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Jurisprudence CJUE62022CJ0090_RES

Arrêt de la Cour (première chambre) du 21 mars 2024.#« Gjensidige » ADB.#Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Compétence judiciaire, reconnaissance et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Règlement (UE) no 1215/2012 – Article 45 – Refus de la reconnaissance d’une décision – Article 71 – Relation de ce règlement avec les conventions relatives à une matière particulière – Convention relative au contrat de transport international de marchandises par route (CMR) – Article 31, paragraphe 3 – Litispendance – Convention attributive de juridiction – Notion d’“ordre public”.#Affaire C-90/22.

CELEX62022CJ0090_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 21 mars 2024

Résumé IA

Cet arrêt clarifie l'articulation entre le règlement Bruxelles I bis et la Convention CMR en matière de transport routier international. La Cour précise que l'article 31, paragraphe 3 de la CMR, qui régit la litispendance, doit être interprété comme une règle de compétence exclusive prévalant sur les règles générales du règlement. Elle définit également la notion d'ordre public au sens de la CMR, en la limitant aux violations manifestes d'une règle fondamentale de l'État requis.

Texte intégral

Affaire C‑90/22

« Gjensidige » ADB

(demande de décision préjudicielle, introduite par le Lietuvos Aukščiausiasis Teismas)

Arrêt de la Cour (première chambre) du 21 mars 2024

« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Compétence judiciaire, reconnaissance et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Règlement (UE) no 1215/2012 – Article 45 – Refus de la reconnaissance d’une décision – Article 71 – Relation de ce règlement avec les conventions relatives à une matière particulière – Convention relative au contrat de transport international de marchandises par route (CMR) – Article 31, paragraphe 3 – Litispendance – Convention attributive de juridiction – Notion d’“ordre public” »

  1. Coopération judiciaire en matière civile – Compétence judiciaire et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Règlement no 1215/2012 – Relations avec les conventions relatives à une matière particulière – Convention relative au contrat de transport international de marchandises par route – Décision relative à une action introduite au titre de ce contrat – Possibilité de refuser la reconnaissance de cette décision en raison de la méconnaissance d’une convention attributive de juridiction – Applicabilité du règlement

    [Règlement du Parlement européen et du Conseil no 1215/2012, art. 71, § 1 et 2, b)]

    (voir points 41, 44-47)

  2. Coopération judiciaire en matière civile – Compétence judiciaire et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Règlement no 1215/2012 – Reconnaissance et exécution des décisions – Motifs de refus – Méconnaissance des compétences exclusives – Champ d’application – Décision rendue par une juridiction d’un État membre en méconnaissance d’une convention attributive de juridiction – Exclusion – Violation de l’ordre public de l’État requis – Absence

    [Règlement du Parlement européen et du Conseil no 1215/2012, art. 25 et 45, § 1, a), et e), ii), et 3]

    (voir points 52, 53, 56-59, 72-76 et disp.)

Résumé

Saisie à titre préjudiciel, la Cour précise la portée des motifs de refus de reconnaissance des décisions de justice rendues dans les États membres, prévus par le règlement Bruxelles I bis ( 1 ), dans le cas où la juridiction d’origine s’est déclarée compétente en méconnaissance d’une convention attributive de juridiction contenue dans un contrat de transport international.

ACC Distribution UAB avait conclu avec Rhenus Logistics UAB, une société de transport, un contrat pour le transport de marchandises depuis les Pays-Bas jusqu’en Lituanie. Une partie des marchandises ayant été volée lors du transport, Gjensidige ADB, une compagnie d’assurance, a indemnisé ACC Distribution.

En février 2017, Rhenus Logistics a introduit devant une juridiction néerlandaise une action en constatation de la limitation de sa responsabilité. Cette juridiction s’est déclarée compétente pour statuer et a considéré que la convention attributive de juridiction en faveur des juridictions lituaniennes contenue dans le contrat signé entre ACC Distribution et Rhenus Logistics était nulle, dès lors qu’elle avait pour effet de restreindre le choix des juridictions compétentes prévu par la convention relative au contrat de transport international de marchandises par route (ci-après la « CMR ») ( 2 ).

En septembre 2017, Gjensidige a saisi une juridiction lituanienne afin de faire condamner Rhenus Logistics au remboursement de l’indemnité payée à ACC Distribution. Cette juridiction a sursis à statuer jusqu’à ce que, en 2019, la juridiction néerlandaise ait adopté une décision définitive sur la limitation de la responsabilité de Rhenus Logistics. Par la suite, la juridiction lituanienne a rejeté l’action introduite par Gjensidige en raison de la force de la chose jugée s’attachant à la décision de la juridiction néerlandaise. Ce rejet a été confirmé en appel.

Saisi d’un pourvoi introduit par Gjensidige, le Lietuvos Aukščiausiasis Teismas (Cour suprême de Lituanie) s’interroge sur la compatibilité de la CMR avec le règlement Bruxelles I bis, en ce que cette convention permet d’écarter les accords d’élection de for qui, selon ce règlement, sont en principe exclusifs ( 3 ). En outre, même si elle estime que ce règlement ne prévoit pas expressément de motif de refus de reconnaissance d’une décision de justice rendue en violation d’un accord d’élection de for, cette juridiction se demande si la protection de ces accords ne devrait pas être étendue à la reconnaissance et à l’exécution d’une telle décision. Par conséquent, elle a décidé d’interroger la Cour à titre préjudiciel.

Appréciation de la Cour

À titre liminaire, étant donné que le contrat de transport international en cause au principal relève du champ d’application tant du règlement Bruxelles I bis que de la CMR, la Cour examine si la question d’un éventuel refus de reconnaissance d’une décision de justice rendue malgré l’existence d’une convention attributive de juridiction en faveur des juridictions d’un autre État membre doit être appréciée à la lumière du règlement Bruxelles I bis ou de la CMR.

À cet égard, d’une part, le règlement Bruxelles I bis ( 4 ) prévoit que les décisions rendues dans un État membre par une juridiction ayant fondé sa compétence sur une convention relative à une matière particulière doivent être reconnues et exécutées dans les autres États membres conformément à ce règlement, dont les dispositions peuvent en tout cas être appliquées même lorsque cette convention détermine les conditions de reconnaissance et d’exécution de ces décisions. Quant à la CMR ( 5 ), celle-ci se limite à subordonner l’exécution d’un jugement à l’accomplissement des formalités prescrites à cet effet dans le pays intéressé, lesquelles ne peuvent toutefois comporter aucune révision de l’affaire.

D’autre part, l’application d’une telle convention ne saurait porter atteinte aux principes qui sous-tendent la coopération judiciaire en matière civile et commerciale au sein de l’Union. S’agissant spécifiquement du principe de confiance réciproque, la juridiction de l’État requis n’est, en aucun cas, mieux placée que la juridiction d’origine pour se prononcer sur la compétence de cette dernière, de sorte que le règlement Bruxelles I bis n’autorise en principe pas le contrôle de la compétence d’une juridiction d’un État membre par une juridiction d’un autre État membre.

Dans ces conditions, la question d’un éventuel refus de reconnaissance doit être appréciée à la lumière du règlement Bruxelles I bis.

Cette précision étant faite, en premier lieu, la Cour déduit du libellé du paragraphe 1, sous a) ( 6 ), et sous e), ii) ( 7 ), de l’article 45 du règlement Bruxelles I bis qu’une juridiction d’un État membre ne saurait refuser de reconnaître une décision d’une juridiction d’un autre État membre au motif que cette dernière s’est déclarée compétente en méconnaissance d’une convention attributive de juridiction.

En deuxième lieu, cette interprétation littérale est corroborée par le contexte dans lequel s’inscrivent lesdites dispositions ainsi que par les objectifs et la finalité du règlement Bruxelles I bis. La Cour rappelle que, dans le système établi par ce règlement, la reconnaissance mutuelle constitue la règle, alors que les motifs permettant de refuser la reconnaissance sont énumérés de manière exhaustive. Or, le législateur de l’Union a choisi de ne pas faire figurer la méconnaissance des dispositions du règlement portant sur la prorogation de compétence parmi ces motifs. Ainsi, la protection des conventions attributives de juridiction, visée par ce règlement ( 8 ), n’a pas pour conséquence que la violation de celles-ci constituerait, en tant que telle, un motif de refus de reconnaissance.

En troisième lieu, la Cour relève que, en l’espèce, rien dans le dossier dont elle dispose ne permet de conclure que la reconnaissance de la décision de la juridiction néerlandaise heurterait de manière inacceptable l’ordre juridique lituanien en tant qu’elle porterait atteinte à un principe fondamental. En particulier, le seul fait qu’une action ne soit pas jugée par la juridiction désignée dans une convention attributive de juridiction et que, par conséquent, il ne soit pas statué sur cette action selon le droit de l’État membre dont relève cette juridiction ne saurait être considéré comme une violation du droit à un procès équitable d’une gravité telle que la reconnaissance de la décision sur ladite action serait manifestement contraire à l’ordre public de l’État membre requis.


( 1 ) Règlement (UE) no 1215/2012 du Parlement européen et du Conseil, du 12 décembre 2012, concernant la compétence judiciaire, la reconnaissance et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale (JO 2012, L 351, p. 1) (ci-après le « règlement Bruxelles I bis »).

( 2 ) Article 31, paragraphe 1, de la convention relative au contrat de transport international de marchandises par route, signée à Genève le 19 mai 1956, telle que modifiée par le protocole signé à Genève le 5 juillet 1978.

( 3 ) Voir article 25, paragraphe 1, du règlement Bruxelles I bis.

( 4 ) Article 71, paragraphe 2, sous b), premier alinéa et second alinéa, seconde phrase, du règlement Bruxelles I bis.

( 5 ) Article 31, paragraphe 3, de la CMR.

( 6 ) Cette disposition consacre le motif de refus de reconnaissance en cas de violation de l’ordre public de l’État membre requis.

( 7 ) Cette disposition prévoit que, à la demande de toute partie intéressée, la reconnaissance d’une décision est refusée si cette dernière méconnaît la section 6 du chapitre II du règlement Bruxelles I bis, relative aux compétences exclusives.

( 8 ) Voir considérant 22 du règlement Bruxelles I bis.

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