| CELEX | 62023CJ0126_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 7 novembre 2024 |
Affaire C‑126/23 [Burdene] ( i )
UD e.a.
contre
Presidenza del Consiglio dei Ministri e.a.
(demande de décision préjudicielle, introduite par le Tribunale Ordinario di Venezia)
Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 7 novembre 2024
« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière pénale – Directive 2004/80/CE – Article 12, paragraphe 2 – Régimes nationaux d’indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente – Crime d’homicide – Indemnisation des membres de la famille proches de la personne décédée – Notion de “victimes” – Régime d’indemnisation “en cascade” selon l’ordre de dévolution successorale – Réglementation nationale excluant le versement d’une indemnité aux autres membres de la famille de la personne décédée en présence d’enfants et d’un conjoint survivant – Parents, frères et sœurs de la personne décédée – Indemnisation “juste et appropriée” »
Coopération judiciaire en matière pénale – Directive 2004/80 – Indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente – Obligation des États membres d’établir des régimes d’indemnisation des victimes – Indemnisation juste et appropriée des victimes – Notion de victime – Victime indirecte d’un acte relevant de la criminalité intentionnelle violente – Inclusion
[Directive du Parlement européen et du Conseil 2012/29, art. 2, § 1, a) et b) ; directive du Conseil 2004/80, considérant 5 et art. 12, § 2 ; décision-cadre du Conseil 2001/220, art. 1er, a)]
(voir points 35-42, 46-48, 52, 55)
Coopération judiciaire en matière pénale – Directive 2004/80 – Indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente – Obligation des États membres d’établir des régimes d’indemnisation des victimes – Indemnisation juste et appropriée des victimes – Régime national d’indemnisation des victimes limitant le bénéfice de celui-ci aux membres de la famille proches de la personne décédée et donnant priorité à certains de ces membres – Admissibilité
(Directive du Parlement européen et du Conseil 2012/29, art. 2, § 2 ; directive du Conseil 2004/80, art. 12, § 2)
(voir points 57-64)
Coopération judiciaire en matière pénale – Directive 2004/80 – Indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente – Obligation des États membres d’établir des régimes d’indemnisation des victimes – Indemnisation juste et appropriée des victimes – Régime national d’indemnisation des victimes subordonnant, en cas d’homicide, le droit à l’indemnisation de certains proches de la personne décédée à l’absence d’autres proches de celle-ci – Inadmissibilité
(Directive du Conseil 2004/80, art. 12, § 2)
(voir points 65-68 et disp.)
Résumé
Dans le cadre d’un renvoi préjudiciel, la Cour se prononce sur la conformité avec la directive 2004/80 ( 1 ) du régime italien d’indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente qui subordonne, dans le cas d’un homicide, le droit à l’indemnisation des parents de la personne décédée à l’absence de conjoint survivant et d’enfants de cette dernière et celui des frères et sœurs de celle-ci à l’absence desdits parents.
Le 18 septembre 2018, le Tribunale di Padova (tribunal de Padoue, Italie) a condamné l’auteur de l’homicide de son ex-partenaire à une peine d’emprisonnement de 30 ans et a ordonné qu’il verse à titre d’indemnité provisionnelle : 400000 euros à chacun des deux enfants de la défunte, 120000 euros à son père, à sa mère et à sa sœur ainsi que 30000 euros à son conjoint survivant, dont elle était séparée, mais non divorcée. Conformément à la réglementation nationale ( 2 ), dès lors que l’auteur de l’homicide n’avait ni patrimoine ni revenu et avait été admis à l’assistance judiciaire gratuite, l’État italien a versé à chacun des deux enfants uniquement, une indemnité d’un montant de 20000 euros, tandis que le conjoint séparé s’est vu accorder une indemnité d’un montant de 16666,66 euros. Le 1er février 2022, les parents, la sœur et les enfants de la victime ont saisi le Tribunale Ordinario di Venezia (tribunal ordinaire de Venise, Italie) de demandes visant à ce que les montants réclamés à l’État italien à titre d’indemnisation soient fixés en tenant compte de la mesure du préjudice établie par le jugement condamnant l’auteur de cet homicide.
Nourrissant des doutes quant à la conformité au droit de l’Union de la réglementation nationale prévoyant la fixation des montants dus aux membres de la famille de la victime de l’homicide en fonction du degré de parenté, le tribunal ordinaire de Venise a saisi la Cour à titre préjudiciel.
Appréciation de la Cour
À titre liminaire, la Cour précise que la notion de « victimes », au sens l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80, doit être comprise comme étant susceptible d’inclure des victimes indirectes d’un acte relevant de la criminalité intentionnelle violente, telles que les membres de la famille proches de la personne décédée du fait de cette criminalité, lorsqu’elles subissent, par ricochet, les conséquences de celle-ci.
En effet, la directive 2004/80 ne comportant aucune définition de la notion de « victimes » et n’opérant aucun renvoi aux droits nationaux en ce qui concerne sa signification, cette notion doit être considérée comme une notion autonome du droit de l’Union, qui doit être interprétée de manière uniforme sur le territoire de cette dernière conformément au sens habituel du terme en question dans le langage courant, en tenant compte des objectifs poursuivis par la réglementation dont il fait partie et du contexte dans lequel il est utilisé.
S’agissant, premièrement, du sens habituel du terme « victimes » dans le langage courant, celui-ci peut se comprendre comme visant tant les personnes ayant, elles-mêmes, été soumises à la criminalité intentionnelle violente, en leur qualité de victimes directes, que les membres de la famille proches de celles-ci lorsqu’ils subissent, par ricochet, les conséquences de cette criminalité, en leur qualité de victimes indirectes.
S’agissant, deuxièmement, de l’objectif poursuivi par l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80, cette disposition vise à garantir au citoyen de l’Union le droit à une indemnisation juste et appropriée pour les préjudices qu’il subit sur le territoire de l’État membre où il se trouve, en imposant à chaque État membre de se doter d’un régime d’indemnisation des victimes pour toute infraction relevant de la criminalité intentionnelle violente commise sur son territoire. Si la notion de « victimes », au sens de l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80, devait être interprétée comme incluant exclusivement dans le champ d’application ratione personae de cette disposition les victimes directes de la criminalité intentionnelle violente, les infractions relevant de cette criminalité ayant conduit au décès de la personne soumise à celle-ci ne relèveraient pas du champ d’application ratione materiae de ladite disposition, en méconnaissance de son objectif. En effet, selon une telle interprétation, l’État membre concerné ne serait tenu de verser aucune indemnité au titre du régime national d’indemnisation que cette disposition lui impose d’instaurer, puisque, dans un tel cas, la seule « victime » de la criminalité intentionnelle violente étant décédée, aucune autre personne, telle que, notamment, le conjoint survivant ou les enfants, ne devrait, par principe, être indemnisée en cette même qualité. Une telle interprétation aboutirait à priver l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80 de l’essentiel de son effet utile, dès lors qu’elle imposerait aux États membres l’instauration d’un régime national d’indemnisation de la criminalité intentionnelle violente uniquement lorsque la personne ayant été soumise à cette criminalité survit à ses blessures, mais non lorsque cette personne décède du fait de celles-ci.
Ensuite, en ce qui concerne la conformité du régime italien d’indemnisation de la criminalité intentionnelle violente au droit de l’Union, la Cour précise que l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80 s’oppose à une réglementation d’un État membre qui prévoit un régime d’indemnisation de la criminalité intentionnelle violente subordonnant, dans le cas d’homicide, le droit à l’indemnisation des parents de la personne décédée à l’absence de conjoint survivant et d’enfants de cette dernière et celui des frères et sœurs de celle-ci à l’absence desdits parents.
Certes, les États membres peuvent, dans l’exercice de la marge d’appréciation dont ils disposent, décider, à l’instar de la République italienne, d’instaurer un régime national d’indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente qui limite le bénéfice de ce régime aux membres de la famille proches de la personne décédée, tout en donnant, par ailleurs, priorité à certains de ces membres, tels que le conjoint survivant et les enfants, sur d’autres membres de cette famille, tels que les parents ainsi que les frères et sœurs.
Toutefois, un tel régime ne saurait, en application de la logique de la dévolution successorale, exclure de manière automatique certains membres de la famille du bénéfice de toute indemnisation du seul fait de la présence d’autres membres de la famille, sans que puissent être prises en compte d’autres considérations que cet ordre de dévolution, telles que, notamment, les conséquences matérielles résultant, pour ces membres de la famille, du décès par homicide de la personne concernée ou le fait que lesdits membres étaient à la charge de la personne décédée ou cohabitaient avec elle.
Un tel régime national d’indemnisation ne tient, en effet, pas compte de la souffrance et de la gravité des conséquences de l’infraction pour ces membres de la famille et, partant, ne contribue pas de manière adéquate à la réparation de leur préjudice matériel et moral. En particulier, le fait de priver, par principe, certains membres de la famille de toute indemnité doit être considéré comme inconciliable avec de telles exigences lorsque, comme dans l’affaire au principal, une juridiction pénale a accordé à ces membres de la famille des dommages et intérêts, au demeurant non négligeables, pour le préjudice subi en raison du décès de la personne ayant été soumise à la criminalité intentionnelle violente, mais que l’auteur de l’infraction n’est pas en mesure, en raison de son insolvabilité, de payer lui-même ces dommages et intérêts.
Il s’ensuit qu’un tel régime, dans lequel sont évincées des victimes sans aucune considération pour l’étendue de leurs préjudices, en raison d’un ordre de priorité prédéfini entre les différentes victimes qui ont vocation à être indemnisées, et fondé uniquement sur la nature des liens familiaux, desquels sont tirées de simples présomptions quant à l’existence ou à l’importance des préjudices, ne peut aboutir à une « indemnisation juste et appropriée », au sens de l’article 12, paragraphe 2, de la directive 2004/80.
( i ) Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
( 1 ) Directive 2004/80/CE du Conseil, du 29 avril 2004, relative à l’indemnisation des victimes de la criminalité (JO 2004, L 261, p. 15). Aux termes de l’article 12, paragraphe 2, de cette directive, tous les États membres veillent à ce que leurs dispositions nationales prévoient l’existence d’un régime d’indemnisation des victimes de la criminalité intentionnelle violente commise sur leurs territoires respectifs qui garantisse une indemnisation juste et appropriée des victimes.
( 2 ) Decreto ministeriale - Determinazione degli importi dell’indennizzo alle vittime dei reati intenzionali violenti (décret ministériel portant détermination des montants d’indemnisation pour les victimes de crimes intentionnels violents), du 22 novembre 2019 (GURI no 18, du 23 janvier 2020, p. 9).
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