| CELEX | 62022TJ0193_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 15 novembre 2023 |
Affaire T‑193/22
OT
contre
Conseil de l’Union européenne
Arrêt du Tribunal (première chambre élargie) du 15 novembre 2023
« Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds – Liste des personnes, entités et organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques – Inscription et maintien du nom du requérant sur les listes – Notion “d’homme d’affaires influent” – Article 2, paragraphe 1, sous g), de la décision 2014/145/PESC – Exception d’illégalité – Obligation de motivation – Erreur d’appréciation – Droit d’être entendu – Droit de propriété – Liberté d’entreprise – Proportionnalité – Détournement de pouvoir »
Union européenne – Contrôle juridictionnel de la légalité des actes des institutions – Mesures restrictives à l’encontre de certaines personnes et entités au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des personnes responsables, soutenant ou mettant en œuvre des actions ou politiques compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté ou l’indépendance de l’Ukraine, et des personnes physiques ou morales, entités ou organismes leur étant associés – Portée du contrôle
[Art. 275, 2d al., TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ; décision du Conseil (PESC) 2022/429 ; règlements du Conseil 2022/427 et 2022/1529]
(voir point 34)
Union européenne – Contrôle juridictionnel de la légalité des actes des institutions – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Portée du contrôle – Contrôle restreint pour les règles générales – Critères d’adoption des mesures restrictives
(Règlement du Conseil no 269/2014, art. 2 et 3, § 1)
(voir point 35)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et des personnes leur étant associées – Non-adoption par le Conseil de mesures restrictives à l’encontre d’hommes d’affaires n’étant pas de nationalité russe – Violation du principe d’égalité de traitement – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 38-40)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Critères d’adoption des mesures restrictives – Apport d’un soutien matériel ou financier actif aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’est de l’Ukraine – Avantage tiré de ces décideurs – Notion – Nécessité d’établir un lien entre les avantages obtenus et l’annexion de la Crimée ou la déstabilisation de l’est de l’Ukraine – Absence – Respect du principe de sécurité juridique exigeant clarté, précision et prévisibilité des effets des règles juridiques
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, d), 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 42-44)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et des personnes leur étant associées – Contrôle juridictionnel de la légalité – Mesures suffisamment claires et précises – Caractère approprié des mesures restrictives – Mesures restrictives poursuivant un objectif légitime de la politique étrangère et de sécurité commune – Respect du principe de sécurité juridique exigeant clarté, précision et prévisibilité des effets des règles juridiques
[Art.21, § 2, c), TUE ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, g), 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 45-51, 56, 58)
Actes des institutions – Motivation – Obligation – Portée – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et personnes leur étant associées – Obligation d’identifier dans la motivation les éléments spécifiques et concrets justifiant ladite mesure – Décision s’inscrivant dans un contexte connu de l’intéressé lui permettant de comprendre la portée de la mesure prise à son égard – Admissibilité d’une motivation sommaire
[Art. 296, 2e al., TFUE ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 63-68, 75)
Droit de l’Union européenne – Principes – Droits de la défense – Droit à une protection juridictionnelle effective – Mesures restrictives – Obligation de communication des raisons individuelles et spécifiques justifiant les décisions prises – Droit d’être entendu préalablement à l’adoption de telles mesures – Limitations – Conditions
[Art. 296, 2e al., TFUE ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 79-82)
Droit de l’Union européenne – Principes – Droits de la défense – Droit à une protection juridictionnelle effective – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Obligation de communication des raisons individuelles et spécifiques justifiant les décisions prises – Portée – Communication à l’intéressé au moyen d’une publication au Journal officiel – Admissibilité – Conditions – Impossibilité pour le Conseil de procéder à une notification
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530, art. 3, § 2 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 14, § 2, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 87-92)
Droit de l’Union européenne – Principes – Droits de la défense – Droit à une protection juridictionnelle effective – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et des personnes leur étant associées – Obligation de communication des éléments à charge – Portée – Illégalité de l’acte dépendant de la preuve d’une éventuelle incidence procédurale de la violation de ladite obligation
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 41, § 2, a) ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir point 93)
Droit de l’Union européenne – Principes – Droits de la défense – Droit à une protection juridictionnelle effective – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Droit à une audition formelle préalable – Absence – Violation du droit d’être entendu – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 97-99)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds – Droits de la défense – Décision subséquente ayant maintenu le nom du requérant sur la liste des personnes visées par ces mesures – Absence de nouveaux motifs – Obligation pour le Conseil de communiquer à l’intéressé les éléments nouveaux pris en compte à l’occasion du réexamen périodique des mesures restrictives – Communication des éléments nouveaux à l’intéressé aux fins de recueillir ses observations
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par la décision (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014 et 2022/1529]
(voir points 101, 102)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et des personnes leur étant associées – Droits de la défense – Décision subséquente ayant maintenu le nom du requérant dans la liste des personnes visées par ces mesures – Absence de nouveaux motifs – Absence de nouveaux éléments à charge – Communication des éléments à charge – Absence – Violation du droit d’être entendu – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par la décision (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014 et 2022/1529]
(voir points 103-106)
Union européenne – Contrôle juridictionnel de la légalité des actes des institutions – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Portée du contrôle – Inscription du requérant sur la liste annexée à la décision attaquée du fait de sa qualité de femme ou homme d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie – Documents accessibles au public – Recevabilité
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 115-120)
Union européenne – Contrôle juridictionnel de la légalité des actes des institutions – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Portée du contrôle – Preuve du bien-fondé de la mesure – Obligation de l’autorité compétente de l’Union d’établir, en cas de contestation, le bien-fondé des motifs retenus à l’encontre des personnes ou des entités concernées – Erreur d’appréciation – Absence
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47 ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 122-124, 147, 149-151, 155, 157, 160)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Critères d’adoption des mesures restrictives – Femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et personnes leur étant associées – Notion – Nécessité d’établir un lien entre les avantages obtenus et l’annexion de la Crimée ou la déstabilisation de l’Est de l’Ukraine – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, g), 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 138-145)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds des femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et des personnes leur étant associées – Non-adoption par le Conseil de mesures de gel des fonds à l’encontre d’autres personnes se trouvant dans une situation identique – Violation du principe d’égalité de traitement – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, g), 2022/427 et 2022/1529]
(voir point 148)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Champ d’application – Femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et personnes leur étant associées – Notion – Personnes ayant commis lesdits actes dans le passé, nonobstant l’absence d’éléments prouvant l’implication ou la participation actuelles dans de tels actes – Inclusion
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, g), 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 153, 154)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Critères d’adoption des mesures restrictives – Femmes ou hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie et personnes leur étant associées – Notion de secteur économique fournissant une source substantielle de revenus
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, art. 3, § 1, g), 2022/427 et 2022/1529]
(voir point 156)
Union européenne – Contrôle juridictionnel de la légalité des actes des institutions – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Portée du contrôle – Preuve du bien-fondé de la mesure – Obligation de l’autorité compétente de l’Union d’établir, en cas de contestation, le bien-fondé des motifs retenus à l’encontre des personnes ou des entités concernées – Étendue de la marge d’appréciation de ladite autorité compétente – Pertinence des preuves produites au titre d’une précédente inscription en l’absence de modification des motifs, de changements dans la situation du requérant ou d’évolution du contexte en Ukraine – Changements dans la situation du requérant – Absence
[Décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par la décision (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014 et 2022/1529]
(voir points 168, 169, 171, 173-177, 183-185)
Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Gel des fonds de certaines personnes et entités au regard de la situation en Ukraine – Restriction du droit de propriété et de la liberté d’entreprise – Violation du principe de proportionnalité – Absence
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 16 et 17 ; décision du Conseil 2014/145/PESC, telle que modifiée par les décisions (PESC) 2022/429 et (PESC) 2022/1530 ; règlements du Conseil no 269/2014, 2022/427 et 2022/1529]
(voir points 191, 192, 195-200, 202-205)
Résumé
À la suite de l’agression militaire perpétrée par la Fédération de Russie (ci-après la « Russie ») contre l’Ukraine le 24 février 2022, le Conseil de l’Union européenne a adopté, le 15 mars 2022, la décision (PESC) 2022/429 ( 1 ) et le règlement 2022/427 ( 2 ) par lesquels le nom du requérant a été ajouté sur les listes des personnes, entités et organismes adoptées par le Conseil depuis 2014 ( 3 ) du fait du soutien accordé à des actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine.
Le requérant, un homme d’affaires de nationalité russe, s’est vu imposer, par le Conseil, le gel de ses fonds et avoirs bancaires, conformément à l’article 2, paragraphe 1, sous d) et g), de la décision 2014/145, au motif que, grand actionnaire d’un important conglomérat russe figurant parmi les plus grands contribuables de la Russie, il est considéré comme l’une des personnes les plus influentes de Russie entretenant des liens avec le président russe, lequel n’aurait pas manqué de récompenser ledit conglomérat pour sa loyauté envers les autorités russes. Ces mesures ont été prorogées à l’égard du requérant par la décision (PESC) 2022/1530 ( 4 ) et le règlement 2022/1529 ( 5 ) du 14 septembre 2022 pour les mêmes motifs.
Le requérant a saisi le Tribunal de l’Union européenne d’un recours en annulation des actes du Conseil.
Le Tribunal, qui rejette, dans son intégralité, le recours en annulation du requérant, se prononce notamment, dans le cadre de l’examen d’une exception d’illégalité, sur la légalité des critères d’inscription adoptés par le Conseil, fondés notamment sur le soutien matériel et financier accordé par le requérant au gouvernement de la Russie, et l’avantage qu’il en tire en retour, ainsi que sur sa qualité d’homme d’affaires influent ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Russie.
Appréciation du Tribunal
S’agissant tout d’abord de l’exception d’illégalité soulevée par le requérant concernant l’article 1er, sous d) et g), du règlement 2022/330 ( 6 ) [ci-après le « critère d) » et le « critère g) »], qui, selon ce dernier, entraînerait notamment une violation du principe de sécurité juridique et recourrait à des critères inappropriés au regard des objectifs desdites mesures, le Tribunal relève qu’il ressort sans ambiguïté de son libellé que ledit critère d) vise de manière ciblée et sélective les personnes qui, même si elles n’ont, en tant que telles, aucun lien avec la déstabilisation de l’Ukraine, apportent un soutien matériel ou financier aux décideurs russes responsables de celle-ci ou tirent avantage de ces décideurs. En outre, ce critère n’exige pas que les personnes ou entités concernées tirent personnellement avantage de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine.
En ce qui concerne le critère g), le Tribunal constate que son libellé vise de façon suffisamment claire et précise les femmes et hommes d’affaires influents ayant une activité dans des secteurs qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement russe. Il en découle que les personnes visées peuvent être considérées comme influentes du fait de leur importance dans leur secteur d’activité et de l’importance que revêt ce secteur pour l’économie russe. Il existe par ailleurs un lien logique entre le fait de cibler ces dernières et l’objectif des mesures restrictives en cause qui est d’accroître la pression sur la Russie ainsi que le coût des actions de la Russie visant à compromettre l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine. Le Tribunal souligne également que lesdits critères, tels qu’interprétés à la lumière du contexte législatif et historique dans lequel ils ont été adoptés, ne sont pas manifestement inappropriés eu égard à l’objectif des mesures restrictives et à l’importance primordiale du maintien de la paix. Il rejette en conséquence le grief tiré de la violation du principe de sécurité juridique et celui contestant le caractère nécessaire et approprié desdits critères et, dès lors, ladite exception d’illégalité.
S’agissant ensuite de l’erreur manifeste d’appréciation invoquée par le requérant, tirée, premièrement, de l’absence prétendue de valeur probante des preuves produites au soutien du critère g), le Tribunal rappelle que l’activité du juge de l’Union est régie par le principe de libre appréciation des preuves. Ces dernières doivent être appréciées à la mesure de leur crédibilité en vérifiant la vraisemblance de l’information, au regard, notamment, de l’origine du document, des circonstances de son élaboration et de son destinataire, et en se demandant si ce document, d’après son contenu, peut être considéré comme étant sensé et fiable. En l’absence de pouvoirs d’enquête dans des pays tiers, l’appréciation des autorités de l’Union peut, par ailleurs, se fonder sur des sources d’information accessibles au public. À cet égard, le Tribunal relève que la situation de conflit dans lequel la Russie et l’Ukraine sont impliquées peut rendre particulièrement difficile l’accès à la source primaire de certaines informations ainsi que le recueil de témoignages de la part de personnes acceptant d’être identifiées et rappelle que les difficultés d’investigation qui s’ensuivent peuvent faire obstacle à ce que des preuves précises et des éléments d’information objectifs soient apportés. À l’aune de ces considérations, le Tribunal conclut, dans le cas d’espèce, que la valeur probante des pièces du dossier de preuves fourni par le Conseil ne peut être écartée.
Deuxièmement, quant à la seconde branche du moyen, le Tribunal précise, d’une part, que ce moyen doit être considéré comme tiré d’une erreur d’appréciation des faits au regard du critère g), et non d’une appréciation « manifestement » erronée de ceux-ci, les juridictions de l’Union devant assurer un contrôle, en principe complet, de la légalité de l’ensemble des actes de l’Union. Il indique, d’autre part, que le contrôle juridictionnel ( 7 ) doit être effectif et repose, notamment, sur une vérification des faits allégués dans l’exposé des motifs soutenant la décision en cause. Par ailleurs, l’appréciation du bien-fondé des motifs retenus à l’encontre de la personne concernée doit être effectuée en examinant les éléments de preuve et d’information dans le contexte dans lequel ils s’insèrent. Le Conseil satisfait ainsi à la charge de la preuve qui lui incombe s’il fait état devant le juge de l’Union d’un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants permettant d’établir l’existence d’un lien suffisant entre la personne concernée et le régime ou les situations combattues.
S’agissant, en premier lieu, de l’inscription initiale du requérant sur les listes sur la base du critère g), le Tribunal note que ce critère recourt à la notion de « femmes ou hommes d’affaires influents » en corrélation avec l’exercice d’une « activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement [russe] », sans autre condition concernant un lien, direct ou indirect, avec ledit gouvernement. À ce sujet, il existe un lien logique entre le fait de cibler cette catégorie de personnes et l’objectif des mesures restrictives en question, qui est d’accroître la pression sur la Russie ainsi que le coût de ses actions contre l’Ukraine. Le Tribunal souligne qu’une interprétation contraire se heurterait tant au libellé du critère g) qu’à l’objectif visé. Eu égard au libellé, les personnes visées doivent être en effet considérées comme influentes du fait de leur importance dans leur secteur d’activité et de l’importance de ce secteur pour l’économie russe. Quant à l’objectif des mesures restrictives en cause, le Tribunal rappelle que celui-ci n’est pas de sanctionner certaines personnes ou entités en raison de leurs liens avec la situation en Ukraine ou avec le gouvernement russe, mais d’imposer des sanctions économiques à la Russie, afin d’accroître la pression sur celle-ci ainsi que le coût de ses actions contre l’Ukraine. Il en conclut que le critère g) n’implique pas, pour le Conseil, de démontrer l’existence de liens étroits ou d’une relation d’interdépendance avec le gouvernement de la Russie ni ne dépend davantage d’une imputabilité au requérant des décisions relatives à la poursuite du conflit en Ukraine ou d’un lien direct ou indirect avec la déstabilisation de ce pays.
À cet égard, le Tribunal constate que le Conseil n’a pas commis d’erreur d’appréciation en considérant le requérant comme étant un homme d’affaires influent, en le qualifiant notamment de « grand actionnaire du conglomérat Alfa Group », alors même que celui-ci aurait cédé ses parts dans cette société. En effet, au vu du critère g), la notion de « femme et homme d’affaires influent » se réfère à des éléments factuels qui s’inscrivent à la fois dans le passé et dans la durée, de sorte que les motifs d’inscription du requérant peuvent se référer à une situation factuelle qui existait avant l’adoption des actes initiaux et qui aurait été modifiée sans pour autant nécessairement impliquer l’obsolescence des mesures restrictives adoptées à son égard sur ce fondement.
S’agissant, en second lieu, du maintien du nom du requérant sur les listes sur la base du même critère, le Tribunal précise qu’il revient au Conseil, lors du réexamen périodique des mesures restrictives, de procéder à une appréciation actualisée de la situation et d’établir un bilan de l’impact des mesures précédemment adoptées au regard de leur objectif, à l’égard des personnes concernées. Pour justifier ce maintien, le Conseil peut se fonder sur les mêmes éléments de preuve ayant justifié l’inscription initiale, dans la mesure où les motifs d’inscription demeurent inchangés et que le contexte n’a pas évolué d’une manière telle que ces éléments de preuve seraient devenus obsolètes. En l’espèce, le Tribunal note que la prétendue cession du requérant des parts dans ABH Holdings n’a pas été démontrée par des éléments suffisamment convaincants. Par conséquent, le Conseil a pu estimer, à juste titre, que la situation individuelle du requérant n’avait pas vraiment évolué depuis l’inscription initiale de ce dernier sur les listes litigieuses. C’est, dès lors, sans commettre d’erreur d’appréciation que le Conseil a maintenu les mesures restrictives en cause.
Enfin, quant aux violations du principe de proportionnalité, du droit de propriété, de la liberté d’entreprendre et du droit d’exercer une profession avancées par le requérant, le Tribunal constate que les inconvénients causés au requérant à cet égard ne sont pas démesurés par rapport à l’importance de l’objectif poursuivi par les actes attaqués.
Le Tribunal rejette en conséquence le recours dans son intégralité.
( 1 ) Décision (PESC) 2022/429 du Conseil, du 15 mars 2022, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 871, p. 44).
( 2 ) Règlement d’exécution (UE) 2022/427 du Conseil, du 15 mars 2022, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 871, p. 1).
( 3 ) Décision 2014/145/PESC du Conseil, du 17 mars 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 78, p. 16).
( 4 ) Décision (PESC) 2022/1530 du Conseil, du 14 septembre 2022, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 239, p. 149-296).
( 5 ) Règlement d’exécution (UE) 2022/1529 du Conseil, du 14 septembre 2022, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 239, p. 1).
( 6 ) Règlement (UE) 2022/330 du Conseil du 25 février 2022 modifiant le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 51, p. 1). Conformément à son article 1er :
« […] 1. L’annexe I comprend : […]
d) les personnes physiques ou morales, entités ou organismes qui apportent un soutien matériel ou financier aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine, ou qui tirent avantage de ces décideurs ;
[…]
g) les femmes et hommes d’affaires influents, les personnes morales, les entités ou organismes ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie, qui est responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine qui est responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine, ainsi que les personnes physiques ou morales, entités ou organismes qui leur sont associés. »
( 7 ) Article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.
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