| CELEX | 62022CJ0615 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 7 décembre 2023 |
ARRÊT DE LA COUR (sixième chambre)
7 décembre 2023 (*)
« Pourvoi – Fonction publique – Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) – Agents temporaires – Harcèlement moral – Conditions de travail – Préjudice moral et matériel – Recours en annulation et recours en indemnité »
Dans l’affaire C‑615/22 P,
ayant pour objet un pourvoi au titre de l’article 56 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, introduit le 23 septembre 2022,
HV,
HW,
représentés par Mes A. Champetier et L. Levi, avocates,
parties requérantes,
les autres parties à la procédure étant :
AI,
HY,
représentés par Mes A. Champetier et L. Levi, avocates,
parties demanderesses en première instance,
Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), représenté par Mme J. Mannheim, en qualité d’agent, assistée de Mes A. Duron et D. Waelbroeck, avocats,
partie défenderesse en première instance,
LA COUR (sixième chambre),
composée de M. L. Bay Larsen (rapporteur), vice‑président de la Cour, faisant fonction de président de chambre, MM. P. G. Xuereb et A. Kumin, juges,
avocat général : M. P. Pikamäe,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
vu la décision prise, l’avocat général entendu, de juger l’affaire sans conclusions,
rend le présent
Arrêt
1 Par leur pourvoi, HV et HW demandent l’annulation de l’arrêt du Tribunal de l’Union européenne du 13 juillet 2022, AI e.a./ECDC (T‑864/19, ci-après « l’arrêt attaqué », EU:T:2022:452), par lequel celui-ci a rejeté leur recours fondé sur l’article 270 TFUE et tendant à obtenir réparation des préjudices qu’ils auraient subis du fait, essentiellement, de l’absence de réponse adéquate du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) face aux comportements de A (ci-après le « chef d’unité») à leur égard entre l’année 2012 et l’année 2018, constitutifs, selon eux, de harcèlement moral.
Le cadre juridique
2 L’article 31, paragraphe 1, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne dispose que « [t]out travailleur a droit à des conditions de travail qui respectent sa santé, sa sécurité et sa dignité ».
3 L’article 24 du statut des fonctionnaires de l’Union européenne, dans sa version applicable au présent litige (ci-après le « statut »), dispose que « [l]’Union [européenne] assiste le fonctionnaire, notamment dans toute poursuite contre les auteurs de menaces, outrages, injures, diffamations ou attentats contre la personne et les biens, dont il est, ou dont les membres de sa famille sont l’objet, en raison de sa qualité et de ses fonctions ». Cet article précise que l’Union « répare solidairement les dommages subis de ce fait par le fonctionnaire dans la mesure où celui-ci ne se trouve pas, intentionnellement ou par négligence grave, à l’origine de ces dommages et n’a pu obtenir réparation de leur auteur ».
4 La section 3.7 du document intitulé « Procédure informelle concernant les cas de harcèlement moral et de harcèlement sexuel – Manuel pour les conseillers confidentiels de l’ECDC » (ci-après le « manuel pour les conseillers confidentiels de l’ECDC »), établi par l’ECDC, prévoit qu’«une procédure formelle est ouverte sur la base d’une demande d’assistance écrite du plaignant conformément à l’article 24 du statut, soumise au responsable des ressources humaines et au conseiller juridique, qui sont responsables de l’ouverture de cette procédure ». Cette disposition précise également que, « [d]ans des cas très rares et problématiques, lorsque la santé de la victime est en danger et qu’elle n’est pas en mesure de demander elle-même l’ouverture de la procédure formelle, les conseillers confidentiels peuvent prendre contact avec la section “Ressources humaines”, le chef de l’unité “Gestion et coordination des ressources” ou le directeur, sans le consentement de la victime ».
Les antécédents du litige
5 Les antécédents du litige sont exposés aux points 2 à 94 de l’arrêt attaqué. Ils peuvent, pour les besoins de la présente procédure, être résumés comme suit.
6 AI, HV, HW et HY ont été membres du personnel de l’ECDC. À l’exception de HY, ils ont tous travaillé dans l’unité dirigée par le chef d’unité.
7 Au cours de l’été 2012, HV a été placé sous la supervision de B.
8 Dans le courant du mois de décembre 2012, un « plan d’action » a été adressé à HV par sa hiérarchie, afin d’améliorer ses résultats professionnels.
9 Au cours de l’année 2013, une personne travaillant à la section « Ressources humaines » et HV se sont réunis pour évoquer la situation que ce dernier vivait avec le chef d’unité et B.
10 Le 18 décembre 2013, B a envoyé un courriel à HV, résumant les principaux points abordés au cours d’une réunion qu’ils avaient eue la veille, en présence de C. Parmi ces points figurait la possibilité que la section « Ressources humaines » mette en place une procédure de vérification du temps de présence au bureau de HV.
11 Par une lettre du 24 janvier 2014, le chef d’unité a informé HV qu’il pouvait continuer à bénéficier du système d’horaire flexible à condition que l’ECDC puisse vérifier son temps de présence effectif au bureau au moyen du contrôle de sa carte d’accès.
12 Par un courriel du 4 février 2014, HV s’est plaint auprès de la cheffe de la section « Ressources humaines » de la procédure de contrôle de sa carte d’accès.
13 Le 12 mai 2014, l’ECDC a été informé par l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) de la décision de ce dernier d’ouvrir une enquête à l’égard de HV en raison d’un soupçon de conflit d’intérêts dans le cadre d’un contrat.
14 Le 27 mai 2014, HV a introduit un appel contre le rapport d’évaluation concernant ses prestations de l’année 2013, considérées comme étant « insatisfaisantes ». Par un courriel du 25 juin 2014, le directeur de l’ECDC à cette époque (ci-après l’« ancien directeur ») a informé HV qu’il avait décidé de confirmer ce rapport d’évaluation.
15 À partir du 30 juin 2014, HV a été mis en congé de maladie de longue durée, lequel s’est terminé à la fin de cette année 2014.
16 Par un courriel du 22 juillet 2014, le chef d’unité a informé HW que ses prestations de l’année 2013 avaient été qualifiées d’« insatisfaisantes » dans son rapport d’évaluation, contrairement à la notation initialement retenue par son supérieur hiérarchique direct, D. HW a introduit un appel contre ce rapport d’évaluation.
17 À la fin du mois d’août 2014, HV a demandé son transfert dans une autre unité à la cheffe de la section « Ressources humaines ». Par un courriel du 17 septembre 2014, cette dernière a informé HV des raisons pour lesquelles sa demande de transfert avait été rejetée.
18 Du 1er octobre au 23 décembre 2014, HW a été mise en congé de maladie.
19 Le 12 novembre 2014, dans le cadre de l’examen de l’appel de HW contre son rapport d’évaluation, l’ancien directeur a consulté D. Par la suite, HW a également participé à une réunion avec l’ancien directeur. Par un courriel du 18 novembre 2014, ce dernier a informé HW qu’il avait décidé de rétablir l’évaluation initiale de son supérieur hiérarchique direct, selon laquelle l’« efficacité, les compétences et les aspects de comportement évalués correspond[ai]ent au niveau requis pour le poste », ainsi que la conclusion selon laquelle l’évaluation était « satisfaisante ».
20 Au cours de l’année 2015, trois membres du personnel de l’ECDC, dont HV et HW, ont pris contact avec des conseillers confidentiels en matière de harcèlement. Les conseillers confidentiels sont des personnes nommées par l’ECDC qui ont pour mission d’assister les membres du personnel qui s’estiment victimes de harcèlement, dans le cadre d’une procédure informelle.
21 Le 11 février 2015, HW a introduit, sur le fondement de l’article 73 du statut, une demande de reconnaissance de maladie professionnelle auprès de l’Office de gestion et de liquidation des droits individuels (PMO). Du 15 mars au 31 octobre 2015, HW a de nouveau été mise en congé de maladie.
22 Le 4 mai 2015, la cheffe de l’unité « Gestion et coordination des ressources » ainsi que directrice adjointe de l’ECDC, qui assurait à l’époque la direction de l’ECDC par intérim en remplacement du directeur (ci-après la « directrice »), et HV se sont réunis, en présence de la conseillère confidentielle de ce dernier et de AI, en sa qualité de membre du comité du personnel. Afin de préparer la réunion, HV avait envoyé un courriel à la directrice, décrivant les agissements du chef d’unité qu’il dénonçait et demandant de nouveau son transfert dans une autre unité.
23 Le 19 mai 2015, la directrice et le comité du personnel se sont réunis, à l’initiative de ce dernier, au sujet du comportement du chef d’unité à l’égard d’une dizaine de membres du personnel de l’ECDC. Selon les notes personnelles que la directrice a prises à l’occasion de cette réunion, ces membres du personnel souhaitaient rester anonymes à ce stade. Dès lors, une description générale des comportements dénoncés a été faite par le comité du personnel. Selon cette description, ces membres, travaillant dans différentes unités, avaient fait état de situations dans lesquelles ils se sont sentis harcelés, mis sous pression ou ridiculisés. Certains d’entre eux ont également affirmé ne pas avoir eu de reconnaissance pour leur travail. Plusieurs d’entre eux auraient souffert de cette situation pendant une période assez longue, ce qui aurait affecté leur travail et leur santé. Certains avaient déjà entrepris des « démarches formelles », mais les membres du personnel concernés ne voulaient pas tous engager ce type de démarches et cherchaient, par l’intermédiaire du comité du personnel, à obtenir une solution auprès de la directrice. Cette dernière a indiqué qu’elle allait vérifier avec la section « Ressources humaines » ce qu’il serait envisageable de faire, en précisant déjà qu’elle aurait besoin d’être informée de « situations plus concrètes » et que, pour qu’elle puisse agir, la démarche ne pouvait pas être anonyme.
24 Le 22 mai 2015, l’ancien conseil de HV a envoyé un courriel à la directrice dans lequel il rappelait, notamment, ce qu’il qualifiait de « demande d’assistance », présentée par HV le 4 mai 2015. Il indiquait également que le rapport d’évaluation des prestations de son client pour l’année 2014 allait dans le même sens que le rapport d’évaluation précédent. En exprimant de sérieuses inquiétudes quant à la santé de HV, il demandait un règlement amiable de la situation.
25 Le 4 juin 2015, une deuxième réunion de suivi au sujet des doléances à l’égard du chef d’unité a eu lieu entre le comité du personnel et la directrice. Il ressort des notes personnelles de cette dernière que, après s’être renseignée auprès de la section « Ressources humaines », elle a expliqué aux membres du comité du personnel que, dans ce type de situation, il y avait lieu normalement de donner à la personne concernée la chance de pouvoir modifier son comportement. Dans ces conditions, la directrice a proposé d’organiser une réunion entre le chef d’unité et les personnes concernées. Dans l’hypothèse où l’une de ces personnes ne souhaiterait pas participer personnellement à la réunion, son témoignage par écrit (indiquant le nom de la personne et décrivant la situation, le comportement dénoncé et son impact) pourrait être présenté par le comité du personnel. L’autre option serait de déposer ce que la directrice qualifiait de « plaintes formelles ». Celle-ci a conclu que, comme il avait été indiqué lors de la réunion du 19 mai 2015, les informations dont elle disposait, du fait de l’absence de situations concrètes et non anonymes, ne lui permettaient pas d’engager une enquête ou toute autre action
26 Le 17 juin 2015, une troisième réunion a eu lieu entre la directrice et le comité du personnel. Selon les notes personnelles prises par la directrice à l’occasion de cette réunion, le comité du personnel a affirmé qu’aucune des personnes concernées ne souhaitait la tenue d’une réunion avec le chef d’unité, car, premièrement, elles craignaient des représailles, deuxièmement, certaines d’entre elles avaient déjà tenté de recourir à des solutions amiables et, troisièmement, elles estimaient que le respect du principe d’impartialité ne serait pas garanti. La directrice a alors proposé une médiation par une personne externe, mais le comité du personnel a précisé que le souci d’impartialité n’était pas la raison principale expliquant le refus de la médiation proposée. Pour sa part, la directrice a réitéré que, sans information sur des situations concrètes non anonymes, il n’y avait pas de fondement pour l’ouverture d’une enquête ou l’engagement de quelque autre action.
27 Le 30 juin 2015, ayant été informée que trois membres du personnel de l’ECDC, dont HV et HW, avaient saisi un conseiller confidentiel, la directrice leur a demandé de remplir un formulaire d’informations complémentaires.
28 Au mois de juillet 2015, HW a informé la directrice que le PMO avait accepté sa demande de reconnaissance de maladie professionnelle.
29 Le 14 septembre 2015, HV a démissionné de son poste, en sollicitant une période de préavis raccourcie, ce qui lui a été accordé par l’ECDC.
30 Par des courriels des 20 et 21 septembre 2015, en l’absence de réponse de la part de HV et de HW à la demande d’informations complémentaires visée au point 26 du présent arrêt, la directrice a estimé qu’elle ne disposait pas d’un commencement de preuve de l’existence d’un harcèlement de la part du chef d’unité à leur égard qui justifierait l’ouverture d’une enquête formelle.
31 Le 31 octobre 2015, HW, qui était en congé de maladie depuis le 15 mars de cette année 2015, a quitté l’ECDC.
32 Au cours de l’année 2016, l’OLAF a clôturé l’enquête visant HV, mentionnée au point 12 du présent arrêt, sans recommander l’adoption de mesures à son égard.
33 AI et HY se sont également plaints auprès de l’ECDC du comportement du chef d’unité.
34 Par une lettre du 11 octobre 2018, AI, HV, HW et HY, ont présenté une demande indemnitaire sur la base de l’article 90, paragraphe 1, du statut, par laquelle ils demandaient la réparation du préjudice qu’ils auraient subi en raison de l’absence de réponse adéquate de la part de l’ECDC face aux comportements du chef d’unité à leur égard entre l’année 2012 et l’année 2018, constitutifs, selon eux, de harcèlement moral. Par une décision du 11 février 2019, la directrice a rejeté dans son intégralité cette demande indemnitaire. Par une décision du 10 septembre 2019, la directrice a rejeté dans son intégralité la réclamation contre la décision du 11 février 2019.
Le recours devant le Tribunal et l’arrêt attaqué
35 Par leur recours fondé sur l’article 270 TFUE, déposé au greffe du Tribunal le 17 décembre 2019, AI, HV, HW et HY ont demandé réparation des préjudices prétendument subis du fait, essentiellement, de l’absence de réponse adéquate de l’ECDC face aux comportements du chef d’unité à leur égard entre l’année 2012 et l’année 2018, constitutifs, selon eux, de harcèlement moral.
36 Par l’arrêt attaqué, le Tribunal, concluant à l’absence d’illégalité commise par l’ECDC à l’égard de AI, de HV, de HW et de HY, a rejeté ce recours.
Les conclusions des parties devant la Cour
37 Par leur pourvoi, HV et HW, les requérants, demandent à la Cour :
– d’annuler l’arrêt attaqué ;
– d’annuler la décision du 11 février 2019 et, le cas échéant, la décision du 10 septembre 2019, visées au point 34 du présent arrêt, et
– de condamner l’ECDC aux dépens.
38 L’ECDC demande à la Cour de rejeter le pourvoi et de condamner les requérants aux dépens.
Sur le pourvoi
39 À l’appui de leur pourvoi, les requérants soulèvent deux moyens. Le premier moyen est tiré d’une violation du principe du devoir d’assistance tel que défini à l’article 24 du statut, lu ou non en combinaison avec le manuel pour les conseillers confidentiels de l’ECDC, d’une erreur de droit lors de la définition de l’étendue de ce devoir en l’absence d’une demande formelle d’assistance, ainsi que d’une violation de l’obligation d’assurer des conditions de travail saines, sûres et dignes. Le second moyen est tiré d’une erreur dans la qualification juridique des faits comme n’entraînant pas une obligation d’assistance pour la défenderesse, ainsi que d’une dénaturation des faits et des preuves.
Sur le premier moyen
Argumentation des parties
40 Selon les requérants, l’article 24 du statut ne prévoit pas la nécessité pour le membre du personnel concerné de présenter une demande d’assistance. L’obligation d’apporter une assistance existerait en tant que telle et ne serait pas subordonnée à une telle demande. Cette dernière serait l’un des moyens de faire connaître à l’institution ou à l’agence en cause une situation qui requiert son aide, mais il existerait d’autres moyens de le faire. À cet égard, il serait déterminant que l’administration dispose d’un commencement de preuve d’une situation exigeant son aide. En présence d’un tel commencement de preuve, l’administration serait tenue d’ouvrir une enquête administrative.
41 En jugeant que l’administration ne serait tenue de fournir une assistance de sa propre initiative que dans des circonstances exceptionnelles, le Tribunal aurait ajouté à l’article 24 du statut une condition qui n’existerait pas. Or, une telle interprétation de cet article serait incompatible avec le devoir de l’administration de veiller à ce que les conditions de travail respectent, conformément à l’article 31 de la charte des droits fondamentaux, la santé, la sécurité et la dignité du personnel.
42 Les requérants indiquent que, en l’espèce, l’administration de l’ECDC avait reçu un nombre considérable d’alertes de la part des membres du personnel concerné ainsi que d’autres agents. Compte tenu des règles applicables, et, notamment, du manuel pour les conseillers confidentiels de l’ECDC, ce dernier aurait dû mettre en œuvre une certaine action.
43 L’ECDC conteste l’argumentation des requérants.
Appréciation de la Cour
44 Il convient de rappeler que, ainsi qu’il est indiqué au point 145 de l’arrêt attaqué, le devoir d’assistance prévu à l’article 24 du statut implique d’intervenir avec toute l’énergie nécessaire en présence d’un incident incompatible avec l’ordre et la sérénité du service. Une telle intervention de la part de l’administration doit tendre à établir les faits et à en tirer, en connaissance de cause, les conséquences appropriées (voir, en ce sens, ordonnance du 16 octobre 1997, Dimitriadis/Cour des comptes, C‑140/96 P, EU:C:1997:493, point 31).
45 Cependant, ainsi que le Tribunal l’a rappelé, à juste titre, au point 150 de l’arrêt attaqué, l’administration ne saurait être tenue de mener une enquête administrative sur la base des simples allégations d’un agent (voir, en ce sens, arrêt du 26 janvier 1989, Koutchoumoff/Commission, 224/87, EU:C:1989:38, point 15).
46 Ainsi qu’il est souligné au point 149 de l’arrêt attaqué, lorsqu’il existe un commencement de preuve suffisant des allégations formulées dans une demande d’assistance, l’administration est tenue d’ouvrir une enquête administrative afin d’éclaircir les faits et de pouvoir adopter ensuite, le cas échéant, les mesures d’assistance appropriées (voir, en ce sens, arrêt du 26 janvier 1989, Koutchoumoff/Commission, 224/87, EU:C:1989:38, point 16), sans disposer à cet égard d’un large pouvoir d’appréciation quant à l’opportunité d’ouvrir et de conduire cette enquête administrative.
47 Dès lors, à supposer même que, ainsi que le soutiennent les requérants, et contrairement à ce qui ressort du point 191 de l’arrêt attaqué, l’administration soit tenue de fournir une assistance de sa propre initiative même en l’absence de circonstances exceptionnelles, il n’en demeure pas moins que, ainsi que les requérants le reconnaissent
eux-mêmes, l’existence d’un commencement de preuve suffisant des allégations formulées par les intéressés qui se plaignent d’être victimes de harcèlement moral est une condition nécessaire pour que l’administration soit tenue d’ouvrir une enquête administrative afin d’éclaircir les faits et de pouvoir adopter, ensuite, le cas échéant, les mesures d’assistance appropriées.
48 S’agissant de l’argument des requérants, selon lequel, en l’espèce, l’administration de l’ECDC, après avoir reçu un nombre considérable d’alertes de la part des membres du personnel concernés ainsi que d’autres agents, aurait dû mettre en œuvre une « certaine action », même en l’absence d’une demande formelle d’assistance, il importe de constater que, ainsi qu’il ressort, notamment, des points 40, 41 et 47 de l’arrêt attaqué, repris aux points 25, 26 et 29 du présent arrêt, la directrice a demandé à HV et à HW de remplir un formulaire d’informations complémentaires, mais que, en l’absence de réponse de la part de HV et de HW à cette demande ainsi que d’informations sur des situations concrètes non anonymes, cette directrice a estimé qu’elle ne disposait pas d’un commencement de preuve de l’existence d’un harcèlement de la part du chef d’unité à leur égard qui justifierait l’ouverture d’une enquête formelle.
49 Ainsi, la directrice a pu conclure à bon droit, conformément à la jurisprudence rappelée aux points 44 et 45 du présent arrêt, qu’elle n’était pas tenue d’ouvrir une enquête administrative.
50 Partant, dans la mesure où le Tribunal a considéré, en substance, aux points 196, 197 et 202 à 204 de l’arrêt attaqué, lus ensemble, que, faute d’allégations et de preuves suffisantes indiquant l’existence d’un possible harcèlement susceptible de justifier l’ouverture d’une enquête administrative sur la situation des requérants, l’absence de réponse adéquate de l’ECDC aux comportements du chef d’unité à leur égard n’a pas été établie, le premier moyen, tiré de ce que le Tribunal a commis une erreur, en jugeant que l’administration n’est tenue de fournir une assistance de sa propre initiative que dans des circonstances exceptionnelles, est inopérant.
51 Il s’ensuit que ce moyen doit être rejeté.
Sur le second moyen
Argumentation des parties
52 Les requérants soutiennent que, en tout état de cause, il existait, en l’espèce, des éléments qui auraient dû inciter l’ECDC à prendre les mesures nécessaires, conformément au devoir d’assistance prévu à l’article 24 du statut, et dans le respect des règles internes de l’ECDC, même en considérant que ce dernier ne serait tenu de fournir une telle assistance de sa propre initiative que dans des circonstances exceptionnelles. En concluant que ce n’était pas le cas, le Tribunal aurait commis une erreur dans la qualification juridique des faits et aurait dénaturé le dossier.
53 Le Tribunal aurait considéré à tort que la plupart des éléments concernant la situation des requérants, rappelés dans l’arrêt attaqué, n’étaient pas prouvés et ne pouvaient servir de base pour alléguer que l’ECDC aurait dû prendre des mesures d’assistance.
54 Selon les requérants, s’ils n’ont pas répondu à la demande d’informations complémentaires qui leur a été adressée par la directrice, le 30 juin 2015, c’est au motif que, ainsi qu’il ressort du dossier, ils n’étaient pas en mesure de le faire en raison de leur état de santé.
55 En tout cas, il ressortirait de plusieurs éléments cités par le Tribunal que les requérants étaient victimes de harcèlement de la part du chef d’unité. Par conséquent, ces éléments auraient impliqué un devoir d’assistance.
56 Les requérants concluent sur ce point en faisant valoir que non seulement il existait des circonstances exceptionnelles en raison desquelles ils ne pouvaient pas répondre à la demande d’information du 30 juin 2015, mais que l’ECDC disposait déjà des informations requises pour décider d’ouvrir une enquête administrative et que le Tribunal a dénaturé le dossier en n’en tenant pas compte.
57 L’ECDC considère que ce moyen doit être rejeté.
Appréciation de la Cour
58 En ce qui concerne le moyen tiré d’une erreur dans la qualification juridique des faits et d’une dénaturation du dossier, au motif que, même en considérant que l’ECDC ne serait tenu de fournir une assistance au titre de l’article 24 du statut de sa propre initiative que dans des circonstances exceptionnelles, il existait des éléments qui auraient dû l’inciter à prendre les mesures nécessaires conformément au devoir d’assistance visé à cet article 24, et dans le respect des règles internes de l’ECDC, il y a lieu de rappeler que, si la qualification juridique d’un fait ou d’un acte opérée par le Tribunal est une question de droit qui peut être soulevée dans le cadre d’un pourvoi (arrêt du 11 mai 2023, Commission/Sopra Steria Benelux et Unisys Belgium, C‑101/22 P, EU:C:2023:396, point 47), il ressort de l’article 256, paragraphe 1, TFUE et de l’article 58, premier alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne que le pourvoi est limité aux questions de droit et que le Tribunal est, dès lors, seul compétent pour constater et apprécier les faits pertinents ainsi que les éléments de preuve. L’appréciation des faits et des éléments de preuve ne constitue pas, sous réserve du cas de leur dénaturation, une question de droit soumise, comme telle, au contrôle de la Cour dans le cadre d’un pourvoi. Une telle dénaturation doit ressortir de façon manifeste des pièces du dossier, sans qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle appréciation des faits et des preuves. Lorsqu’il allègue une dénaturation d’éléments de preuve par le Tribunal, un requérant doit, en application de ces dispositions et de l’article 168, paragraphe 1, sous d), du règlement de procédure de la Cour, indiquer de façon précise les éléments qui auraient été dénaturés par celui-ci et démontrer les erreurs d’analyse qui, dans son appréciation, auraient conduit le Tribunal à cette dénaturation (arrêt du 22 juin 2023, YG/Commission, C‑818/21 P, EU:C:2023:511, point 31 et jurisprudence citée).
59 Par ailleurs, un pourvoi ne saurait, conformément à l’article 170, paragraphe 1, deuxième phrase, du règlement de procédure, modifier l’objet du litige devant le Tribunal. En outre, permettre à une partie de soulever pour la première fois devant la Cour un grief qu’elle n’a pas invoqué devant le Tribunal reviendrait à l’autoriser à saisir la Cour, dont la compétence en matière de pourvoi est limitée, d’un litige plus étendu que celui dont a eu à connaître le Tribunal. Dans le cadre d’un pourvoi, la compétence de la Cour est donc limitée à l’examen de l’appréciation par le Tribunal des moyens et des arguments qui ont été débattus devant lui (arrêt du 22 juin 2023, YG/Commission, C‑818/21 P, EU:C:2023:511, point 34 et jurisprudence citée).
60 À cet égard, en ce que les requérants soutiennent que le Tribunal a considéré à tort que la plupart des éléments concernant leur situation, rappelés dans l’arrêt attaqué, n’étaient pas prouvés et ne pouvaient servir de base pour alléguer que l’ECDC aurait dû prendre des mesures d’assistance, il convient de relever que, par un tel argument, les requérants contestent l’appréciation des faits et des éléments de preuve effectuée par le Tribunal, qui, sous réserve du cas de leur dénaturation, ne constitue pas une question de droit soumise, comme telle, au contrôle de la Cour dans le cadre d’un pourvoi, et visent à obtenir de la Cour une nouvelle appréciation de ces faits et de ces éléments de preuve.
61 Pour ce qui est de HV, bien que les requérants invoquent une dénaturation des éléments rappelés aux points 8, 20, 22, 28, 32, 34 et 37 de l’arrêt attaqué, ils restent cependant en défaut d’indiquer en quoi consiste précisément cette dénaturation.
62 En ce qui concerne HW, s’il est vrai qu’il ressort d’un procès-verbal joint au dossier du Tribunal qu’une réunion tenue au cours de l’année 2015 à l’initiative du comité du personnel de l’ECDC a été convoquée pour discuter avec la directrice de la question du comportement du chef d’unité à l’égard de plusieurs membres du personnel, le fait qu’il est constaté, au point 196 de l’arrêt attaqué, qu’il n’y a aucune preuve que la situation de harcèlement alléguée par HW ait été discutée lors des réunions tenues aux mois de mai et de juin 2015, ne saurait constituer une dénaturation des éléments du dossier. En effet, contrairement à ce que soutiennent les requérants, cette constatation ne dénature en rien les éléments ressortant de ce procès-verbal, qui ne mentionne pas HW.
63 En outre, la circonstance que, dans une réponse fournie au Tribunal, un ancien membre du comité du personnel, qui a assisté HW lors d’une rencontre avec l’ancien directeur, indique que ce dernier a écouté avec beaucoup d’empathie et de compréhension lorsque HW l’a informé qu’elle avait été traitée de manière injuste et impolie par le chef d’unité, n’est pas susceptible de constituer, contrairement à ce qu’invoquent les requérants, une dénaturation des faits et des preuves au regard de la constatation, figurant au point 196 de l’arrêt attaqué, selon laquelle les requérants ne rapportent pas la preuve que la situation de HW ait été discutée lors des échanges que cette dernière a pu avoir avec l’ancien directeur au cours de l’année 2014 dans le cadre de l’exercice d’évaluation de ses prestations pour l’année 2013, ni ne décrivent les allégations formulées, s’agissant de cette situation, lors de ces échanges. À cet égard et en tout état de cause, si le fait que HW a informé l’ancien directeur de la manière injuste et impolie dont elle avait été traitée par le chef d’unité indique certes qu’un prétendu comportement injuste et impoli a été abordé dans ce cadre, il n’implique cependant pas qu’il en soit allé de même de la situation de HW au regard d’un possible harcèlement.
64 Il s’ensuit que les arguments des requérants tirés d’une dénaturation des éléments de fait et de preuve par le Tribunal doivent être écartés comme étant non fondés.
65 Quant à l’argument des requérants selon lequel il existerait des circonstances exceptionnelles en raison desquelles ils n’auraient pas pu répondre à la demande d’information de la directrice, du 30 juin 2015, il n’est pas contesté que, ainsi qu’il est mentionné au point 192 de l’arrêt attaqué, il n’a pas même été allégué, devant le Tribunal, que les requérants étaient dans une situation exceptionnelle qui aurait obligé les conseillers confidentiels à prendre contact avec les autorités compétentes sans leur consentement, en demandant l’ouverture d’une enquête ou l’adoption d’autres mesures. Dans ces conditions, force est de constater que cet argument tend, au demeurant, à élargir le litige dont a eu à connaître le Tribunal, puisqu’il conduirait, en fin de compte, à examiner, dans le cadre du pourvoi, si les requérants étaient dans une telle situation exceptionnelle.
66 Or, compte tenu de la jurisprudence citée au point 59 du présent arrêt, un tel argument est irrecevable et doit être rejeté comme tel.
67 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, il y a lieu de rejeter le second moyen comme étant, en partie, irrecevable et, en partie, non fondé.
68 Aucun des moyens soulevés à l’appui du pourvoi n’ayant été accueilli, ce dernier doit également être rejeté.
Sur les dépens
69 Aux termes de l’article 184, paragraphe 2, du règlement de procédure, lorsque le pourvoi n’est pas fondé, la Cour statue sur les dépens.
70 Conformément à l’article 138, paragraphe 1, de ce règlement, applicable à la procédure de pourvoi en vertu de l’article 184, paragraphe 1, de celui-ci, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens.
71 L’ECDC ayant conclu à la condamnation des requérants aux dépens et ceux-ci ayant succombé, il y a lieu de condamner les requérants aux dépens.
Par ces motifs, la Cour (sixième chambre) déclare et arrête :
1) Le pourvoi est rejeté.
2) HV et HW sont condamnés aux dépens.
Signatures
* Langue de procédure : l’anglais.
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29/12/2023