| CELEX | 62022TO0729_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 17 octobre 2024 |
Affaire T‑729/22
Complejo Agrícola Las Lomas, SL
contre
Commission européenne
Ordonnance du Tribunal (neuvième chambre) du 17 octobre 2024
« Recours en annulation – Agriculture – Plan stratégique relevant de la politique agricole commune (PAC) – Règlement (UE) 2021/2115 – Règles régissant l’aide aux plans stratégiques établis par les États membres dans le cadre de la PAC – Approbation de la Commission – Procédure administrative composite ou complexe – Compétence du Tribunal – Recevabilité – Respect du délai de recours – Prise de connaissance de l’acte attaqué – Qualité pour agir »
Recours en annulation – Compétence du juge de l’Union – Portée – Examen de la légalité d’une décision de la Commission approuvant un plan stratégique national relevant de la politique agricole commune – Examen nécessitant le contrôle de la compatibilité de l’acte national avec le droit de l’Union – Inclusion
(Art. 263 TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2021/2115, considérants 3, 27 et 110 et art. 104, § 1, 106 à 115 et 118)
(voir points 56-60, 70, 84-89, 92)
Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Actes réglementaires comportant des mesures d’exécution – Notion – Décision de la Commission approuvant un plan stratégique national relevant de la politique agricole commune – Inclusion
(Art. 263, 4e al., TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2021/2115, art. 9, 3e al., et 118)
(voir points 103-110)
Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Actes les concernant directement et individuellement – Décision de la Commission approuvant un plan stratégique national relevant de la politique agricole commune – Recours formé par une entreprise agricole pouvant potentiellement bénéficier de contributions financières de l’Union au titre de la politique agricole commune – Absence d’affectation individuelle – Irrecevabilité – Violation du droit à une protection juridictionnelle effective – Absence
(Art. 263, 4e al., TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47 ; règlements du Parlement européen et du Conseil no 1306/2013 et 2021/2115, art. 9, 23 et 24)
(voir points 115-124, 126, 127, 132, 133)
Résumé
Dans le contexte du nouveau cadre juridique régissant la politique agricole commune (PAC) pour la période 2023-2027, le Tribunal précise sa compétence en ce qui concerne le contrôle des décisions de la Commission européenne approuvant les plans stratégiques relevant de la PAC (ci-après le « PSPAC ») et se prononce sur l’imputabilité à l’Union européenne des mesures adoptées par les États membres dans ces PSPAC.
En vertu de l’article 118 du règlement 2021/2115 ( 1 ), chaque État membre soumet à la Commission un projet de PSPAC, lequel définit un cadre aux fins de mettre en œuvre les aides de l’Union financées par le FEAGA et le Feader. Le 31 août 2022, la Commission a approuvé une version révisée du projet de PSPAC élaboré par le Royaume d’Espagne pour la période 2023-2027 ( 2 ).
Complejo Agrícola Las Lomas, SL, une société espagnole active dans l’acquisition et l’exploitation de terres agricoles, a demandé au Tribunal l’annulation de cette décision d’approbation, en ce que la Commission avait approuvé une mesure contenue dans ce PSPAC selon laquelle le montant maximal de l’aide de base au revenu pour un développement durable à octroyer à un agriculteur en vertu du règlement 2021/2115 ne pourra excéder la somme de 200000 euros (ci-après la « mesure litigieuse »).
Le Tribunal rejette ce recours comme irrecevable.
Appréciation du Tribunal
En premier lieu, le Tribunal estime que le recours ne saurait être considéré comme ayant été introduit tardivement. En l’espèce, la décision attaquée n’a été ni publiée ni notifiée à la requérante. Dès lors, le délai de recours contre cet acte a commencé à courir, comme le prévoit l’article 263, sixième alinéa, TFUE, lorsque la requérante en a eu connaissance. Dans un tel contexte, le délai de recours ne court qu’à partir du moment où l’intéressé a une connaissance exacte du contenu et des motifs de l’acte en cause, à condition qu’il en demande le texte intégral dans un délai raisonnable à compter de la connaissance de l’existence de l’acte. Ce délai raisonnable pour demander la communication de l’acte n’est pas un délai préfix qui se déduirait automatiquement de la durée du délai de recours en annulation, mais un délai dépendant des circonstances du cas d’espèce.
En deuxième lieu, le Tribunal se déclare compétent pour contrôler la légalité de la décision d’approbation d’un PSPAC en tant qu’acte de l’Union en vertu de l’article 263 TFUE, même si ce contrôle implique nécessairement l’examen notamment de la compatibilité du contenu du PSPAC proposé, qui reste un acte national, avec le droit de l’Union, conformément à l’article 118, paragraphe 4, du règlement 2021/2115 ( 3 ).
Le Tribunal constate, à cet égard, que la Commission et les autorités nationales ont des compétences distinctes dans la procédure d’élaboration et d’approbation d’un projet de PSPAC. D’une part, le nouveau mode de gestion de la PAC mis en place par le législateur de l’Union repose sur un système de collaboration qui laisse aux États membres une marge de manœuvre afin d’adapter les interventions aux nécessités et aux besoins spécifiques de leur agriculture nationale tout en prévoyant un contrôle de l’Union pour en assurer la compatibilité avec la PAC. D’autre part, la Commission possède bien un pouvoir décisionnel propre dans le cadre de la procédure d’approbation du projet de PSPAC dont l’exercice emporte nécessairement l’examen du contenu dudit plan. Toutefois, la décision d’approbation d’un projet de PSPAC par la Commission doit être distinguée du projet de PSPAC soumis par un État membre, qui reste un acte national dans le cadre duquel ce dernier exerce sa compétence, notamment, dans le choix des interventions à y intégrer.
Il s’ensuit que le projet de PSPAC espagnol tel qu’approuvé par la Commission ne constitue pas un acte préparatoire de la décision attaquée ou faisant autrement partie de cette dernière. De même, bien que l’acte pris par l’autorité nationale soit une étape nécessaire dans le cadre d’une procédure conduisant à l’adoption d’un acte de l’Union, la Commission n’est pas liée par l’acte national étant donné qu’elle exerce un contrôle de sa conformité avec certaines règles de droit de l’Union et qu’elle peut être amenée à en refuser l’approbation si le projet de PSPAC ne remplit pas des exigences limitativement énumérées par l’article 118, paragraphe 4, du règlement no 2021/2115.
En dernier lieu, le Tribunal accueille l’exception d’irrecevabilité soulevée par la Commission, tirée d’un défaut de qualité pour agir de la requérante.
Dans un premier temps, le Tribunal constate que la requérante ne peut pas se fonder sur le troisième cas de figure envisagé par l’article 263, quatrième alinéa, TFUE pour contester la décision attaquée, dès lors que la décision attaquée comporte à son égard des mesures d’exécution.
En effet, le PSPAC constitue un document sur la base duquel chaque État membre met en œuvre la PAC pour la période allant du 1er janvier 2023 au 31 décembre 2027. Dans ce cadre, la mise en œuvre de la mesure litigieuse, qui peut produire des effets juridiques sur l’activité économique de la requérante, nécessite des mesures nationales d’exécution. Ainsi, puisque la décision attaquée ne fait qu’approuver le PSPAC espagnol contenant la mesure litigieuse et qu’il incombe au Royaume d’Espagne de la mettre en œuvre ainsi que l’ensemble dudit PSPAC, cette décision ne peut produire ses éventuels effets juridiques à l’égard de la requérante que par l’intermédiaire de mesures nationales d’exécution.
Dans un second temps, le Tribunal estime que la requérante ne peut pas non plus fonder son recours sur le deuxième cas de figure prévu à l’article 263, quatrième alinéa, TFUE, dans la mesure où elle n’est pas individuellement concernée par la décision attaquée.
Le Tribunal rappelle que, lorsque l’acte affecte un groupe de personnes qui étaient identifiées ou identifiables au moment où cet acte a été pris et en fonction de critères propres aux membres du groupe, ces personnes peuvent être individuellement concernées par cet acte en tant qu’elles font partie d’un cercle restreint d’opérateurs économiques. Il peut en être notamment ainsi lorsque l’acte modifie les droits acquis par le particulier antérieurement à son adoption.
Or, en l’occurrence, le simple fait que la requérante soit une entreprise agricole, bénéficiaire potentielle de contributions financières de l’Union au titre de la PAC, ne suffit pas à l’individualiser et à la caractériser par rapport à toute autre entreprise agricole, dans la mesure où le plafonnement prévu par la mesure litigieuse s’adresse aux entreprises agricoles en raison de leur qualité objective d’agriculteurs au même titre que tout autre opérateur économique se trouvant actuellement ou potentiellement dans une situation identique. De même, le seul fait que la requérante aurait été éligible à percevoir un montant d’aide de base au revenu pour un développement durable supérieur au plafond fixé par la mesure litigieuse n’est pas susceptible de l’individualiser, dans la mesure où ce droit à percevoir l’aide est accordé à une multitude d’opérateurs déterminés objectivement.
De plus, la décision attaquée ne modifie pas les droits acquis de la requérante à percevoir une aide, étant donné qu’elle instaure un nouveau droit pour la PAC pour la période allant du 1er janvier 2023 au 31 décembre 2027. Par ailleurs, à la date d’adoption de la décision attaquée, les exploitants agricoles à l’égard desquels le plafonnement de la mesure litigeuse devait être appliqué n’étaient nullement identifiables, dès lors que l’application de la mesure litigieuse présupposait que les exploitants concernés introduisent une demande sur le fondement du cadre juridique national établi par le Royaume d’Espagne en application du PSPAC tel qu’approuvé par la Commission.
Dès lors, la requérante n’est concernée par la décision attaquée qu’en raison de sa qualité objective d’entreprise agricole, au même titre que tout autre opérateur économique se trouvant actuellement ou potentiellement dans une situation identique.
Le Tribunal ajoute que l’argument tiré de l’absence d’une protection juridictionnelle effective avancé par la requérante ne permet pas de fonder la recevabilité du recours. En effet, cette protection n’exige pas qu’un justiciable puisse de manière inconditionnelle intenter un recours en annulation, directement devant la juridiction de l’Union, contre des actes de l’Union. En outre, elle doit s’apprécier en tenant compte également de la protection offerte par les juridictions nationales. Or, en l’espèce, la mesure litigieuse requiert des mesures nationales d’exécution.
Par conséquent, le Tribunal déclare le recours irrecevable.
( 1 ) Règlement (UE) 2021/2115 du Parlement européen et du Conseil, du 2 décembre 2021, établissant des règles régissant l’aide aux plans stratégiques devant être établis par les États membres dans le cadre de la politique agricole commune (plans stratégiques relevant de la PAC) et financés par le Fonds européen agricole de garantie (FEAGA) et par le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), et abrogeant les règlements (UE) no 1305/2013 et (UE) no 1307/2013 (JO 2021, L 435, p. 1).
( 2 ) Décision d’exécution C(2022) 6017 final de la Commission, du 31 août 2022, portant approbation du plan stratégique de l’Espagne relevant de la PAC 2023-2027, en vue d’une aide de l’Union financée par le [FEAGA] et le [Feader] (ci-après la « décision attaquée »).
( 3 ) Cette disposition fixe les critères d’approbation des PSPAC, à savoir, notamment, la compatibilité du plan avec l’article 9 et les autres exigences énoncées dans le règlement 2021/2115 et dans le règlement (UE) 2021/2116 du Parlement européen et du Conseil, du 2 décembre 2021, relatif au financement, à la gestion et au suivi de la politique agricole commune et abrogeant le règlement (UE) no 1306/2013 (JO 2021, L 435, p. 187), ainsi qu’avec les actes délégués et d’exécution adoptés en application de ces actes.
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