Jurisprudence CJUE62023CJ0298_RES

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 septembre 2026.#Inter IKEA Systems BV contre Algemeen Vlaams Belang VZW e.a.#Renvoi préjudiciel – Marques – Règlement (UE) 2017/1001 – Article 9, paragraphe 2, sous c) – Directive (UE) 2015/2436 – Article 10, paragraphe 2, sous c) – Article 10, paragraphe 6 – Droit conféré par la marque – Notion d’“usage dans la vie des affaires, pour des produits ou des services, d’un signe” – Notion de “juste motif” – Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Mise en balance des droits fondamentaux – Article 11 de la charte des droits fondamentaux – Liberté d’expression – Article 17 de cette charte – Droit de propriété – Droit pour le titulaire d’une marque renommée de s’opposer à l’usage par un tiers d’un signe identique ou similaire à la marque – Usage d’un tel signe par le tiers dans le cadre d’une campagne politique.#Affaire C-298/23.

CELEX62023CJ0298_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 8 septembre 2026

Texte intégral

Affaire C298/23

Inter IKEA Systems BV

contre

Algemeen Vlaams Belang VZW

(demande de décision préjudicielle, introduite par le Nederlandstalige Ondernemingsrechtbank Brussel)

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 septembre 2026

« Renvoi préjudiciel – Marques – Règlement (UE) 2017/1001 – Article 9, paragraphe 2, sous c) – Directive (UE) 2015/2436 – Article 10, paragraphe 2, sous c) – Article 10, paragraphe 6 – Droit conféré par la marque – Notion d’“usage dans la vie des affaires, pour des produits ou des services, d’un signe” – Notion de “juste motif” – Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Mise en balance des droits fondamentaux – Article 11 de la charte des droits fondamentaux – Liberté d’expression – Article 17 de cette charte – Droit de propriété – Droit pour le titulaire d’une marque renommée de s’opposer à l’usage par un tiers d’un signe identique ou similaire à la marque – Usage d’un tel signe par le tiers dans le cadre d’une campagne politique »

1. Rapprochement des législations – Marques – Interprétation du règlement 2017/1001 et de la directive 2015/2436 – Droits conférés par la marque – Droit d’interdire l’usage de la marque – Usage d’un signe identique ou similaire sans juste motif tirant indûment profit du caractère distinctif ou de la renommée de la marque ou leur portant préjudice – Utilisation du signe dans la vie des affaires pour des produits ou des services – Utilisation du signe dans la vie des affaires ou en dehors de celle-ci à des fins autres que celles de distinguer des produits ou des services – Distinction

[Règlement du Parlement européen et du Conseil 2017/1001, art. 9, § 2, c) ; directive du Parlement européen et du Conseil 2015/2436, art. 10, § 2, c), et 6]

(voir points 47, 54, 55)

2. Rapprochement des législations – Marques – Interprétation du règlement 2017/1001 et de la directive 2015/2436 – Droits conférés par la marque – Droit d’interdire l’usage de la marque – Usage d’un signe identique ou similaire sans juste motif tirant indûment profit du caractère distinctif ou de la renommée de la marque ou leur portant préjudice – Utilisation du signe dans la vie des affaires – Notion – Association à but non lucratif – Inclusion

[Règlement du Parlement européen et du Conseil 2017/1001, art. 9, § 2, c) ; directive du Parlement européen et du Conseil 2015/2436, art. 10, § 2, c), et 6]

(voir points 50-52)

3. Rapprochement des législations – Marques – Interprétation du règlement 2017/1001 et de la directive 2015/2436 – Droits conférés par la marque – Droit d’interdire l’usage de la marque – Usage d’un signe identique ou similaire sans juste motif tirant indûment profit du caractère distinctif ou de la renommée de la marque ou leur portant préjudice – Utilisation du signe dans la vie des affaires pour des produits ou des services – Critères d’appréciation

[Règlement du Parlement européen et du Conseil 2017/1001, art. 9, § 2, c) ; directive du Parlement européen et du Conseil 2015/2436, art. 10, § 2, c)]

(voir points 56-59)

4. Rapprochement des législations – Marques – Interprétation du règlement 2017/1001 et de la directive 2015/2436 – Droits conférés par la marque – Droit d’interdire l’usage de la marque – Usage d’un signe identique ou similaire sans juste motif tirant indûment profit du caractère distinctif ou de la renommée de la marque ou leur portant préjudice – Notion de juste motif – Portée – Limites – Liberté d’expression du tiers – Admissibilité – Conditions – Mise en balance des droits en cause – Critères d’appréciation – Vérification par la juridiction nationale

[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 11, § 1, et 17, § 2 ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2017/1001, art. 9, § 2, c) ; directive du Parlement européen et du Conseil 2015/2436, art. 10, § 2, c), et 6]

(voir points 60-70, 77-80, 86-93, 101, 104-106, 110 et disp.)

Résumé

Saisie à titre préjudiciel par le Nederlandstalige Ondernemingsrechtbank Brussel (tribunal de l’entreprise néerlandophone de Bruxelles, Belgique), la Cour, réunie en grande chambre, se prononce sur la conciliation des droits du titulaire d’une marque renommée protégés par l’article 17, paragraphe 2, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») avec la liberté d’expression d’un tiers consacrée à l’article 11 de la Charte.

En 2022, le parti politique belge Vlaams Belang a présenté son plan politique, lequel reprenait des signes correspondant aux marques Benelux et de l’Union européenne IKEA. Le titulaire de ces marques, Inter IKEA, a alors introduit, devant la juridiction de renvoi, une action en contrefaçon de celles-ci.

Nourrissant des doutes quant à la licéité de cet usage, la juridiction de renvoi demande à la Cour notamment si la liberté d’expression peut constituer un juste motif pour faire usage d’un signe identique ou similaire à une marque renommée au sens de l’article 9, paragraphe 2, sous c), du règlement 2017/1001 (1) ainsi que de l’article 10, paragraphe 2, sous c), et paragraphe 6, de la directive 2015/2436 (2).

Appréciation de la Cour

À titre liminaire, la Cour souligne que, contrairement à l’usage par un tiers régi par l’article 10, paragraphe 2, sous c), de la directive 2015/2436 et à l’article 9, paragraphe 2, sous c), du règlement 2017/1001, l’usage par un tiers au sens de l’article 10, paragraphe 6, de la directive 2015/2436 peut intervenir dans la vie des affaires ou en dehors de celle-ci, mais pas pour des produits ou des services. La juridiction de renvoi n’ayant pas apporté de précisions à cet égard, la Cour examine les deux hypothèses.

En premier lieu, dans l’hypothèse où l’usage en cause au principal serait intervenu dans la vie des affaires et pour des produits ou des services, la Cour note, tout d’abord, que, s’il n’est pas précisé dans le règlement 2017/1001 ni dans la directive 2015/2436 que la liberté d’expression peut constituer un « juste motif » pour l’usage d’un signe identique ou similaire à une marque renommée, la nécessité d’appliquer ce règlement et cette directive de façon à garantir le plein respect des libertés et des droits fondamentaux y est spécifiée (3). Ainsi, la liberté d’expression d’un tiers peut, en principe, constituer un juste motif au sens de l’article 9, paragraphe 2, sous c), du règlement 2017/1001 et de l’article 10, paragraphe 2, sous c), de la directive 2015/2436.

Ensuite, la Cour relève que la simple invocation par le tiers de sa liberté d’expression ne saurait suffire à établir un « juste motif » et souligne qu’il doit exposer les motifs concrets de son usage liés à l’exercice de sa liberté d’expression et démontrer que ceux-ci prévalent sur les droits et les intérêts du titulaire de la marque.

Enfin, la Cour énonce qu’il appartient au juge national d’opérer une mise en balance du droit de propriété du titulaire de la marque renommée et du droit à la liberté d’expression du tiers, en tenant compte de l’ensemble des circonstances pertinentes du cas d’espèce.

Premièrement, le juge national doit examiner l’intention du tiers et vérifier si l’usage en cause est commandé par l’objectif de ce tiers d’exercer sa liberté d’expression de bonne foi. Tel est le cas lorsque cet usage est fait pour véhiculer une idée ou opinion en relation avec la marque renommée, le titulaire de celle-ci, ses pratiques commerciales, ses produits ou ses services, lorsqu’il vise à générer ou alimenter un débat d’intérêt général ou lorsqu’il est, pour d’autres motifs, comme la signification linguistique d’un élément de la marque ou le fait qu’elle est devenue une référence culturelle publique ou une partie du langage courant, nécessaire aux fins de l’exercice de cette liberté dans le contexte donné.

Deuxièmement, il doit analyser si l’usage en cause contribue à un débat d’intérêt général et s’il s’inscrit dans un contexte strictement commercial.

Troisièmement, il doit prendre en considération les conséquences que cet usage est susceptible d’entraîner pour le titulaire de la marque renommée afin d’apprécier s’il est proportionné. Sont des critères pertinents à cet égard l’intensité, l’étendue et les modalités dudit usage, l’intensité de la renommée de cette marque, le degré de similitude entre le signe utilisé et ladite marque ainsi que le fait que le même usage puisse donner l’impression que le titulaire de la même marque adhère au message politique transmis, voire le soutient d’une quelconque manière.

En second lieu, dans l’hypothèse où l’usage en cause au principal relèverait de l’article 10, paragraphe 6, de la directive 2015/2436, la Cour rappelle que la possibilité de la protection prévue à cette disposition est conditionnée par la notion de « juste motif », qui doit recevoir la même interprétation que celle figurant à l’article 10, paragraphe 2, sous c), de cette directive. Ainsi, le juge national doit également procéder à la mise en balance des droits fondamentaux au regard des circonstances susmentionnées.

Toutefois, le résultat de cette mise en balance ne doit pas nécessairement être le même que dans le cadre de l’article 9, paragraphe 2, sous c), du règlement 2017/1001 et de l’article 10, paragraphe 2, sous c), de la directive 2015/2436, car l’exercice de la liberté d’expression reposant sur l’usage par un tiers d’un signe hors du domaine commercial bénéficie d’une protection plus étendue.

Partant, la Cour dit pour droit que, lorsqu’un tiers fait usage d’un signe identique ou similaire à une marque renommée, la liberté d’expression de ce tiers peut constituer un juste motif, à condition qu’elle prévale, dans le cadre de la mise en balance des droits en cause, sur le droit exclusif du titulaire de cette marque. Il appartient au juge national, lors de cette mise en balance, de tenir compte de l’ensemble des circonstances pertinentes du cas d’espèce.

La Cour précise que, en l’occurrence, il n’apparaît pas que l’usage en cause au principal puisse ainsi être qualifié de juste motif, au sens de l’article 9, paragraphe 2, sous c), du règlement 2017/1001 et de l’article 10, paragraphe 2, sous c), de la directive 2015/2436, ou de l’article 10, paragraphe 6, de cette directive, ce qu’il appartient toutefois à la juridiction de renvoi de vérifier au regard de toutes les circonstances pertinentes du cas d’espèce.


1 Règlement (UE) 2017/1001 du Parlement européen et du Conseil, du 14 juin 2017, sur la marque de l’Union européenne (JO 2017, L 154, p. 1).


2 Directive (UE) 2015/2436 du Parlement européen et du Conseil, du 16 décembre 2015, rapprochant les législations des États membres sur les marques (JO 2015, L 336, p. 1).


3 Considérant 21 du règlement 2017/1001 et considérant 27 de la directive 2015/2436.

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