| 294 | Deuxièmement, les requérantes font observer que Ranbaxy n’avait pas de possibilité réelle et concrète d’obtenir une AMM pendant la durée de l’accord Ranbaxy. Au cours de la procédure administrative, celle-ci aurait admis toutes les difficultés liées à la procédure de reconnaissance mutuelle visée à l’article 18 de la directive 2001/83. |
| 295 | Troisièmement, les requérantes soulignent que, en octobre 2002, Ranbaxy a déclaré ne pas avoir vendu de citalopram après juin 2002, et ce non seulement en Europe, mais dans le monde entier, ce qui prouverait qu’elle ne pouvait pas le faire, indépendamment de l’accord Ranbaxy, qui ne visait que l’EEE. |
| 296 | Quatrièmement, les requérantes font remarquer que Ranbaxy, après l’expiration de l’accord la concernant, leur a demandé une licence sur le brevet sur l’iode, au lieu d’utiliser tout simplement son procédé, ce qui confirmerait que celui-ci violait ledit brevet. |
| 297 | Cinquièmement, la décision attaquée ne présenterait aucune preuve du fait que les requérantes ou Ranbaxy avaient des doutes sur la validité des brevets sur l’amide et sur l’iode, les déclarations mentionnées ne concernant que le brevet sur la cristallisation. |
| 298 | La Commission conteste ces arguments. |
| 299 | En premier lieu, s’agissant des arguments des requérantes concernant le prétendu « coup de bluff » effectué par Ranbaxy, il convient de rappeler que, ainsi que la Commission l’a mis en évidence notamment aux considérants 1095 et 1096 de la décision attaquée, il résulte du compte rendu de la réunion du 17 avril 2002 entre elles et Ranbaxy que, à cette occasion, cette dernière avait soutenu ce qui suit :
|
| 300 | De même, il doit être relevé que, selon ce compte rendu, Lundbeck savait qu’un tel accord pouvait être onéreux et difficile, notamment du point de vue du droit de la concurrence (voir considérants 188 et 1095 de la décision attaquée). |
| 301 | Pourtant, Lundbeck a décidé de conclure l’accord Ranbaxy, ce qui démontre qu’elle a pris au sérieux la menace que cette entreprise constituait. |
| 302 | Dans ce contexte, il convient de relever que, conformément à la jurisprudence (voir points 101 et 104 ci-dessus), la perception que Lundbeck avait de Ranbaxy est un élément qui peut être pris en considération, bien qu’il ne suffise pas, à lui seul, pour démontrer l’existence d’une concurrence potentielle. |
| 303 | En ce qui concerne la possibilité que la perception des requérantes ait été affectée par la réussite d’un « coup de bluff » de la part de Ranbaxy, il convient de relever, tout d’abord, que celles-ci constituaient une entreprise expérimentée, qui avait suivi depuis longtemps les démarches des entreprises de génériques concernant le citalopram (voir, notamment, considérants 172 à 183 de la décision attaquée). |
| 304 | À l’égard de Ranbaxy en particulier, le suivi de la part des requérantes avait été particulièrement attentif, dès lors que, entre janvier et juillet 2001, elles avaient eu des contacts fréquents, dans le but affiché d’explorer la possibilité d’utiliser le citalopram de Ranbaxy, alors qu’il s’agissait en réalité d’une stratégie dilatoire de leur part (voir considérants 549 à 552 de la décision attaquée). De plus, au mois de mai 2002, les requérantes ont appris que Ranbaxy avait introduit en Inde deux demandes de brevet et, après avoir analysé les schémas de réaction de Ranbaxy, elles ont considéré que ces demandes pouvaient être en conflit avec les brevets sur l’amide et sur l’iode (voir considérants 560 à 564 de la décision attaquée). |
| 305 | Même à la suite de la signature de l’accord Ranbaxy, les requérantes ne se sont jamais plaintes d’avoir été victimes d’une ruse, mais, comme cela résulte du considérant 206 de la décision attaquée, se sont réjouies, au mois de décembre 2002, d’avoir obtenu le report du lancement du citalopram générique, attendu pour le premier trimestre de 2002, ce qui créait des conditions positives pour le développement des ventes de leur nouveau médicament, le Cipralex (voir point 22 ci-dessus). Elles ont même voulu proroger cet accord jusqu’au 31 décembre 2003 par la signature d’un addendum, le 19 février 2003. Or, en l’absence de toute preuve à cette fin, il n’est pas crédible que Ranbaxy ait pu leurrer Lundbeck à deux reprises, pendant une aussi longue période. |
| 306 | Par ailleurs, ainsi que cela résulte notamment du considérant 1105 de la décision attaquée, avant et après la conclusion de l’accord Ranbaxy, cette entreprise a soutenu auprès de tiers que ses procédés ne violaient pas les nouveaux brevets de Lundbeck. En particulier, aux considérants 554, 557 et 1093 de la décision attaquée, la Commission a constaté que Ranbaxy avait eu des contacts avec Arrow, d’abord en janvier, puis en avril 2002, qui se sont terminés par une offre concrète en faveur de cette dernière, portant sur la vente de 500 à 1000 kg d’IPA. Or, il n’est pas crédible que Ranbaxy ait délibérément donné de fausses informations à ses clients potentiels dans le but de les convaincre d’acheter son IPA. En effet, un tel comportement l’aurait exposée à des actions en dommages-intérêts de la part de ces clients. De plus, un de ceux-ci avait reçu de la part de Ranbaxy toute la documentation nécessaire pour étayer le fait que ses procédés n’étaient pas infractionnels. |
| 307 | Le fait que Ranbaxy n’était pas en train de jouer un « coup de bluff » aux requérantes est également confirmé par d’autres éléments de preuve que la Commission a mis en avant dans la décision attaquée. |
| 308 | Ainsi, premièrement, il convient de rappeler que, ainsi que la Commission l’a relevé au considérant 1091 de la décision attaquée, Ranbaxy avait déjà commencé à développer un procédé pour produire du citalopram en janvier 2001. Il résulte du document cité aux considérants 552 et 1091 de la décision attaquée que, lorsque, en juillet 2001, Lundbeck a informé Ranbaxy qu’elle ne souhaitait pas acheter les 400 kg d’IPA que cette dernière lui avait proposés, elle en était particulièrement déçue au motif que, pendant toute la période précédente, au cours de laquelle Lundbeck lui avait fait croire avoir un intérêt pour son IPA, elle avait délibérément renoncé à d’autres possibilités qui se présentaient. |
| 309 | Deuxièmement, aux considérants 566 et 1092 de la décision attaquée, la Commission a retenu, tout d’abord, que Ranbaxy avait fourni des données techniques concernant son IPA à un client potentiel en Italie au mois de décembre 2001, suivies, au premier semestre de 2002, par l’envoi de 16 kg d’IPA. Ensuite, en janvier 2002, un client potentiel en France avait également reçu des données techniques. Ensuite, en 2002, Ranbaxy avait envoyé une petite quantité d’IPA à un client potentiel suédois. |
| 310 | Troisièmement, il doit être observé que, comme la Commission l’a mis en avant au considérant 584 de la décision attaquée, en juillet 2002, Ranbaxy a vendu une petite quantité de son IPA au client italien avec lequel elle avait été en contact quelques mois plus tôt. Or, si Ranbaxy était en mesure de vendre une petite quantité d’IPA juste après la conclusion de l’accord Ranbaxy, force est de constater qu’elle disposait à tout le moins de possibilités réelles et concrètes de le faire auparavant. |
| 311 | Enfin, il y a lieu de noter que, même après que les requérantes avaient examiné ses schémas de réaction, Ranbaxy a décidé de déposer son DMF auprès des autorités du Royaume-Uni compétentes et a ensuite demandé une AMM. Or, de telles démarches n’auraient pas été entreprises si, à la suite dudit examen, il avait été conclu que le procédé utilisé par Ranbaxy pour produire son IPA violait les brevets sur l’amide et sur l’iode. |
| 312 | En deuxième lieu, s’agissant de l’argument des requérantes relatif au délai nécessaire pour obtenir une AMM, il y a lieu de rappeler les considérations exposées aux points 171, 177 et 178 ci-dessus ainsi que les éléments relatifs aux délais annoncés par Ranbaxy lors de la réunion du 17 avril 2002 (voir point 299, troisième et quatrième tirets, ci‑dessus). |
| 313 | En effet, dès lors que, d’une part, les démarches qu’une entreprise de génériques telle que Ranbaxy accomplit pour préparer son entrée sur le marché avec du citalopram générique, y compris en ce qui concerne le processus nécessaire pour obtenir des AMM, sont pertinentes aux fins de l’appréciation de la concurrence potentielle et, d’autre part, ces démarches ont été prises au sérieux par Lundbeck, il importe peu de savoir si les procédures nécessaires pour que ces AMM soient concédées pouvaient aboutir dans les délais envisagés par Ranbaxy ou plus tard. |
| 314 | Il convient de préciser que, si l’aboutissement de la procédure pour obtenir une AMM est indispensable pour que de la concurrence effective puisse exister, le cheminement pour y parvenir, lorsqu’il est entamé par une entreprise étant depuis longtemps en train de préparer sérieusement son entrée sur le marché, relève de la concurrence potentielle, bien qu’il puisse en réalité requérir une période plus étendue que celle envisagée par les intéressés. |
| 315 | À cet égard, à supposer même que Ranbaxy ait sous-estimé la durée de la période nécessaire pour obtenir une AMM, premièrement, il convient de noter que Lundbeck a néanmoins ressenti une pression concurrentielle, au point qu’elle a cru être dans son intérêt de payer celle-ci pour limiter, voire exclure, son accès au marché pendant la durée de l’accord Ranbaxy. |
| 316 | Deuxièmement, ce paiement a forcément rendu moins pressant le besoin pour Ranbaxy d’accélérer au maximum la procédure pour la délivrance d’une AMM, dès lors que, par la conclusion de l’accord Ranbaxy, elle s’était garanti des bénéfices importants à son échelle, en contrepartie de cette limitation ou exclusion. Le fait que, en raison d’un « reformatage » du dossier, elle ait déposé sa demande d’AMM en août 2002, alors que, selon les constatations de la Commission figurant dans la note en bas de page no 1887 de la décision attaquée, tous les résultats des tests pertinents avaient été transmis depuis l’Inde en juin, confirme qu’elle n’était plus particulièrement pressée d’obtenir une AMM, après la conclusion de l’accord conclu avec Lundbeck. |
| 317 | En tout état de cause, il convient de relever tout d’abord que, selon l’article 17, paragraphe 1, de la directive 2001/83, les États membres prennent toutes les dispositions utiles pour que la durée de la procédure pour l’octroi d’une AMM n’excède pas un délai de 210 jours à compter de la présentation d’une demande valide. Ainsi, dans l’hypothèse où Ranbaxy aurait présenté une demande contenant toutes les précisions nécessaires, les autorités compétentes auraient dû la traiter dans un délai même plus bref que celui de huit mois mentionné dans le compte rendu de la réunion du 17 avril 2002. |
| 318 | Certes, le délai de 210 jours prévu par l’article 17, paragraphe 1, de la directive 2001/83 est suspendu lorsque l’autorité compétente considère qu’une demande n’est pas valable et invite l’entreprise concernée à lui soumettre des informations complémentaires. |
| 319 | Cependant, lorsqu’elle a rédigé le compte rendu de la réunion du 17 avril 2002, Lundbeck n’a pas inséré de remarque pour indiquer que le délai de huit mois envisagé par Ranbaxy n’était pas réaliste, mais a uniquement noté qu’un accord pourrait coûter de l’ordre de 10 à 20 millions de USD, voire plus (considérant 1095 de la décision attaquée). |
| 320 | Il s’ensuit que Ranbaxy disposait d’une possibilité réelle et concrète d’obtenir une AMM pendant la durée de l’accord Ranbaxy, ce qui suffisait, dans les circonstances de l’espèce, pour exercer une pression concurrentielle sur Lundbeck. |
| 321 | Ensuite, il doit être rappelé que, selon le compte rendu du 17 avril 2002, Ranbaxy avait la possibilité d’acheter une AMM existante ou de vendre son IPA à une entreprise de génériques disposant déjà d’une AMM, ces deux options nécessitant cependant que ces AMM soient soumises à une modification de type II. |
| 322 | Il y a lieu de constater que, ainsi que cela a été relevé aux points 306 et 309 ci‑dessus, avant de conclure l’accord avec Lundbeck, Ranbaxy avait effectué plusieurs démarches pour vendre son IPA, et non pour vendre des produits finis réalisés à partir de celui-ci. Le fait que la vente de produits finis puisse avoir été plus rentable n’empêche pas de considérer que la vente de son IPA était une possibilité réelle et concrète pour Ranbaxy de concurrencer Lundbeck, ainsi que cela avait été mentionné dans le compte rendu de la réunion du 17 avril 2002. |
| 323 | Enfin, ainsi que la Commission l’a mis en avant dans la note en bas de page no 1885 de la décision attaquée, le délai de trois à quatre mois mentionné dans le compte rendu du 17 avril 2002 est compatible avec les statistiques de l’autorité du Royaume-Uni compétente concernant la durée des procédures ayant trait à des modifications de type II, que la Commission a produites devant le Tribunal, dont il découle que, entre mars 2001 et février 2002, la plupart de ces procédures étaient menées à bien dans une période de 90 jours. |
| 324 | À cet égard, il est certes vrai que, comme cela résulte des explications introductives de ces statistiques, ladite période a été calculée à partir du dépôt d’une demande complète, sans tenir compte des suspensions dues à des demandes d’informations supplémentaires. Toutefois, ainsi que la Commission l’a mis en évidence en réponse à une question du Tribunal, l’autorité du Royaume-Uni compétente a confirmé que, pendant la période visée par les statistiques en cause, 50 % des demandes de modifications de type II soumises avaient été traitées dans un délai maximal de 90 jours. En effet, dans 40 % des cas, aucune demande d’informations supplémentaires n’avait été émise et, dans 10 % des cas, l’envoi d’une telle demande n’a pas rallongé la procédure au-delà dudit délai. |
| 325 | Ces statistiques confirment donc qu’il existait une possibilité réelle et concrète de modifier une AMM existante afin qu’elle visât le citalopram produit selon les procédés de Ranbaxy dans un délai de l’ordre de celui mentionné dans le compte rendu de la réunion du 17 avril 2002, dès lors que la demande de modification pouvait rentrer dans l’une des hypothèses visées au point 324 ci‑dessus. |
| 326 | Par ailleurs, il doit être noté que, si les explications fournies par l’autorité du Royaume-Uni compétente datent d’après la signature de l’accord Ranbaxy et même d’après l’adoption de la décision attaquée, étant donné qu’elles ont été établies aux fins de la procédure devant le Tribunal, elles se réfèrent à la situation qui prévalait à l’époque des négociations menées en vue de la conclusion de l’accord Ranbaxy et apportent des précisions en ce qui concerne l’interprétation d’éléments figurant dans la décision attaquée. Ainsi, ces explications peuvent être prises en considération aux conditions visées aux points 138 à 141 ci‑dessus. |
| 327 | En troisième lieu, s’agissant du fait que Ranbaxy a déclaré que, pendant la durée de l’accord Ranbaxy, elle n’avait pas vendu de citalopram ni en Europe, ni dans le monde entier après juin 2002 (voir considérant 577 de la décision attaquée), il y a lieu de relever qu’il ne s’agit pas d’une circonstance pertinente pour évaluer la concurrence potentielle dans l’EEE au moment de la conclusion dudit accord. En effet, l’absence de ventes effectuées par Ranbaxy également en dehors de l’EEE démontre tout au plus que cette entreprise n’était pas un concurrent effectif de Lundbeck en dehors de l’EEE, mais n’a aucune incidence sur l’existence d’une relation de concurrence potentielle, que ce soit dans l’EEE ou en dehors de ce territoire. Par ailleurs, il doit être relevé que la Commission n’était aucunement tenue d’examiner la concurrence potentielle en dehors de l’EEE. |
| 328 | En quatrième lieu, en ce qui concerne l’argument des requérantes relatif au fait que, en janvier 2004, Ranbaxy leur a demandé une licence portant sur le brevet sur l’iode, concédé le 23 mars 2003, il convient de relever que cette circonstance ne signifie pas qu’elle ne disposait pas de possibilités réelles et concrètes d’intégrer le marché avec ses produits avant 2004. En effet, une demande de licence peut être motivée par plusieurs raisons distinctes, telles que celles d’éviter toute action en contrefaçon. Ranbaxy pouvait estimer que les requérantes auraient accepté de lui concéder une licence à un prix réduit, ce qui lui aurait permis de se prémunir, à faible coût, de tout risque de violation potentielle du brevet sur l’iode. Dès lors, l’accord de licence invoqué par les requérantes n’est pas déterminant pour la question de savoir si elles étaient des concurrents potentiels de Ranbaxy lors de la conclusion de l’accord Ranbaxy. |
| 329 | En cinquième lieu, il y a lieu de relever, à l’instar des requérantes, que la décision attaquée ne semble contenir aucune référence à l’existence de doutes quant à la validité des brevets sur l’amide et sur l’iode. Cependant, mis à part le fait que le brevet sur l’iode n’avait pas encore été concédé lors de la conclusion de l’accord Ranbaxy, si bien qu’il ne pouvait pas être utilisé comme fondement d’une action en contrefaçon, il convient de noter que l’évaluation de la concurrence potentielle entre Lundbeck et Ranbaxy effectuée dans la décision attaquée se fonde davantage sur les preuves démontrant que Ranbaxy se préparait à entrer sur le marché au motif qu’elle considérait que son procédé n’était pas infractionnel, plutôt que sur la possibilité d’obtenir l’annulation des brevets de Lundbeck susceptibles d’être contrefaits. |
| 330 | Au vu de ce qui précède, il y a lieu de rejeter la neuvième branche, ainsi que le premier moyen dans son ensemble. |
II – Sur les deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième moyens, tirés, en substance, d’une violation de l’article 101, paragraphe 1, TFUE
| 331 | Avant d’examiner les arguments des requérantes relatifs au contenu, à la finalité et au contexte des accords litigieux, il convient d’effectuer un bref rappel de l’approche suivie par la Commission dans la décision attaquée pour qualifier en l’espèce les accords litigieux de restriction de la concurrence par objet ainsi que de la jurisprudence pertinente. |
A – Analyse relative à l’existence d’une restriction de la concurrence par objet dans la décision attaquée
| 332 | La Commission a considéré, dans la décision attaquée, que les accords litigieux constituaient une restriction de la concurrence par objet au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, en se fondant, à cet égard, sur un ensemble de facteurs relatifs au contenu, au contexte et à la finalité desdits accords (points 61 à 67 ci‑dessus). |
| 333 | Elle a estimé, ainsi, qu’un élément important du contexte économique et juridique dans lequel les accords litigieux avaient été conclus résidait dans le fait que les brevets originaires de Lundbeck avaient expiré avant la conclusion des accords litigieux, mais que celle-ci avait obtenu – ou était sur le point d’obtenir – plusieurs brevets de procédé au moment où ces accords avaient été conclus, dont le brevet sur la cristallisation. La Commission a considéré, cependant, qu’un brevet n’octroyait pas le droit de limiter l’autonomie commerciale des parties en allant au-delà des droits qui étaient conférés par celui-ci (considérant 638 de la décision attaquée). |
| 334 | Elle a considéré, dès lors, que, si tous les accords à l’amiable en matière de brevets n’étaient pas nécessairement problématiques au regard du droit de la concurrence, tel était le cas lorsque de tels accords prévoyaient une exclusion du marché d’une des parties, qui était à tout le moins un concurrent potentiel de l’autre partie, pendant une durée déterminée, et lorsqu’ils étaient accompagnés d’un transfert de valeur du titulaire du brevet en faveur de l’entreprise de génériques susceptible de violer ce brevet (ci-après le « paiement inversé ») (considérants 639 et 640 de la décision attaquée). |
| 335 | Il ressort également de la décision attaquée que, même si les restrictions prévues par les accords litigieux entraient dans le champ d’application des brevets de Lundbeck, c’est-à-dire que ces accords empêchaient uniquement l’entrée sur le marché d’un citalopram générique jugé par les parties aux accords comme contrefaisant potentiellement ces brevets et non celle de tout type de citalopram générique, ceux-ci seraient malgré tout restrictifs de la concurrence par objet, dans la mesure notamment où ils avaient empêché ou rendu inutile tout type de contestation des brevets de Lundbeck devant les juridictions nationales, alors même que, selon la Commission, ce type de contestation faisait partie du jeu normal de la concurrence en matière de brevets (considérants 603 à 605, 625, 641 et 674 de la décision attaquée). |
| 336 | En d’autres termes, selon la Commission, les accords litigieux auraient transformé l’incertitude quant à l’issue de telles actions contentieuses en certitude que les génériques n’entreraient pas sur le marché, ce qui pouvait également constituer une restriction de la concurrence par objet lorsque de telles limitations ne résultaient pas d’une analyse, par les parties, des mérites du droit exclusif en cause, mais plutôt de l’importance du paiement inversé qui, dans un tel cas, éclipsait cette évaluation et incitait l’entreprise de génériques à ne pas poursuivre ses efforts pour entrer sur le marché (considérant 641 de la décision attaquée). |
| 337 | C’est à l’aune de ces considérations qu’il y a lieu d’examiner les arguments des requérantes visant à remettre en cause l’existence d’une restriction par objet en l’espèce. |
B – Principes et jurisprudence applicables
| 338 | Il convient de rappeler que l’article 101, paragraphe 1, TFUE prévoit que « [s]ont incompatibles avec le marché intérieur et interdits tous accords entre entreprises, toutes décisions d’associations d’entreprises et toutes pratiques concertées […] qui ont pour objet ou pour effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence à l’intérieur du marché intérieur […] et notamment ceux qui consistent à :
|
| 339 | À cet égard, il ressort de la jurisprudence que certains types de coordination entre entreprises révèlent un degré suffisant de nocivité à l’égard de la concurrence pour qu’il puisse être considéré que l’examen de leurs effets n’est pas nécessaire (arrêt CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 49 ; voir également, en ce sens, arrêts du 30 juin 1966, LTM, 56/65, Rec, EU:C:1966:38, p. 359 et 360, et du 14 mars 2013, Allianz Hungária Biztosító e.a., C‑32/11, Rec, EU:C:2013:160, point 34). |
| 340 | Cette jurisprudence tient à la circonstance que certaines formes de coordination entre entreprises peuvent être considérées, par leur nature même, comme nuisibles au bon fonctionnement du jeu normal de la concurrence (arrêt CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 50 ; voir également, en ce sens, arrêt Allianz Hungária Biztosító e.a., point 339 supra, EU:C:2013:160, point 35 et jurisprudence citée). |
| 341 | Ainsi, il est acquis que certains comportements collusoires, tels que ceux conduisant à la fixation horizontale des prix par des cartels ou consistant à exclure certains concurrents du marché, peuvent être considérés comme étant tellement susceptibles d’avoir des effets négatifs sur, en particulier, le prix, la quantité ou la qualité des produits et des services qu’il peut être considéré comme inutile, aux fins de l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, de démontrer qu’ils ont des effets concrets sur le marché. En effet, l’expérience montre que de tels comportements entraînent des réductions de la production et des hausses de prix, aboutissant à une mauvaise répartition des ressources au détriment, en particulier, des consommateurs (voir arrêt CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 51 et jurisprudence citée ; voir également, en ce sens, arrêt du 20 novembre 2008, Beef Industry Development Society et Barry Brothers, C‑209/07, Rec, ci-après l’« arrêt BIDS », EU:C:2008:643, points 33 et 34). |
| 342 | Dans l’hypothèse où l’analyse d’un type de coordination entre entreprises ne présenterait pas un degré suffisant de nocivité à l’égard de la concurrence, il conviendrait, en revanche, d’en examiner les effets et, pour l’interdire, d’exiger la réunion des éléments établissant que le jeu de la concurrence a été, en fait, soit empêché, soit restreint, soit faussé de façon sensible (arrêts Allianz Hungária Biztosító e.a., point 339 supra, EU:C:2013:160, point 34, et CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 52). |
| 343 | Pour établir le caractère anticoncurrentiel d’un accord et apprécier si celui-ci présente un degré suffisant de nocivité pour être considéré comme une restriction de la concurrence par objet au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, il convient de s’attacher à la teneur de ses dispositions, aux objectifs qu’il vise à atteindre ainsi qu’au contexte économique et juridique dans lequel il s’insère. Dans le cadre de l’appréciation dudit contexte, il y a lieu également de prendre en considération la nature des biens ou des services affectés ainsi que les conditions réelles du fonctionnement et de la structure du ou des marchés en question (arrêts Allianz Hungária Biztosító e.a., point 339 supra, EU:C:2013:160, point 36, et CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 53). |
| 344 | En outre, bien que l’intention des parties ne constitue pas un élément nécessaire pour déterminer le caractère restrictif d’un accord entre entreprises, rien n’interdit aux autorités de la concurrence ou aux juridictions nationales et de l’Union d’en tenir compte (arrêts Allianz Hungária Biztosító e.a., point 339 supra, EU:C:2013:160, point 37, et CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 54). |
C – Sur le deuxième moyen, tiré d’une erreur de droit et de fait et d’un défaut de motivation commis lors de l’évaluation du rôle des transferts de valeur dans les accords litigieux
| 345 | Selon les requérantes, la décision se fourvoie lorsqu’elle considère que le fait de prévoir dans les accords litigieux des paiements de la part de Lundbeck signifie que ces accords avaient un objet anticoncurrentiel, au motif que ces paiements témoignaient du fait que les restrictions contenues dans chacun desdits accords ne correspondaient pas aux appréciations des parties concernant la force des brevets pertinents et la violation de ceux-ci (première branche). En outre, la décision se méprendrait en ce qu’elle conclut que les restrictions contenues dans les accords litigieux réduisaient ou supprimaient les incitations des entreprises de génériques à poursuivre leurs efforts de manière indépendante pour intégrer le marché, même si ces restrictions n’excédaient pas celles qui étaient inhérentes à l’existence des brevets de Lundbeck. La décision n’établirait pas que les paiements effectués par Lundbeck avaient eu cet effet, ni que les restrictions en cause ne concordaient pas avec l’appréciation des parties (deuxième branche). La thèse retenue par la Commission dans la décision attaquée à cet égard serait incohérente et irréaliste et appliquerait un critère juridique impraticable (troisième branche). |
1. Sur la première branche
| 346 | Les requérantes considèrent que la décision se méprend en droit comme en fait lorsqu’elle conclut que les accords litigieux ne reflétaient pas l’appréciation de la force des brevets par les parties. |
| 347 | Elles font observer que la décision attaquée constate qu’un accord de règlement amiable est probablement légal lorsqu’il « a été conclu sur la base d’une appréciation contradictoire par chaque partie de l’état des brevets » (considérant 604), mais que les restrictions prévues dans le cadre d’un règlement amiable « sont susceptibles de violer l’article 101 [TFUE] lorsque ces limitations sont injustifiables et ne découlent pas de l’appréciation par les parties des qualités du droit exclusif proprement dit » (considérant 641). Or, la constatation par la décision attaquée selon laquelle les accords litigieux ne reflétaient pas l’appréciation de la force des brevets par les parties, d’une part, ne serait étayée par aucune preuve écrite témoignant de la défiance des parties à l’égard de la force des brevets en cause et, d’autre part, reposerait sur la présomption arbitraire selon laquelle les transferts de valeur impliquaient que les restrictions contenues dans ces accords ne concordaient pas avec l’idée que se faisaient les parties de la force desdits brevets. |
| 348 | La Commission conteste ces arguments. |
| 349 | Il convient de rappeler que la Commission a considéré, dans la décision attaquée, que le fait que les restrictions contenues dans les accords litigieux avaient été obtenues au moyen de paiements inversés importants constituait un élément décisif pour l’appréciation juridique de ces accords (considérant 660 de la décision attaquée). |
| 350 | La décision attaquée reconnaît néanmoins que l’existence d’un paiement inversé dans le cadre d’un règlement à l’amiable en matière de brevets n’est pas toujours problématique, notamment lorsque ce paiement est lié à la force du brevet, telle que perçue par chacune des parties, qu’il est nécessaire pour trouver une solution acceptable et légitime aux yeux des deux parties et qu’il n’est pas accompagné de restrictions visant à retarder l’entrée des génériques sur le marché (considérants 638 et 639 de la décision attaquée). Elle a ainsi pris l’exemple de Neolab, avec laquelle Lundbeck avait également conclu un accord à l’amiable, qui n’avait pas été considéré comme problématique, alors même qu’il avait impliqué un paiement inversé, dès lors que ce paiement au profit de Neolab avait eu lieu en échange d’un engagement de la part de celle-ci de ne pas demander de dommages-intérêts devant les juridictions compétentes et que Lundbeck avait renoncé à faire valoir toute revendication en matière de brevets pendant une certaine période (considérants 164 et 639 de la décision attaquée). Dans un tel cas, toutefois, le paiement inversé avait effectivement eu pour objet de régler un litige entre les parties, sans pour autant retarder l’entrée des génériques sur le marché. |
| 351 | S’il est vrai, comme le font valoir les requérantes, que, dans le cas de Neolab, il y avait également eu un premier règlement amiable entre les parties prévoyant de retarder l’entrée de Neolab sur le marché, en attendant l’issue du litige Lagap, un tel règlement n’était pas lui-même accompagné d’un transfert de valeur et était conditionné à ce que Lundbeck versât des dommages-intérêts à Neolab en cas de jugement défavorable dans le cadre de ce litige. Après que Lundbeck eut finalement décidé de régler son litige avec Lagap à l’amiable, Neolab avait toujours conservé un intérêt à recevoir des dommages-intérêts en obtenant l’invalidité du brevet de Lundbeck. C’est dans ce contexte que Lundbeck a préféré régler son litige avec Neolab à l’amiable également, en acceptant de lui payer les dommages-intérêts encourus pour l’année où elle s’était retirée du marché et en s’engageant à ne pas faire valoir de revendications en matière de brevets en cas d’entrée sur le marché de celle-ci (considérant 164 de la décision attaquée). Ce dernier engagement est donc crucial, puisque, contrairement aux accords litigieux en l’espèce, le paiement inversé effectué par Lunbeck ne constituait pas la contrepartie d’une exclusion du marché, mais s’accompagnait au contraire d’une acceptation de non-contrefaçon et d’un engagement de ne pas entraver l’entrée sur le marché de Neolab avec ses génériques. |
| 352 | En revanche, lorsqu’un paiement inversé est combiné à une exclusion du marché de concurrents ou à une limitation des éléments incitatifs à ce qu’une telle entrée se produise, la Commission a estimé à juste titre qu’il était possible de considérer qu’une telle limitation ne découlait pas exclusivement de l’appréciation de la force des brevets par les parties, mais qu’elle était obtenue par le biais d’un tel paiement (considérant 604 de la décision attaquée), s’apparentant, de ce fait, à un rachat de concurrence. |
| 353 | En effet, l’importance d’un paiement inversé peut constituer une indication de la force ou de la faiblesse d’un brevet, telle que perçue par les parties aux accords au moment de conclure ceux-ci et du fait que le laboratoire de princeps n’était pas intimement convaincu de ses chances de succès en cas de litige. Dans le même sens, la Supreme Court of the United States (Cour suprême des États-Unis) a également considéré que la présence d’un paiement inversé important dans un accord de règlement amiable en matière de brevets pouvait constituer un substitut praticable pour la faiblesse d’un brevet, sans qu’une juridiction doive procéder elle-même à un examen approfondi de la validité de ce brevet [arrêt de la Supreme Court of the United States du 17 juin 2013, Federal Trade Commission v. Actavis, 570 U.S. (2013), ci-après l’« arrêt Actavis »]. Les requérantes, citant le considérant 640 de la décision attaquée dans leurs plaidoiries écrites, semblent reconnaître d’ailleurs que, plus le laboratoire de princeps estime que ses chances d’avoir un brevet révoqué ou non enfreint sont élevées et plus le dommage résultant d’une entrée des génériques sur le marché est élevé, plus ce laboratoire sera enclin à verser des sommes importantes aux entreprises de génériques afin d’éviter ce risque. |
| 354 | Il convient de souligner, à cet égard, que la Commission n’a pas établi, dans la décision attaquée, que tous les règlements amiables en matière de brevets contenant des paiements inversés étaient contraires à l’article 101, paragraphe 1, TFUE, mais uniquement que le caractère disproportionné de tels paiements, combiné à plusieurs autres facteurs, tels que le fait que les montants de ces paiements semblaient correspondre au moins aux profits escomptés par les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché, l’absence de clauses permettant aux entreprises de génériques de lancer leurs produits sur le marché à l’expiration des accords sans avoir à craindre des actions en contrefaçon de la part de Lundbeck, ou encore la présence, dans ces accords, de restrictions allant au-delà de la portée des brevets de Lundbeck, permettait de conclure que les accords litigieux avaient pour objet de restreindre la concurrence par objet, au sens de cette disposition, en l’espèce (voir considérants 661 et 662 de la décision attaquée). |
| 355 | Il y a lieu de constater, dès lors, que c’est sans commettre d’erreur que la Commission a considéré, dans la décision attaquée, que l’existence-même de paiements inversés et le caractère disproportionné de ceux-ci étaient des éléments pertinents afin d’établir que les accords litigieux constituaient des infractions de la concurrence « par objet » au sens de l’article 101 TFUE en ce que, par ces paiements, le laboratoire de princeps a incité les entreprises de génériques à ne plus poursuivre leurs effort indépendants pour entrer sur le marché. |
| 356 | Aucun des arguments des requérantes n’est de nature à remettre en cause cette conclusion. |
| 357 | Les requérantes font valoir, en premier lieu, que la décision attaquée n’établit pas que les accords litigieux ne reflétaient pas l’appréciation de la force des brevets des parties. La décision attaquée renverrait à une lecture littérale des clauses spécifiques des accords litigieux et à des déclarations isolées de Lundbeck et des entreprises de génériques au sujet de l’éventuelle nullité ou de l’éventuelle non-violation du brevet sur la cristallisation, et en conclurait que les parties n’étaient pas parvenues à un accord en se fondant sur la force des brevets. Or, ces clauses et ces déclarations, qui seraient les seuls indices écrits figurant dans la décision, ne permettraient pas de démontrer que les parties doutaient de la force des brevets de Lundbeck. |
| 358 | Les requérantes ne contestent pas cependant que les paiements prévus dans les accords litigieux ont représenté une « contrepartie » et étaient « liés aux » engagements pris par les entreprises de génériques de s’abstenir de lancer du citalopram violant les brevets de Lundbeck. Elles ne nient pas non plus que les paiements aient pu représenter une incitation supplémentaire pour les entreprises de génériques à trouver un accord. Néanmoins, selon elles, une simple contrepartie ou un simple lien ne prouve pas que les paiements ont « éclipsé » l’appréciation de la valeur des brevets par les parties aux accords litigieux d’une façon telle que « le résultat de l’exclusion du marché [a été] obtenu, non pas par la force du brevet, mais par le montant du transfert de valeur » (considérants 604 et 641 de la décision attaquée). |
| 359 | Il suffit de constater qu’un tel argument est inopérant dans la mesure où il repose sur une lecture erronée de la décision attaquée. |
| 360 | En effet, la Commission n’a pas considéré, dans la décision attaquée, que seuls les règlements amiables reposant « exclusivement » sur l’appréciation de la force des brevets par les parties échappaient à l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. Elle a estimé, en revanche, en tenant compte d’une série de facteurs à cet égard (voir point 354 ci-dessus), que, lorsque de tels accords contenaient des paiements inversés importants, qui réduisaient ou éliminaient toute incitation pour les entreprises de génériques à entrer sur le marché pendant une certaine période, sans pour autant résoudre le litige sous-jacent en matière de brevets, de tels accords tombaient dans le champ d’application de cette disposition (considérant 604 de la décision attaquée). En effet, dans un tel cas, le transfert de valeur se substitue à l’appréciation autonome, par les parties, de la force des brevets du laboratoire de princeps et à l’évaluation de leurs chances d’obtenir gain de cause en cas de litige éventuel fondé sur ces brevets ou portant sur la validité de ceux-ci (voir point 353 ci‑dessus). |
| 361 | Or, premièrement, en l’espèce, il convient de rappeler, à l’instar de la Commission, que les parties aux accords litigieux étaient en désaccord sur la question de savoir si les brevets de Lundbeck étaient suffisamment solides pour exclure une entrée du citalopram générique sur le marché, de sorte que ces brevets ne sauraient avoir été décisifs pour que les entreprises de génériques s’engagent à ne pas entrer sur le marché. Les paiements ont ainsi servi d’élément déclencheur pour parvenir à un accord (dealclincher) et ont été déterminants pour convaincre les entreprises de génériques de cesser leurs efforts pour entrer sur le marché. |
| 362 | Deuxièmement, les requérantes ne contestent pas que les montants qu’elles ont versés aux entreprises de génériques aient pu être calculés en prenant comme base les profits ou le chiffre d’affaires que ces dernières espéraient obtenir pendant la durée des accords litigieux si elles étaient entrées sur le marché, ce qui constitue un indice important à cet égard. Lors de l’audience, les requérantes ont fait valoir qu’un tel calcul avait uniquement pu être effectué par les entreprises de génériques et non par elles-mêmes, ce qui ne change rien à ce constat. |
| 363 | Troisièmement, les éléments de preuve concernant la période précédant la conclusion des accords litigieux démontrent que les entreprises de génériques avaient réalisé des efforts considérables pour préparer leur entrée sur le marché et qu’elles n’avaient pas l’intention de renoncer à ces efforts en raison des brevets de Lundbeck. Certes, il existait une incertitude sur la question de savoir si leurs produits seraient éventuellement déclarés contrefaisants par une juridiction compétente. La décision attaquée démontre, toutefois, que les entreprises de génériques disposaient de chances réelles d’obtenir gain de cause en cas de litige (voir point 122 ci-dessus et considérants 75 et 76 de la décision attaquée). Dès lors, en concluant les accords litigieux, les requérantes ont échangé cette incertitude par la certitude que les entreprises de génériques n’entreraient pas sur le marché, moyennant des paiements inversés importants (considérant 604 de la décision attaquée), éliminant de ce fait toute concurrence, même potentielle, sur le marché, pendant la durée de ceux‑ci. |
| 364 | En deuxième lieu, les requérantes estiment que la décision attaquée ne montre pas en quoi l’existence d’un transfert de valeur indique que les restrictions ne concordaient pas avec l’appréciation par les parties de la force des brevets en cause. Selon elles, la décision attaquée se fonde sur l’existence de paiements de leur part au profit des entreprises de génériques pour présumer l’existence de doutes quant à la validité des brevets pertinents ou à la violation de ceux-ci. Il serait erroné d’affirmer que« plus l’entreprise de princeps estime que son brevet est probablement nul ou non violé […], plus la somme qu’elle est disposée à verser au fabricant de génériques afin d’éluder un tel risque est importante » (considérant 640 de la décision attaquée). Partant, la décision attaquée violerait les règles applicables en matière de preuve, qui imposent à la Commission de réfuter toutes les explications pour les transferts de valeur autres que la concertation anticoncurrentielle. |
| 365 | Les requérantes font valoir qu’une présomption économique, comme celle dont se prévaudrait la Commission dans la décision attaquée, ne peut être admise que si elle repose sur des fondements empiriques et théoriques robustes et que la Commission ne peut exciper d’une présomption insuffisamment claire que si elle a prouvé qu’il s’agissait de la seule explication plausible. Cette norme devrait s’appliquer par analogie à l’inférence selon laquelle un paiement inversé figurant dans un règlement amiable implique que les parties doutaient de la force du brevet pertinent. |
| 366 | Force est de constater à cet égard que, conformément à la jurisprudence mentionnée aux points 105 à 112 ci-dessus, en l’espèce, la Commission s’est fondée sur un ensemble d’éléments de preuve dans la décision attaquée tendant à démontrer que c’est principalement l’importance des paiements inversés en faveur des entreprises de génériques qui avait incité celles-ci à accepter les limitations régissant leur conduite et non l’existence des brevets de procédé de Lundbeck ou encore la volonté d’éviter les frais liés à un éventuel litige (voir notamment considérants 255 et 748 de la décision attaquée et points 354 et 363 ci-dessus). S’agissant de Merck (GUK), par exemple, la décision attaquée démontre que ces montants correspondaient aux bénéfices qu’elle comptait réaliser en entrant sur le marché, sans qu’elle ait à poursuivre ses efforts et à assumer les risques d’une telle entrée (considérants 350, 809 et 862 de la décision attaquée). Des considérations analogues figurent aux considérants 398, 460, 1071 et 1157 de la décision attaquée en ce qui concerne Arrow, Alpharma et Ranbaxy. |
| 367 | En outre, dans leurs plaidoires, les requérantes elles-mêmes citent le considérant 640 de la décision attaquée (point 353 ci-dessus), où la Commission a constaté que l’importance d’un paiement inversé est souvent liée au risque, tel que perçu par le laboratoire de princeps, d’obtenir un jugement constatant l’invalidité de son brevet ou le caractère non contrefaisant des produits génériques ainsi que du dommage résultant pour lui d’une entrée de ces produits sur le marché. Les requérantes ne contestent pas non plus que les paiements inversés représentaient une contrepartie aux engagements pris par les entreprises de génériques de s’abstenir d’entrer sur le marché avec du citalopram générique dont elles estimaient qu’il enfreignait leurs brevets, ni que ces paiements aient pu représenter une incitation supplémentaire pour les entreprises de génériques à conclure les accords litigieux. |
| 368 | Du reste, les preuves contemporaines aux accords litigieux montrent que les requérantes avaient l’intention d’utiliser « une grosse pile de [USD] » pour exclure les génériques du marché (considérant 131 de la décision attaquée) alors qu’elles doutaient de la validité de leurs brevets et de leurs chances de l’emporter en cas de litige devant une juridiction (considérant 149 de la décision attaquée et point 126 ci‑dessus). |
| 369 | En tout état de cause, la Commission n’était pas tenue de démontrer, de manière irréfutable, que les requérantes doutaient de la validité de leurs brevets afin d’établir l’existence d’une infraction par objet en l’espèce, puisque les éléments de preuves figurant dans la décision attaquée démontrent que les entreprises de génériques étaient confiantes, quant à elles, de leurs chances de pouvoir entrer sur le marché dans un délai suffisamment court, soit en résistant aux allégations de contrefaçon émanant des requérantes, soit en contestant la validité de leurs brevets, en cas de litige (voir le premier moyen ci-dessus). Ce qui importe donc est qu’il existait une incertitude, au moment de conclure les accords litigieux, quant à la possibilité, pour les entreprises de génériques, d’entrer sur le marché sans faire l’objet d’injonctions ou d’actions en contrefaçon ou de contester avec succès la validité des brevets des requérantes, et que ces accords avaient subsitué à cette incertitude, moyennant des paiements inversés importants, la certitude que les entreprises de génériques n’entreraient pas sur le marché pendant la durée des accords litigieux (points 336 et 363 ci‑dessus). |
| 370 | En troisième lieu, les requérantes considèrent que la décision attaquée ne réfute pas les autres explications des transferts de valeur et rappellent que, dans leur réponse à la communication des griefs, elles ont fait valoir que les paiements en cause témoignaient de la pression qu’elles subissaient de la part des entreprises de génériques en raison de l’asymétrie entre les risques supportés par elles et par ces entreprises. En effet, les requérantes auraient risqué de subir un préjudice considérable et irréversible du fait de la contrefaçon commise par les entreprises de génériques, alors que ces dernières se seraient exposées à un risque faible, voire inexistant. Cette asymétrie expliquerait pourquoi les requérantes ont accepté de prévoir des paiements inversés à leur charge dans les accords litigieux. Ce problème de « chantage » transparaîtrait dans chacun des accords identifiés dans la communication des griefs. |
| 371 | La décision attaquée, notamment au considérant 644, reconnaîtrait l’existence de cette asymétrie des risques, en affirmant que le profit que retirerait une entreprise de génériques en entrant sur le marché serait inférieur, voire très inférieur, aux pertes que le laboratoire de princeps subirait probablement dans l’hypothèse d’une entrée des médicaments génériques sur le marché. En outre, les dommages-intérêts auxquels pourraient être condamnées les entreprises de génériques seraient eux aussi très inférieurs aux dommages-intérêts potentiels probables et ne représenteraient qu’une fraction du préjudice causé au laboratoire de princeps par l’entrée illicite des entreprises de génériques. En effet, dans certains cas, les entreprises de génériques n’auraient à réparer aucun des préjudices irréversibles causés par leur entrée illicite. Du reste, les niveaux des prix ou des remboursements, fixés par les pouvoirs publics, pourraient être abaissés automatiquement à compter de l’entrée de versions génériques sur le marché, indépendamment du point de savoir si ceux-ci violent ou non des brevets valides. Le montant des frais liés aux multiples litiges en matière de brevets serait également extrêmement élevé. |
| 372 | Ce serait donc cette asymétrie des risques que les entreprises de génériques auraient exploitée en faisant accroire qu’elles s’apprêtaient à vendre leurs produits contrefaisants et qui leur avait donné la puissance nécessaire pour extorquer à Lundbeck des paiements. Tant la littérature économique que la décision attaquée, au considérant 640 notamment, reconnaîtraient également que plus le laboratoire de princeps estimait que le préjudice causé par une entrée des entreprises de génériques sur le marché était élevé, plus la somme qu’il était disposé à verser à ces entreprises afin d’éluder un tel risque était importante. |
| 373 | Dès lors, selon les requérantes, dans la décision attaquée, la Commission se méprend lorsqu’elle présume que seule l’appréciation de la force d’un brevet par une entreprise de génériques détermine sa motivation à lancer un médicament, alors qu’une telle appréciation ne représente qu’un critère parmi d’autres critères pertinents pour la décision de procéder au lancement et peut ne pas se révéler pertinente lorsque les entreprises de génériques espèrent pouvoir tirer profit d’une contrefaçon. |
| 374 | Par conséquent, à défaut de lien entre les versements et la perception subjective qu’avaient les parties aux accords litigieux de leurs revendications respectives en matière de brevets, la décision attaquée ne serait pas en mesure d’étayer la considération suivant laquelle le paiement avait conduit les entreprises de génériques à accepter des restrictions qu’elles n’auraient pas admises sur la simple base de leur appréciation de la force des brevets, de sorte que le premier lien de causalité sur lequel la décision attaquée fondait sa théorie s’écroulerait et que la conclusion selon laquelle les accords litigieux enfreignaient l’article 101, paragraphe 1, TFUE serait dénuée de fondement. |
| 375 | L’intervenante estime également que la Commission aurait dû démontrer qu’il n’existait pas d’autre explication légitime pour le transfert de valeur, en tenant compte, premièrement, du risque de préjudice irréparable pour le titulaire de brevets en cas d’entrée illégale des génériques sur le marché, deuxièmement, de la probabilité de pouvoir obtenir une indemnisation adéquate par voie de dommages-intérêts ou de pouvoir obtenir des mesures provisoires et, troisièmement, des coûts liés au fait de saisir différentes juridictions de demandes multiples, y compris le risque de parvenir à des résultats différents devant des juridictions différentes. La Commission serait tenue de démontrer, dès lors, pourquoi l’existence d’un transfert de valeur transforme un règlement amiable légal en un accord horizontal anticoncurrentiel. |
| 376 | Il y a lieu de relever que, contrairement à ce qu’avancent les requérantes, la Commission a réfuté, dans la décision attaquée, les autres explications avancées par les requérantes concernant l’existence de paiements inversés dans les accords litigieux, en particulier celles relatives à la « théorie du bluff » et à l’asymétrie des risques. |
| 377 | La Commission a ainsi reconnu, dans la décision attaquée, qu’il pouvait être intéressant, d’un point de vue commercial, pour le laboratoire de princeps, de payer les entreprises de génériques afin d’éviter leur entrée sur le marché, au vu des montants qu’il pourrait perdre dans l’hypothèse d’une telle entrée. En outre, ces montants excéderaient probablement les bénéfices que les entreprises de génériques auraient réalisés dans l’hypothèse d’une telle entrée, à supposer que leurs produits n’aient pas été considérés contrefaisants ou qu’elles soient parvenues à obtenir l’invalidité des brevets concernés. Dans un tel cas, toutefois, la Commission a estimé que les consommateurs seraient perdants, puisqu’ils seraient privés de la possibilité de payer des prix plus bas dus à l’entrée des génériques sur le marché (considérant 640 de la décision attaquée). |
| 378 | Les requérantes font valoir à cet égard que, dans certains cas, les risques relatifs à une entrée sur le marché seraient très faibles, voire inexistants pour les entreprises de génériques, qui pourraient éviter de se voir adresser des injonctions leur interdisant cette entrée ou de se voir condamner à payer des dommages-intérêts en cas d’entrée illégale, notamment par le biais de montages artificiels tels que le transfert de profits entre des entités juridiques distinctes. La décision attaquée reconnaîtrait, en outre, que les dommages-intérêts auxquels elles pourraient être condamnées seraient souvent largement inférieurs aux dommages subis par le laboratoire de princeps en cas d’entrée illégale sur le marché, du fait de la spirale négative sur les prix induite par une telle entrée (considérants 93 et 645 de la décision attaquée). |
| 379 | Certes, l’asymétrie des risques encourus par les entreprises de génériques et le laboratoire de princeps permet en partie d’expliquer les raisons pour lesquelles ce dernier peut être conduit à octroyer des paiements inversés importants afin d’éviter tout risque, même minime, que les génériques puissent entrer sur le marché. Cela est particulièrement le cas lorsque le médicament breveté, comme le Cipramil en l’espèce, constitue le produit phare du laboratoire de princeps, représentant l’essentiel de son chiffre d’affaires (considérants 26 et 120 de la décision attaquée). |
| 380 | Il y a lieu de rappeler, cependant, que le fait que l’adoption d’un comportement anticoncurrentiel puisse se révéler être la solution la plus rentable ou la moins risquée pour une entreprise n’exclut aucunement l’application de l’article 101 TFUE (voir, en ce sens, arrêts du 8 juillet 2004, Corus UK/Commission, T‑48/00, Rec, EU:T:2004:219, point 73, et Dalmine/Commission, T‑50/00, Rec, EU:T:2004:220, point 211), en particulier lorsqu’il s’agit de payer des concurrents réels ou potentiels pour qu’ils se tiennent à l’écart du marché et de partager avec ceux-ci les bénéfices résultant de l’absence de médicaments génériques sur ce marché, au détriment des consommateurs, comme en l’espèce. |
| 381 | Selon les requérantes, l’asymétrie des risques aurait permis aux entreprises de génériques de procéder à un chantage (ou à un « coup de bluff ») leur permettant d’obtenir des sommes d’argent importantes, en faisant croire qu’elles s’apprêtaient à entrer sur le marché au moyen de produits non contrefaisants. |
| 382 | Toutefois, cela ne fait que confirmer la thèse de la Commission selon laquelle il existait une incertitude importante, au moment de conclure les accords litigieux, quant à l’issue de contentieux éventuels en matière de brevets, et que cette incertitude avait été éliminée par le fait que lui avait été substituée la certitude que les entreprises de génériques n’entreraient pas sur le marché pendant la durée de ces accords. |
| 383 | Par ailleurs, le fait qu’un paiement inversé puisse constituer le seul moyen de parvenir à un accord en « comblant le fossé » entre les parties à cet accord ne signifie pas qu’un tel paiement constitue un moyen légitime de parvenir à un tel accord ou que cet accord soit soustrait à l’application du droit de la concurrence, en particulier dans des circonstances où le montant de ce paiement semble être lié aux profits escomptés par les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché, où l’accord ne permet pas de régler le litige sous-jacent en matière de brevets entre les parties et où celui-ci contient des restrictions allant au-delà du champ d’application des brevets du laboratoire de princeps (voir point 354 ci‑dessus et considérants 661 et 662 de la décision attaquée). |
| 384 | En outre, si les requérantes étaient tellement convaincues de la validité de leurs brevets et du fait que les produits que les entreprises de génériques avaient l’intention de commercialiser enfreignaient ceux-ci, il leur était possible d’obtenir des injonctions afin d’empêcher une telle entrée devant les juridictions nationales compétentes ou, en cas d’entrée illégale des entreprises de génériques, d’obtenir des dommages-intérêts de la part de celles-ci. Il leur était possible également, comme dans le cas de Neolab (point 350 ci-dessus), de conclure un règlement amiable ayant pour objectif réel de régler leur litige sous-jacent en matière de brevets, sans que les limitations à l’autonomie commerciale des entreprises de génériques éventuellement obtenues dans le cadre d’un tel accord soient motivées par un paiement inversé. |
| 385 | S’il est possible, comme la Commission l’admet, qu’un dommage irréparable ait pu survenir, pour le laboratoire de princeps, en cas d’entrée illégale des entreprises de génériques sur le marché, en raison des baisses de prix irréversibles qu’une telle entrée aurait suscitées, la réduction des prix réglementaires consécutive à l’expiration d’un brevet sur l’IPA est une caractéristique des marchés pharmaceutiques connue des requérantes et constitue donc un risque commercial normal qui ne saurait justifier la conclusion d’accords anticoncurrentiels. Par ailleurs, de telles baisses de prix résultant d’une intervention réglementaire, dans un contexte où le brevet sur l’IPA a déjà expiré, illustrent l’équilibre établi par les États membres entre la protection accordée au brevet du laboratoire de princeps, d’une part, et les économies pour les budgets des États et pour les consommateurs réalisées par l’entrée des génériques sur le marché et par le jeu de la concurrence, d’autre part. |
| 386 | Dès lors, accepter la thèse des requérantes relative à l’asymétrie des risques reviendrait, en définitive, à considérer que celles-ci pouvaient, en concluant des accords tels que les accords litigieux avec les entreprises de génériques, se prémunir contre une baisse irréversible des prix qui, selon leurs propres affirmations, n’aurait pas pu être évitée même si elles avaient obtenu gain de cause dans le cadre d’actions en contrefaçon devant les juridictions nationales. Elles pourraient, dès lors, en concluant de tels accords, maintenir des prix plus élevés pour leurs produits, au détriment des consommateurs et des budgets des soins de santé des États, alors même qu’un tel résultat n’aurait pas pu être obtenu si les juridictions nationales avaient confirmé la validité de leurs brevets et que les produits des entreprises de génériques avaient été jugés contrefaisants. Un tel résultat serait manifestement contraire aux objectifs des dispositions du traité sur la concurrence, qui visent notamment à protéger les consommateurs face à des augmentations de prix injustifiées résultant d’une collusion entre concurrents (voir, en ce sens, arrêts du 19 mars 2015, Dole Food et Dole Fresh Fruit Europe/Commission, C‑286/13 P, Rec, EU:C:2015:184, point 115 et jurisprudence citée, et du 9 juillet 2015, InnoLux/Commission, C‑231/14 P, Rec, EU:C:2015:451, point 61). Il n’y a aucune raison d’admettre qu’une telle collusion serait licite en l’espèce, sous prétexte que des brevets de procédé étaient en cause, alors même que la défense de ces brevets devant les juridictions nationales n’aurait, même dans le scénario le plus favorable pour les requérantes, pas pu conduire aux mêmes résultats négatifs pour la concurrence et, en particulier, pour les consommateurs. |
| 387 | Il convient de rappeler, en effet, qu’il ne saurait être accepté que des entreprises essaient de pallier les effets de règles juridiques qu’elles considèrent comme excessivement défavorables par la conclusion d’ententes ayant pour objet de corriger ces désavantages sous prétexte que ces règles créent un déséquilibre à leur détriment (voir arrêt du 27 juillet 2005, Brasserie nationale e.a./Commission, T‑49/02 à T‑51/02, Rec, EU:T:2005:298, point 81 et jurisprudence citée). |
| 388 | Enfin, dans la mesure où les requérantes, soutenues par l’intervenante, avancent que les accords litigieux auraient permis d’éviter les coûts considérables liés aux contentieux dans différents États membres, ainsi que le risque de décisions divergentes résultant de tels contentieux devant de multiples juridictions, il convient de relever, premièrement, que la plupart des accords litigieux ne contenaient aucune référence précise aux frais de contentieux qui auraient été évités, ni la moindre estimation de ceux-ci. En outre, les requérantes n’ont fourni aucune explication quant à la manière dont les montants des paiements inversés avaient été calculés, sinon qu’ils résultaient de leurs négociations avec les entreprises de génériques, alors que la décision attaquée contient de nombreux éléments de preuve démontrant que ces montants correspondaient, peu ou prou, aux bénéfices escomptés par les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché ou aux dommages-intérêts qu’elles auraient pu obtenir si elles avaient obtenu gain de cause contre Lundbeck au contentieux (voir, notamment, considérants 398, 460, 809, 862, 1071 et 1157 de la décision attaquée). |
| 389 | En tout état de cause, contrairement à ce que font valoir les requérantes, il est peu probable que le montant des coûts relatifs à des contentieux éventuels dans les différents pays de l’EEE aurait été supérieur au montant des paiements obtenus par les entreprises de génériques en vertu des accords litigieux en l’espèce, qui correspondait à plusieurs millions d’euros. En effet, il est peu fréquent que les entreprises pharmaceutiques entament des litiges dans tous les États membres simultanément. En général, comme le démontre le cas de Lagap au Royaume-Uni (considérant 63 de la décision attaquée), elles décident de se concentrer sur quelques litiges tests, plutôt que de multiplier les litiges devant différentes juridictions lorsque les mêmes questions sont en jeu. Dans le cas de Lagap, toutefois, les requérantes ont finalement préféré transiger afin d’éviter une défaite qui serait utilisée contre elles dans d’autres juridictions (considérant 160 de la décision attaquée). |
| 390 | La décision attaquée reconnaît, par ailleurs, qu’il existe d’autres modalités de régler un litige à l’amiable, acceptables au regard du droit de la concurrence, que celles consistant à retarder l’entrée sur le marché de concurrents potentiels au moyen de paiements inversés, comme en l’espèce (point 354 ci-dessus). Selon la jurisprudence, l’objet spécifique du brevet ne saurait être interprété comme garantissant une protection également contre les actions visant à contester la validité d’un brevet, compte tenu de ce qu’il est de l’intérêt public d’éliminer tout obstacle à l’activité économique, qui pourrait découler d’un brevet délivré à tort (voir, en ce sens, arrêt Windsurfing, point 119 supra, EU:C:1986:75, point 92). Si les requérantes étaient en droit de conclure des accords à l’amiable avec les entreprises de génériques afin d’éviter des frais de contentieux éventuels, elles ne pouvaient pas, par ce biais, substituer leur propre appréciation concernant la validité de leurs brevets et le caractère contrefaisant ou non des produits des entreprises de génériques à celle d’un juge indépendant tout en payant les entreprises de génériques pour qu’elles se conforment à cette appréciation et restent à l’écart du marché pendant un certain temps. |
| 391 | Dès lors, c’est à juste titre que la décision attaquée a conclu que les paiements inversés avaient incité les entreprises de génériques à accepter les limitations à leur autonomie commerciale prévues par les accords litigieux, sans que les autres explications avancées par les requérantes pour justifier de tels paiements permettent de remettre en cause cette conclusion. |
| 392 | La première branche doit donc être rejetée. |
2. Sur la deuxième branche
| 393 | Les requérantes estiment que la décision attaquée affirme à tort que les restrictions contractuelles découlant des accords litigieux auraient supprimé les autres incitations à intégrer le marché. |
| 394 | Elles avancent, en premier lieu, que les limitations relevant du champ d’application des brevets n’atténuent ni n’éliminent les incitations à maintenir des efforts indépendants pour intégrer le marché. Ainsi, les entreprises de génériques qui consentiraient à s’abstenir d’intégrer le marché avec des médicaments contrefaisants en échange d’un transfert de valeur pourraient continuer à vouloir obtenir un jugement constatant que leurs médicaments ne sont pas contrefaisants ou que le brevet prétendument violé est nul. De plus, rien n’autoriserait à conclure qu’un paiement rémunérant une abstention de lancer des médicaments contrefaisants réduirait l’incitation d’une entreprise de génériques à maintenir ses efforts pour intégrer le marché à l’aide de médicaments non contrefaisants. Le fait qu’une entreprise de génériques se satisfasse de la valeur transférée par le laboratoire de princeps et ne cherche pas à contester le brevet pertinent, en dépit de l’absence de toute clause de non-contestation, suggérerait uniquement que cette entreprise doute de ses chances d’obtenir une annulation du brevet. |
| 395 | Les requérantes estiment, dès lors, qu’une présomption légale, en vertu de laquelle une exclusion du marché moyennant un paiement restreint la concurrence par objet en réduisant ou en éliminant l’incitation des entreprises de génériques à maintenir des efforts indépendants pour intégrer le marché, ne peut surgir que lorsque les restrictions contractuelles ne relèvent pas du champ d’application du brevet pertinent. |
| 396 | En second lieu, les requérantes considèrent que la décision attaquée ne motive pas suffisamment sa conclusion selon laquelle les transferts de valeur réduisent incontestablement les incitations des entreprises de génériques à ester en justice. La décision attaquée admettrait que la perspective de conclure, quelque temps après l’introduction d’une action en justice contre le laboratoire de princeps, un règlement amiable stipulant un paiement inversé, est de nature à inciter les entreprises de génériques à introduire une telle action (considérant 711). Cette admission serait en contradiction avec l’argumentation de la décision attaquée selon laquelle les paiements inversés n’aboutiraient probablement qu’à dissuader les entreprises de génériques d’agir en justice (considérant 966). Cette incohérence intrinsèque révélerait que la décision attaquée ne repose pas sur un socle économique rigoureux et saperait sa conclusion selon laquelle des paiements inversés « considérables » se feraient nécessairement au détriment des consommateurs (considérant 646). |
| 397 | La Commission conteste ces arguments. |
| 398 | S’agissant de l’argument des requérantes selon lequel les accords litigieux ne contenaient aucune clause empêchant les entreprises de génériques de contester la validité de leurs brevets, de sorte que ces accords n’avaient pas supprimé toute incitation à entrer sur le marché pour celles-ci, il y a lieu de constater, tout d’abord, qu’un tel argument est inopérant, puisque la décision attaquée établit uniquement que les paiements inversés prévus par les accords litigieux ont encouragé ou incité les entreprises de génériques à accepter des limitations à leur autonomie commerciale qu’elles n’auraient pas accepté en l’absence de ceux-ci et non qu’ils ont supprimé toute incitation à cet égard (considérants 604 et 659 à 661 de la décision attaquée). |
| 399 | En tout état de cause, même si les accords litigieux ne contenaient aucune clause de non-contestation, les entreprises de génériques n’avaient aucun intérêt à contester les brevets de Lundbeck après avoir conclu les accords litigieux, puisque les paiements inversés correspondaient environ aux profits qu’elles comptaient réaliser en cas d’entrée sur le marché ou aux dommages-intérêts qu’elles auraient pu obtenir si elles avaient obtenu gain de cause contre Lundbeck au contentieux (voir point 388 ci-dessus). À supposer même que ces paiements aient été inférieurs aux bénéfices escomptés, il s’agissait malgré tout d’un bénéfice certain et immédiat, sans qu’elles aient à courir les risques qu’une entrée sur le marché aurait comportés. Les faits tels qu’ils se sont effectivement déroulés en l’espèce confortent d’ailleurs cette interprétation, puisqu’aucune entreprise de génériques n’a contesté les brevets de Lundbeck ou n’est entrée sur le marché pendant la durée des accords litigieux. Si Merck (GUK) est effectivement entrée sur le marché du citalopram pendant quelques jours au Royaume-Uni, après l’expiration de l’accord GUK pour le Royaume-Uni, c’est parce qu’elle estimait que les conditions proposées par Lundbeck afin de proroger cet accord n’étaient pas assez bonnes et qu’elle souhaitait une compensation plus lucrative en échange d’une seconde prorogation de cet accord (considérant 299 de la décision attaquée). |
| 400 | Ensuite, dans la mesure où les requérantes font valoir que les entreprises de génériques auraient pu entrer sur le marché au moyen de produits génériques non contrefaisants, il y a lieu de renvoyer à l’examen du sixième moyen ci-après, relatif à l’examen du contenu et de la portée des accords litigieux. |
| 401 | En tout état de cause, même si les restrictions contenues dans les accords litigieux entraient potentiellement dans le champ d’application des brevets de Lundbeck, en ce sens qu’elles auraient pu également être obtenues dans le cadre d’actions en justice, la décision attaquée constate, à juste titre, qu’il ne s’agissait que d’une potentialité, au moment où les accords litigieux ont été conclus. Or, le fait d’avoir remplacé cette incertitude relative au caractère contrefaisant ou non des produits des entreprises de génériques et à la validité des brevets des requérantes par la certitude que les entreprises de génériques n’entreraient pas sur le marché pendant la durée des accords litigieux constitue, en tant que tel, une restriction de la concurrence par objet en l’espèce, puisqu’un tel résultat a été obtenu par le biais d’un paiement inversé (voir points 336 et 363 ci‑dessus). |
| 402 | Enfin, c’est en vain que les requérantes font valoir que la décision attaquée ne serait pas suffisamment motivée à cet égard. En effet, les nombreux passages de la décision attaquée consacrés aux paiements inversés, mentionnés par les requérantes elles-mêmes, démontrent que celles-ci ont compris la thèse de la Commission à cet égard, même si elles ne la partagent pas. Du reste, il n’y a aucune contradiction, dans la décision attaquée, du fait qu’elle reconnaît, d’une part, que la perspective de pouvoir obtenir des paiements inversés de la part du laboratoire de princeps peut encourager les entreprises de génériques à introduire des actions en justice, tandis que, d’autre part, les paiements inversés obtenus en vertu des accords litigieux auraient dissuadé les entreprises de génériques d’introduire de telles actions en l’espèce. En effet, comme la Commission l’indique en substance aux considérants 639 et 660 de la décision attaquée, notamment, les règlements amiables contenant des paiements – même inversés – ne sont pas toujours problématiques au regard du droit de la concurrence, notamment lorsqu’ils ne sont accompagnés d’aucune restriction à l’entrée des génériques sur le marché et qu’ils visent, au contraire, à offrir une compensation aux entreprises de génériques pour leur manque à gagner, une fois que le laboratoire de princeps reconnaît que leurs produits génériques n’enfreignent aucun brevet. |
| 403 | Par conséquent, il y a lieu de conclure que la Commission n’a commis aucune erreur d’appréciation en constatant, dans la décision attaquée, que les restrictions contenues dans les accords litigieux, obtenues en échange de paiements inversés importants, avaient réduit les incitations des entreprises de génériques à intégrer le marché. |
| 404 | Partant, la deuxième branche doit également être rejetée. |
3. Sur la troisième branche
| 405 | Les requérantes estiment que la norme appliquée par la décision, selon laquelle les accords amiables en matière de brevet induits par un transfert de valeur ont un objet restrictif de la concurrence, est impraticable. |
| 406 | Premièrement, elles font valoir que cette norme est intrinsèquement incohérente et a un effet dissuasif sur la conclusion d’accords prévoyant une entrée rapide sur le marché, qui bénéficient aux consommateurs, dans la mesure où elle aboutit à des résultats différents selon que le transfert de valeur prend la forme d’un versement au comptant ou d’une entrée rapide sur le marché. |
| 407 | Deuxièmement, elles estiment qu’un accord ne saurait être fondé « uniquement » sur l’appréciation de la force du brevet par les parties et que la norme appliquée par la Commission interdit en pratique tout paiement inversé. Aucun règlement amiable ne pourrait être fondé « uniquement » sur l’appréciation par les parties de la force du brevet, pour la simple raison que la « force » d’un brevet ne serait pas une notion précise. S’il était exigé que les règlements amiables soient fondés « uniquement » sur l’appréciation par les parties de la force du brevet, cela reviendrait à imposer aux parties d’agir en justice. La décision ne laisserait aucune marge de manœuvre aux parties pour utiliser un paiement inversé afin de dissuader une entreprise de génériques de violer les brevets d’un laboratoire de princeps. |
| 408 | Troisièmement, les requérantes considèrent que le critère juridique fondé sur le montant de la somme versée est impraticable, puisque la décision attaquée n’établit aucun seuil clair permettant de déterminer si un paiement est acceptable ou anticoncurrentiel. |
| 409 | La Commission conteste ces arguments. |
| 410 | Premièrement, l’argument des requérantes selon lequel la décision attaquée aurait un effet dissuasif sur la conclusion d’accords amiables prévoyant une entrée rapide des génériques sur le marché est manifestement non fondé, puisque la Commission a, au contraire, considéré que les accords litigieux étaient problématiques au regard du droit de la concurrence, parce qu’ils avaient pour objectif de retarder l’entrée des génériques sur le marché et non de faciliter une telle entrée. Il convient de rappeler, par ailleurs, que la Commission a également tenu compte du fait que les accords litigieux ne contenaient aucun engagement de la part de Lundbeck de s’abstenir d’introduire des actions en contrefaçon contre les entreprises de génériques dans l’hypothèse où celles-ci seraient entrées sur le marché avec du citalopram générique après l’expiration de ceux-ci (considérant 662 de la décision attaquée). |
| 411 | En outre, la décision reconnaît que, dans certains cas, des règlements amiables ne sont pas problématiques, même lorsqu’ils contiennent des paiements inversés, s’ils prévoient, par ailleurs, une entrée immédiate des génériques sur le marché (voir l’exemple de Neolab, cité au point 350 ci-dessus). Le fait que la Commission ait traité différemment les accords s’accompagnant d’un paiement inversé de ceux qui ne prévoient pas un tel paiement est tout à fait justifiable, au vu de l’effet incitatif qu’un tel paiement exerce sur les entreprises de génériques en vue d’accepter des restrictions qu’elles n’auraient pas acceptées en l’absence de celui-ci (voir points 349 et suivants ci-dessus). Du reste, un accord permettant une entrée plus rapide sur le marché n’est évidemment pas problématique au regard du droit de la concurrence, de sorte qu’une telle contrepartie à d’autres engagements contenus dans un accord amiable ne saurait être comparée à un paiement inversé visant à retarder une telle entrée. |
| 412 | Deuxièmement, il convient de rappeler que la décision attaquée n’établit pas qu’un accord doive être fondé exclusivement sur l’appréciation de la force d’un brevet par les parties à cet accord pour échapper à l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE (point 360 ci-dessus). C’est donc à tort que les requérantes font valoir que la décision attaquée a pour effet de réduire toute incitation à conclure des règlements amiables en matière de brevets, conduisant ainsi à une avalanche de litiges dans tout l’EEE. En effet, la Commission a uniquement condamné les accords conclus sous la forme de règlements amiables, comme en l’espèce, qui n’ont pas réellement pour objet de régler le litige sous-jacent en matière de brevets entre les parties à cet accord et qui prévoient des paiements inversés en contrepartie de l’engagement des entreprises de génériques de se tenir à l’écart du marché. De plus, s’il est vrai que la Commission a considéré que de tels accords étaient anticoncurrentiels, il n’y a aucune obligation, pour le laboratoire de princeps, d’engager des litiges dans toutes les juridictions de l’EEE afin de protéger ses brevets, puisqu’il est toujours possible, par exemple, de conclure des règlements amiables ne contenant aucun paiement inversé ou de conclure des règlements amiables qui, bien qu’ils prévoient de tels paiements, ne s’accompagnent d’aucune restriction à l’entrée des génériques sur le marché (voir l’exemple de Neolab, cité au point 350 ci‑dessus). |
| 413 | Enfin, l’argument des requérantes selon lequel la décision attaquée ne leur laisse aucune marge pour utiliser des paiements inversés afin de dissuader les entreprises de génériques de violer leurs brevets repose à nouveau sur la prémisse erronée selon laquelle les produits des entreprises de génériques violaient leurs brevets, alors que cela n’avait pas été établi au moment de conclure les accords litigieux. |
| 414 | Troisièmement, la Commission a expliqué, dans la décision attaquée, que les paiements inversés étaient particulièrement problématiques, en l’espèce, dès lors que les montants prévus par les accords litigieux correspondaient, peu ou prou, aux bénéfices escomptés par les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché ou aux dommages-intérêts qu’elles auraient pu obtenir si elles avaient eu gain de cause contre Lundbeck au contentieux (point 388 ci-dessus). En effet, dans un tel cas, toute incitation pour les entreprises de génériques à entrer sur le marché est considérablement réduite, voire éliminée. Ce qui importe donc c’est que, en l’espèce, les montants des paiements inversés prévus dans chacun des accords litigieux aient été suffisamment élevés pour permettre aux entreprises de génériques d’accepter les limitations à leur autonomie et pour réduire les incitations qu’elles avaient à entrer sur le marché avec leurs produits génériques (voir notamment considérant 644 de la décision attaquée). |
| 415 | Certes, la Commission s’est fondée sur un ensemble de facteurs afin d’établir l’existence d’une restriction par objet en l’espèce (voir point 354 ci-dessus et considérants 661 et 662 de la décision attaquée). Les requérantes ne sauraient, toutefois, reprocher à la Commission de ne pas avoir suffisamment clarifié, dans la décision attaquée, l’importance qu’elle attachait au fait que les paiements inversés correspondaient aux profits escomptés des entreprises de génériques. En tout état de cause, il convient de souligner, à l’instar de la Commission, que celle-ci n’est pas tenue, dans ses décisions, de fixer des normes juridiques généralement applicables, mais uniquement de déterminer, dans chaque cas d’espèce, si les accords qu’elle examine sont compatibles avec les dispositions du traité sur la concurrence, en motivant celles-ci de façon suffisamment claire et convaincante à cet égard. Or, au vu des éléments qui précèdent, il y a lieu de constater que la Commission a satisfait à ces exigences en l’espèce. |
| 416 | Partant, il y a lieu de rejeter la troisième branche, ainsi que le deuxième moyen dans son ensemble. |
D – Sur le troisième moyen, tiré d’une erreur de droit commise dans l’application des principes relatifs à l’objet restrictif de la concurrence
| 417 | Les requérantes estiment que la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit dès lors qu’elle conclut que les accords litigieux ont un objet restrictif de la concurrence en application des principes constants d’interprétation de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. En particulier, la décision attaquée se méprendrait, premièrement, en assimilant ces accords à ceux qui étaient en cause dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), ainsi que dans d’autres affaires classiques concernant des répartitions de marché qui ne portaient pas sur la mise en œuvre de brevets, deuxièmement, en considérant qu’un transfert de valeur pouvait, à lui seul, rendre un accord amiable en matière de brevets restrictif par objet, troisièmement, en ne reconnaissant pas que l’objectif poursuivi par les accords litigieux, à savoir faire respecter les brevets de Lundbeck, s’opposait à la constatation d’une restriction de la concurrence par objet et, quatrièmement, en ne percevant pas que la situation qui aurait prévalu en l’absence des accords litigieux (ci-après le « scénario contrefactuel ») excluait l’existence de toute restriction de la concurrence par objet en l’espèce. |
1. Sur la première branche
| 418 | Les requérantes estiment que la Commission, dans la décision attaquée, se fourvoie lorsqu’elle assimile les accords litigieux à des accords de répartition des marchés tels que ceux en cause dans l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643). |
| 419 | À cet égard, premièrement, les requérantes font valoir que, contrairement à ce qui prévaut en l’espèce, les accords en cause dans l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), ne visaient pas à préserver un brevet conférant à son titulaire le droit d’empêcher l’entrée sur le marché de produits contrefaisants et le préjudice irréparable qui aurait découlé d’une telle entrée. |
| 420 | Deuxièmement, contrairement à ce qui prévaut en l’espèce, les entreprises sortant du marché pertinent en vertu des accords en cause dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), auraient certainement concurrencé les entreprises restant sur ce marché si ces accords n’avaient pas été conclus. |
| 421 | Troisièmement, contrairement à l’argumentation retenue dans la présente espèce, les accords en cause dans l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), auraient été présumés restrictifs de la concurrence, y compris en l’absence de paiement. Le fait que, dans ladite affaire, des versements compensatoires étaient en jeu n’aurait pas été crucial pour considérer que ces accords avaient pour objet de restreindre la concurrence. |
| 422 | La Commission conteste ces arguments. |
| 423 | Premièrement, il convient de relever que l’analogie effectuée par la Commission, aux considérants 657 et 658 de la décision attaquée, entre les accords dont il s’agissait dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), et les accords litigieux n’est entachée d’aucune erreur de droit. |
| 424 | En effet, ainsi que cela résulte notamment du point 8 dudit arrêt, dans cette affaire, les entreprises actives sur le marché de la transformation de la viande bovine en Irlande avaient créé un mécanisme en vertu duquel certaines entreprises s’engageaient à rester en dehors dudit marché pendant deux ans en contrepartie de paiements de la part des entreprises qui restaient sur ce marché. Une dynamique analogue s’est produite en l’espèce par la conclusion des accords litigieux, en vertu desquels Lundbeck, qui était la principale, voire la seule entreprise présente sur le marché dans les pays concernés par ces accords, a payé les entreprises de génériques, qui étaient des concurrents potentiels, afin que celles-ci restent en dehors du marché pendant une période donnée. |
| 425 | Il s’ensuit que, tant dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), que dans la présente affaire, il s’agissait d’accords qui avaient limité la faculté d’opérateurs économiques concurrents de déterminer de manière autonome la politique qu’ils entendaient poursuivre sur le marché, en empêchant le processus normal de la concurrence de suivre son cours (voir, en ce sens, arrêt BIDS, point 341 supra, EU:C:2008:643, points 33 à 35). |
| 426 | S’agissant de l’argument des requérantes selon lequel, à la différence de ce qui était le cas dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), les accords litigieux en l’espèce ont été conclus dans un contexte où elles possédaient des brevets permettant d’empêcher l’entrée sur le marché des produits contrefaisants, il y a lieu, tout d’abord, de rappeler que, en l’espèce, l’existence des nouveaux brevets de procédé de Lundbeck ne s’opposait pas à ce que les entreprises de génériques puissent être considérées comme des concurrents potentiels de celle-ci, ainsi que cela résulte de l’examen du premier moyen. Or, l’article 101 TFUE protège la concurrence potentielle tout comme la concurrence actuelle (voir point 99 ci‑dessus). |
| 427 | En outre, il convient de rappeler que, selon la jurisprudence, un accord n’est pas immunisé contre le droit de la concurrence du simple fait qu’il porte sur un brevet ou qu’il vise à résoudre à l’amiable un litige en matière de brevets (voir, en ce sens, arrêt du 27 septembre 1988, Bayer et Maschinenfabrik Hennecke, 65/86, Rec, EU:C:1988:448, point 15). Par ailleurs, un accord peut être considéré comme ayant un objet restrictif même s’il n’a pas pour seul objectif de restreindre la concurrence, mais poursuit également d’autres objectifs légitimes (voir arrêt BIDS, point 341 supra, EU:C:2008:643, point 21 et jurisprudence citée). |
| 428 | Deuxièmement, s’il est vrai que, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), les entreprises en cause étaient des concurrents actuels, dans la mesure où il s’agissait de faire sortir du marché concerné des entreprises qui y étaient déjà présentes, alors que, en l’espèce, Lundbeck et les entreprises de génériques n’étaient que des concurrents potentiels, il n’en reste pas moins que la Cour n’a pas exigé de la Commission dans cet arrêt qu’elle démontrât que, en l’absence des accords, les entreprises seraient restées sur le marché. En effet, s’agissant d’une restriction de la concurrence par objet, l’analyse des effets des accords est superflue (voir point 341 ci-dessus). La Cour s’est donc limitée à constater, dans cette affaire, que les accords en cause avaient pour but de mettre en œuvre une politique commune ayant pour objet de favoriser la sortie du marché de certaines entreprises et de réduire, par voie de conséquence, les surcapacités qui affectaient leur rentabilité en les empêchant de réaliser des économies d’échelle. Elle a constaté, dès lors, que ce type d’accords se heurtait de manière patente à la conception inhérente aux dispositions du traité relatives à la concurrence, selon laquelle chaque opérateur économique doit déterminer de manière autonome la politique qu’il entend suivre sur le marché, en rappelant que l’article 101, paragraphe 1, TFUE vise à interdire toute forme de coordination qui substitue sciemment une coopération pratique entre entreprises aux risques de la concurrence (arrêt BIDS, point 341 supra, EU:C:2008:643, points 33 et 34). |
| 429 | Or, en l’espèce, les parties aux accords litigieux ont préféré substituer aux risques inhérents au déroulement normal du jeu de la concurrence et à l’état d’incertitude qui entourait la validité des brevets de procédé de Lundbeck ainsi que la question de savoir si les produits que les entreprises de génériques avaient l’intention de commercialiser violaient ces brevets ou non la certitude qu’elles n’entreraient pas sur le marché pendant la durée de ces accords, moyennant des paiements inversés importants qui correspondaient environ aux bénéfices qu’elles auraient réalisés si elles étaient entrées sur le marché. Il importe peu, dès lors, de savoir si les entreprises seraient entrées avec certitude sur le marché pendant la durée des accords litigieux, puisque ces accords ont précisément éliminé cette possibilité en la remplaçant par la certitude qu’elles n’y entreraient pas avec leurs produits durant cette période. Or, en agissant de la sorte, les parties aux accords litigieux ont pu se partager une partie des bénéfices dont Lundbeck a continué à bénéficier, au détriment des consommateurs qui ont continué à payer des prix plus élevés que ceux qu’ils auraient payés en cas d’entrée des génériques sur le marché (voir considérants 644 à 646 de la décision attaquée). |
| 430 | Troisièmement, il convient de rejeter également l’argument des requérantes selon lequel, à la différence des accords litigieux, les accords en cause dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643) auraient été anticoncurrentiels même en l’absence des paiements versés en vertu de ces accords. En effet, il convient de relever, à l’instar de la Commission, que, dans ces deux affaires, les paiements ont joué un rôle déterminant en ce qu’ils ont incité les entreprises à se retirer du marché. Ainsi, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt BIDS, point 341 supra (EU:C:2008:643), il est peu probable que les entreprises sortantes auraient accepté de se retirer du marché en l’absence des paiements effectués par les entreprises restantes. De même, en l’espèce, il ressort des éléments du dossier que les entreprises de génériques n’auraient pas accepté de se tenir à l’écart du marché unilatéralement, après avoir effectué des démarches et des investissements importants, en l’absence de paiements inversés. |
| 431 | Certes, la Commission a reconnu que, dans certains cas, la conclusion d’un règlement amiable en matière de brevets n’était pas anticoncurrentielle, notamment lorsque celui-ci reposait sur l’appréciation de la force des brevets par chacune des parties à l’accord, ou lorsqu’il prévoyait un paiement inversé sans pour autant retarder l’entrée des génériques sur le marché (considérants 638 et 639 de la décision attaquée). En l’espèce, cependant, la Commission a considéré, à juste titre, que les paiements inversés avaient joué un rôle déterminant, en ce qu’ils avaient permis à Lundbeck d’obtenir des engagements de la part des entreprises des génériques qu’elle n’aurait pas pu obtenir en l’absence de ces paiements et en retardant, de ce fait, leur entrée sur le marché. |
| 432 | En réponse à une question du Tribunal relative aux implications de l’arrêt CB/Commission, point 78 supra (EU:C:2014:2204), les requérantes ont fait valoir que cet arrêt confortait leur point de vue selon lequel la Commission avait erronément qualifié de restriction par objet les accords litigieux. En effet, premièrement, la Cour aurait rappelé que la notion de restriction par objet devait être interprétée de manière restrictive. Deuxièmement, l’existence d’une restriction par objet ne pourrait être constatée que si l’accord présentait, en lui-même, un degré suffisant de nocivité. Pourtant, selon la décision attaquée, la question de savoir si un règlement amiable peut être jugé conforme ou non au droit de la concurrence nécessiterait une analyse approfondie de l’accord individuel en tenant compte du contexte factuel, économique et juridique. Il ressortirait également d’une note interne du KFST que la Commission n’avait pas considéré que l’ampleur des paiements dans le cas de Lundbeck constituât un exemple clair d’une entreprise qui paie ses concurrents pour qu’ils restent en dehors du marché. Elles estiment, dès lors, que, par son approche, la Commission cherche en réalité à échapper à l’analyse factuelle et à la charge de la preuve qui lui incombe s’agissant d’établir l’existence d’une restriction de la concurrence fondée sur les effets produits par un accord. Troisièmement, le contexte dans lequel les accords litigieux ont été conclus, à savoir notamment l’existence de brevets de procédé valides, la durée limitée des accords, le cadre réglementaire spécifique dans l’EEE et l’absence de produits non contrefaisants disponibles dans un délai suffisamment court, ne pourrait être ignoré. Quatrièmement, l’expérience acquise serait importante pour établir si un comportement a pour objet de restreindre la concurrence. Cette expérience devrait être comprise comme ce qui ressort traditionnellement de l’analyse économique, telle qu’elle a été entérinée par les autorités de la concurrence, confortée, le cas échéant, par la jurisprudence. Or, aucune expérience de ce genre n’existerait en l’espèce. |
| 433 | La Commission a expliqué, quant à elle, avoir appliqué la jurisprudence constante en la matière, telle que rappelée par la Cour dans son arrêt CB/Commission, point 78 supra (EU:C:2014:2204). |
| 434 | Il convient de relever, en effet, que, par l’arrêt CB/Commission, point 78 supra (EU:C:2014:2204), la Cour n’a pas remis en cause les principes de base concernant la notion de restriction par objet tels qu’ils résultent de la jurisprudence antérieure. Certes, dans son arrêt, la Cour a rejeté l’analyse formulée par le Tribunal dans l’arrêt du 29 novembre 2012, CB/Commission (T‑491/07, EU:T:2012:633), qui avait considéré que la notion de restriction de la concurrence par objet ne devait pas être interprétée de manière restrictive. Elle a rappelé que, sous peine de dispenser la Commission de l’obligation de prouver les effets concrets sur le marché d’accords dont il n’était en rien établi qu’ils étaient, par leur nature même, nuisibles au bon fonctionnement du jeu normal de la concurrence, la notion de restriction de la concurrence par objet ne pouvait être appliquée qu’à certains types de coordination entre entreprises révélant un degré suffisant de nocivité à l’égard de la concurrence pour qu’il pût être considéré que l’examen de leurs effets n’était pas nécessaire (arrêt CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 58). |
| 435 | Or, il ressort de l’économie d’ensemble de la décision attaquée, et notamment de ses considérants 802 et 1338, que les accords litigieux étaient comparables à des accords d’exclusion du marché, qui figurent parmi les restrictions les plus graves de la concurrence. En effet, l’exclusion de concurrents du marché constitue une forme extrême de répartition de marché et de limitation de la production. Les requérantes ne sauraient reprocher à la Commission de ne pas avoir tenu compte de l’existence de leurs brevets de procédé ou du cadre réglementaire spécifique à l’EEE en l’espèce en tant qu’éléments de contexte pertinents à cet égard. En effet, il ressort des considérants 666 à 671 de la décision attaquée que la Commission a tenu compte des brevets de procédé des requérantes, mais a considéré que ceux-ci, mêmes s’ils étaient présumés valides, ne permettaient pas d’exclure toute concurrence relative à l’IPA citalopram. En outre, la Commission a également tenu compte du fait qu’il existait une incertitude, au moment de conclure les accords litigieux, sur la question de la validité des brevets des requérantes, en particulier du brevet sur la cristallisation, et qu’aucune juridiction de l’EEE ne s’était prononcée sur cette question au moment de conclure les accords litigieux. |
| 436 | Partant, il y a lieu de considérer que la Commission a correctement appliqué la jurisprudence telle que rappelée aux points 338 à 344 ci-dessus, qui consiste à déterminer si un accord peut, par sa nature même, être considéré comme restreignant la concurrence de manière suffisamment grave pour pouvoir être qualifié de restriction par objet en l’espèce (voir notamment considérant 651 de la décision attaquée). |
| 437 | Dès lors, la Commission n’était pas tenue, en outre, d’examiner les effets concrets des accords litigieux sur la concurrence, et notamment la question de savoir si, en l’absence de ces accords, les entreprises de génériques seraient entrées sur le marché sans enfreindre l’un ou l’autre brevet de Lundbeck, pour pouvoir établir l’existence d’une restriction de la concurrence par objet, au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, dès lors qu’elles disposaient de possibilités réelles et concrètes à cet égard et étaient des concurrents potentiels de Lundbeck au moment de conclure les accords litigieux (voir premier moyen ci‑dessus). |
| 438 | Par ailleurs, contrairement à ce que font valoir les requérantes, il n’est pas requis que le même type d’accords ait déjà été condamné par la Commission pour que ceux-ci puisse être considéré comme une restriction de la concurrence par objet. Le rôle de l’expérience, mentionné par la Cour au point 51 de l’arrêt CB/Commission, point 78 supra (EU:C:2014:2204), ne concerne pas la catégorie spécifique d’un accord dans un secteur particulier, mais renvoie au fait qu’il est établi que certaines formes de collusion sont, en général et au vu de l’expérience acquise, tellement susceptibles d’avoir des effets négatifs sur la concurrence qu’il n’est pas nécessaire de démontrer qu’elles ont des effets dans le cas particulier en cause. Le fait que la Commission n’ait pas, dans le passé, estimé qu’un accord d’un type donné était, de par son objet même, restrictif de la concurrence n’est donc pas de nature, en lui-même, à l’empêcher de le faire à l’avenir à la suite d’un examen individuel et circonstancié des mesures litigieuses au regard de leur contenu, de leur finalité et de leur contexte (voir, en ce sens, arrêt CB/Commission, point 78 supra, EU:C:2014:2204, point 51 ; conclusions de l’avocat général Wahl dans l’affaire CB/Commission, C‑67/13 P, Rec, EU:C:2014:1958, point 142, et de l’avocat général Wathelet dans l’affaire Toshiba Corporation/Commission, C‑373/14 P, Rec, EU:C:2015:427, point 74). |
| 439 | C’est donc à tort que les requérantes font valoir que la Commission n’a pas suffisamment établi que les accords litigieux pouvaient être considérés, de par leur contenu et leurs objectifs, pris dans leur contexte économique et juridique, comme étant suffisamment nocifs pour la concurrence (voir point 343 ci‑dessus). |
| 440 | La première branche doit, dès lors, être rejetée. |
2. Sur la deuxième branche
| 441 | Les requérantes considèrent que la Commission commet une erreur de droit lorsqu’elle conclut dans la décision attaquée qu’un transfert de valeur suffit en soi à rendre restrictif par objet un accord amiable en matière de brevets. |
| 442 | Elles font observer que la décision attaquée constate que les « moyens utilisés par les titulaires de brevet pour défendre leurs droits entrent en ligne de compte » (considérant 641), ce qui signifierait que les « moyens » peuvent, à eux seuls, rendre un accord anticoncurrentiel par objet. Or, aucune affaire antérieure n’indiquerait qu’une mesure d’incitation extérieure, que ce soit sous la forme d’avantages économiques ou d’une pression physique ou psychologique, est capable, à elle seule, de rendre anticoncurrentiel un accord sinon licite. En outre, si l’existence d’une incitation extérieure ne saurait justifier un accord par ailleurs anticoncurrentiel, elle ne saurait pas non plus rendre anticoncurrentiel un accord par ailleurs licite. Enfin, la jurisprudence de la Cour confirmerait que l’objet anticoncurrentiel d’un accord doit s’établir indépendamment de toute considération sur les incitations financières des parties. La décision attaquée se méprendrait donc en ce qu’elle attache une importance décisive au paiement, alors que celui-ci serait neutre en droit de la concurrence. |
| 443 | La Commission conteste ces arguments. |
| 444 | Dans la mesure où, par cette branche, les requérantes remettent en cause l’appréciation effectuée par la Commission des paiements inversés dans la décision attaquée, il y a lieu de renvoyer, à cet égard, aux développements consacrés à cette question dans le cadre du deuxième moyen (voir points 345 à 416 ci‑dessus). |
| 445 | En outre, il y a lieu d’ajouter que la jurisprudence invoquée par les requérantes, selon laquelle il est indifférent, en ce qui concerne l’existence de l’infraction, que la conclusion d’un accord ait été ou non dans l’intérêt commercial des parties concluant cet accord (voir, en ce sens, arrêt du 25 janvier 2007, Sumitomo Metal Industries et Nippon Steel/Commission, C‑403/04 P et C‑405/04 P, Rec, EU:C:2007:52, points 44 et 45 et jurisprudence citée), signifie uniquement que les parties à un accord ne sauraient faire valoir que cet accord constituait la solution la plus rentable pour échapper à l’interdiction énoncée à l’article 101 TFUE (voir point 380 ci-dessus). Elle ne s’oppose pas, en revanche, à ce que la Commission tienne compte du contenu d’un accord ainsi que de sa finalité et du contexte dans lequel celui-ci a été conclu, telle, en l’espèce, la présence de paiements inversés importants, afin d’établir l’existence d’une restriction par objet. |
| 446 | Partant, la deuxième branche doit être rejetée également. |
3. Sur la troisième branche
| 447 | Les requérantes avancent que la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit, premièrement, en ce qu’elle omet de reconnaître que les accords litigieux étaient nécessaires pour réaliser un objectif légitime, à savoir la sauvegarde et la mise en œuvre d’un brevet, et deuxièmement, en ce qu’elle applique de manière erronée au cas d’espèce la jurisprudence sur les « autres objectifs légitimes ». |
| 448 | Les requérantes invoquent une jurisprudence constante des juridictions de l’Union selon laquelle une restriction de la liberté d’agir des parties ne restreint pas systématiquement la concurrence, particulièrement lorsque cette restriction est nécessaire à la poursuite d’un objectif principal qui est neutre sur le plan de la concurrence ou la favorise. Or, la protection de l’investissement réalisé par le titulaire d’un droit de propriété intellectuelle pourrait, selon elles, constituer un tel objectif légitime. |
| 449 | En l’espèce, les accords litigieux auraient poursuivi l’objectif légitime de protéger et de faire respecter les brevets de procédé de Lundbeck et de sauvegarder ainsi l’investissement de Lundbeck en empêchant le préjudice irréparable qui aurait été causé par le lancement de médicaments génériques. Ils auraient par ailleurs donné aux entreprises de génériques le temps nécessaire pour déterminer si les brevets de Lundbeck étaient violés, sans avoir à exposer de frais ou d’autres charges ou à subir les délais afférents à un litige. En outre, la portée et la durée des accords litigieux seraient proportionnées, dans la mesure où ces derniers avaient pour seule vocation d’empêcher les entreprises de génériques de commercialiser du citalopram violant les brevets de Lundbeck et dans la mesure où leur durée aurait en définitive été liée à l’issue du litige Lagap au Royaume-Uni, qui devait permettre d’aborder les contentieux sous-jacents et d’établir si Lundbeck resterait motivée pour mettre en œuvre ses brevets de procédé. |
| 450 | La Commission conteste ces arguments. |
| 451 | Il convient de rappeler à cet égard que, selon la jurisprudence, si une opération ou une activité déterminée ne relève pas du principe d’interdiction prévu à l’article 101, paragraphe 1, TFUE, en raison de sa neutralité ou de son effet positif sur le plan de la concurrence, une restriction de l’autonomie commerciale d’un ou de plusieurs des participants à cette opération ou à cette activité ne relève pas non plus dudit principe d’interdiction si cette restriction est objectivement nécessaire à la mise en œuvre de ladite opération ou de ladite activité et proportionnée aux objectifs de l’une ou de l’autre (voir arrêt du 11 septembre 2014, MasterCard e.a./Commission, C‑382/12 P, Rec, EU:C:2014:2201, point 89 et jurisprudence citée). |
| 452 | En effet, lorsqu’il n’est pas possible de dissocier une telle restriction de l’opération ou de l’activité principale sans en compromettre l’existence et les objets, il y a lieu d’examiner la compatibilité avec l’article 101 TFUE de cette restriction conjointement avec la compatibilité de l’opération ou de l’activité principale dont elle constitue l’accessoire, et cela bien que, prise isolément, pareille restriction puisse paraître, à première vue, relever du principe d’interdiction de l’article 101, paragraphe 1, TFUE (arrêt MasterCard e.a./Commission, point 450 supra, EU:C:2014:2201, point 90). |
| 453 | Lorsqu’il s’agit de déterminer si une restriction anticoncurrentielle peut échapper à la prohibition prévue à l’article 101, paragraphe 1, TFUE au motif qu’elle constitue l’accessoire d’une opération principale dépourvue d’un tel caractère anticoncurrentiel, il convient de rechercher si la réalisation de cette opération serait impossible en l’absence de la restriction en question. Le fait que ladite opération soit simplement rendue plus difficilement réalisable, voire moins profitable en l’absence de la restriction en cause, ne saurait être considéré comme conférant à cette restriction le caractère « objectivement nécessaire » requis afin de pouvoir être qualifiée d’accessoire. En effet, une telle interprétation reviendrait à étendre cette notion à des restrictions qui ne sont pas strictement indispensables à la réalisation de l’opération principale. Un tel résultat porterait atteinte à l’effet utile de la prohibition prévue à l’article 101, paragraphe 1, TFUE (arrêt MasterCard e.a./Commission, point 450 supra, EU:C:2014:2201, point 91). |
| 454 | La condition relative au caractère nécessaire d’une restriction implique donc un double examen. En effet, il convient de rechercher, d’une part, si la restriction est objectivement nécessaire à la réalisation de l’opération principale et, d’autre part, si elle est proportionnée par rapport à celle-ci (voir arrêt E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, point 64 et jurisprudence citée). |
| 455 | Il convient de souligner par ailleurs que, dans la mesure où l’existence d’une règle de raison dans le droit de l’Union de la concurrence ne saurait être admise, il serait erroné d’interpréter, dans le cadre de la qualification des restrictions accessoires, la condition de la nécessité objective comme impliquant une mise en balance des effets pro et anticoncurrentiels d’un accord (voir, en ce sens, arrêt E.ON Ruhrgas et E.ON/Commission, point 98 supra, EU:T:2012:332, point 65 et jurisprudence citée). |
| 456 | En l’espèce, les requérantes avancent que les restrictions à l’autonomie commerciale des entreprises de génériques seraient accessoires à la réalisation d’un objectif principal, qui consiste en la protection de leurs droits de propriété intellectuelle. |
| 457 | Un tel argument ne saurait être accueilli. |
| 458 | Premièrement, en effet, les requérantes n’ont pas démontré que les restrictions convenues en vertu des accords litigieux étaient objectivement nécessaires pour protéger leurs droits de propriété intellectuelle, au sens de la jurisprudence précitée. D’une part, elles auraient pu protéger ces droits en intentant des actions devant les juridictions nationales compétentes en cas d’infraction à leurs brevets. D’autre part, ainsi que la Commission l’a indiqué aux considérants 638 et suivants de la décision attaquée, il existait de nombreuses façons de régler à l’amiable un litige en matière de brevets, sans convenir de restrictions relatives à l’entrée des génériques sur le marché, moyennant des paiements inversés correspondant environ aux profits escomptés par celles-ci en cas d’entrée sur le marché (voir points 334 et 411 ci-dessus). Les requérantes n’établissent pas, dès lors, que ces restrictions étaient objectivement nécessaires à la réalisation de l’objectif allégué, consistant à faire respecter leurs droits de propriété intellectuelle. |
| 459 | Deuxièmement, il convient de rappeler que, selon la jurisprudence, un accord n’est pas immunisé contre le droit de la concurrence du simple fait qu’il porte sur un brevet ou qu’il vise à résoudre à l’amiable un litige en matière de brevets et qu’il peut être considéré comme ayant un objet restrictif même s’il n’a pas pour seul objectif de restreindre la concurrence, mais poursuit également d’autres objectifs légitimes (voir point 427 ci-dessus et jurisprudence citée). Le fait qu’il ait pu s’agir de la solution la plus rentable ou la moins risquée d’un point de vue commercial n’exclut nullement l’application de l’article 101 TFUE (point 380 ci‑dessus). |
| 460 | Troisièmement, en tout état de cause, à supposer que les restrictions convenues en vertu des accords litigieux puissent être considérées comme étant objectivement nécessaires à l’objectif principal allégué par les requérantes, consistant à faire respecter leurs droits de propriété intellectuelle, il n’en reste pas moins qu’elles sont disproportionnées par rapport à la réalisation de cet objectif. En effet, contrairement à ce que font valoir les requérantes, les accords litigieux n’ont réglé aucun litige en matière de brevets, puisqu’ils prévoyaient uniquement que les entreprises de génériques resteraient en dehors du marché du citalopram pendant une certaine période, contre paiement, sans même prévoir que, à l’issue de cette période, elles pourraient entrer sur ce marché sans devoir faire face à des actions en contrefaçon de la part de Lundbeck. En outre, la portée des restrictions contenues dans ces accords allait souvent au-delà du champ d’application des brevets de Lundbeck (voir le sixième moyen ci-après). Enfin, c’est à tort que les requérantes prétendent que l’affaire Lagap au Royaume-Uni aurait servi d’affaire clé permettant de régler les contentieux avec les entreprises de génériques, puisque, comme l’a fait valoir la Commission aux considérants 683 et suivants de la décision attaquée, les accords GUK pour le Royaume-Uni, Arrow UK, Arrow danois, Alpharma et Ranbaxy ont tous été conclus avant que Lundbeck n’intente une action en contrefaçon contre Lagap au Royaume-Uni, le 14 octobre 2002. En ce qui concerne le seul accord conclu postérieurement, à savoir l’accord GUK pour l’EEE, le litige avec Lagap n’était pas réellement pertinent, puisque l’IPA en cause dans le procès Lagap, fondé sur le procédé Matrix II, était différent de l’IPA de Natco, à partir duquel le citalopram générique que Merck (GUK) envisageait de commercialiser était produit (considérant 687 de la décision attaquée). |
| 461 | C’est donc à tort que les requérantes affirment que les restrictions convenues dans les accords litigieux étaient objectivement nécessaires et proportionnées pour protéger leurs droits de propriété intellectuelle. |
| 462 | En second lieu, les requérantes considèrent que, dans la décision attaquée, la Commission applique de façon erronée la jurisprudence sur les autres objectifs légitimes en l’espèce. En effet, dans celle-ci, elle déclarerait que le fait qu’un accord puisse poursuivre par ailleurs d’autres objectifs parfaitement légitimes ne fait pas obstacle à la possibilité de constater l’existence d’une restriction par objet. Les affaires citées par la Commission au soutien de cette affirmation concerneraient néanmoins des situations où l’objectif légitime aurait pu être réalisé sans restreindre la concurrence, alors qu’en l’espèce les accords litigieux étaient nécessaires pour assurer le respect des brevets de Lundbeck. |
| 463 | L’intervenante soutient les arguments des requérantes et considère également que la Commission a erronément utilisé le critère juridique relatif à l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. Selon elle, la jurisprudence de la Cour serait fondée sur un critère de « nécessité objective » pour établir si l’article 101 TFUE trouve ou non à s’appliquer. Partant, la Commission aurait dû examiner si un règlement amiable avait été conclu de bonne foi pour résoudre un litige réel en matière de brevet et si les restrictions convenues étaient nécessaires et proportionnées à cet objectif légitime. |
| 464 | Il convient de relever à cet égard que, contrairement à ce qu’avancent les requérantes ainsi que l’intervenante, c’est sans commettre d’erreur de droit que la Commission a appliqué la jurisprudence sur les autres objectifs légitimes en l’espèce (voir point 427 ci-dessus et jurisprudence citée) et qu’elle a rejeté les arguments des requérantes à cet égard, au considérant 653 de la décision attaquée, dans la mesure où ces arguments reposent également sur la prémisse erronée selon laquelle l’objectif légitime allégué par les requérantes, consistant à protéger leurs droits de propriété intellectuelle, n’aurait pas pu être réalisé sans restreindre la concurrence (voir points 458 à 461 ci‑dessus). |
| 465 | Partant, la troisième branche doit être rejetée. |
4. Sur la quatrième branche
| 466 | Les requérantes estiment que la décision est entachée d’une erreur de droit en ce qu’elle n’admet pas que le scénario contrefactuel en l’espèce exclut la possibilité de constater une restriction de la concurrence par objet. |
| 467 | Elles avancent que la décision attaquée méconnaît le fait que, même sans les accords litigieux, les entreprises de génériques n’auraient pas vendu de citalopram non contrefaisant. Or, il découlerait d’une jurisprudence constante que le critère général pour apprécier si un accord a pour objet ou pour effet de restreindre la concurrence consiste à examiner quel aurait été le jeu de la concurrence dans le cadre du marché considéré en l’absence de l’accord en question. Le moindre doute quant au fait qu’une concurrence aurait existé en l’absence d’accord suffirait donc à exclure toute infraction à l’article 101 TFUE. En outre, la suppression d’une incertitude serait inhérente à tout règlement amiable et la décision attaquée admettrait que les règlements amiables retardant une entrée sur le marché puissent, dans certains cas, ne pas violer l’article 101 TFUE. |
| 468 | Les perspectives réalistes d’intégrer un ou plusieurs marchés de l’EEE dont ferait état la décision attaquée pendant la période couverte par les accords litigieux seraient sans fondement et ne seraient, en tout état de cause, que des perspectives, ce qui implique à tout le moins qu’il n’était pas certain que, en l’absence de ces accords, les entreprises de génériques auraient vendu du citalopram non contrefaisant. En effet, selon les requérantes, les entreprises de génériques ne disposaient d’aucune AMM et, à supposer qu’elles aient pu lancer leurs produits génériques contrefaisants, elles auraient fait l’objet d’injonctions demandées par leurs soins. En outre, ces entreprises auraient pu choisir de se tenir à l’écart du marché ou d’en sortir afin d’échapper à un contentieux avec Lundbeck. Du reste, plusieurs entreprises de génériques auraient activement continué à préparer leur entrée sur le marché, notamment en poursuivant leurs recherches de citalopram non contrefaisant, et les accords litigieux ne les auraient pas non plus empêchées de contester la validité des brevets de Lundbeck. |
| 469 | La Commission conteste ces arguments. |
| 470 | Premièrement, dans la mesure où, par leurs arguments, les requérantes semblent vouloir remettre en cause la conclusion selon laquelle les entreprises de génériques étaient des concurrents potentiels de Lundbeck au moment de conclure les accords litigieux et où ces arguments ont déjà été réfutés dans le cadre du premier moyen ci-dessus, il y a lieu de renvoyer aux développements présentés à cet égard. |
| 471 | En outre, il importe de rappeler que l’article 101 TFUE vise à protéger la concurrence potentielle au même titre que la concurrence actuelle que se font les entreprises sur le marché (voir point 99 ci-dessus). C’est donc en vain que les requérantes prétendent à nouveau qu’il n’existait aucune certitude quant au fait que les entreprises seraient effectivement entrées sur le marché pendant la durée des accords litigieux, étant donné qu’une telle argumentation méconnaît la distinction entre concurrence actuelle et concurrence potentielle. |
| 472 | Deuxièmement, dans la mesure où les requérantes font valoir que la Commission aurait dû examiner le scénario contrefactuel en l’espèce, il convient de rappeler que, s’agissant de restrictions de la concurrence par objet, la Commission était uniquement tenue de démontrer que les accords litigieux présentaient un degré suffisant de nocivité pour la concurrence, compte tenu de la teneur de leurs dispositions, des objectifs qu’ils visaient à atteindre ainsi que du contexte économique et juridique dans lequel ils s’inséraient, sans être tenue, pour autant, d’en examiner les effets (point 341 ci‑dessus). |
| 473 | L’examen d’un hypothétique scénario contrefactuel, outre qu’il serait difficilement praticable en ce qu’il imposerait à la Commission de reconstruire les événements qui se seraient produits en l’absence des accords litigieux, alors que ceux-ci ont précisément eu pour objet de retarder l’entrée des entreprises de génériques sur le marché (voir points 138 et 139 ci-dessus), s’apparenterait davantage à un examen des effets des accords litigieux sur le marché qu’à un examen objectif du caractère suffisamment nocif de ceux-ci sur la concurrence. Or, un tel examen des effets n’est pas requis dans le cadre d’une analyse fondée sur l’existence d’une restriction de la concurrence par objet (point 341 ci‑dessus). |
| 474 | Dès lors, à supposer même que certaines entreprises de génériques ne soient pas entrées sur le marché pendant la durée des accords litigieux, en raison d’actions en contrefaçon intentées par Lundbeck ou en raison de l’impossibilité d’obtenir une AMM dans un délai suffisamment court, ce qui importe est que ces entreprises disposaient de possibilités réelles et concrètes d’entrer sur le marché au moment de conclure les accords litigieux avec Lundbeck, de sorte qu’elles exerçaient une pression concurrentielle sur celle-ci. Or, cette pression concurrentielle a été éliminée pendant la durée des accords litigieux, ce qui constitue, en soi, une restriction de la concurrence par objet au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. |
| 475 | S’il est vrai que les règlements amiables ont souvent pour objectif de réduire les incertitudes inhérentes à la poursuite d’un contentieux, de tels règlements ne sont pas immunisés contre l’application du droit de la concurrence (voir point 427 ci-dessus). De plus, comme l’a constaté la Commission dans la décision attaquée, ils sont particulièrement problématiques lorsqu’ils visent à payer des concurrents potentiels pour qu’ils restent à l’écart du marché pendant une période déterminée, sans pour autant régler le moindre litige sous-jacent en matière de brevets, comme en l’espèce. |
| 476 | Dès lors, c’est à bon droit que la Commission a considéré que les accords litigieux s’apparentaient à des accords d’exclusion du marché entre concurrents et qu’ils étaient susceptibles d’avoir des effets négatifs sur la concurrence, sans qu’il fût nécessaire, aux fins de l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, de démontrer qu’ils avaient eu de tels effets. |
| 477 | Partant, la quatrième branche doit également être rejetée, tout comme le troisième moyen dans son entièreté. |
E – Sur le quatrième moyen, tiré d’une erreur de droit et d’un défaut de motivation commis lors du rejet du critère du champ d’application du brevet comme norme essentielle d’évaluation des accords de règlement amiable en matière de brevets dans le cadre de l’article 101, paragraphe 1, TFUE
| 478 | Les requérantes considèrent que la Commission refuse à tort d’admettre que les accords comportant des restrictions qui correspondent à celles inhérentes à l’exercice des droits qu’un brevet confère à son titulaire ne relèvent pas de l’article 101, paragraphe 1, TFUE et suggère à tort que les accords prévoyant des restrictions qui dépassent le champ d’application de ce brevet relèvent vraisemblablement de cette disposition. Selon elles, premièrement, la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit en ce qu’elle écarte le critère du champ d’application du brevet comme norme de contrôle pertinente pour évaluer les accords de règlement amiable en matière de brevets dans le cadre de l’article 101, paragraphe 1, TFUE et, deuxièmement, l’argumentation retenue par la Commission dans la décision attaquée pour rejeter ce critère est absconse, absurde et contredite par l’argumentation clé sous-tendant le reste de la décision attaquée. |
1. Sur la première branche
| 479 | En premier lieu, les requérantes font valoir que les restrictions contractuelles relevant du champ temporel, territorial et matériel des droits du titulaire du brevet ne violent pas le droit de la concurrence, car ces restrictions sont analogues à celles inhérentes au brevet sous-jacent, indépendamment du point de savoir si le règlement amiable implique ou non par ailleurs un transfert de valeur du laboratoire de princeps au bénéfice du fabricant de génériques. |
| 480 | Une telle condition serait conforme au principe selon lequel les brevets sont présumés valides jusqu’à la déclaration expresse de leur nullité. Dans l’arrêt Windsurfing, point 119 supra (EU:C:1986:75), la Cour aurait reconnu que toute clause qui concernait les produits couverts par un brevet trouvait une justification dans la protection d’un droit de propriété intellectuelle. La portée du brevet serait donc pertinente pour l’appréciation d’une violation de l’article 101 TFUE. |
| 481 | En deuxième lieu, les requérantes estiment que tout règlement amiable doit être lié à un contentieux « de bonne foi » entre les parties à l’accord, portant sur la validité ou la violation d’un brevet. De tels accords présenteraient intrinsèquement une légalité et utilité et n’auraient à craindre un contrôle « antitrust » que si le contentieux sous-jacent était fictif. |
| 482 | Or, en matière de règlements amiables concernant des brevets et des médicaments génériques, un contentieux devrait être qualifié d’authentique lorsque, d’une part, il n’est pas établi que le titulaire d’un brevet savait ou était intimement persuadé que celui-ci était nul et, d’autre part, ce titulaire disposait d’éléments de preuve suffisants pour soutenir que les médicaments génériques violaient son brevet. Si le titulaire d’un brevet nourrit de simples doutes quant à la validité de celui-ci, ces doutes, qui traduisent l’incertitude inhérente à l’issue de tout litige, ne seraient pas suffisants pour affecter la nature authentique de celui-ci et pour rendre illégal un accord de règlement amiable. Dès lors, des déclarations telles que celle qui est citée à plusieurs reprises par la décision attaquée, faite plus d’un an et demi après la conclusion des accords litigieux, et suggérant qu’un salarié de Lundbeck avait estimé à 60 % le risque que le brevet sur la cristallisation fût annulé par les juridictions du Royaume-Uni, ne sauraient en aucun cas être retenues pour établir que Lundbeck croyait que le brevet sur la cristallisation était nul ou qu’elle n’avait aucune chance d’en obtenir la mise en œuvre devant une juridiction. |
| 483 | En troisième lieu, les requérantes considèrent, dès lors, que le critère du champ d’application du brevet constitue la seule norme appropriée. Tout d’abord, un tel critère permettrait d’établir un équilibre raisonnable entre le droit de la concurrence et le droit des brevets. Ensuite, il répondrait aux préoccupations de la Commission concernant les règlements amiables en matière de brevets, puisqu’une entreprise de génériques concluant un tel accord peut notamment intégrer le marché d’une manière qui ne viole pas l’étendue matérielle, temporelle ou territoriale du brevet en cause. Enfin, il ne serait pas entaché des défauts viciant le critère retenu par la décision attaquée. |
| 484 | En quatrième lieu, selon les requérantes, aucun des accords litigieux ne viole l’article 101 TFUE, car tous satisfont, d’une part, à la condition du maintien dans le champ d’application du brevet, puisque les restrictions contractuelles étaient limitées aux médicaments contrefaisants et n’excédaient pas l’étendue territoriale et temporelle des brevets de procédé de Lundbeck et, d’autre part, à la condition du contentieux authentique, puisqu’aucun élément de preuve ne suggère que Lundbeck considérait que ses brevets étaient nuls et que, de surcroît, elle disposait d’éléments scientifiques démontrant que les entreprises de génériques violaient ses brevets de procédé. |
| 485 | La Commission conteste ces arguments. |
| 486 | Il convient tout d’abord de rappeler que, selon la jurisprudence, l’article 101, paragraphe 1, TFUE ne fait aucune distinction entre les accords qui ont pour objet de mettre fin à un litige et ceux qui poursuivent d’autres buts (arrêt Bayer et Maschinenfabrik Hennecke, point 427 supra, EU:C:1988:448, point 15). Si les droits reconnus par la législation d’un État membre en matière de propriété industrielle ne sont pas affectés dans leur existence par l’article 101 TFUE, les conditions de leur exercice peuvent cependant relever des interdictions édictées par cet article. Tel peut être le cas chaque fois que l’exercice d’un tel droit apparaît comme étant l’objet, le moyen ou la conséquence d’une entente (arrêt Centrafarm et de Peijper, point 117 supra, EU:C:1974:114, points 39 et 40). |
| 487 | Dès lors, s’il est vrai que l’objet spécifique de la propriété industrielle est notamment d’assurer au titulaire, afin de récompenser l’effort créateur de l’inventeur, le droit exclusif d’utiliser une invention en vue de la fabrication et de la première mise en circulation de produits industriels, soit directement, soit par l’octroi de licences à des tiers, ainsi que le droit de s’opposer à toute contrefaçon (arrêt Centrafarm et de Peijper, point 117 supra, EU:C:1974:115, point 9), celui-ci ne saurait être interprété comme garantissant une protection également contre les actions visant à contester la validité d’un brevet, compte tenu de ce qu’il est de l’intérêt public d’éliminer tout obstacle à l’activité économique, qui pourrait découler d’un brevet délivré à tort (arrêt Windsurfing, point 119 supra, EU:C:1986:75, point 92). |
| 488 | Il y a lieu de noter, à cet égard, contrairement à ce que font valoir les requérantes, que les considérations exprimées au point 92 de l’arrêt Windsurfing, point 119 supra (EU:C:1986:75), ne sauraient valoir uniquement pour les clauses qui échappent manifestement au champ d’application du brevet. En effet, au point 46 du même arrêt, la Cour a considéré que, même à supposer que le brevet allemand ait couvert toute la planche à voile, et donc également le flotteur, ce qui aurait impliqué que la clause dont il était question fût entrée dans le champ d’application du brevet, cela ne signifiait pas qu’une telle clause était compatible avec l’article 101 TFUE. |
| 489 | En outre, selon la jurisprudence, même si la Commission ne saurait s’abstenir de toute initiative lorsque la portée d’un brevet est pertinente pour l’appréciation d’une violation des articles 101 TFUE et 102 TFUE, il ne lui appartient pas de définir la portée d’un brevet (arrêt Windsurfing, point 119 supra, EU:C:1986:75, point 26). |
| 490 | Au regard de cette jurisprudence, ainsi que des objectifs inhérents à l’article 101 TFUE, qui exigent, notamment, que chaque opérateur économique détermine de manière autonome la politique qu’il entend suivre sur le marché (voir, en ce sens, arrêt BIDS, point 341 supra, EU:C:2008:643, points 33 et 34) afin de protéger les consommateurs face à des augmentations de prix injustifiées résultant d’une collusion entre concurrents (voir point 386 ci-dessus), c’est à bon droit que la Commission a rejeté en l’espèce l’application du critère du champ d’application du brevet afin d’évaluer les accords litigieux sous l’angle de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. |
| 491 | En effet, comme l’a fait valoir la Commission au considérant 698 de la décision attaquée, ce critère est problématique du point de vue du droit de la concurrence à plusieurs égards. Premièrement, il conduit à présumer qu’un médicament générique enfreint le brevet du laboratoire de princeps et permet ainsi d’exclure le médicament générique sur cette base, alors que le caractère infractionnel ou non du médicament générique est une question non résolue. Deuxièmement, il se fonde sur la présomption selon laquelle tout brevet invoqué dans le cadre d’un règlement amiable serait considéré comme valide en cas de contestation de sa validité, alors qu’il n’existe pas de fondement à cet effet en droit ou dans la pratique (point 122 ci-dessus). Le critère du champ d’application du brevet repose donc sur l’appréciation subjective, par les requérantes, du champ d’application de leurs brevets et de la validité de ceux-ci, alors qu’une juridiction nationale ou une autorité compétente aurait pu avoir un point de vue différent. |
| 492 | La Supreme Court of the United States, mettant fin à un débat intense sur ce sujet, a d’ailleurs suivi la même approche en rejetant le critère du champ d’application du brevet appliqué par certaines juridictions inférieures par son arrêt Actavis, mentionné au point 353 ci-dessus, où elle a considéré que le fait qu’un accord relevât du champ d’application d’un brevet n’immunisait pas cet accord contre une action « antitrust ». |
| 493 | En effet, la question de savoir si une restriction relève ou non du champ d’application d’un brevet est une conclusion qui découle d’un examen relatif à la portée et à la validité de celui-ci et non, comme le suggèrent les requérantes, le point de départ d’un tel examen (voir point 353 ci-dessus à propos de l’arrêt Actavis). |
| 494 | Ainsi, lorsque les requérantes tentent de faire valoir que les produits que les entreprises de génériques avaient l’intention de commercialiser enfreignaient leurs brevets ou entraient dans le champ d’application matériel, temporel et territorial de ceux-ci, il ne s’agit en réalité que de spéculations reposant sur leurs propres appréciations subjectives, puisqu’elles ne contestent pas le fait que, au moment de conclure les accords litigieux, aucune juridiction nationale ou autorité compétente n’avait établi que ces produits enfreignaient l’un ou l’autre de leurs brevets de procédé (point 145 ci-dessus). En outre, comme le souligne la Commission, le brevet sur la cristallisation n’avait même pas encore été délivré au moment où la plupart des accords litigieux avaient été conclus (point 127 ci-dessus), de sorte que le champ d’application des brevets des requérantes était incertain, tout comme la portée des restrictions contenues dans ces accords. |
| 495 | Par ailleurs, le fait que certaines restrictions contenues dans les accords litigieux aient été considérées par la Commission comme se situant potentiellement dans le champ d’application des brevets de Lundbeck signifie uniquement que les requérantes auraient pu obtenir des restrictions comparables au moyen de décisions judiciaires prises pour la mise en œuvre de leurs brevets, à supposer qu’elles aient obtenu gain de cause devant les juridictions nationales compétentes. En ce sens, même si les accords litigieux contenaient également des restrictions relevant potentiellement du champ d’application des brevets des requérantes, ces accords allaient au-delà de l’objet spécifique de leurs droits de propriété intellectuelle, qui incluaient, certes, le droit de s’opposer à des contrefaçons, mais pas celui de conclure des accords par lesquels des concurrents réels ou potentiels du marché étaient payés pour ne pas entrer sur le marché (voir point 487 ci-dessus et considérant 698 de la décision attaquée). |
| 496 | Les requérantes font valoir néanmoins qu’il existait des litiges réels en matière de brevets entre les parties aux accords litigieux en l’espèce, de sorte qu’elles pouvaient résoudre de tels litiges à l’amiable sans enfreindre l’article 101 TFUE. |
| 497 | Il est douteux, toutefois, que les accords litigieux aient permis de réellement mettre un terme aux litiges sous-jacents en matière de brevets entre les requérantes et les entreprises de génériques, puisque ces accords ne prévoyaient aucune entrée immédiate des génériques sur le marché à l’expiration de ceux-ci, accompagnée d’une renonciation, de la part des requérantes, à leurs revendications en matière de brevets (voir point 354 ci-dessus et considérant 662 de la décision attaquée). |
| 498 | Par ailleurs, à supposer même que les accords litigieux aient permis de résoudre un litige à l’amiable entre les parties, il suffit de rappeler que l’article 101, paragraphe 1, TFUE ne fait aucune distinction entre les accords qui ont pour objet de mettre fin à un litige et ceux qui poursuivent d’autres buts (voir, en ce sens, arrêt Bayer et Maschinenfabrik Hennecke, point 427 supra, EU:C:1988:448, point 15). Or, l’objet anticoncurrentiel de ces accords étant suffisamment établi, s’agissant d’accords excluant des concurrents potentiels du marché contre paiement, à supposer qu’ils aient également pu bénéficier à la concurrence et aux consommateurs, des tels effets devraient être démontrés par les requérantes et être examinés sous l’angle de l’article 101, paragraphe 3, TFUE (voir l’examen du septième moyen ci-après) et non être évalués par la Commission dans le cadre du paragraphe 1 du même article (voir, en ce sens, arrêt Brasserie nationale e.a./Commission, point 387 supra, EU:T:2005:298, point 85). |
| 499 | Dès lors, c’est à tort que les requérantes font valoir que le critère juridique appliqué par la Commission n’aurait pas de fondement dans la jurisprudence ou que l’exercice de droits de propriété intellectuelle ne pourrait relever de l’interdiction prévue à l’article 101, paragraphe 1, TFUE que dans des circonstances exceptionnelles. La Commission n’a commis aucune erreur de droit en rejetant le critère du champ d’application du brevet comme critère pertinent aux fins d’examiner les accords litigieux sous l’angle de l’article 101, paragraphe 1, TFUE. Comme le fait valoir la Commission, le critère pertinent en l’espèce était la notion de restriction par objet, telle que développée par la jurisprudence des juridictions de l’Union (points 338 à 344 ci‑dessus). |
| 500 | Par conséquent, la Commission était en droit, en l’espèce, de se fonder sur un ensemble de facteurs, en tant qu’éléments de contexte, tels que l’existence d’un paiement inversé, l’importance de ce paiement et le fait qu’il semblait correspondre aux bénéfices escomptés par les entreprises de génériques en cas d’entrée sur le marché, de même que l’absence de clause permettant de faciliter l’entrée des génériques sur le marché à l’expiration des accords litigieux et la présence de restrictions allant au-delà du champ d’application des brevets des requérantes, pour constater que ces accords avaient pour objet de restreindre la concurrence au sens de l’article 101 TFUE (voir considérants 661 et 662 de la décision attaquée). |
| 501 | Partant, la première branche doit être rejetée. |
2. Sur la deuxième branche
| 502 | Les requérantes font valoir, en premier lieu, que la motivation du rejet du critère du champ d’application du brevet ne figure qu’au seul considérant 698 de la décision attaquée, qui est, de surcroît, entaché d’un raisonnement absurde, puisque, selon elles, ce critère n’incite pas les entreprises de génériques à abandonner tous leurs efforts pour intégrer les marchés, mais uniquement pour vendre des produits contrefaisants. |
| 503 | En outre, le droit de s’opposer à des contrefaçons impliquerait aussi que le titulaire de brevets pût s’opposer à des contrefaçons en résolvant un litige à l’amiable. Un tel droit découlerait également de l’objet spécifique d’un brevet, contrairement à ce qu’insinue la décision attaquée. L’arrêt Windsurfing, point 119 supra (EU:C:1986:75), cité dans la décision attaquée, ne pourrait être invoqué que pour soutenir que Lundbeck n’est pas habilitée à trancher un conflit entre les produits de deux fabricants tiers, ce qui ne correspondrait pas au cas d’espèce. Par ailleurs, l’argument soulevé par la décision attaquée, selon lequel les règlements amiables sont autorisés seulement s’ils sont fondés sur l’appréciation subjective des parties concernant la force du brevet contredirait l’allégation selon laquelle les titulaires d’un brevet ne devraient pas être capables d’apprécier eux-mêmes si les médicaments génériques contrefont leur brevet. La décision attaquée n’expliquerait pas non plus en quoi ce critère du champ d’application du brevet, qui existerait dans le droit des États-Unis d’Amérique, ne serait pas transposable dans le droit de l’Union. |
| 504 | Les requérantes estiment, en second lieu, que le rejet par la Commission du critère du champ d’application du brevet n’est pas cohérent avec le raisonnement clé de la décision attaquée sur lequel la Commission a axé son évaluation des accords litigieux. En effet, la Commission aurait fondé sa conclusion selon laquelle ces accords avaient pour objet de restreindre la concurrence sur l’assertion selon laquelle ils contenaient des restrictions allant au-delà du champ d’application des brevets de Lundbeck, puisqu’ils visaient à empêcher l’entrée de tout citalopram générique sur le marché, indépendamment du point de savoir si celui-ci était ou non contrefaisant. Or, à d’autres endroits, la Commission aurait déclaré que les paiements inversés en tant que tels indiqueraient que les accords litigieux avaient pour objet d’astreindre les entreprises de génériques à se tenir à l’écart du marché du citalopram générique pendant toute la durée de ceux-ci, indépendamment du point de savoir si les médicaments que ces entreprises auraient pu vendre étaient ou non contrefaisants. |
| 505 | Cela démontrerait que le critère du champ d’application du brevet a joué un rôle capital dans l’analyse de la Commission, ce qui irait à l’encontre de son allégation selon laquelle la question de savoir si les accords litigieux demeuraient dans le champ d’application des brevets de Lundbeck n’aurait pas changé fondamentalement l’analyse juridique de ces restrictions par la Commission. |
| 506 | La Commission conteste ces arguments. |