| CELEX | 62023TO0116 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 14 novembre 2024 |
DOCUMENT DE TRAVAIL
ORDONNANCE DU TRIBUNAL (troisième chambre)
14 novembre 2024 (*)
« Recours en annulation – Règlement (UE) 2021/241 – Accord de financement et accord de prêt conclus entre la Commission et la Pologne – Association professionnelle – Défaut d’affectation directe – Irrecevabilité manifeste »
Dans l’affaire T‑116/23,
Magistrats européens pour la démocratie et les libertés (Medel), établie à Strasbourg (France),
International Association of Judges (IAJ), établie à Rome (Italie),
Association of European Administrative Judges (AEAJ), établie à Trèves (Allemagne),
Stichting Rechters voor Rechters, établie à La Haye (Pays-Bas),
représentées par M. C. Zatschler, Mme E. Egan McGrath, SC, Mmes A. Bateman et M. Delargy, solicitors,
parties requérantes,
contre
Commission européenne, représentée par Mme S. Delaude, M. T. Adamopoulos et Mme K. Herrmann, en qualité d’agents,
partie défenderesse,
soutenue par
République de Pologne, représentée par M. B. Majczyna et Mme S. Żyrek, en qualité d’agents,
et par
Conseil de l’Union européenne, représenté par MM. M. Chavrier, E. Rebasti et J. Bauerschmidt, en qualité d’agents,
parties intervenantes,
LE TRIBUNAL (troisième chambre),
composé de M. I. Nõmm, faisant fonction de président, Mme G. Steinfatt et M. D. Kukovec (rapporteur), juges,
greffier : M. V. Di Bucci,
vu la phase écrite de la procédure,
rend la présente
Ordonnance
1 Par leur recours fondé sur l’article 263 TFUE, les requérantes, Magistrats européens pour la démocratie et les libertés (Medel), International Association of Judges (IAJ), Association of European Administrative Judges (AEAJ) et Stichting Rechters voor Rechters, demandent l’annulation de l’accord de financement et de l’accord de prêt du 24 août 2022 (ci-après les « accords attaqués ») conclus entre la République de Pologne et la Commission européenne conformément à l’article 15, paragraphe 2, et à l’article 23, paragraphe 1, du règlement (UE) 2021/241 du Parlement européen et du Conseil, du 12 février 2021, établissant la facilité pour la reprise et la résilience (JO 2021, L 57, p. 17).
Antécédents du litige
2 Les requérantes sont des organisations représentatives de juges au niveau transnational. Elles contestent la légalité des accords attaqués au regard des prétendues illégalités entachant certains jalons contenus dans la décision d’exécution du Conseil de l’Union européenne du 17 juin 2022, relative à l’approbation de l’évaluation du plan pour la reprise et la résilience de la République de Pologne, telle que modifiée par la décision d’exécution du Conseil du 8 décembre 2023 (ci-après la « décision d’exécution »).
3 Les jalons fixés par la décision d’exécution dont l’illégalité est soulevée par les requérantes sont les jalons F1G, F2G et F3G, portant sur la réforme de la justice en Pologne.
Sur la fixation des jalons contestés et sur la conclusion des accords attaqués
4 Au titre de la facilité pour la reprise et la résilience (ci-après la « facilité »), instituée par le règlement 2021/241, des fonds peuvent être octroyés aux États membres, sous forme d’une contribution financière, qui consiste, conformément à l’article 2, sous 2), de ce règlement, en un soutien financier non remboursable, ou sous forme de prêt.
5 Afin de pouvoir bénéficier des fonds au titre de la facilité, l’État membre doit présenter, conformément à l’article 18, paragraphe 1, du règlement 2021/241, son plan pour la reprise et la résilience à la Commission.
6 À la suite d’une évaluation positive du plan pour la reprise et la résilience par la Commission et sur proposition de celle-ci, le Conseil approuve, par la voie d’une décision d’exécution, l’évaluation dudit plan, conformément à l’article 20, paragraphe 1, du règlement 2021/241.
7 La décision d’exécution soumet le versement d’une contribution financière au respect de conditions, à savoir la mise en œuvre dudit plan, y compris la réalisation de jalons et de cibles, lesquels, conformément à l’article 2, sous 4), du règlement 2021/241, sont des mesures des progrès accomplis dans la réalisation d’une réforme ou d’un investissement.
8 En l’espèce, conformément à l’article 1er, deuxième phrase, de la décision d’exécution, les jalons et les cibles devant être atteints par la République de Pologne sont spécifiés dans l’annexe de cette décision.
9 Les jalons F1G, F2G et F3G, portant sur la réforme de la justice en Pologne, sont précisés dans la première partie de l’annexe de la décision d’exécution. Conformément au jalon F1G, plusieurs mesures doivent être prises pour renforcer l’indépendance et l’impartialité des juges polonais. Conformément au jalon F2G, des mesures doivent être prises pour garantir que les juges concernés par des décisions de l’Izba Dyscyplinarna (chambre disciplinaire) du Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne) (ci-après la « chambre disciplinaire ») aient accès à une procédure permettant un réexamen des décisions de ladite chambre les affectant. Conformément au jalon F3G, les procédures de réexamen mentionnées au jalon F2G devaient, en principe, être clôturées, selon le calendrier indicatif, au cours du quatrième trimestre de 2023.
10 Après l’adoption de la décision d’exécution par le Conseil, la Commission conclut, en ce qui concerne la contribution financière, un accord avec l’État membre concerné, conformément à l’article 23, paragraphe 1, du règlement 2021/241 (ci-après l’« accord de financement »). Pour autant qu’un soutien sous forme de prêt est concerné, la Commission conclut un accord de prêt avec l’État membre concerné, conformément à l’article 15, paragraphe 2, du règlement 2021/241 (ci-après l’« accord de prêt »).
11 Les accords attaqués sont l’accord de financement et l’accord de prêt conclus le 24 août 2022 entre la Commission et la République de Pologne afin d’octroyer des fonds à celle-ci au titre de la facilité.
12 Comme cela ressort, premièrement, de l’article 2, paragraphe 3, de la décision d’exécution et des accords attaqués, deuxièmement, du considérant 3, de l’article 1er, paragraphe 1, et de l’article 6, points 1, 2 et 5, de l’accord de financement et, troisièmement, du considérant 3, de l’article 1er, paragraphe 1, de l’article 7, paragraphes 1, 2 et 5, ainsi que de l’article 9, paragraphe 1, de l’accord de prêt, la libération des versements au titre de la facilité suppose, notamment, que la Commission ait pris une décision, conformément à l’article 24 du règlement 2021/241, reconnaissant que la République de Pologne a atteint, de manière satisfaisante, les jalons et les cibles identifiés dans l’annexe de la décision d’exécution, y compris les jalons F1G, F2G et F3G.
Sur les recours des requérantes dans les affaires jointes Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22
13 Il convient de relever que, par leurs recours dans les affaires jointes Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, les requérantes ont contesté la légalité de la décision d’exécution, précisément en ce que les jalons F1G, F2G et F3G n’étaient pas compatibles avec le droit de l’Union européenne.
14 Par ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil (T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363), les recours des requérantes à l’encontre de la décision d’exécution ont été rejetés comme étant irrecevables.
15 Comme cela est expressément admis au point 6 de la requête, les requérantes contestent les accords attaqués au regard de motifs essentiellement identiques à ceux des requêtes dans les affaires jointes Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22.
16 En effet, le seul moyen d’annulation du présent recours substantiellement différent de ceux déjà invoqués par les requérantes à l’encontre de la décision d’exécution dans les affaires jointes Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22 est le sixième moyen, tiré de l’agissement ultra vires de la part de la Commission ainsi que de la violation du règlement 2021/241 lors de l’adoption des accords attaqués.
Conclusions des parties
17 Les requérantes concluent à ce qu’il plaise au Tribunal :
– annuler les accords attaqués ;
– condamner la Commission aux dépens.
18 La Commission conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
– rejeter le recours comme manifestement irrecevable ou, en tout état de cause, comme non fondé ;
– condamner les requérantes aux dépens.
19 Le Conseil, intervenant au soutien de la Commission, conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
– rejeter le recours comme manifestement irrecevable ou, à titre subsidiaire, comme non fondé ;
– condamner les requérantes aux dépens.
20 La République de Pologne, intervenant au soutien de la Commission, conclut à ce qu’il plaise au Tribunal de rejeter le recours comme irrecevable et, dans l’hypothèse où le Tribunal le jugerait recevable, comme non fondé.
En droit
21 Concernant la recevabilité de leur recours, les requérantes soutiennent notamment qu’elles et leurs membres sont directement affectés par les accords attaqués. Selon elles, cette affectation directe découle du contenu de la décision d’exécution, et notamment des jalons F1G, F2G et F3G.
22 Comme cela ressort des points 7 à 9 ci-dessus, et il est expressément accepté par les requérantes, les jalons dont la légalité est contestée ont été fixés de manière définitive par la décision d’exécution.
23 À cet égard, les requérantes soutiennent que la décision d’exécution et, plus précisément, les jalons F1G, F2G et F3G fixés par celle-ci produisent directement des effets sur leur situation juridique ainsi que sur celle de leurs membres, ce qui entraînerait la recevabilité de leur recours à l’encontre des accords attaqués, qualifiés d’actes réglementaires ne comportant pas de mesures d’exécution.
24 En outre, les requérantes plaident pour l’assouplissement des conditions de recevabilité.
25 Sans soulever d’exception d’irrecevabilité, la Commission, soutenue par le Conseil et la République de Pologne, conteste l’argumentation des requérantes.
26 Aux termes de l’article 126 du règlement de procédure du Tribunal, lorsque le Tribunal est manifestement incompétent pour connaître d’un recours ou lorsque celui-ci est manifestement irrecevable, il peut décider de statuer par voie d’ordonnance motivée, sans poursuivre la procédure.
27 En l’espèce, le Tribunal s’estime suffisamment éclairé par les pièces du dossier et décide, en application de l’article 126 du règlement de procédure, de statuer sans poursuivre la procédure.
28 Aux termes de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE, « [t]oute personne physique ou morale peut former, dans les conditions prévues aux premier et deuxième alinéas, un recours contre les actes dont elle est le destinataire ou qui la concernent directement et individuellement, ainsi que contre les actes réglementaires qui la concernent directement et qui ne comportent pas de mesures d’exécution ».
29 Les accords attaqués n’étant pas adressés aux requérantes, la recevabilité de leur recours doit être examinée au regard des deuxième et troisième membres de phrase de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE, pour lesquels la condition de l’affectation directe est requise.
30 Dès lors que les requérantes visent, en effet, les accords attaqués, conclus entre la Commission et la République de Pologne, il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, constituent des actes attaquables au sens de l’article 263 TFUE tous les actes pris par les institutions, quelles qu’en soient la nature ou la forme, qui visent à produire des effets de droit obligatoires (arrêt du 31 mars 1971, Commission/Conseil, 22/70, EU:C:1971:32, point 42 ; voir, également, arrêt du 20 février 2018, Belgique/Commission, C‑16/16 P, EU:C:2018:79, point 31 et jurisprudence citée).
31 Il ressort également de la jurisprudence qu’un recours en annulation introduit par une personne physique ou morale n’est ouvert que si les effets juridiques obligatoires de l’acte attaqué sont de nature à affecter les intérêts de la partie requérante, en modifiant de façon caractérisée la situation juridique de celle‑ci (arrêts du 13 octobre 2011, Deutsche Post et Allemagne/Commission, C‑463/10 P et C‑475/10 P, EU:C:2011:656, point 37, et du 9 mars 2023, Intermarché Casino Achats/Commission, C‑693/20 P, EU:C:2023:172, point 52), étant précisé que, lorsque, comme en l’espèce, un recours en annulation est introduit par une partie requérante non privilégiée contre un acte dont elle n’est pas destinataire, cette exigence se chevauche avec les conditions posées à l’article 263, quatrième alinéa, TFUE, s’agissant de la qualité pour agir de ladite partie (voir, en ce sens, arrêt du 13 octobre 2011, Deutsche Post et Allemagne/Commission, C‑463/10 P et C‑475/10 P, EU:C:2011:656, point 38, et ordonnance du 13 janvier 2015, Istituto di vigilanza dell’urbe/Commission, T‑579/13, non publiée, EU:T:2015:27, point 31).
32 Il convient de relever que les accords attaqués produisent et épuisent tous leurs effets dans le cadre des relations contractuelles qui unissent la Commission à la République de Pologne, à l’égard duquel les requérantes et ses membres sont des tiers.
33 À cet égard, il convient de signaler que l’argumentation des requérantes repose sur deux postulats. D’une part, les jalons F1G, F2G et F3G sous-tendraient les accords attaqués et seraient indissociables de ceux-ci et, d’autre part, lesdits jalons produiraient des effets obligatoires de nature à modifier de façon caractérisée leur situation juridique de telle sorte que leur recours, formé à l’encontre des accords attaqués, serait recevable.
34 Sans qu’il soit nécessaire de s’interroger à titre liminaire sur le bien-fondé du premier postulat, il convient d’analyser dans quelle mesure le second postulat, selon lequel les requérantes seraient recevables à agir à l’encontre des jalons, est correct.
35 Selon la jurisprudence, les recours en annulation formés par des associations ont été jugés recevables dans trois types de situation : premièrement, lorsqu’une disposition légale reconnaît expressément aux associations professionnelles une série de facultés à caractère procédural, deuxièmement, lorsque l’association représente les intérêts de ses membres qui seraient eux-mêmes recevables à agir et, troisièmement, lorsque l’association est individualisée en raison de l’affectation de ses intérêts propres en tant qu’association, notamment, parce que sa position de négociatrice a été affectée par l’acte dont l’annulation est demandée (voir ordonnance du 8 mai 2019, Carvalho e.a./Parlement et Conseil, T‑330/18, non publiée, EU:T:2019:324, point 51 et jurisprudence citée).
Sur la recevabilité du recours des requérantes agissant en leur nom propre
36 S’agissant du premier type de situation visé par la jurisprudence rappelée au point 35 ci-dessus, il convient de noter que les requérantes n’invoquent pas l’existence de dispositions légales qui leur reconnaîtraient expressément des facultés à caractère procédural et aucun élément du dossier ne permet de conclure à l’existence de telles dispositions.
37 Les requérantes font valoir qu’elles constituent des organismes ayant pour mission de défendre la valeur de l’État de droit et l’indépendance du pouvoir judiciaire. Elles seraient, en outre, des organismes représentatifs des juges et donc de l’un des pouvoirs de l’État.
38 À cet égard, dans l’hypothèse où l’argumentation des requérantes devrait être interprétée en ce sens que, afin d’assurer une protection juridictionnelle effective du pouvoir judiciaire, notamment au regard de la valeur de l’État de droit, consacrée à l’article 2 TUE, il conviendrait de leur accorder certaines prérogatives procédurales, il y a lieu de constater qu’aucune disposition légale n’a attribué aux requérantes de prérogatives afin d’assurer une telle protection dans le contexte de la facilité (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 43).
39 Partant, les requérantes, en tant qu’organismes représentatifs de juges, ne sauraient bénéficier d’un traitement procédural différent de celui réservé à toute autre association (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 44).
40 Eu égard à ce qui précède, la recevabilité du recours des requérantes ne saurait être établie au regard du premier type de situation mentionné au point 35 ci-dessus.
41 En outre, les requérantes soutiennent que leur recours est recevable dès lors qu’elles relèvent du troisième type de situation mentionné au point 35 ci-dessus, les accords attaqués affectant leurs intérêts propres en tant qu’interlocutrices représentant le pouvoir judiciaire auprès du Parlement européen, du Conseil et de la Commission.
42 Toutefois, il y a lieu de souligner, à la lumière de la jurisprudence citée au point 35 ci-dessus, que la circonstance selon laquelle les requérantes ont été des « interlocutrices » des institutions de l’Union ne suffit pas pour leur reconnaître une position de « négociatrice » dans le contexte spécifique de l’adoption de la décision d’exécution (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 47).
43 La même conclusion peut être tirée pour ce qui concerne le fait selon lequel les requérantes ont le statut d’observateur dans divers organes du Conseil de l’Europe, tels que la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) et le Conseil consultatif de juges européens (CCJE) (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 48).
44 L’argument des requérantes [confidentiel] (1) ne saurait non plus établir que celles-ci seraient affectées dans leurs intérêts propres. En effet, la seule invocation de cet argument, [confidentiel] ne saurait suffire à établir une affectation directe de Medel ni, a fortiori, des autres parties requérantes (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 50).
45 Il en résulte que les requérantes ne remplissent pas les conditions relatives aux premier et troisième types de situation mentionnés au point 35 ci-dessus et qu’elles ne sont donc pas recevables, en l’espèce, à agir en leur nom propre.
Sur la recevabilité du recours des requérantes agissant au nom de leurs membres dont elles défendent les intérêts
46 À titre liminaire, il convient de rappeler que, dans le deuxième type de situation visé par la jurisprudence rappelée au point 35 ci-dessus, des associations ont qualité pour agir lorsqu’elles représentent les intérêts de leurs membres qui sont, eux-mêmes, recevables à agir.
47 La jurisprudence rappelée au point 35 ci-dessus implique d’examiner si les membres des associations elles-mêmes membres des requérantes sont eux-mêmes recevables à agir. En l’espèce, il y a lieu d’examiner la qualité pour agir des juges membres des associations membres des requérantes.
48 Les requérantes se prévalent en substance de l’affectation directe des juges dont elles défendent les intérêts en différenciant trois groupes de juges, à savoir : les juges polonais affectés par des décisions de la chambre disciplinaire, qui seraient directement affectés par la procédure de réexamen envisagée aux jalons F2G et F3G ; l’ensemble des juges polonais qui seraient directement affectés par cette procédure de réexamen ainsi que par le jalon F1G ; et l’ensemble des autres juges européens qui seraient également directement affectés par ces jalons.
49 Selon une jurisprudence constante, pour qu’une personne physique ou morale soit directement concernée par la mesure faisant l’objet de son recours, deux conditions cumulatives doivent être satisfaites, à savoir que cette mesure, d’une part, produise directement des effets sur la situation juridique de cette personne et, d’autre part, qu’elle ne laisse aucun pouvoir d’appréciation aux destinataires chargés de sa mise en œuvre, celle-ci ayant un caractère purement automatique et découlant de la seule réglementation de l’Union, sans application d’autres règles intermédiaires (voir arrêt du 12 juillet 2022, Nord Stream 2/Parlement et Conseil, C‑348/20 P, EU:C:2022:548, point 43 et jurisprudence citée).
50 Premièrement, il y a lieu de rappeler que, aux points 65 à 93 de l’ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil (T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363), le Tribunal a jugé que la décision d’exécution, eu égard à sa substance, appréciée au regard de son contenu ainsi que de son contexte, ne produisait pas directement d’effets sur la situation juridique des juges affectés par des décisions de la chambre disciplinaire.
51 À cet égard, le Tribunal a signalé que les jalons F1G, F2G et F3G avaient le caractère d’une conditionnalité budgétaire, leur pertinence étant cantonnée au processus de libération des fonds au titre de la facilité (voir, en ce sens, ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, points 72 et 74).
52 Ainsi, le Tribunal a constaté que la décision d’exécution n’avait pas eu pour effet de soumettre les juges affectés par des décisions de la chambre disciplinaire aux conditions qu’elle prévoyait, ni rendu directement applicable une règle spécifique à leur égard, de telle sorte que même après l’adoption de la décision d’exécution, la situation des juges affectés par des décisions de la chambre disciplinaire était restée régie par les dispositions pertinentes du droit polonais applicables à ladite situation ainsi que par les dispositions du droit de l’Union et les jugements de la Cour de justice de l’Union européenne (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, points 88 et 89).
53 Deuxièmement, le Tribunal a également constaté que, dans la mesure où les jalons F2G et F3G ne produisaient pas directement d’effets sur la situation des juges polonais affectés par des décisions de la chambre disciplinaire, il en était également ainsi, a fortiori, en ce qui concernait les juges polonais non affectés par de telles décisions (ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 96).
54 S’agissant de l’affectation directe des juges polonais en raison du jalon F1G, le Tribunal a également constaté l’absence de démonstration par les requérantes d’un lien suffisamment étroit entre la situation de tous les juges polonais et le jalon F1G permettant de conclure que ledit jalon produisait directement des effets sur la situation juridique de ces juges (voir, en ce sens, ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, points 98 à 101), et cela sans que les requérantes aient, en l’espèce, apporté d’autres éléments de preuve suffisants à cet égard.
55 Troisièmement, il en va de même en ce qui concerne le reste des juges des États membres ou de l’Espace économique européen (EEE), à l’égard desquels le Tribunal n’a également pas retenu l’affectation directe par la décision d’exécution (voir, en ce sens, ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, points 102 à 106).
56 Par conséquent, ni les juges polonais, qu’ils aient été affectés ou non par une décision de la chambre disciplinaire, ni les juges des autres États membres ou de l’EEE ne sont affectés directement par la décision d’exécution. Partant, les requérantes ne peuvent pas s’appuyer sur la situation de ces juges pour établir la recevabilité de leur recours.
57 De même, en l’absence d’une affectation directe par la décision d’exécution, il n’y a pas lieu d’examiner si celle-ci constitue un acte réglementaire au sens du troisième membre de phrase de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE (voir, en ce sens, ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil, T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, point 108).
58 Par conséquent il y a lieu de constater que l’un des postulats de base du recours, selon lequel les jalons F1G, F2G et F3G produisent des effets obligatoires de nature à modifier de façon caractérisée la situation juridique des requérantes (voir point 33 ci-dessus), est erroné.
59 En effet, les requérantes ne sont pas à même de démontrer qu’elles disposent de la qualité pour agir à l’encontre desdits jalons dans la mesure où, en application de la jurisprudence citée au point 31 ci-dessus, ceux-ci ne peuvent être considérés comme produisant des effets juridiques obligatoires de nature à modifier de façon caractérisée leur situation juridique.
60 Ainsi, même à supposer que les accords attaqués étaient des actes attaquables dont l’illégalité pouvait être soulevée au regard des jalons F1G, F2G et F3G, les requérantes ne seraient pas recevables à agir en annulation à leur égard.
61 Eu égard à ce qui précède, et étant donné que les juges dont les requérantes défendent les intérêts ne seraient pas, eux-mêmes, recevables à agir, les requérantes ne remplissent pas les conditions pour que leur recours soit recevable au titre du deuxième type de situation, visé par la jurisprudence rappelée au point 35 ci-dessus.
62 En outre, et comme cela a été également jugé par le Tribunal dans l’ordonnance du 4 juin 2024, Medel e.a./Conseil (T‑530/22 à T‑533/22, sous pourvoi, EU:T:2024:363, points 113 à 117), il n’y a pas lieu d’assouplir les conditions de recevabilité du recours, tel que cela est demandé par les requérantes.
63 À cet égard, il importe de rappeler que si, certes, les conditions de recevabilité prévues à l’article 263, quatrième alinéa, TFUE doivent être interprétées à la lumière du droit fondamental à une protection juridictionnelle effective, une telle interprétation ne doit pas aboutir à écarter les conditions expressément prévues par ledit traité (voir arrêts du 3 octobre 2013, Inuit Tapiriit Kanatami e.a./Parlement et Conseil, C‑583/11 P, EU:C:2013:625, point 98 et jurisprudence citée, et du 28 avril 2015, T & L Sugars et Sidul Açúcares/Commission, C‑456/13 P, EU:C:2015:284, point 44 et jurisprudence citée).
64 En particulier, la protection conférée par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne n’a pas pour objet de modifier le système de contrôle juridictionnel prévu par les traités, et notamment les règles relatives à la recevabilité des recours formés directement devant les juridictions de l’Union (voir arrêt du 3 octobre 2013, Inuit Tapiriit Kanatami e.a./Parlement et Conseil, C‑583/11 P, EU:C:2013:625, point 97 et jurisprudence citée).
65 Notamment, la protection conférée par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux n’exige pas qu’un justiciable puisse, de manière inconditionnelle, intenter un recours en annulation, directement devant la juridiction de l’Union, contre des actes de l’Union (arrêt du 28 octobre 2020, Associazione GranoSalus/Commission, C‑313/19 P, non publié, EU:C:2020:869, point 62).
66 En l’espèce, comme cela a été constaté au point 61 ci-dessus, les requérantes ne peuvent pas faire valoir qu’elles sont directement concernées par la décision d’exécution, considérée par celles-ci comme étant indissociable des accords attaqués.
67 Dans ces conditions, un assouplissement des conditions de recevabilité, tel que sollicité par les requérantes, impliquerait, de fait, d’écarter la condition de l’affectation directe qui est expressément énoncée à l’article 263, quatrième alinéa, TFUE, ce qui serait contraire à la jurisprudence rappelée au point 63 ci-dessus. Ainsi, les défaillances systémiques du système judiciaire en Pologne, alléguées par les requérantes, ne sauraient justifier, en tout état de cause, que le Tribunal déroge à la condition de l’affectation directe qui s’applique aux recours introduits par des personnes physiques ou morales, conformément à l’article 263, quatrième alinéa, TFUE.
68 À la lumière de tout ce qui précède, le recours doit être rejeté comme étant manifestement irrecevable.
Sur les dépens
69 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens. Les requérantes ayant succombé, il y a lieu de les condamner à supporter leurs propres dépens ainsi que ceux exposés par la Commission, conformément aux conclusions de cette dernière.
70 Conformément à l’article 138, paragraphe 1, du règlement de procédure, les États membres et les institutions qui sont intervenus au litige supportent leurs propres dépens. Le Conseil et la République de Pologne supporteront donc leurs propres dépens.
Par ces motifs,
LE TRIBUNAL (troisième chambre)
ordonne :
1) Le recours est rejeté comme étant manifestement irrecevable.
2) Magistrats européens pour la démocratie et les libertés (Medel), International Association of Judges (IAJ), Association of European Administrative Judges (AEAJ) et Stichting Rechters voor Rechters sont condamnées à supporter leurs propres dépens ainsi que ceux exposés par la Commission européenne.
3) Le Conseil de l’Union européenne et la République de Pologne supporteront leurs propres dépens.
Fait à Luxembourg, le 14 novembre 2024.
| Le greffier | Le président |
| V. Di Bucci | I. Nõmm |
* Langue de procédure : l’anglais.
1 Données confidentielles occultées.
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