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AccueilDroit européen62018TJ0430_RES
Jurisprudence CJUE62018TJ0430_RES

Arrêt du Tribunal (première chambre élargie) du 16 décembre 2020.#American Airlines, Inc. contre Commission européenne.#Concurrence – Concentrations – Marché du transport aérien – Décision déclarant la concentration compatible avec le marché intérieur et l’accord EEE – Engagements – Décision accordant des droits d’antériorité – Erreur de droit – Notion d’usage approprié.#Affaire T-430/18.

CELEX62018TJ0430_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 16 décembre 2020

Résumé IA

Le Tribunal de l'Union européenne a annulé la décision de la Commission autorisant la concentration entre les compagnies aériennes, au motif que la Commission a commis une erreur de droit dans l'interprétation de la notion d'« usage approprié » des créneaux horaires (slots) cédés dans le cadre des engagements. Cette décision précise les conditions strictes auxquelles la Commission peut accorder des droits d'antériorité sur ces créneaux, renforçant ainsi le contrôle juridictionnel sur l'appréciation des remèdes en matière de concentrations.

Texte intégral

Affaire T‑430/18

American Airlines, Inc.

contre

Commission européenne

Arrêt du Tribunal (première chambre élargie) du 16 décembre 2020

« Concurrence – Concentrations – Marché du transport aérien – Décision déclarant la concentration compatible avec le marché intérieur et l’accord EEE – Engagements – Décision accordant des droits d’antériorité – Erreur de droit – Notion d’usage approprié »

  1. Droit de l’Union européenne – Interprétation – Méthodes – Interprétation littérale, systématique et téléologique

    (voir points 103-112, 204-249, 255-292)

  2. Concentrations entre entreprises – Examen par la Commission – Adoption d’une décision constatant la compatibilité d’une opération de concentration avec le marché intérieur sans ouverture de la phase II – Condition – Absence de doutes sérieux – Nécessité d’obtenir des engagements des entreprises concernées – Pouvoir d’appréciation

    (Règlement du Conseil no 139/2004, art. 2, § 2, 6 et 8, § 2)

    (voir points 114-116, 119, 120)

  3. Concentrations entre entreprises – Examen par la Commission – Engagements des entreprises concernées de nature à rendre l’opération notifiée compatible avec le marché intérieur – Critères

    (Règlement du Conseil no 139/2004, art. 2, § 2, 6, § 2, et 8, § 2)

    (voir points 117, 118, 260)

  4. Concentrations entre entreprises – Examen par la Commission – Engagements des entreprises concernées de nature à rendre l’opération notifiée compatible avec le marché intérieur – Interprétation des engagements au regard de la décision d’autorisation, du règlement sur les concentrations et de la communication sur les mesures correctives – Interprétation au regard du formulaire RM

    [Règlement du Conseil no 139/2004, art. 6, § 2, et 23, § 1, c) ; règlement de la Commission no 802/2004, art. 20, § 1 bis]

    (voir points 121-123, 129-200, 254)

  5. Procédure juridictionnelle – Mesures d’organisation de la procédure – Demande de production de documents – Pouvoir d’appréciation du juge de l’Union

    (Règlement de procédure du Tribunal, art. 90, § 1)

    (voir points 308-311)

  6. Recours en annulation – Compétence du juge de l’Union – Conclusions tendant à obtenir une injonction adressée à une institution – Irrecevabilité

    (Art. 263 et 266 TFUE)

    (voir point 312)

Résumé

Par décision d’autorisation du 5 août 2013 ( 1 ), la Commission a approuvé, sous réserve de conditions et d’obligations, une concentration entre US Airways Group et AMR Corporation (ci-après « les parties à la fusion »), la seconde étant la société mère de la compagnie aérienne American Airlines.

Afin de répondre aux doutes sérieux exprimés au stade de l’enquête préliminaire par la Commission au sujet de la compatibilité de cette opération avec le marché intérieur, les parties à la fusion avaient proposé une série d’engagements visant à abaisser les barrières à l’entrée à l’aéroport de London Heathrow (ci-après « LHR ») et à faciliter l’entrée d’un concurrent sur la liaison Londres-Philadelphie. Ainsi, elles s’étaient engagées à mettre des créneaux horaires LHR à disposition d’un nouvel entrant sur la liaison Londres-Philadelphie. Ces engagements (ci-après les « engagements relatifs aux créneaux ») ont été annexés à la décision d’autorisation.

Bien que les créneaux horaires LHR à libérer devaient, en principe, être utilisés sur la liaison Londres-Philadelphie, les engagements relatifs aux créneaux prévoyaient la possibilité pour le nouvel entrant d’obtenir des droits d’antériorité lui permettant d’utiliser ces créneaux sur n’importe quelle liaison en provenance et en direction de LHR. L’acquisition desdits droits d’antériorité était toutefois soumise à l’obligation pour le nouvel entrant d’effectuer un « usage approprié » des créneaux libérés pendant six saisons au sens de l’Association internationale du transport aérien (IATA) consécutives (ci-après la « période d’usage »).

En exécution de ces engagements, un accord de libération de créneaux a été conclu entre American Airlines et Delta Air Lines, qui a commencé à exploiter la liaison Londres - Philadelphie au début de l’été 2015.

Estimant que Delta Air Lines avait fait un usage approprié des créneaux durant la période d’usage, la Commission lui a accordé des droits d’antériorité par décision du 30 avril 2018 ( 2 ) (ci-après « la décision attaquée »). Pour affirmer l’usage approprié des créneaux libérés, la Commission a constaté l’absence d’usage abusif par Delta Air Lines pendant la période d’usage.

American Airlines a saisi le Tribunal d’un recours en annulation de cette décision, en invoquant, notamment, des erreurs de droit commises par la Commission dans l’interprétation de l’obligation de Delta Air Lines d’effectuer un « usage approprié » des créneaux libérés. Selon American Airlines, l’« usage approprié » doit être entendu comme visant un « usage conforme à l’offre » et non pas comme visant une absence d’« usage abusif » des créneaux libérés, comme soutenu par la Commission.

Ce recours en annulation est, toutefois, rejeté par la première chambre élargie du Tribunal.

Appréciation du Tribunal

Dans son arrêt, le Tribunal procède à une interprétation littérale et systématique de l’obligation de Delta Air Lines d’effectuer un « usage approprié » des créneaux horaires LHR libérés par American Airlines, tout en tenant compte de son objectif et de son contexte.

S’agissant de l’interprétation littérale des termes « usage approprié », le Tribunal relève que, dans la langue originale des engagements relatifs aux créneaux, à savoir l’anglais, la notion de « misuse » (« usage abusif ») n’a pas nécessairement une connotation négative. La Commission n’avait, par conséquent, pas commis d’erreur en considérant que le terme « misuse » peut être défini comme « le fait d’utiliser quelque chose d’une manière inadaptée ou d’une manière qui n’était pas prévue ». Selon le Tribunal, l’assimilation, opérée dans la décision attaquée, entre « usage approprié » et « absence d’usage abusif » est, par conséquent, conciliable avec le libellé des dispositions concernées.

Cela étant, l’interprétation avancée par American Airlines, selon laquelle l’usage approprié vise, en principe, un usage « conforme à l’offre », tout en réservant à la Commission une certaine marge d’appréciation à cet égard, est, selon le Tribunal, également conciliable avec les termes « usage approprié ».

La seule interprétation littérale des engagements relatifs aux créneaux n’étant pas concluante, le Tribunal rappelle que, pour interpréter une disposition du droit de l’Union, il faut tenir compte non seulement des termes de celle-ci, mais également de son contexte et des objectifs poursuivis par la réglementation dont elle fait partie. Comme les engagements relatifs aux créneaux font partie intégrante de la décision d’autorisation, ces principes s’appliquent à leur interprétation. Ainsi, le Tribunal affirme que les engagements relatifs aux créneaux doivent être interprétés à la lumière de la décision d’autorisation, dans le cadre général du droit de l’Union, en particulier à la lumière du règlement sur les concentrations ( 3 ), et par référence à la communication de la Commission concernant les mesures correctives recevables conformément au règlement sur les concentrations et au règlement d’application ( 4 ).

À cet égard, le Tribunal met en évidence l’importance des indications du « formulaire RM », que les parties à la fusion avaient fourni à la Commission en accompagnement de leurs propositions d’engagements relatifs aux créneaux. Conformément au règlement d’application ( 5 ), ce formulaire RM contient les renseignements et les documents qui sont nécessaires pour permettre à la Commission d’examiner si les engagements soumis par des parties à une fusion sont de nature à rendre la concentration compatible avec le marché intérieur. Dans la mesure où ledit formulaire RM dérive du règlement sur les concentrations, les engagements relatifs aux créneaux, tels qu’annexés à la décision d’autorisation, doivent être interprétés également au regard dudit formulaire RM.

En ce qui concerne les droits d’antériorité sur les créneaux horaires LHR à libérer, il résulte du formulaire RM fourni par les parties à la fusion que les engagements proposés par ces parties sont largement similaires à ceux souscrits dans l’affaire IAG/bmi ( 6 ). Toutefois, contrairement aux engagements de l’affaire IAG/bmi, les engagements relatifs aux créneaux horaires LHR requièrent que les créneaux libérés soient utilisés pendant la période d’usage d’une manière « conforme à l’offre ». Ainsi, American Airlines avançait une série d’arguments visant à démontrer la pertinence de l’incise « conforme à l’offre » dans les engagements relatifs aux créneaux pour l’interprétation de l’expression « usage approprié » et, de ce fait, pour l’octroi de droits d’antériorité.

Ses arguments sont, toutefois, tous rejetés par le Tribunal, qui qualifie la référence à l’usage des créneaux « conforme à l’offre » figurant dans les engagements relatifs aux créneaux horaires LHR de simple variante linguistique mineure par rapport aux engagements de l’affaire IAG/bmi, qui n’induit aucune modification des exigences dues à l’antériorité par rapport à cette affaire. Selon le Tribunal, cette interprétation ne pouvait être remise en cause que si les parties à la fusion avaient porté à la connaissance de la Commission que l’écart dans le texte des engagements proposés constituait un changement substantiel par rapport aux engagements consacrés dans l’affaire IAG/bmi. Or, le formulaire RM était muet sur ce point. De plus, American Airlines n’avait apporté aucun autre élément utile visant à démontrer que les parties à la fusion ont porté cet écart à la connaissance de la Commission.

Enfin, le Tribunal confirme que l’interprétation retenue par la Commission dans la décision attaquée, selon laquelle il convient d’interpréter la notion d’« usage approprié » comme visant l’absence d’« usage abusif », est confortée tant par l’interprétation systématique des engagements relatifs aux créneaux que par leur objectif et par leur contexte.

Au regard de ce qui précède, le Tribunal rejette le recours en annulation en sa totalité.


( 1 ) Décision C(2013) 5232 final, du 5 août 2013 (affaire COMP/M.6607 - US Airways/American Airlines) (JO 2013, C 279, p. 6, ci-après la « décision d’autorisation »).

( 2 ) Décision C(2018) 2788 final, du 30 avril 2018 (affaire M.6607 US Airways/American Airlines).

( 3 ) Règlement (CE) no 139/2004 du Conseil, du 20 janvier 2004, relatif au contrôle des concentrations entre entreprises (JO 2004, L 24, p. 1).

( 4 ) Communication de la Commission concernant les mesures correctives recevables conformément au règlement (CE) no 139/2004 du Conseil et au règlement (CE) no 802/2004 de la Commission (JO 2008, C 267, p. 1).

( 5 ) Annexe 4 du règlement (CE) no 802/2004 de la Commission, du 21 avril 2004, concernant la mise en œuvre du règlement (CE) no 139/2004 du Conseil relatif au contrôle des concentrations entre entreprises (JO 2004, L 133, p. 1, rectificatif JO 2004, L 172, p. 9, ci-après le « règlement d’application »).

( 6 ) Affaire COMP/M.6447 - IAG/bmi (ci-après l’« affaire IAG/bmi »), ayant abouti à la décision C(2012) 2320 de la Commission, du 30 mars 2012 (JO 2012, C 161, p. 2).

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