| CELEX | 62021TJ0074_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 18 octobre 2023 |
Affaire T‑74/21
Teva Pharmaceutical Industries Ltd
et
Cephalon Inc.
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (troisième chambre élargie) du 18 octobre 2023
« Concurrence – Ententes – Marché du modafinil – Décision constatant une infraction à l’article 101 TFUE – Accord de règlement amiable de litiges en matière de brevets – Restriction de concurrence par objet – Qualification – Restriction de concurrence par effet – Conditions d’exemption de l’article 101, paragraphe 3, TFUE – Amendes »
Ententes – Atteinte à la concurrence – Accords à l’amiable en matière de brevets – Accord conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Accord contenant des clauses de non-concurrence et de non-contestation de brevets en faveur du laboratoire de princeps – Contrepartie consistant en des transferts de valeurs – Qualification de restriction par objet – Critères – Appréciation de l’effet incitatif des transferts de valeurs sur les clauses de non-concurrence et de non-contestation – Prise en compte du solde positif net de l’ensemble des transferts de valeurs intervenus
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 37-56, 162-165)
Ententes – Atteinte à la concurrence – Accords à l’amiable en matière de brevets – Accord conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Accord contenant des clauses de non-concurrence et de non-contestation de brevets en faveur du laboratoire de princeps – Contrepartie consistant en des transferts de valeurs – Compensation de frais de contentieux de l’entreprise de médicaments génériques – Transfert de valeurs justifié – Condition – Paiements correspondant effectivement à la compensation de frais ou de désagréments liés au litige opposant les parties – Condition non remplie
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 150-161)
Ententes – Atteinte à la concurrence – Accords à l’amiable en matière de brevets – Accord conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Accord contenant des clauses de non-concurrence et de non-contestation de brevets en faveur du laboratoire de princeps – Contrepartie consistant en des transferts de valeurs – Qualification de restriction par objet – Condition – Absence d’effets proconcurrentiels avérés, pertinents, propres à l’accord concerné et suffisamment importants – Condition remplie
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 167-191)
Ententes – Atteinte à la concurrence – Accords à l’amiable en matière de brevets – Accord conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Accord contenant des clauses de non-concurrence et de non-contestation de brevets en faveur du laboratoire de princeps – Contrepartie consistant en des transferts de valeurs – Qualification de restriction par objet – Laboratoire de princeps pouvant éventuellement obtenir les restrictions en cause par décision juridictionnelle en vertu du droit des brevets – Absence de pertinence
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir point 204)
Ententes – Atteinte à la concurrence – Critères d’appréciation – Distinction entre restrictions par objet et par effet – Restriction par effet – Examen du jeu de la concurrence en l’absence de l’accord litigieux – Prise en compte de la concurrence actuelle et potentielle – Accord à l’amiable en matière de brevets conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Obligation pour la Commission d’établir la situation concurrentielle possible sur les marchés du produit concerné sans l’accord à l’amiable
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 220-255)
Ententes – Interdiction – Exemption – Conditions – Amélioration de la production ou de la distribution des produits ou contribution au progrès technique ou économique – Condition non remplie
(Art. 101, § 1 et 3, TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 2)
(voir points 262-273)
Droit de l’Union européenne – Principes généraux du droit – Sécurité juridique – Légalité des peines – Décision de la Commission constatant une infraction aux règles de la concurrence et imposant une amende – Prévisibilité du caractère infractionnel du comportement sanctionné – Accord à l’amiable en matière de brevets conclu entre un laboratoire de princeps et une entreprise de médicaments génériques – Accord contenant des clauses de non-concurrence et de non-contestation de brevets en faveur du laboratoire de princeps – Entreprises ne pouvant ignorer le caractère problématique de l’accord au regard du droit de la concurrence
(voir points 280-287)
Concurrence – Amendes – Montant – Détermination – Fixation du montant de base – Non-application de la méthodologie prévue par les lignes directrices – Obligation pour la Commission de se tenir à sa pratique décisionnelle antérieure – Absence – Violation des principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime – Absence
(Art. 101, § 1, TFUE ; règlement du Conseil no 1/2003, art. 23, § 2 ; communication de la Commission 2006/C 210/02, point 37)
(voir points 295-305)
Résumé
En 1993, la société biopharmaceutique américaine Cephalon Inc. a obtenu les droits exclusifs sur le principe pharmaceutique actif dénommé modafinil, commercialisé pour le traitement de certains troubles du sommeil dans plusieurs pays de l’Espace économique européen (EEE).
Les différents brevets nationaux de molécule détenus par Cephalon pour le modafinil dans l’EEE ont expiré au plus tard en 2003. Néanmoins, Cephalon détenait encore des brevets secondaires sur la taille des particules ainsi que d’autres brevets liés au modafinil, qui expiraient en 2015 dans l’EEE.
En 2002, Cephalon a engagé une procédure de contrefaçon de brevet aux États-Unis contre Teva Pharmaceutical Industries Ltd (ci-après « Teva ») et trois autres sociétés du secteur des génériques, afin d’éviter la commercialisation de leurs produits génériques du modafinil aux États-Unis. Teva ayant lancé son produit générique au Royaume-Uni en juin 2005, Cephalon a également engagé une procédure judiciaire en matière de brevets au Royaume-Uni. En réponse, Teva a déposé une demande reconventionnelle en nullité.
Fin 2005, Cephalon et Teva ont conclu un accord de règlement amiable mettant fin à leur contentieux au sujet du modafinil aux États-Unis et au Royaume-Uni (ci-après l’« accord de règlement amiable »). Aux termes de cet accord, Teva s’engageait à ne pas entrer de manière indépendante ni concurrencer Cephalon sur le marché du modafinil (ci-après la « clause de non-concurrence ») et à ne pas contester ses brevets du modafinil (ci-après la « clause de non-contestation ») (ci-après, prises ensemble, les « clauses restrictives »).
L’accord de règlement amiable comportait également un ensemble de transactions commerciales prévoyant, entre autres, l’octroi d’une licence non exclusive par Teva à Cephalon sur ses droits de propriété intellectuelle relatifs au modafinil, la fourniture de modafinil par Teva à Céphalon, ainsi que la distribution de produits de Cephalon au Royaume-Uni par Teva. Les paiements et redevances prévues pour ces transactions impliquaient des transferts de valeurs importants au bénéfice de Teva. De plus, l’accord de règlement amiable accordait à Teva une licence non exclusive pour le lancement de son produit générique du modafinil, y compris dans l’EEE, à partir de 2012 au plus tard.
Estimant que l’accord de règlement amiable enfreignait l’interdiction des ententes prévue à l’article 101 TFUE et à l’article 53 de l’accord EEE, la Commission a infligé à Cephalon et à Teva des amendes s’élevant respectivement à 30480000 euros et à 30000000 euros ( 1 ).
Cephalon et Teva ont introduit un recours en annulation contre cette décision, qui est rejeté par la troisième chambre élargie du Tribunal. Dans ce cadre, le Tribunal apporte des précisions à la jurisprudence récente au sujet de l’examen des accords de règlement amiable de litiges en matière de brevets au regard du droit de la concurrence de l’Union.
Appréciation du Tribunal
Au soutien de leur recours, les requérantes reprochaient notamment à la Commission d’avoir commis une erreur de droit et de fait en qualifiant l’accord de règlement amiable de « restriction de concurrence par objet » au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE.
À cet égard, le Tribunal rappelle, tout d’abord, qu’il résulte de l’arrêt Generics (UK) de la Cour ( 2 ) qu’un accord de règlement amiable en matière de brevets qui comporte tant des clauses restrictives de concurrence que des transactions commerciales constitue une restriction par objet dès lors que les transferts de valeurs découlant des transactions commerciales prévues entre le titulaire du brevet en cause et le contrefacteur allégué s’expliquent uniquement par leur intérêt commercial à ne pas se livrer une concurrence par les mérites. C’est, par conséquent, sans commettre d’erreur de droit que la Commission a examiné, dans la décision attaquée, si les transactions commerciales prévues par l’accord de règlement amiable auraient été conclues sans les clauses restrictives, afin de vérifier si elles constituaient une incitation pour Teva à renoncer à concurrencer Cephalon par ses mérites.
Par ailleurs, le fait d’associer un accord commercial conclu entre un fabricant de médicaments princeps et un fabricant de médicaments génériques à un accord de règlement amiable qui comporte, comme en l’espèce, des clauses de non-concurrence et de non-contestation laisse à craindre que ce montage contractuel complexe vise à inciter la société fabriquant des médicaments génériques à se soumettre, au moyen d’un transfert de valeur prévu par l’accord commercial, à ces clauses restrictives. Dans ce contexte, la question de savoir si un tel accord aurait également été conclu dans des conditions normales de marché fait partie de l’évaluation que la Commission doit effectuer au titre de l’article 101 TFUE. À ces fins, celle-ci doit apprécier si le solde positif net des transferts de valeurs du fabricant de médicaments princeps au profit du fabricant de médicaments génériques était suffisamment important pour inciter effectivement le fabricant de médicaments génériques à ne pas concurrencer par ses mérites le fabricant de médicaments princeps.
À la lumière de ce qui précède, le Tribunal rejette ensuite les griefs des requérantes contestant la conclusion de la Commission selon laquelle les différentes transactions commerciales prévues par l’accord de règlement amiable avaient, en effet, pour seul objet de servir de transfert de valeur de Cephalon à Teva en contrepartie de l’engagement de cette dernière de ne pas entrer de manière indépendante sur les marchés des médicaments génériques et de ne pas concurrencer Cephalon sur le modafinil.
À cet égard, le Tribunal constate que la Commission a établi, dans la décision attaquée, que chacune des transactions commerciales prévues dans l’accord de règlement amiable n’avait eu d’autre but que d’augmenter le niveau du transfert de valeur globalement opéré en faveur de Teva afin de l’inciter à accepter les clauses restrictives. En outre, la Commission a, à juste titre, pu constater que l’ensemble des transactions commerciales était suffisant pour inciter Teva à accepter les engagements de non-concurrence et de non-contestation. En effet, il ressort du déroulement des négociations, tel qu’analysé par la Commission dans la décision attaquée sur la base des éléments de preuve, que tant Cephalon que Teva ont cherché à trouver une combinaison de transactions représentant une certaine valeur globale suffisamment bénéfique pour cette dernière afin qu’elle accepte les clauses restrictives.
Le Tribunal écarte, enfin, les griefs de Cephalon et Teva qui, en se référant à l’arrêt Generics (UK) de la Cour, faisaient valoir que les effets proconcurrentiels engendrés par l’accord de règlement amiable s’opposaient à sa qualification de restriction de concurrence par objet.
À cet égard, le Tribunal rejette, d’une part, l’argumentation tirée du fait que l’accord de règlement amiable aurait accéléré l’entrée indépendante de Teva sur le marché au regard du cas de figure où celle-ci n’aurait pas gagné dans la procédure judiciaire en matière de brevets au Royaume-Uni. Sur ce point, le Tribunal relève que, pour déterminer si des effets proconcurrentiels s’opposaient à la constatation d’une restriction de concurrence par objet, la Commission ne devait pas examiner des scénarios selon lesquels l’une ou l’autre partie aurait gain de cause dans le litige en matière de brevets.
D’autre part, le Tribunal souligne que, alors que Teva avait des possibilités concrètes d’entrer sur le marché du modafinil en 2005 en tant qu’entrante indépendante, l’accord de règlement amiable et les droits génériques de Teva qui s’y rapportent ne prévoyaient l’entrée de Teva sur ce marché qu’en 2012. Partant, cet accord a retardé l’entrée sur le marché de Teva de sept années, en donnant la garantie à Cephalon qu’elle ne subirait aucune concurrence de sa part durant cette période. De plus, l’entrée prévue de Teva sur le marché du modafinil n’était pas indépendante, en ce qu’elle était fondée sur une licence et soumise à des redevances importantes. De ce fait, il était peu probable qu’il y ait une forte concurrence par les prix entre Teva et Cephalon.
Les autres griefs soulevés par Cephalon et Teva s’étant également révélés non fondés, le Tribunal rejette leur recours dans son intégralité.
( 1 ) Décision C(2020) 8153 final de la Commission européenne, du 26 novembre 2020, relative à une procédure d’application de l’article 101 TFUE et de l’article 53 de l’accord EEE (affaire AT.39686-CEPHALON) (ci-après la « décision attaquée »).
( 2 ) Arrêt du 30 janvier 2020, Generics (UK) e.a. (C‑307/18, EU:C:2020:52).
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