| CELEX | 62024CC0467 |
| Type | Arrêt CJUE |
| Date | jeudi 16 juillet 2026 |
Édition provisoire
CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL
M. ATHANASIOS RANTOS
présentées le 16 juillet 2026 (1)
Affaire C‑467/24
2Valorise Ham NV,
2Valorise Amel NV,
2Valorise NV,
Luminus NV,
EDF Belgium NV,
ActiVent Wallonie NV,
e-NosVents NV NV,
CVLumiwind,
Luminus Wind Together cv,
Rouge Lux BVBA,
Biospace CV,
Federatie van de Belgische Elektriciteits- en Gasbedrijven,
Organisatie voor Duurzame Energie Vlaanderen VZW,
Wind4wallonia 2 NV,
Electrabel NV,
Eoly Energy NV
contre
Ministerraad
[demande de décision préjudicielle formée par le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle, Belgique)]
« Renvoi préjudiciel – Marché intérieur de l’électricité – Règlement (UE) 2022/1854 – Intervention d’urgence pour faire face aux prix élevés de l’énergie – Plafond sur les recettes issues du marché obtenues par les producteurs d’électricité utilisant certaines sources d’énergie – Article 7, paragraphe 1, sous e) – Combustibles issus de la biomasse (combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse), à l’exclusion du biométhane – Interprétation – Validité au regard des articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Article 6, paragraphe 1, article 7, paragraphe 1, sous e), ainsi que article 8, paragraphe 1, sous b), et paragraphe 2 – Application du plafond de 180 euros par MWh d’électricité produite aux recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de combustibles de biomasse – Faculté ou obligation des États membres de prévoir un plafond supérieur – Validité au regard des articles 20 et 21 de la Charte, des principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime ainsi que de l’obligation de motivation – Article 7, paragraphe 3, première phrase – Faculté des États membres de ne pas appliquer le plafond aux installations de production d’électricité d’une puissance installée maximale de 1 MW – Absence de progressivité ou de possibilité de prévoir une exception en fonction de la puissance installée de l’installation concernée – Validité au regard des articles 20 et 21 de la Charte – Article 6, paragraphe 1 – Prélèvement de 100 % des recettes excédentaires – Validité au regard de l’article 17 de la Charte – Article 6, paragraphe 1, et article 8 – Possibilité pour les États membres d’instaurer un plafond inférieur à 180 euros par MWh – Réglementation nationale instaurant un plafond de 130 euros par MWh – Conditions – Interprétation – Validité au regard des articles 16 et 17 de la Charte – Article 2, point 5, et article 6, paragraphe 1 – Détermination des “recettes issues du marché” – Réglementation nationale prévoyant le recours à des présomptions irréfragables ou en partie réfragables – Distinction entre les producteurs d’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs d’électricité à partir d’autres sources – Interprétation – Validité au regard des articles 17, 20 et 21 de la Charte – Article 6, paragraphe 1, articles 7 et 8 ainsi que article 22, paragraphe 2, sous c) – Plafonnement des recettes appliqué à une date antérieure à celle prévue par le règlement 2022/1854 – Interprétation – Validité au regard des principes de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité et de solidarité énergétique ainsi que de l’article 17 de la Charte – Maintien des effets d’une réglementation nationale jugée incompatible avec le droit de l’Union – Conditions »
I. Introduction
1. La présente demande de décision préjudicielle, introduite par le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle, Belgique), porte, en substance, sur l’interprétation ainsi que sur la validité de certaines dispositions du règlement (UE) 2022/1854 (2), au regard, selon le cas, des articles 16, 17, 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »), ainsi que des principes de solidarité énergétique, de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité des actes de l’Union et de l’obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE.
2. Cette demande a été présentée dans le cadre de six recours qui ont été joints devant la juridiction de renvoi, formés par plusieurs entreprises actives dans le secteur de l’énergie en Belgique (ci-après les « requérantes au principal ») (3) contre le Ministerraad (Conseil des ministres, Belgique), en annulation, totale ou partielle, d’une réglementation nationale fixant un plafond sur les recettes issues du marché obtenues par certains producteurs d’électricité.
3. Conformément à la demande de la Cour, les présentes conclusions seront ciblées sur l’analyse des première à huitième, dixième, douzième, quatorzième et quinzième questions préjudicielles. Celles-ci soulèvent, pour l’essentiel, des questions inédites d’interprétation et de validité de plusieurs dispositions du règlement 2022/1854, lequel a instauré, pour la période allant du 1er décembre 2022 au 30 juin 2023, un mécanisme exceptionnel de plafonnement des recettes du marché perçues par certains producteurs d’électricité, destiné à capter et à redistribuer les recettes excédentaires afin d’atténuer les conséquences des prix exceptionnellement élevés de l’énergie résultant, notamment, de la guerre en Ukraine. La juridiction de renvoi s’interroge, en particulier, tant sur la portée de ce mécanisme, notamment son champ d’application et les modalités de sa mise en œuvre par les États membres, que sur sa compatibilité avec certaines dispositions de la Charte et avec plusieurs principes généraux du droit de l’Union. Elle pose également la question du maintien dans le temps des effets d’une réglementation nationale mettant en œuvre ledit mécanisme dans l’hypothèse où celle-ci serait jugée incompatible avec le droit de l’Union.
4. Le présent renvoi préjudiciel, qui s’inscrit dans le prolongement d’une série d’affaires récentes portées devant la Cour (4), donne à cette dernière l’occasion de préciser davantage sa jurisprudence relative à l’interprétation du règlement 2022/1854, mais également de se prononcer, pour la première fois, sur la validité de plusieurs dispositions de ce règlement, conçu comme un instrument exceptionnel et temporaire, dans un contexte de crise énergétique sans précédent.
II. Le cadre juridique
A. Le droit de l’Union
5. Aux termes des considérants 6, 11, 23 à 25, 27 à 30, 32 à 34, 37, 40 à 42 et 46 du règlement 2022/1854 :
« (6) Une réaction rapide et coordonnée est donc nécessaire au niveau de l’Union. L’instauration d’une intervention d’urgence permettrait d’atténuer, à titre temporaire, le risque que les prix de l’électricité et le coût de l’électricité pour les clients finals atteignent des niveaux encore moins tenables et que les États membres adoptent des mesures nationales non coordonnées, ce qui pourrait compromettre la sécurité de l’approvisionnement au niveau de l’Union [...]
[...]
(11) Des plafonnements non coordonnés des recettes issues du marché de l’électricité produite, entre autres, à partir de sources d’énergie renouvelables, du nucléaire et du lignite par des producteurs aux coûts marginaux plus faibles (ci-après dénommés « producteurs inframarginaux ») pourraient entraîner d’importantes distorsions entre les producteurs de l’Union, étant donné que les producteurs sont en concurrence à l’échelle de l’Union sur un marché couplé de l’électricité. Un engagement en faveur d’un plafonnement commun à l’échelle de l’Union des recettes issues du marché des producteurs inframarginaux devrait permettre d’éviter de telles distorsions [...]
[...]
(23) Sur le marché de gros journalier, les centrales électriques les moins chères sont appelées en premier, mais le prix reçu par tous les acteurs du marché est fixé par la dernière centrale nécessaire pour couvrir la demande, qui est celle dont les coûts marginaux sont les plus élevés, au moment de la compensation du marché [...]
(24) Compte tenu du rôle du prix sur le marché journalier comme référence pour le prix sur d’autres marchés de gros de l’électricité et du fait que tous les acteurs du marché reçoivent le prix d’équilibre, les technologies dont les coûts marginaux sont nettement inférieurs ont constamment enregistré des recettes élevées depuis la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022, bien supérieures à leurs attentes lorsqu’elles ont décidé d’investir.
(25) Dans une situation où les consommateurs sont exposés à des prix extrêmement élevés qui nuisent également à l’économie de l’Union, il est nécessaire de limiter, à titre temporaire, les recettes extraordinaires des producteurs dont les coûts marginaux sont moins élevés en appliquant le plafond sur les recettes issues du marché grâce à la vente d’électricité au sein de l’Union.
[...]
(27) Le niveau auquel le plafond sur les recettes issues du marché est fixé ne devrait pas compromettre la capacité des producteurs concernés, y compris les producteurs d’énergie renouvelable, à récupérer leurs coûts d’investissements et d’exploitation ; de plus, il devrait protéger et encourager les investissements futurs dans les capacités nécessaires à un système électrique décarboné et fiable. Le plafonnement des recettes issues du marché, étant un plafonnement uniforme dans l’ensemble de l’Union, est le plus adapté pour préserver le fonctionnement du marché intérieur de l’électricité [...]
(28) Si des hausses occasionnelles et à court terme des prix peuvent être considérées comme une caractéristique normale d’un marché de l’électricité et peuvent être utiles à certains investisseurs pour récupérer leurs investissements dans la production, l’augmentation extrême et durable des prix observée depuis février 2022 est très différente d’une situation de marché normale caractérisée par des hausses occasionnelles des prix. Par conséquent, le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas être fixé en dessous des attentes raisonnables des acteurs du marché quant au niveau moyen des prix de l’électricité aux heures pendant lesquelles la demande d’électricité était à son plus haut niveau avant la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Avant février 2022, les tarifs de pointe moyens escomptés sur le marché de gros de l’électricité étaient au cours des dernières décennies nettement et systématiquement inférieurs à 180 [euros] par MWh dans l’ensemble de l’Union, et ce malgré les différences des prix de l’électricité entre les régions de l’Union. Étant donné que les acteurs du marché ont pris leur décision initiale d’investissement en escomptant que les prix seraient en moyenne inférieurs à ce niveau pendant les heures de pointe, le plafond sur les recettes issues du marché fixé à 180 [euros] par MWh représente un niveau nettement supérieur à ces attentes initiales du marché. En laissant une marge par rapport au prix que les investisseurs pouvaient raisonnablement anticiper, il y a lieu de veiller à ce que le plafond sur les recettes issues du marché ne contrecarre pas l’évaluation initiale de la rentabilité des investissements.
(29) En outre, le plafond sur les recettes issues du marché fixé à 180 [euros] par MWh est systématiquement plus élevé, y compris en prévoyant une marge raisonnable, que l’actuel coût actualisé de l’énergie (LCOE [levelised cost of electricity]) pour les technologies de production concernées, ce qui permet aux producteurs auxquels il s’applique de couvrir leurs coûts d’investissements et d’exploitation. Étant donné que le plafond sur les recettes issues du marché laisse une marge considérable entre le LCOE raisonnable et le plafond sur les recettes issues du marché, il ne devrait donc pas compromettre les investissements dans de nouvelles capacités inframarginales.
(30) Le plafond sur les recettes issues du marché devrait être fixé en fonction des recettes du marché [...] Quelle que soit la forme contractuelle sous laquelle les échanges d’électricité ont lieu, le plafond sur les recettes issues du marché devrait s’appliquer uniquement aux recettes du marché qui ont été réalisées [...]
[...]
(32) Le plafond sur les recettes issues du marché devrait s’appliquer aux technologies dont les coûts marginaux sont inférieurs au plafond en question, telles que les énergies éolienne, solaire et nucléaire ou le lignite.
(33) Le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas s’appliquer aux technologies ayant des coûts marginaux élevés liés au prix du combustible utilisé pour la production d’électricité, telles que les centrales au gaz et au charbon, étant donné que leurs coûts d’exploitation dépasseraient nettement le plafond en question et que son application mettrait en péril leur viabilité économique. Afin de maintenir les incitations en faveur d’une diminution globale de la consommation de gaz, le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas non plus s’appliquer aux technologies qui sont en concurrence directe avec les centrales au gaz et offrent de la flexibilité au système électrique [...]
(34) Le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas s’appliquer aux technologies utilisant des combustibles qui remplacent le gaz naturel, tels que le biométhane, afin de ne pas compromettre la conversion des centrales électriques au gaz existantes conformément aux objectifs du plan REPowerEU [...] [(5)]
[...]
(37) Afin de garantir l’application effective du plafond sur les recettes issues du marché, les producteurs, les intermédiaires et les acteurs du marché concernés devraient fournir les données nécessaires aux autorités compétentes des États membres et, le cas échéant, aux gestionnaires de réseau et aux opérateurs désignés du marché de l’électricité. Compte tenu du grand nombre de transactions pour lesquelles les autorités compétentes des États membres doivent veiller à l’application du plafond sur les recettes issues du marché, ces autorités devraient pouvoir recourir à des estimations raisonnables pour calculer le plafond sur les recettes issues du marché.
[...]
(40) Étant donné que le bouquet de production et la structure des coûts des installations de production d’électricité diffèrent considérablement entre États membres, ces derniers devraient être autorisés à maintenir ou introduire, dans des conditions spécifiques, des mesures nationales en cas de crise.
(41) [...] les États membres devraient conserver la possibilité de limiter davantage les recettes des producteurs auxquels s’applique le plafond sur les recettes issues du marché [...]
(42) Afin de garantir la sécurité de l’approvisionnement, les États membres devraient pouvoir fixer un plafond sur les recettes issues du marché plus élevé pour les producteurs qui, dans le cas contraire, seraient soumis au plafond sur les recettes issues du marché à l’échelle de l’Union, lorsque leurs coûts d’investissement et d’exploitation sont supérieurs au plafond sur les recettes issues du marché à l’échelle de l’Union.
[...]
(46) Les États membres devraient veiller à ce que les recettes excédentaires résultant de l’application du plafond sur les recettes issues du marché dans le domaine de l’électricité soient redistribuées aux clients finals d’électricité afin d’atténuer l’incidence des prix exceptionnellement élevés de l’électricité [...] »
6. L’article 2 de ce règlement, intitulé « Définitions », précisait, à son point 5 :
« Aux fins du présent règlement, [...] on entend également par :
[...]
5) “recettes issues du marché” : les revenus réalisés qu’un producteur perçoit en échange de la vente et de la fourniture d’électricité dans l’Union, quelle que soit la forme contractuelle sous laquelle cet échange a lieu [...] »
7. L’article 6 dudit règlement, intitulé « Plafond obligatoire sur les recettes issues du marché », énonçait, à ses paragraphes 1 à 3 :
« 1. Les recettes issues du marché obtenues par les producteurs d’électricité à partir des sources visées à l’article 7, paragraphe 1, sont plafonnées à un maximum de 180 [euros] par MWh d’électricité produite.
2. Les États membres veillent à ce que le plafond sur les recettes issues du marché s’applique à toutes les recettes issues du marché obtenues par les producteurs [...]
3. Les États membres mettent en place des mesures efficaces pour empêcher tout contournement des obligations incombant aux producteurs en vertu du paragraphe 2 [...] »
8. L’article 7 du même règlement, intitulé « Application du plafond sur les recettes issues du marché aux producteurs d’électricité », prévoyait, à ses paragraphes 1, 3 et 5 :
« 1. Le plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6 s’applique aux recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir des sources suivantes :
a) énergie éolienne ;
b) énergie solaire (solaire thermique et solaire photovoltaïque) ;
c) énergie géothermique ;
d) hydroélectricité sans réservoir ;
e) combustibles issus de la biomasse (combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse), à l’exclusion du biométhane ;
f) déchets ;
g) énergie nucléaire ;
h) lignite ;
i) produits à base de pétrole brut ;
j) tourbe.
[...]
3. Les États membres peuvent, en particulier dans les cas où l’application du plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6, paragraphe 1, entraîne une charge administrative importante, décider que le plafond en question ne s’applique pas aux producteurs produisant de l’électricité au moyen d’installations de production d’électricité d’une puissance installée maximale de 1 MW [...]
[...]
5. Les États membres peuvent décider que le plafond sur les recettes issues du marché ne s’applique qu’à 90 % des recettes issues du marché dépassant le plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6, paragraphe 1. »
9. L’article 8 du règlement 2022/1854, intitulé « Mesures nationales en cas de crise », disposait :
« 1. Les États membres peuvent :
a) maintenir ou introduire des mesures qui limitent davantage les recettes issues du marché obtenues par les producteurs générant de l’électricité à partir des sources énumérées à l’article 7, paragraphe 1, y compris la possibilité d’effectuer une distinction entre les technologies [...] ;
b) fixer un plafond sur les recettes issues du marché plus élevé pour les producteurs générant de l’électricité à partir des sources énumérées à l’article 7, paragraphe 1, à condition que leurs coûts d’investissements et d’exploitation dépassent le maximum fixé à l’article 6, paragraphe 1 ;
[...]
2. Les mesures visées au paragraphe 1, conformément au présent paragraphe :
a) sont proportionnées et non discriminatoires ;
b) ne compromettent pas les signaux d’investissement ;
c) font en sorte que les coûts d’investissements et de fonctionnement soient couverts ;
d) ne faussent pas le fonctionnement des marchés de gros de l’électricité et, en particulier, n’affectent pas l’ordre de préséance économique ni la formation des prix sur le marché de gros ;
e) sont compatibles avec le droit de l’Union. »
10. L’article 22 de ce règlement, intitulé « Entrée en vigueur et application », était rédigé de la manière suivante :
« 1. Le présent règlement entre en vigueur le jour suivant celui de sa publication au Journal officiel de l’Union européenne.
2. [...] le présent règlement s’applique jusqu’au 31 décembre 2023, sous réserve de ce qui suit :
[...]
c) les articles 6, 7 et 8 s’appliquent du 1er décembre 2022 au 30 juin 2023 ;
[...] »
B. Le droit belge
11. L’article 2 de la loi relative à l’organisation du marché de l’électricité, du 29 avril 1999 (6), dans sa rédaction issue de la loi modifiant celle-ci et introduisant un plafond sur les recettes issues du marché des producteurs d’électricité, du 16 décembre 2022 (7), applicable au litige au principal (ci-après la « loi du 16 décembre 2022 »), indiquait que celle-ci assurait « l’exécution partielle du [règlement 2022/1854] ».
12. L’article 22ter de cette loi était libellé comme suit :
« §1er. Le présent article instaure un plafond sur les recettes issues du marché des producteurs d’électricité, par un prélèvement au profit de l’État sur les recettes excédentaires réalisées entre le 1er août 2022 et le 30 juin 2023 par les débiteurs visés au paragraphe 2.
§2. Le prélèvement est dû par :
1° toute personne physique ou morale ayant, pendant la période visée au paragraphe 1er, injecté de l’électricité sur le réseau de transport, un réseau ayant une fonction de transport, un réseau (fermé) de distribution, un réseau fermé industriel, un réseau de traction ferroviaire ou une ligne directe, au moyen d’une installation de production d’électricité située en Belgique relevant d’une des technologies énumérées à l’article 7[, paragraphe 1,] du règlement [2022/1854], d’une puissance installée minimale de 1 MW ;
2° tout exploitant nucléaire [...] ;
3° toute société contributive [...] ;
4° tout propriétaire de la centrale nucléaire visée à l’article 4/1 de la loi du 31 janvier 2003 sur la sortie progressive de l’énergie nucléaire à des fins de production industrielle d’électricité [(8)].
[...]
§3. Le prélèvement dû par le débiteur visé au paragraphe 2 est égal à 100 pour cent des recettes excédentaires.
Les recettes excédentaires représentent la différence positive entre les recettes issues du marché et le plafond sur les recettes issues du marché tel que fixé conformément au paragraphe 4, calculées pour chaque transaction de vente d’électricité en MWh livrés au cours de la période visée au paragraphe 1er, et par installation de production d’électricité située en Belgique relevant d’une des technologies énumérées à l’article 7[, paragraphe 1,] du règlement [2022/1854], d’une puissance installée minimale de 1 MW.
[...]
§4. Le plafond sur les recettes issues du marché est de 130 euros par MWh d’électricité.
[...]
Par dérogation à l’alinéa 1er, le plafond sur les recettes issues du marché est de 180 euros par MWh d’électricité pour les installations qui produisent de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse.
[...] »
13. Selon le paragraphe 5, premier alinéa, de l’article 22ter de ladite loi, les « recettes issues du marché » étaient définies comme les revenus réalisés, pour chaque transaction, par les producteurs d’électricité concernés, en échange de la vente et de la livraison d’électricité au cours de la période visée au paragraphe 1 de cet article (9).
14. Le second alinéa de ce paragraphe 5 introduisait une série de présomptions destinées à déterminer les recettes issues du marché, lesquelles variaient selon les catégories d’installations de production concernées. Les points 1 et 2 de cet alinéa prévoyaient des présomptions irréfragables applicables aux centrales nucléaires. Les points 3 à 5 dudit alinéa instituaient, pour leur part, des présomptions réfragables applicables respectivement : aux installations non visées aux points 1 et 2 du même alinéa dont la production faisait l’objet d’un contrat d’achat d’électricité (point 3 du second alinéa dudit paragraphe 5) ; aux installations non visées aux points 1, 2 et 3 de cet alinéa ne bénéficiant pas d’un mécanisme d’aide à la production, ou bénéficiant d’un tel mécanisme dont le montant ne dépendait pas de l’évolution du prix de l’électricité, ou n’en dépendait qu’au regard de l’évolution de ce prix sur une période de trois ans (point 4 dudit alinéa) ; ainsi qu’à toutes les autres installations non visées aux points 1 à 4 du même alinéa (point 5 du second alinéa du même paragraphe 5). Conformément au point 6 de cet alinéa, les producteurs relevant des présomptions réfragables établies aux points 3 à 5 dudit alinéa pouvaient renverser celles-ci en démontrant que les recettes effectivement réalisées sur le marché différaient de celles déterminées en application de ces présomptions, pour autant qu’ils apportent cette preuve pour l’ensemble de leur parc de production. Lesdites présomptions ne pouvaient toutefois être renversées qu’au moyen des présomptions suivantes :
« a) les ventes et les achats d’électricité intervenant au sein d’une entreprise verticalement intégrée ou entre entreprises dont l’une est contrôlée ou partiellement détenue directement ou indirectement par l’autre, sont réputées avoir été conclues pour l’application du présent article sur la base d’un prix cohérent avec le prix du marché du jour de la transaction pour la période de livraison concernée par la transaction, tel que publié par une plateforme d’échange de blocs d’énergie opérant en Belgique ;
b) tout volume d’électricité produit et vendu, mais non vendu à terme est réputé vendu au prix de référence du marché ;
c) chaque vente d’électricité à terme constitue une transaction définie par sa date de transaction, son prix et son volume ;
d) le volume d’électricité vendu sur le marché à un jour est considéré avoir fait l’objet d’une transaction pour chaque période de livraison d’une heure. »
III. Le litige au principal, les questions préjudicielles et la procédure devant la Cour
15. Par requêtes parvenues au greffe du Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle), la juridiction de renvoi, les 21 et 22 juin 2023, les requérantes au principal ont chacune saisi cette juridiction d’un recours en annulation, totale ou partielle, de la loi du 16 décembre 2022. Les six affaires introduites devant ladite juridiction ont été jointes.
16. À l’appui de leur recours, 2Valorise e.a. soutiennent, en substance, que l’article 5 de la loi du 16 décembre 2022 viole l’article 8 du règlement 2022/1854, en ce qu’il impose un plafond de 180 euros par MWh tant aux entreprises produisant de l’électricité à partir de déchets issus de la biomasse qu’à celles produisant de l’électricité à partir d’autres combustibles, alors que les premières supportent des coûts d’investissement et d’exploitation plus élevés. Selon elles, l’article 8 de ce règlement interdit aux États membres d’instaurer un plafond empêchant les producteurs d’électricité de récupérer leurs coûts. Ainsi, en fixant un tel plafond, l’article 5 de cette loi méconnaît cette interdiction.
17. Luminus e.a. font valoir, d’une part, que l’article 5 de la loi du 16 décembre 2022 viole notamment l’article 2, points 5 et 9, et les articles 6 à 8 du règlement 2022/1854 ainsi que l’article 17 de la Charte, en ce qu’il établit des présomptions afin de déterminer les recettes issues du marché sur lesquelles le plafond en cause au principal est appliqué, qui sont soit irréfragables, soit réfragables par d’autres présomptions, qui seraient elles aussi irréfragables, alors que les dispositions précitées de ce règlement exigent que le plafond soit appliqué aux revenus qu’un producteur perçoit d’une transaction, c’est-à-dire aux recettes effectivement perçues. D’autre part, elles allèguent que cet article 5 viole les articles 6 et 8 dudit règlement ainsi que les articles 16 et 17 de la Charte, en ce qu’il instaure un plafond de 130 euros par MWh, alors que l’article 6 du même règlement prévoit un plafond de 180 euros par MWh et que les conditions fixées à l’article 8 de celui-ci pour pouvoir adopter des mesures limitant davantage les recettes issues du marché ne sont pas remplies.
18. Rouge Lux et Biospace affirment, d’une part, que la loi du 16 décembre 2022 est incompatible avec l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 en ce qu’elle soumet à un prélèvement les producteurs produisant de l’électricité à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération, mais non ceux produisant de l’électricité à partir de biométhane par épuration et compression de biogaz et par un processus de biométhanisation, bien que ces deux méthodes recourent à des techniques de production comparables. Cette différence de traitement ne reposerait ainsi sur aucun critère objectif et ne serait pas raisonnablement justifiée. D’autre part, elles critiquent l’article 7, paragraphe 3, de ce règlement, en ce qu’il se limite à permettre aux États membres d’exonérer du prélèvement les producteurs générant de l’électricité au moyen d’installations de production d’électricité d’une puissance installée maximale de 1 MW, sans toutefois prévoir la possibilité d’un prélèvement progressif ou d’exceptions selon le type d’installation.
19. FEBEG e.a. soutiennent, tout d’abord, que l’article 5 de la loi du 16 décembre 2022 viole les articles 6 à 8, 20 et 22 du règlement 2022/1854, l’article 288 TFUE ainsi que les principes de coopération loyale, de primauté, d’effectivité, de solidarité énergétique, de sécurité juridique et de non-rétroactivité, en ce qu’il applique le prélèvement à compter du 1er août 2022. Or, selon elles, ce règlement n’autoriserait les États membres à plafonner les recettes issues du marché qu’à compter du 1er décembre 2022 et que l’objectif d’intérêt général visé par ledit règlement ne saurait justifier la rétroactivité de cette loi. Ensuite, à l’instar de Luminus e.a., elles critiquent l’application du prélèvement à des recettes déterminées sur la base de présomptions. Enfin, également comme Luminus e.a., elles contestent la fixation du plafond à 130 euros par MWh d’électricité produite.
20. Electrabel critique, premièrement, à l’instar de Luminus e.a. et de FEBEG e.a., l’application du prélèvement en cause au principal à des recettes déterminées sur la base de présomptions. Deuxièmement, elle allègue, tout comme FEBEG e.a., que l’application d’une mesure de plafonnement des recettes à compter du 1er août 2022 viole l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854, ainsi que les principes de proportionnalité et de subsidiarité. Troisièmement, elle estime que le plafond de 130 euros par MWh méconnaît l’article 2, point 9, et les articles 6 à 8 de ce règlement, dès lors qu’il résulte notamment de son article 8, paragraphe 1, sous d), que la fixation d’un plafond spécifique n’est possible que pour les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir de houille. Quatrièmement, Electrabel fait valoir que la loi du 16 décembre 2022 porterait une atteinte disproportionnée au droit de propriété consacré à l’article 17 de la Charte, en ce qu’elle prévoit un taux d’imposition de 100 % appliqué sur une base imposable déterminée au moyen de présomptions, une diminution du plafond à 130 euros par MWh et une application de ce plafond antérieure à l’entrée en vigueur dudit règlement.
21. Eoly invoque, pour sa part, une violation, par la loi du 16 décembre 2022, de l’article 2, point 5, ainsi que des articles 6 et 7 du règlement 2022/1854, de l’article 288 TFUE ainsi que des principes de primauté et d’effectivité. Selon elle, l’article 5 de cette loi instaure une différence de traitement entre, d’une part, les contribuables assujettis au prélèvement, lesquels seraient taxés sur la base de revenus inexistants et présumés de manière irréfragable, et, d’autre part, ceux soumis à d’autres impositions, qui ne sont pas taxés sur la base de tels revenus. En outre, Eoly soutient que, s’étant protégée par voie contractuelle contre les variations du prix de gros de l’électricité, elle n’aurait tiré aucun avantage des pics de prix qui ont justifié l’instauration du plafond en cause. Partant, ce plafond ne saurait lui être appliqué.
22. Le Conseil des ministres conteste l’ensemble de ces six recours. De surcroît, il demande à la juridiction de renvoi, en cas d’annulation de la loi du 16 décembre 2022, de maintenir ses effets pour le passé, compte tenu des difficultés budgétaires et administratives importantes qu’entraînerait une annulation non modulée. En effet, une telle annulation, qui ne maintiendrait pas les effets de cette loi, risquerait d’entraîner une violation du règlement 2022/1854 puisque l’obligation qu’il impose aux États membres d’instaurer le plafond prévu ne serait alors plus respectée. Les requérantes au principal s’y opposent, soutenant, notamment, que des motifs d’ordre budgétaire ou administratif ne sauraient suffire pour justifier le maintien des effets d’une réglementation nationale contraire au droit de l’Union.
23. Dans ces circonstances, la juridiction de renvoi s’interroge, en premier lieu, sur la non-application du prélèvement en cause au principal aux installations qui produisent de l’électricité à partir de biométhane, alors que les producteurs générant de l’électricité à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération, tels que Rouge Lux et Biospace, y sont, quant à eux, soumis.
24. À cet égard, cette juridiction relève, d’une part, que l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 vise l’électricité « produite » à partir de « combustibles issus de la biomasse (combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse), à l’exclusion du biométhane » et, selon son considérant 34, le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas s’appliquer aux technologies utilisant des combustibles qui remplacent le gaz naturel, tels que le biométhane. Toutefois, ce règlement ne donnerait pas de définition précise de la notion de « combustibles issus de la biomasse », si ce n’est qu’il s’agit de combustibles solides ou gazeux. Par ailleurs, l’article 2, deuxième alinéa, point 28, de la directive (UE) 2018/2001 (10) définit la notion de « biogaz » comme visant des « combustibles ou carburants gazeux produits à partir de la biomasse ». Ainsi, dès lors que ce considérant 34 ne mentionne pas l’électricité « produite » à partir de biométhane, mais l’« utilisation » du biométhane et des centrales électriques « fonctionnant » au biométhane, il subsisterait un doute quant au point de savoir si Rouge Lux et Biospace, qui produisent de l’électricité à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération, relèvent du champ d’application du plafond.
25. D’autre part, se pose la question de savoir si l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 est compatible avec les articles 20 et 21 de la Charte, en ce qu’il exclut du champ d’application du prélèvement les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir de biométhane par épuration et compression de biogaz et par un processus de biométhanisation, alors qu’il n’exclut pas les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération. Sur ce point, ladite juridiction relève que, dans le plan REPowerEU, le biogaz et le biométhane sont présentés comme étant des sources d’énergie comparables dans le cadre de la transition des énergies fossiles vers les énergies renouvelables.
26. En deuxième lieu, s’agissant de la non-application du prélèvement en cause au principal aux installations d’une puissance installée maximale de 1 MW, telle que prévue par la loi du 16 décembre 2022, la même juridiction observe qu’elle constitue une mise en œuvre de la faculté offerte à l’article 7, paragraphe 3, première phrase, du règlement 2022/1854, justifiée par le législateur belge au motif que, en deçà de ce seuil, les producteurs concernés doivent être considérés comme des petits producteurs, pour lesquels la charge administrative liée à la perception du prélèvement serait disproportionnée au regard de la quantité d’électricité susceptible d’être vendue à des tiers. Néanmoins, ledit seuil affecterait particulièrement les producteurs d’électricité à partir de biomasse, dès lors que de nombreuses centrales à biomasse présenteraient une puissance installée soit légèrement supérieure soit légèrement inférieure à 1 MW. Certes, eu égard aux objectifs poursuivis par ce règlement, la fixation d’un seuil à 1 MW n’est pas dépourvue de justification raisonnable. Cependant, dans la mesure où le dépassement de ce seuil entraîne l’application d’un prélèvement à un taux de 100 % des recettes excédant le plafond, se pose la question de savoir si l’article 7, paragraphe 3, première phrase, dudit règlement, en ce qu’il instaure un tel seuil sans laisser la possibilité aux États membres d’introduire un taux progressif ni d’aménager une dérogation ou une exception selon la puissance installée de l’installation concernée, est compatible avec les articles 20 et 21 de la Charte.
27. En troisième lieu, en ce qui concerne le taux du prélèvement en cause au principal, la juridiction de renvoi estime qu’un taux fixé à 100 %, compte tenu également de la faculté de retenir un plafond inférieur à 180 euros par MWh, pourrait constituer une ingérence dans le droit au respect des biens, susceptible de rompre le juste équilibre entre les exigences de l’intérêt général et celles de la protection du droit de propriété. Dès lors que le taux de prélèvement de 100 % prévu par la loi du 16 décembre 2022 a été repris de l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, se pose la question de savoir si cette disposition, en ce qu’elle implique un prélèvement de 100 % des recettes dépassant le plafond fixé, est conforme à l’article 17 de la Charte.
28. En quatrième lieu, cette juridiction s’interroge sur l’abaissement du plafond général à 130 euros par MWh adopté par le législateur belge. Premièrement, des questions se posent quant à l’articulation entre l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 et l’article 8, paragraphe 1, sous a) et b), de celui-ci, en particulier, s’agissant de la portée du terme « maximum » figurant à cet article 6, paragraphe 1.
29. Deuxièmement, un doute demeure quant au point de savoir si l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement permet à un État membre de fixer un plafond inférieur de 50 euros par MWh à celui établi par ledit règlement, compte tenu du caractère significatif d’un tel abaissement. À cet égard, ladite juridiction souligne la nécessité de préserver les intérêts des producteurs d’électricité, qui constitue un objectif poursuivi par le même règlement, tout en tenant compte de son économie, à savoir apporter une réponse coordonnée à la hausse des prix de l’énergie.
30. Troisièmement, la même juridiction se demande si le plafond instauré par l’article 5 de la loi du 16 décembre 2022 peut être justifié sur le fondement de l’article 8, paragraphe 1, sous a), et paragraphe 2, du règlement 2022/1854. Plus précisément, il convient de déterminer si un abaissement de ce plafond doit être considéré comme une « mesure nationale en cas de crise », au sens de l’intitulé de l’article 8 de ce règlement, alors que le législateur belge a invoqué le paragraphe 1, sous a), de celui-ci uniquement sur la base de la motivation générale ayant conduit à l’instauration du plafond, à savoir l’augmentation des prix sur le marché belge de l’électricité. Par conséquent, il existerait un doute quant au point de savoir si l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 dudit règlement permettent à un État membre de fixer à 130 euros par MWh le plafond applicable aux recettes issues du marché.
31. Quatrièmement, la juridiction de renvoi s’interroge sur l’instauration, par l’article 5 de la loi du 16 décembre 2022, du plafond de 130 euros par MWh, et notamment si celui-ci porte une atteinte disproportionnée au droit de propriété et à la liberté d’entreprise, garantis par la Charte, et s’il est compatible avec l’article 194, paragraphe 1, TFUE, disposition à partir de laquelle la Cour aurait dégagé le « principe de solidarité énergétique », érigé comme « principe fondamental du droit de l’Union » (11).
32. En cinquième lieu, s’agissant du plafond de 180 euros par MWh prévu pour les installations qui produisent de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, cette juridiction relève que l’article 8, paragraphe 1, sous b), du règlement 2022/1854 permet aux États membres de fixer un plafond sur les recettes issues du marché plus élevé pour les producteurs générant de l’électricité à partir des sources énumérées à l’article 7, paragraphe 1, de celui-ci, à condition que les coûts d’investissement et d’exploitation dépassent le maximum fixé à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement afin, selon son considérant 42, de garantir la sécurité de l’approvisionnement. Toutefois, les autorités belges compétentes auraient indiqué, lors des débats parlementaires ayant conduit à l’adoption de la loi du 16 décembre 2022, que si ces installations étaient confrontées à des coûts de production plus élevés, le montant général de 180 euros par MWh pouvait être maintenu, faute de données objectives permettant de vérifier le dépassement des coûts d’investissement et d’exploitation requis par l’article 8, paragraphe 1, sous b), dudit règlement.
33. Compte tenu de ces éléments, ainsi que des données objectives que 2Valorise e.a. soutiennent avoir présentées afin d’étayer les coûts plus élevés de leur production, mais également du fait que l’article 6, paragraphe 1, du même règlement autorise uniquement les États membres à plafonner les recettes à un « maximum » de 180 euros par MWh, dérogeable seulement dans les conditions prévues à l’article 8 de celui-ci, la question de la validité de cet article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854, peut être mise en cause dans la mesure où ils imposent également, pour l’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse, l’obligation de plafonner les recettes issues du marché à 180 euros par MWh. Si la Cour devait confirmer la validité de ces dispositions, il conviendrait, en outre, de déterminer si l’article 8, paragraphe 1, sous b), et paragraphe 2, de ce règlement impose aux États membres d’instaurer, pour les installations produisant de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, un plafond supérieur à 180 euros par MWh.
34. En sixième lieu, en ce qui concerne les présomptions établies pour calculer les recettes issues du marché sur lesquelles le prélèvement est appliqué, la juridiction de renvoi précise que, parmi les cinq présomptions prévues par la loi du 16 décembre 2022, les deux premières, qui sont irréfragables, visent des centrales nucléaires, renvoient à des méthodes de calcul des recettes établies par les lois relatives à ces centrales et sont conformes aux stratégies de ventes définies par ces lois. Selon les travaux préparatoires susmentionnés, le fait que ces présomptions reposent sur les méthodes de calcul prévues par les lois concernées justifie qu’elles ne puissent pas être renversées. En revanche, les troisième, quatrième et cinquième présomptions peuvent être renversées. L’opérateur concerné doit apporter la preuve, pour l’ensemble de son parc de production, que les recettes issues du marché diffèrent de celles déterminées conformément à l’une de ces présomptions. La possibilité de renverser lesdites présomptions est toutefois encadrée par un ensemble de conditions qui s’imposent à l’opérateur, lesquelles, d’après ces travaux préparatoires, constituent de véritables « garde-fous ».
35. Cependant, si le règlement 2022/1854 ne précise pas expressément la manière dont ces recettes doivent être établies, l’article 6, paragraphe 1, de celui-ci laisserait entendre que ce règlement vise les recettes effectivement réalisées. Cela étant, le considérant 37 dudit règlement autoriserait le recours à des estimations raisonnables et le législateur belge aurait considéré qu’il n’était pas possible de déterminer précisément un prix pour chaque MWh vendu et livré au cours de la période concernée. L’utilisation de présomptions reposerait également sur l’article 6, paragraphe 3, du même règlement, qui impose aux États membres de prendre des mesures efficaces pour éviter que le plafond sur les recettes issues du marché obtenues par les producteurs d’électricité puisse être contourné.
36. La juridiction de renvoi relève également que les calculs présentés par Luminus e.a., FEBEG e.a., Electrabel et Eoly, afin de montrer l’existence de différences considérables entre leurs recettes réelles et les résultats des estimations contestées, semblent crédibles. Il existerait ainsi un doute quant à l’interprétation de l’article 2, point 5, et de l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, en ce qu’ils pourraient autoriser un État membre à se fonder sur des présomptions, plutôt que sur les recettes effectivement réalisées dans la vente et la livraison d’électricité, pour déterminer les recettes issues du marché soumises au plafond. Ce doute a notamment trait à la portée des présomptions, en ce que soit l’opérateur soumis au plafond ne pourrait pas les renverser, soit il pourrait le faire mais uniquement sur la base d’une autre présomption, qui ne tiendrait pas compte des recettes réellement perçues. La circonstance que l’utilisation de présomptions vise à alléger les charges administratives des opérateurs soumis au plafond et à prévenir le contournement du prélèvement ne saurait suffire à lever ledit doute, en particulier, étant donné qu’une présomption de fraude et d’abus ne saurait justifier une mesure fiscale de portée générale déterminant forfaitairement une base d’imposition sans laisser à l’opérateur la possibilité de démontrer que ces circonstances ne sont pas réunies.
37. En cas de réponse affirmative à cette question, il importerait de déterminer si l’article 2, point 5, et l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, lus à la lumière de son considérant 30, permettent à un État membre, dans l’application de présomptions, de distinguer les producteurs générant de l’électricité à partir de l’énergie nucléaire, qui ne peuvent pas renverser les présomptions qui leur sont applicables, des autres producteurs générant de l’électricité à partir d’autres sources, qui peuvent renverser, sur la base d’une autre présomption, celles qui leur sont applicables. En outre, cette juridiction se demande, d’une part, si, dans le cas où ces dispositions autorisent un État membre à déterminer, sur la seule base de présomptions, les recettes issues du marché sur lesquelles le plafond est appliqué, sans possibilité pour les producteurs concernés de démontrer leurs recettes effectives, lesdites dispositions sont compatibles avec le droit de propriété consacré à l’article 17 de la Charte. D’autre part, si ces mêmes dispositions permettent à un État membre, dans l’application de présomptions pour déterminer les recettes issues du marché, de distinguer les producteurs générant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire de ceux produisant de l’électricité à partir d’autres sources d’énergie, ladite juridiction se demande si les dispositions précitées sont compatibles avec les articles 20 et 21 de la Charte.
38. En septième lieu, la même juridiction s’interroge sur l’application dans le temps du prélèvement en cause au principal. Elle relève qu’il s’appliquait aux recettes excédentaires réalisées entre le 1er août 2022 et le 30 juin 2023, alors que le règlement 2022/1854 n’est entré en vigueur que le 8 octobre 2022 et que le plafond prévu par celui-ci était applicable du 1er décembre 2022 au 30 juin 2023. Or, ce règlement ne prévoirait pas expressément la possibilité pour les États membres d’appliquer ce plafond avant la date du 1er décembre 2022, contrairement à la proposition initiale de règlement qui la prévoyait. Il y a donc lieu de se demander dans quelle mesure ledit règlement permet à un État membre d’appliquer le plafond prévu à son article 6, paragraphe 1, avant la date d’application fixée par le même règlement, et, en pareil cas, si une telle application serait compatible avec les principes de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité des lois et de solidarité énergétique, ainsi qu’avec l’article 17 de la Charte.
39. En huitième et dernier lieu, s’agissant de la demande subsidiaire formulée par le Conseil des ministres qui sollicite le maintien définitif des effets des dispositions de la réglementation nationale en cause au principal qui seraient annulées, la juridiction de renvoi relève deux circonstances invoquées par le Conseil des ministres. D’une part, ce dernier a souligné les difficultés budgétaires et administratives qu’entraînerait une annulation non modulée, le produit des prélèvements ayant déjà été utilisé pour financer diverses mesures destinées à limiter les effets des prix élevés de l’électricité pour les clients finals. D’autre part, il a fait valoir que la loi du 16 décembre 2022 mettait partiellement en œuvre le règlement 2022/1854, lequel impose à l’autorité fédérale de plafonner les recettes issues du marché dont les producteurs d’électricité ont bénéficié entre le 1er décembre 2022 et le 30 juin 2023. Une annulation rétroactive de cette loi aurait ainsi pour effet qu’aucun plafond ne s’appliquerait en Belgique. À cet égard, cette juridiction rappelle qu’il importe de tenir compte des limitations découlant du droit de l’Union liées au maintien des effets des normes nationales annulées pour non-conformité à ce droit. Leurs effets ne pourraient dès lors être maintenus qu’aux conditions fixées par la Cour en réponse à une question préjudicielle sur ce point.
40. Dans ces conditions, le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour quinze questions préjudicielles, dont les suivantes font l’objet des présentes conclusions ciblées :
« 1) L’article 7, paragraphe 1, [sous] e), du [règlement 2022/1854] doit-il être interprété en ce sens que seule l’électricité produite à partir de biométhane par épuration et compression du biogaz et par un processus de biométhanisation, et non l’électricité produite à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération, est exclue du champ d’application du plafond, prévu à l’article 6 de ce règlement, sur les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité ?
2) En cas de réponse affirmative à la première question préjudicielle, l’article 7, paragraphe 1, [sous] e), du [règlement 2022/1854], dans l’interprétation selon laquelle seule l’électricité produite à partir de biométhane par épuration et compression du biogaz et par un processus de biométhanisation, et non l’électricité produite à partir de biogaz par un processus de biométhanisation et à l’aide d’une installation de cogénération, est exclue du champ d’application du plafond, prévu à l’article 6 de ce règlement, sur les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité, viole-t-il les articles 20 et 21 de la [Charte] ?
3) L’article 7, paragraphe 3, première phrase, du [règlement 2022/1854] viole-t-il les articles 20 et 21 de la [Charte], en ce qu’il autorise les États membres, en particulier dans les cas où l’application du plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement entraîne une charge administrative importante, à déclarer le plafond inapplicable aux producteurs qui produisent de l’électricité au moyen d’installations de production d’une puissance maximale installée de 1 MW, sans permettre aux États membres de prévoir un tarif progressif ni une dérogation ou une exception en fonction de la puissance installée de l’installation concernée ?
4) L’article 6, paragraphe 1, du [règlement 2022/1854], compte tenu ou non des réponses à apporter aux cinquième et sixième questions préjudicielles, viole-t-il l’article 17 de la [Charte], en ce que, en prévoyant que les recettes issues du marché des producteurs d’électricité visés à l’article 7, paragraphe 1, [de ce] règlement sont “plafonnées” à un maximum de 180 euros [par] MWh, il implique que l’excédent de ces recettes est soumis à un taux de prélèvement de 100 % ?
5) L’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du [règlement 2022/1854], lus à la lumière du considérant 40 de celui-ci, doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils autorisent les États membres à instaurer une mesure nationale par laquelle, comme le prévoit l’article 5 de la [loi du 16 décembre 2022], le plafond sur les recettes issues du marché est fixé à 130 euros [par] MWh, et qui est justifiée par la hausse des prix sur le marché belge de l’électricité ?
6) En cas de réponse affirmative à la cinquième question préjudicielle, l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du [règlement 2022/1854] violent-ils les articles 16 et 17 de la [Charte] ainsi que le principe de la solidarité énergétique prévu par le droit de l’Union ?
7) L’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, [sous] e), du [règlement 2022/1854] violent-ils les articles 20 et 21 de la [Charte], les principes de la sécurité juridique et de la confiance légitime ainsi que l’obligation de motivation, prévue à l’article 296 [TFUE], en ce qu’ils appliquent le plafond obligatoire de maximum 180 euros [par] MWh sur les recettes issues du marché également à la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse (combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse) ?
8) L’article 8, paragraphe 1, [sous] b), et paragraphe 2, du [règlement 2022/1854] doit-il être interprété en ce sens qu’il impose aux États membres d’instaurer, pour les installations qui produisent de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, un plafond supérieur au plafond de 180 euros [par] MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement ?
[...]
10) L’article 2, point 5, et l’article 6, paragraphe 1, du [règlement 2022/1854], lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils autorisent un État membre à opérer, en ce qui concerne l’utilisation de présomptions pour déterminer les recettes issues du marché sur lesquelles le plafond est appliqué, une distinction entre les producteurs d’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs d’électricité à partir d’autres sources ?
[...]
12) En cas de réponse affirmative à la dixième question préjudicielle, l’article 2, point 5, et l’article 6, paragraphe 1, du [règlement 2022/1854], lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, violent-ils les articles 20 et 21 de la [Charte] ?
[...]
14) En cas de réponse affirmative à la treizième question préjudicielle [(12)], les articles 6, paragraphe 1, 7, 8 et 22, paragraphe 2, [sous] c), du [règlement 2022/1854] violent-ils les principes de la sécurité juridique et de la confiance légitime ainsi que le principe selon lequel les règles de droit n’ont pas d’effet rétroactif, le principe de la solidarité énergétique et l’article 17 de la [Charte] ?
15) Le droit de l’Union doit-il être interprété en ce sens que, à supposer que [le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle)], sur la base des réponses données aux questions préjudicielles qui précèdent, arrive à la conclusion que la [loi du 16 décembre 2022], qui met en œuvre le [règlement 2022/1854], viole une ou plusieurs des obligations découlant des dispositions mentionnées dans ces questions, le droit de l’Union s’oppose à ce que [le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle)] puisse maintenir les effets de la [loi du 16 décembre 2022] ? »
41. Des observations écrites ont été présentées à la Cour par 2Valorise e.a., Luminus e.a., Rouge Lux et Biospace, FEBEG e.a., Electrabel, Eoly, les gouvernements belge et autrichien, le Conseil de l’Union européenne ainsi que par la Commission européenne.
IV. Analyse
42. Avant d’entamer l’analyse des questions préjudicielles adressées par la juridiction de renvoi, à propos desquelles des conclusions ciblées ont été demandées par la Cour, il me paraît utile d’exposer brièvement les principales problématiques que soulèvent ces questions, qui peuvent être regroupées de la manière suivante :
– une question d’interprétation et une question en appréciation de validité relatives au champ d’application de l’article 7, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 ainsi qu’à l’application du plafond aux recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse (première et deuxième questions) ;
– une question en appréciation de validité portant sur le seuil de puissance installée maximale de 1 MW, qui délimite une catégorie de producteurs auxquels les États membres peuvent choisir de ne pas appliquer la mesure de plafonnement des recettes prévue par ce règlement (troisième question) ;
– une question en appréciation de validité concernant le taux de prélèvement des recettes excédant le plafond, fixé, en principe, à 100 % conformément audit règlement (quatrième question) ;
– une question d’interprétation et une question en appréciation de validité liées au plafond de 130 euros par MWh fixé par la loi du 16 décembre 2022, alors que l’article 6, paragraphe 1, du même règlement prévoit, en principe, un plafond de 180 euros par MWh (cinquième et sixième questions) ;
– une question d’interprétation et une question en appréciation de validité en rapport avec l’application du plafond aux recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse (septième et huitième questions) ;
– deux questions d’interprétation et deux questions en appréciation de validité ayant trait à la possibilité de recourir à des présomptions afin de déterminer le montant des recettes issues du marché auquel le plafond est appliqué, ainsi que le prévoit cette loi (neuvième à douzième questions) ;
– une question d’interprétation et une question en appréciation de validité au sujet de l’application dans le temps de la mesure de plafonnement instaurée par le règlement 2022/1854 ainsi que des incidences éventuelles de celui-ci sur les compétences des États membres (treizième et quatorzième questions), et
– une question portant sur la possibilité éventuelle, pour la juridiction de renvoi, de maintenir les effets de ladite loi dans l’hypothèse où elle constaterait que celle-ci viole une ou plusieurs des dispositions de ce règlement (quinzième question).
A. Sur les première et deuxième questions préjudicielles
43. Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce sens que seule l’électricité produite à partir de biométhane obtenu par épuration et compression du biogaz issu d’un processus de biométhanisation, à l’exclusion de l’électricité produite à partir de biogaz issu d’un tel processus au moyen d’une installation de cogénération, est exclue du champ d’application de la mesure de plafonnement des recettes issues du marché, prévue à l’article 6 de ce règlement (13). Dans l’affirmative, cette juridiction s’interroge sur la validité de l’article 7, paragraphe 1, sous e), dudit règlement, au regard des articles 20 et 21 de la Charte, en ce qu’il exempte de cette mesure de plafonnement les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir de biométhane obtenu par épuration et compression du biogaz issu d’un processus de biométhanisation, tout en excluant du bénéfice de cette exemption les recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de biogaz issu du même processus et générée au moyen d’une installation de cogénération.
44. La Cour est donc invitée, en premier lieu, à préciser le champ d’application de l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 et, plus particulièrement, à déterminer si le biogaz doit être qualifié de « combustible issu de la biomasse » ou, le cas échéant, de « biométhane », cette qualification étant déterminante afin d’établir si les recettes des producteurs concernés sont, ou non, soumises au mécanisme de plafonnement prévu à l’article 6 de ce règlement.
45. Je relève, à titre liminaire, qu’il résulte d’une lecture combinée de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 que les recettes issues du marché obtenues par les producteurs d’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse sont soumises à la mesure de plafonnement prévue par ce règlement, tandis que celles provenant de la vente d’électricité à partir du biométhane en sont exclues. Il importe toutefois de constater que – bien que le législateur de l’Union ait entendu réserver un traitement distinct à ces deux sources énergétiques – ni la notion de « combustibles issus de la biomasse » ni celle de « biométhane » ne sont définies par ledit règlement (14). Il en va de même de la notion de « biogaz », à laquelle se réfère la juridiction de renvoi et qui n’est pas expressément mentionnée à l’article 7, paragraphe 1, sous e), du même règlement.
46. Afin de répondre à la première question préjudicielle, il convient d’interpréter ces notions conformément à leur sens habituel dans le langage courant, en tenant compte du contexte dans lequel elles s’inscrivent ainsi que des objectifs poursuivis par le règlement 2022/1854 (15).
47. J’observe que la directive 2018/2001 définit à son article 2, points 27 et 28, respectivement, les « combustibles ou carburants issus de la biomasse » (16) comme « les combustibles ou carburants solides et gazeux produits à partir de la biomasse » et le « biogaz » comme « les combustibles ou carburants gazeux produits à partir de la biomasse » (17).
48. S’agissant du « biométhane », notion qui n’était pas définie par le droit de l’Union au moment de l’adoption du règlement 2022/1854 (18), il est constant que ce terme désigne, sur le plan chimique, du méthane (CH4) non fossile à haute teneur en pureté, produit à partir de sources biologiques par épuration et compression du biogaz. Ce procédé d’épuration et de compression permet d’éliminer les impuretés contenues dans le biogaz et d’obtenir un gaz présentant un niveau de qualité comparable à celui du gaz naturel. Le biométhane peut ainsi se substituer au gaz naturel dans de nombreuses applications, notamment pour l’injection dans les réseaux de gaz naturel ou pour la production d’électricité.
49. Il résulte dès lors, à première vue, des éléments qui précèdent que le biogaz et le biométhane constituent deux produits distincts, tant au regard de leur composition chimique et de leur degré de traitement que de leurs usages respectifs. Le biogaz peut, à cet égard, être regardé comme un produit « intermédiaire », alors que le biométhane apparaît comme un produit « plus développé » ou « finalisé », résultant de l’épuration du biogaz. Le biométhane présente, par conséquent, des caractéristiques chimiques comparables à celles du gaz naturel fossile injecté dans les réseaux ou utilisé pour la production d’électricité.
50. En ce qui concerne les objectifs spécifiques poursuivis par le règlement 2022/1854, il ressort de l’énumération des sources d’énergie figurant à son article 7, paragraphe 1, que le plafond sur les recettes issues du marché vise uniquement les recettes, extraordinaires et inattendues, provenant de la vente d’électricité produite au moyen de technologies dont les coûts marginaux sont inférieurs à ce plafond (recettes dites « inframarginales »). En revanche, ne relèvent pas du champ d’application de cette disposition, les technologies de production d’électricité caractérisées par des coûts marginaux élevés, notamment celles reposant sur le gaz naturel, en raison, en particulier, du coût du combustible utilisé (19). Le législateur de l’Union a, en effet, estimé que l’application du mécanisme de plafonnement à ces technologies, fortement affectées par la crise énergétique, risquerait de compromettre tant la viabilité économique des producteurs concernés que la sécurité d’approvisionnement. Je constate également que le considérant 34 de ce règlement, auquel se réfère la juridiction de renvoi, précise que le plafond sur les recettes issues du marché ne devrait pas s’appliquer aux technologies utilisant des combustibles qui se substituent au gaz naturel, tels que le biométhane, afin de ne pas compromettre la conversion des centrales électriques au gaz existantes, conformément aux objectifs du plan REPowerEU (20).
51. Compte tenu de ces éléments, j’estime qu’il convient de distinguer les deux techniques de production d’électricité visées par la juridiction de renvoi dans sa première question préjudicielle, à savoir, d’une part, « l’électricité produite à partir de biométhane obtenu à la suite de l’épuration et de la compression du biogaz issu du processus de biométhanisation » et, d’autre part, « l’électricité produite à partir du méthane d’origine biologique contenu dans ce biogaz ». En effet, dans le premier cas, le biogaz fait l’objet d’un traitement complémentaire visant à en extraire le dioxyde de carbone et les autres impuretés, afin d’obtenir un gaz présentant des caractéristiques équivalentes à celles du gaz naturel et susceptible, à ce titre, d’être injecté dans les réseaux gaziers, y compris en tant que substitut du gaz naturel. En revanche, dans le second cas, l’électricité est produite directement à partir du biogaz, sans opération préalable d’épuration, le méthane qu’il contient étant utilisé en l’état, conjointement avec d’autres gaz (21). Ainsi, bien que ces deux catégories d’électricité reposent, en définitive, sur une origine biologique commune du méthane, elles correspondent à des procédés techniques de production distincts que le législateur de l’Union a entendu traiter différemment aux fins de l’application de la mesure de plafonnement, en raison de la différence significative des coûts marginaux entre ces deux technologies.
52. S’agissant, en second lieu, de la problématique relative à la différence de traitement entre les combustibles issus de la biomasse, visée par la deuxième question préjudicielle, il y a lieu de rappeler d’emblée que l’article 20 de la Charte, aux termes duquel toutes les personnes sont égales en droit, consacre, selon une jurisprudence constante de la Cour, le principe général du droit de l’Union d’égalité de traitement, lequel exige que des situations comparables ne soient pas traitées de manière différente et que des situations différentes ne soient pas traitées de manière égale, à moins qu’un tel traitement ne soit objectivement justifié (22). Quant à l’article 21 de la Charte, celui-ci interdit toute discrimination. Cela étant, l’interdiction de discrimination n’est que l’expression spécifique du principe général d’égalité qui fait partie des principes fondamentaux du droit de l’Union, et ce principe, auquel fait également écho l’article 20 de la Charte, impose que des situations comparables ne soient pas traitées de manière différente et que des situations différentes ne soient pas traitées de manière égale, à moins qu’un tel traitement ne soit objectivement justifié (23).
53. Il découle de cette jurisprudence de la Cour que le caractère comparable de situations différentes s’apprécie au regard de l’ensemble des éléments qui les caractérisent. Ces éléments doivent, notamment, être déterminés et appréciés à la lumière de l’objet et du but de l’acte de l’Union qui institue la distinction concernée. Doivent également être pris en considération les principes et les objectifs du domaine dont relève l’acte concerné (24). Par ailleurs, la Cour a itérativement jugé, s’agissant du contrôle juridictionnel du respect du principe d’égalité de traitement par le législateur de l’Union, que ce dernier dispose, dans le cadre de l’exercice des compétences qui lui sont conférées, d’un large pouvoir d’appréciation lorsqu’il intervient dans un domaine impliquant des choix de nature politique, économique et sociale et lorsqu’il est appelé à effectuer des appréciations et des évaluations complexes. Ainsi, seul le caractère manifestement inapproprié d’une mesure arrêtée en ce domaine, par rapport à l’objectif que les institutions compétentes entendent poursuivre, peut affecter la légalité d’une telle mesure (25).
54. Or dans la mesure où, ainsi que je l’ai relevé aux points 49 à 51 des présentes conclusions, le biogaz et le biométhane constituent, en réalité, deux produits distincts, tant au regard de leurs caractéristiques essentielles que des modalités de leur utilisation pour la production d’électricité, et que le législateur de l’Union a entendu distinguer, dans le cadre de l’application de la mesure de plafonnement, les différentes technologies en fonction de leurs coûts marginaux ainsi que de leur aptitude à se substituer au gaz naturel (26), la distinction opérée entre ces deux technologies repose sur des critères objectifs et apparaît raisonnablement justifiée eu égard aux objectifs poursuivis par le règlement 2022/1854 (27). Il s’ensuit que la différence de traitement alléguée par certaines requérantes au principal ne saurait être retenue, dès lors qu’il ne s’agit pas, en l’espèce, de producteurs ou de technologies se trouvant dans des situations comparables qui auraient été traités de manière différente, au sens de la jurisprudence de la Cour rappelée aux points 52 et 53 des présentes conclusions.
55. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il y a lieu de répondre à la première question que l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce sens que seules les recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de biométhane, à l’exclusion de l’électricité produite à partir de biogaz issu d’un tel processus au moyen d’une installation de cogénération, sont exclues du champ d’application du plafond prévu à l’article 6 de ce règlement. Une telle interprétation n’est pas contraire aux articles 20 et 21 de la Charte.
B. Sur la troisième question préjudicielle
56. Par sa troisième question, qu’il convient d’examiner eu égard aux réponses que je propose d’apporter aux deux premières questions préjudicielles, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 7, paragraphe 3, première phrase, du règlement 2022/1854 est valide au regard des articles 20 et 21 de la Charte, en ce qu’il permet aux États membres de décider que le plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement ne s’applique pas aux producteurs produisant de l’électricité au moyen d’installations de production d’une puissance installée maximale de 1 MW, sans leur offrir la possibilité de prévoir soit un taux de prélèvement progressif soit une dérogation ou une exception tenant compte de la puissance installée de l’installation concernée (28).
57. Je rappelle que l’article 7, paragraphe 3, du règlement 2022/1854 permet aux États membres de décider que le plafond ne s’applique pas aux producteurs d’électricité utilisant des installations d’une puissance installée maximale de 1 MW, notamment lorsque l’application de ce plafond serait susceptible d’engendrer une charge administrative importante.
58. Il y a lieu de relever, à cet égard, que la prévention de charges administratives excessives a déjà été reconnue par la Cour comme constituant un critère de différenciation approprié, y compris dans des contextes qui n’étaient pas marqués par un degré d’urgence (29), comme l’est, en l’occurrence, la crise énergétique ayant conduit à l’adoption du règlement 2022/1854.
59. Il ne fait, à mon sens, aucun doute que le seuil de 1 MW apparaît justifié au regard de l’objectif consistant à prévenir une charge administrative excessive et disproportionnée, tant pour les autorités nationales compétentes que pour les producteurs disposant d’une faible puissance installée. Compte tenu, en outre, du contexte spécifique dans lequel s’inscrivent les mesures d’urgences instaurées par le règlement 2022/1854, ainsi que du nombre particulièrement élevé de transactions à l’égard desquelles les autorités compétentes des États membres doivent assurer, dans un délai restreint (30), l’application du plafond sur les recettes issues du marché, l’instauration d’un tel seuil était de nature à garantir une mise en œuvre immédiate et effective des mesures adoptées afin de faire face à la crise énergétique (31). Le seuil de 1 MW retenu par le législateur de l’Union repose, par ailleurs, sur un critère objectif permettant de distinguer de manière raisonnable les petits producteurs, exclus du mécanisme de plafonnement, des autres producteurs disposant d’une capacité de production plus importante, lesquels demeurent soumis au prélèvement.
60. De la même manière, je note que, eu égard au contexte économique et social dans lequel la mesure de plafonnement a été adoptée, le législateur de l’Union disposait d’une large marge d’appréciation, en particulier dès lors que son intervention impliquait des choix de nature politique, économique et sociale, ainsi que des appréciations et des évaluations complexes (32). Cette marge s’étend, selon moi, également à la détermination des paramètres définissant le champ d’application de cette mesure, au nombre desquels figure le niveau du seuil au-delà duquel les entreprises concernées sont soumises au prélèvement prévu à l’article 7, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 (33).
61. J’estime, par ailleurs, que la circonstance selon laquelle, en raison du seuil en cause, seuls certains producteurs sont soumis à la mesure de prélèvement, n’est pas en soi de nature à remettre en cause le caractère raisonnable du seuil de 1 MW. Par définition, l’existence d’un tel seuil est susceptible d’entraîner des situations dans lesquelles des opérateurs assujettis au prélèvement se voient appliquer un traitement différent (notamment quant à l’application ou non de la mesure de plafonnement des recettes), alors même que leurs situations, bien qu’objectivement distinctes, peuvent apparaître, en pratique, très proches, voire quasiment identiques. Une telle conséquence est inhérente, si ce n’est consubstantielle, à tout mécanisme reposant sur un critère objectif de délimitation des situations, dès lors qu’il est impossible de prendre en compte l’ensemble des particularités propres à chaque cas individuel.
62. Partant, et compte tenu de la large marge d’appréciation dont dispose le législateur de l’Union, je considère que celui-ci n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en permettant aux États membres d'appliquer un seuil de minimis et en fixant le maximum de ce seuil à 1 MW, sans l’assortir de davantage de flexibilité.
63. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il y a lieu de répondre à la troisième question que l’article 7, paragraphe 3, première phrase, du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce sens qu’il ne méconnaît pas les articles 20 et 21 de la Charte, en permettant aux États membres de ne pas appliquer le plafond sur les recettes issues du marché, prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, aux producteurs qui produisent de l’électricité au moyen d’installations de production d’une puissance maximale installée de 1 MW, sans prévoir la possibilité d’instaurer un taux de prélèvement progressif ou d’introduire une dérogation ou une exception fondée sur la puissance installée de l’installation concernée.
C. Sur la quatrième question préjudicielle
64. Par sa quatrième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 est valide au regard de l’article 17 de la Charte, en ce qu’il prévoit un taux de prélèvement de 100 % de l’excédent des recettes issues du marché.
65. Je rappelle que l’article 17 de la Charte consacre le principe de protection du droit de propriété. Selon une jurisprudence constante de la Cour, la protection conférée par cette disposition ne porte pas sur de simples intérêts ou chances d’ordre commercial, dont le caractère aléatoire est inhérent à l’essence même des activités économiques, mais sur des droits ayant une valeur patrimoniale dont découle, eu égard à l’ordre juridique, une position juridique acquise permettant un exercice autonome de ces droits par et au profit de leur titulaire (34). Comme la Cour l’a jugé, il ressort de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (ci-après la « Cour EDH ») relative à l’article 1er du protocole additionnel nº 1 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 (ci-après la « CEDH »), signé à Paris le 20 mars 1952, qu’il convient de considérer, à l’instar de la CEDH, en vertu de l’article 52, paragraphe 3, de la Charte, en tant que seuil de protection minimale, que la notion de « biens » peut recouvrir tant des « biens actuels » que des « valeurs patrimoniales », y compris des créances, en vertu desquelles l’intéressé peut prétendre avoir au moins une « espérance légitime » d’obtenir la jouissance effective d’un droit de propriété (35). Néanmoins, la Cour a également considéré, ainsi qu’il résulte de cette jurisprudence, que le revenu futur ne peut être considéré comme un « bien » pouvant bénéficier de la protection de cet article que s’il a déjà été gagné, s’il a fait l’objet d’une créance certaine ou s’il existe des circonstances spécifiques pouvant fonder, dans le chef de l’intéressé, une confiance légitime d’obtenir une valeur patrimoniale (36).
66. Avant d’examiner la validité de l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 au regard de l’article 17 de la Charte, il importe de déterminer si les recettes excédentaires visées par cette disposition répondent aux critères dégagés par la jurisprudence susmentionnée pour être qualifiées de « bien » au sens de celle-ci et, partant, relever du champ d’application de l’article 17 de de la Charte. À mon sens, cette conclusion s’impose. En effet, dès lors qu’il est constant que les recettes soumises à la mesure de plafonnement ont effectivement été perçues par les producteurs concernés et ne leur ont été retirées qu’ultérieurement, ces recettes doivent être considérées comme des « biens » au sens de la jurisprudence précitée, nonobstant leur caractère exceptionnel et aléatoire. Il s’agit, en effet, de revenus à l’égard desquels les entreprises concernées pouvaient nourrir une « espérance légitime », au sens économique du terme, dans la mesure où lesdites recettes reflétaient le prix et, par conséquent, la réalité économique prévalant à l’époque considérée (37).
67. Conformément à une jurisprudence constante de la Cour, le droit de propriété garanti à l’article 17 de la Charte n’est pas une prérogative absolue et son exercice peut faire l’objet de restrictions justifiées par des objectifs d’intérêt général poursuivis par l’Union (38). À cet égard, conformément à l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, toute limitation de l’exercice des droits et des libertés reconnus par celle-ci doit être prévue par la loi, respecter leur contenu essentiel et, dans le respect du principe de proportionnalité, être nécessaire et répondre effectivement à des objectifs d’intérêt général reconnus par l’Union ou au besoin de protection des droits et des libertés d’autrui. Il ressort, également, de la jurisprudence de la Cour EDH que l’imposition fiscale constitue en principe une atteinte au droit garanti au premier alinéa de l’article 1er du protocole additionnel no 1 à la CEDH, car elle prive la personne concernée de la somme qu’elle doit payer (39). Il découle, par ailleurs, de cette dernière jurisprudence que toute ingérence dans le droit de propriété, y compris celle qui résulte d’une mesure visant à garantir le paiement des impôts, doit respecter un « juste équilibre » entre les exigences de l’intérêt général de la communauté et les exigences de la protection des droits fondamentaux de l’individu (40). Ainsi, l’obligation financière née du prélèvement d’impôts ou de contributions peut porter atteinte au droit de propriété si elle impose à la personne ou à l’entité concernée une « charge excessive » ou « porte fondamentalement atteinte à leur situation financière » (41).
68. S’il n’est pas contesté que la mesure de plafonnement instaurée par l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 constitue une ingérence dans le droit de propriété des producteurs concernés, j’estime toutefois que les conditions auxquelles une telle ingérence peut être admise sont, en l’espèce, réunies.
69. J’observe, premièrement, que tant le montant du plafond que les modalités de mise en œuvre du taux de prélèvement de 100 % des recettes excédant ce plafond sont expressément prévus par ce règlement et ressortent de ses dispositions de manière claire, précise et détaillée (42).
70. Je constate, deuxièmement, que, même si le taux de prélèvement est fixé à 100 %, le contenu essentiel du droit de propriété des producteurs concernés demeure préservé, dès lors que seules les recettes excédentaires, au sens dudit règlement, sont soumises au prélèvement et que le plafond a été fixé à un niveau sensiblement supérieur aux anticipations initiales du marché, laissant ainsi une marge raisonnable au bénéfice des opérateurs concernés (43). Je rappelle, à cet égard que les mesures d’urgence adoptées en application du même règlement ne portent ni sur les actifs des entreprises concernées ni sur leurs recettes « ordinaires », mais se limitent aux gains exceptionnels générés par la crise énergétique, auxquels les producteurs concernés ne pouvaient raisonnablement pas s’attendre (44).
71. Je relève, troisièmement, que la mesure de plafonnement poursuit un objectif d’intérêt général de l’Union. Il découle, notamment, des articles 1er et 10 ainsi que des considérants 6 et 46 du règlement 2022/1854 que le prélèvement des recettes excédentaires a été introduit afin de permettre leur redistribution ciblée au bénéfice des clients finals d’électricité, en vue de financer des mesures de soutien destinées à atténuer les effets des prix exceptionnellement élevés de l’électricité sur ces derniers, dans un contexte marqué, en particulier, par la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Ce prélèvement présente ainsi un lien direct et manifeste avec l’objectif principal que poursuit ce règlement. En outre, rien dans la décision de renvoi ne permet de considérer que le taux de prélèvement de 100 % des recettes excédentaires ne serait pas apte à assurer le financement des mesures de soutien en faveur des clients finals d’électricité prévues par ledit règlement.
72. Quatrièmement, s’agissant du principe de proportionnalité, je rappelle que celui-ci exige que les actes des institutions de l’Union ne dépassent pas les limites de ce qui est approprié et nécessaire à la réalisation des objectifs légitimes poursuivis par la réglementation en cause, étant entendu que, lorsqu’un choix s’offre entre plusieurs mesures appropriées, il convient de recourir à la moins contraignante et que les inconvénients causés ne doivent pas être démesurés par rapport aux buts visés (45).
73. Or, les mesures extraordinaires instaurées par le législateur de l’Union dans le cadre du règlement 2022/1854 n’ont vocation à s’appliquer que de manière strictement limitée dans le temps (46). En effet, sans préjudice de la faculté reconnue aux États membres d’adopter des mesures nationales en dehors de la période d’application temporaire prévue par ce règlement, ses articles 6 et 8 ne s’appliquaient qu’entre le 1er décembre 2022 et le 30 juin 2023.
74. Par ailleurs, en ce qui concerne l’intensité de l’ingérence dans le droit de propriété au regard de l’objectif poursuivi, je précise, ainsi qu’il a été relevé au point 70 des présentes conclusions, que, bien que le taux de prélèvement des recettes excédentaires ait été fixé à 100 %, ce taux ne vise que les revenus excédant le plafond déterminé par le législateur de l’Union et, le cas échéant, par les États membres. Les recettes demeurant en deçà de ce seuil n’étaient, quant à elles, nullement affectées par la mesure de plafonnement. Il y a lieu de relever que le règlement 2022/1854 laisse, en outre, aux États membres une marge d’appréciation importante, en leur permettant, d’une part, de limiter le prélèvement à 90 % des recettes excédentaires ou de prévoir un plafond plus élevé pour les producteurs supportant des coûts d’investissement et d’exploitation supérieurs au plafond fixé à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement et, d’autre part, d’exclure certaines catégories spécifiques de producteurs de ce plafond.
75. Il s’ensuit que, en prévoyant que l’objectif d’intérêt général poursuivi par le règlement 2022/1854, consistant à atténuer les effets des prix exceptionnellement élevés de l’énergie, soit réalisé au moyen de mesures exceptionnelles, ciblées et limitées dans le temps, le législateur de l’Union a veillé à circonscrire les effets de l’ingérence dans le droit de propriété des entreprises concernées et à éviter que la charge financière en résultant présente un caractère excessif.
76. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il y a lieu de répondre à la quatrième question que l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce sens qu’il ne méconnaît pas l’article 17 de la Charte en prévoyant que les recettes excédentaires issues du marché des producteurs d’électricité visées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement sont soumises à un taux de prélèvement de 100 %.
D. Sur la cinquième question préjudicielle
77. Par sa cinquième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 40 de celui-ci, doivent être interprétés en ce sens qu’ils permettent aux États membres d’instaurer une mesure par laquelle un plafond sur les recettes issues du marché est fixé à 130 euros par MWh, justifiée par la hausse des prix sur le marché belge de l’électricité.
78. D’emblée, je précise que les questions soulevées par la juridiction de renvoi trouvent leur origine dans le fait que l’article 8, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, intitulé « Mesures nationales en cas de crise », énumère les mesures que les États membres peuvent adopter. Elle se demande ainsi si, comme le soutiennent certaines des requérantes au principal, l’introduction ou le maintien, par un État membre, de l’une des mesures visée à cette disposition est subordonné à l’existence de caractéristiques ou de circonstances propres à l’État membre concerné, distinctes de la circonstance générale ayant justifié l’instauration, par ce règlement, du plafond prévu à l’article 6, paragraphe 1, de celui-ci, à savoir, en substance, la hausse des prix sur le marché de l’électricité. En d’autres termes, cette juridiction s’interroge sur le point de savoir si les États membres sont tenus d’établir l’existence de circonstances particulières justifiant l’adoption de mesures nationales dérogeant au plafond prévu à l’article 6, paragraphe 1, dudit règlement.
79. Je rappelle, en premier lieu, que, si l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 prévoit que les recettes issues du marché obtenues par les producteurs d’électricité à partir des sources visées à l’article 7, paragraphe 1, de celui-ci sont plafonnées à un maximum de 180 euros par MWh d’électricité produite, l’article 8 de ce règlement énonce, notamment, à son paragraphe 1, sous a), que les États membres peuvent maintenir ou introduire « des mesures qui limitent davantage les recettes issues du marché » obtenues par les producteurs générant de l’électricité à partir de ces sources.
80. Compte tenu des libellés de ces dispositions et de la large marge d’appréciation que le règlement 2022/1854 reconnaît, de manière générale, aux États membres dans sa mise en œuvre, il ne fait, selon moi, aucun doute que celles-ci permettent aux États membres d’instaurer un plafond applicable aux recettes concernées à un niveau inférieur au plafond maximal de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, comme le soutiennent, à juste titre, les gouvernements belge et autrichien ainsi que le Conseil et la Commission (47).
81. Cette interprétation a, au demeurant, déjà été entérinée par la Cour dans les affaires récentes ayant donné lieu aux arrêts Secab (48) ainsi qu’Electrabel e.a. (49), lesquels portaient sur la compatibilité avec le règlement 2022/1854 de certains aspects des régimes adoptés, respectivement, par la République italienne et le Royaume de Belgique en application de ce règlement.
82. Je note, en deuxième lieu, que l’interprétation préconisée par certaines des parties requérantes au principal, selon laquelle un plafond inférieur à celui fixé par le droit de l’Union ne serait possible qu’en présence de circonstances propres à un État membre justifiant l’adoption de mesures nationales dérogeant à celles prévues par ce règlement, ne trouve aucun appui dans le texte même dudit règlement et se révèle difficilement conciliable avec ses principes directeurs et les objectifs poursuivis par celui-ci.
83. Plus précisément, s’agissant du considérant 40 du même règlement (50), qui est visé par la juridiction de renvoi dans sa cinquième question préjudicielle, je considère que l’expression « conditions spécifiques » ne saurait être interprétée en ce sens qu’elle imposerait l’existence de circonstances particulières, distinctes de celles ayant justifié l’adoption d’une mesure de plafonnement dans l’Union, ni qu’elle subordonnerait l’adoption de mesures nationales à des exigences supplémentaires à la charge des États membres. En effet, l’article 8, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 ne comporte aucun élément permettant de considérer que les mesures qu’il énumère ne pourraient être adoptées par les États membres qu’à la condition d’établir l’existence de circonstances particulières propres à leurs marchés nationaux, distinctes de celles retenues par le législateur de l’Union pour justifier l’introduction du plafond sur les recettes prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement (51). Il s’ensuit que, dans la mesure où le considérant 40 dudit règlement évoque des « conditions spécifiques », celles-ci doivent être comprises comme renvoyant aux conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, du même règlement.
84. Une telle lecture apparaît, par ailleurs, difficile à concilier, d’une part, avec le fait qu’un considérant d’un acte du droit de l’Union peut certes en éclairer l’interprétation, mais ne saurait, en tout état de cause, ajouter des conditions distinctes ou supplémentaires à celles au regard desquelles l’action des États membres doit être appréciée (52), et, d’autre part, avec la large marge d’appréciation que le règlement 2022/1854 semble reconnaître aux États membres dans sa mise en œuvre.
85. Je souligne, en troisième et dernier lieu, que la juridiction de renvoi nourrit des doutes quant au montant du plafond de 130 euros par MWh fixé par le gouvernement belge. Elle s’interroge, plus précisément, sur le point de savoir si la circonstance que ce plafond soit inférieur de 50 euros par MWh à celui prévu à l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 est susceptible de compromettre les objectifs poursuivis par ce règlement, notamment celui tenant à la préservation des intérêts des producteurs d’électricité.
86. À cet égard, j’aimerais rappeler que, si l’article 8, paragraphe 1, dudit règlement permet aux États membres d’instaurer ou de maintenir un plafond inférieur à celui de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, de celui-ci, la marge d’appréciation dont ils disposent est encadrée par les exigences énoncées à l’article 8, paragraphe 2, du même règlement (qui prévoit certaines limitations au pouvoir discrétionnaire national dans la mise en œuvre du plafonnement des recettes). En prévoyant une série de conditions à respecter, cette disposition vise précisément à garantir que, lorsqu’un État membre fait usage de cette possibilité, le plafond retenu ne soit pas fixé de manière arbitraire (et que certains principes fondamentaux du droit énergétique de l’Union soient préservés).
87. Il y a, toutefois, lieu de constater que le respect de ces conditions s’apprécie concrètement en fait et non de manière abstraite. Il appartient, en conséquence, à la juridiction de renvoi de vérifier si celles-ci sont remplies dans le litige au principal. En ce sens, il lui incombe d’examiner si le plafond a été fixé à un niveau permettant, d’une part, de couvrir et de récupérer les coûts d’exploitation des producteurs concernés et d’autre part, de répondre aux attentes d’un investisseur raisonnable afin d’éviter d’éventuels effets défavorables sur les investissements. Cet examen conduira ainsi cette juridiction à apprécier si le plafond de 130 euros par MWh est conforme aux exigences de l’article 8, paragraphe 2, du règlement 2022/1854, au regard des éléments de fait avancés par le gouvernement belge (53) et des critiques formulées par les requérantes au principal. Les considérants 27 à 29 de ce règlement fournissent, à cet égard, des indications utiles (54).
88. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la cinquième question que l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 40 de celui-ci, doivent être interprétés en ce sens qu’ils autorisent les États membres à instaurer une mesure par laquelle un plafond sur les recettes issues du marché est fixé à 130 euros par MWh, sous réserve que soient respectées les conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, de ce règlement.
E. Sur la sixième question préjudicielle
89. Par sa sixième question, adressée dans l’hypothèse d’une réponse affirmative à la cinquième question préjudicielle, la juridiction de renvoi s’interroge sur la validité de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 8 du règlement 2022/1854, au regard des articles 16 et 17 de la Charte ainsi que du principe de solidarité énergétique (55).
90. À titre liminaire, je précise que si la quatrième question préjudicielle porte sur la validité, au regard du droit de l’Union, du plafond instauré par le règlement 2022/1854, la sixième question préjudicielle concerne, quant à elle, la validité, au regard des dispositions de la Charte, du plafond prévu par le droit belge et fixé à 130 euros par MWh. À cet égard, et dans la mesure où ce règlement ne détermine pas lui-même le plafond de 130 euros par MWh contesté au principal, l’analyse qui sera développée dans les points suivants des présentes conclusions se limitera à l’appréciation de la validité des dispositions dudit règlement visées par la juridiction de renvoi, en ce qu’elles permettent à un État membre, dans le respect des conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, de celui-ci, de fixer un plafond sur les recettes inférieur à celui de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, du même règlement. Je rappelle, en ce sens, que, parmi les conditions figurant à l’article 8, paragraphe 2, sous e), du règlement 2022/1854, figure l’obligation, pour les États membres, de veiller à ce que les mesures nationales adoptées en vertu de cet article 8, paragraphe 1, soient « compatibles avec le droit » de l’Union, y compris avec la Charte (56).
1. Sur la validité de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 8 du règlement 2022/1854 au regard des articles 16 et 17 de la Charte
91. S’agissant de l’article 16 de la Charte, consacré à la liberté d’entreprise, celui-ci dispose que cette liberté est reconnue conformément au droit de l’Union ainsi qu’aux législations et pratiques nationales. Conformément à une jurisprudence constante de la Cour, la protection conférée par cet article comporte, en particulier, la liberté d’exercer une activité économique ou commerciale, la liberté contractuelle et la libre concurrence, de même que le droit, pour toute entreprise, de pouvoir librement disposer, dans les limites de la responsabilité qu’elle encourt pour ses propres actes, des ressources économiques, techniques et financières dont elle dispose (57). Par ailleurs, ladite liberté, qui ne constitue pas une prérogative absolue, peut être soumise à un large éventail d’interventions de la puissance publique susceptibles d’établir, dans l’intérêt général, des limitations à l’exercice de l’activité économique. Cette circonstance trouve, notamment, son reflet dans la manière dont il convient d’apprécier la réglementation de l’Union au regard du principe de proportionnalité en vertu de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte (58).
92. Il me semble important de rappeler que la question de savoir si le plafond instauré par le gouvernement belge est, en pratique, de nature à méconnaître l’article 16 de la Charte ne saurait être appréciée de manière abstraite. Une telle appréciation requiert, au contraire, un examen concret des circonstances de l’espèce, lequel relève de la seule compétence de la juridiction de renvoi.
93. En toute hypothèse, j’observe que ni la faculté reconnue aux États membres par l’article 8, paragraphe 1, sous a), du règlement 2022/1854 de fixer un plafond sur les recettes inférieur à 180 euros par MWh, ni le prélèvement des recettes « excédentaires » générées par des circonstances exceptionnelles, lorsqu’il est mis en œuvre dans le respect des conditions prévues à l’article 8, paragraphe 2, de ce règlement, ne paraissent, en tant que tels, susceptibles de porter atteinte à la capacité d’investissement des producteurs concernés ni à leur liberté d’exercer leur activité économique. Ce n’est que dans le cas où il serait établi que le plafond imposé par le droit national est incompatible avec cette disposition, notamment en ce qu’il compromettrait les signaux d’investissement ou ne permettrait pas de couvrir les coûts d’investissement et de fonctionnement de ces producteurs, qu’une éventuelle méconnaissance de l’article 16 de la Charte pourrait être retenue. Il appartient, dès lors, à la juridiction de renvoi d’apprécier si, au regard de l’ensemble des éléments dont elle dispose, le plafond sur les recettes prévu à l’article 22ter de la loi du 16 décembre 2022 satisfait effectivement aux conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, dudit règlement (59).
94. En tout état de cause, à supposer même que la Cour constate que le prélèvement des recettes excédentaires, lorsqu’il est appliqué selon des modalités plus strictes que le plafond de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, est de nature à restreindre l’exercice de la liberté d’entreprise, une telle restriction me paraîtrait justifiée pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 69 à 74 des présentes conclusions. En effet, l’éventuelle limitation à la liberté d’entreprise qui serait causée par le prélèvement des recettes excédentaires dans une mesure plus stricte que le plafond de 180 euros par MWh prévu par l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement semble respecter le contenu essentiel de cette liberté, compte tenu des conditions posées à l’article 8, paragraphe 2, dudit règlement que ce prélèvement n’était applicable que pour une courte période et qu’il n’a pas empêché l’activité entrepreneuriale des producteurs concernés.
95. L’analyse qui précède est également transposable au volet de la sixième question préjudicielle ayant trait à la validité des dispositions du règlement 2022/1854 visées par la juridiction de renvoi, au regard de l’article 17 de la Charte (60).
2. Sur la validité de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 8 du règlement 2022/1854 au regard du principe de solidarité énergétique
96. S’agissant du principe de solidarité énergétique, je rappelle que l’article 194, paragraphe 1, TFUE énonce que, dans le cadre de l’établissement ou du fonctionnement du marché intérieur et en tenant compte de l’exigence de préserver et d’améliorer l’environnement, la politique de l’Union dans le domaine de l’énergie vise, dans un esprit de solidarité entre les États membres, à assurer le fonctionnement du marché de l’énergie, à assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique dans l’Union, à promouvoir l’efficacité énergétique et les économies d’énergie ainsi que le développement des énergies nouvelles et renouvelables, ainsi qu’à promouvoir l’interconnexion des réseaux énergétiques. Ainsi, l’esprit de solidarité entre les États membres, mentionné à cette disposition, constitue une expression spécifique, dans le domaine de l’énergie, du principe de solidarité, qui constitue lui-même l’un des principes fondamentaux du droit de l’Union, et qui est étroitement lié au principe de coopération loyale, consacré à l’article 4, paragraphe 3, TUE (61). En outre, rien ne permet de considérer que le principe de solidarité figurant à l’article 194, paragraphe 1, TFUE ne saurait, comme tel, produire d’effet juridique contraignant pour les États membres et les institutions de l’Union. Au contraire, ce principe, ainsi qu’il découle du libellé et de la structure mêmes de cette disposition, sous-tend l’ensemble des objectifs de la politique de l’Union en matière d’énergie, en les regroupant et en leur donnant une cohérence (62). Il s’ensuit, en particulier, que les actes adoptés par les institutions de l’Union au titre de cette politique, doivent être interprétés, et leur légalité appréciée, à la lumière dudit principe (63).
97. Il y a également lieu de rappeler que le principe de solidarité énergétique doit être pris en compte par les institutions de l’Union ainsi que par les États membres, dans le cadre de l’établissement ou du fonctionnement du marché intérieur et, notamment, de celui du gaz naturel, en veillant à assurer la sécurité d’approvisionnement énergétique dans l’Union, ce qui implique non seulement de faire face à des situations d’urgence, lorsqu’elles se produisent, mais également d’adopter des mesures visant à prévenir les situations de crise. À cette fin, il est nécessaire d’évaluer l’existence de risques pour les intérêts énergétiques des États membres et de l’Union, et notamment pour la sécurité d’approvisionnement en énergie, en vue de procéder à la mise en balance des intérêts en jeu à la lumière de ce principe, en tenant compte des intérêts tant des États membres que de l’ensemble de l’Union. Cependant, l’application dudit principe ne signifie pas que la politique de l’Union en matière d’énergie ne doive en aucun cas avoir d’incidences négatives sur les intérêts particuliers d’un État membre dans ce domaine (64). Cependant, ainsi que je l’ai souligné au point précédent des présentes conclusions, les institutions de l’Union et les États membres sont tenus de prendre en compte, dans le cadre de la mise en œuvre de cette politique, les intérêts tant de l’Union que des différents États membres susceptibles d’être concernés et de mettre en balance ces intérêts en cas de conflits (65).
98. En l’occurrence, le règlement 2022/1854 a été adopté sur le fondement de l’article 122, paragraphe 1, TFUE, qui relève du chapitre 1, intitulé « La politique économique », du titre VIII, de la troisième partie du traité FUE. Il ne saurait toutefois être déduit, sur le seul fondement du choix de cette base juridique par le législateur de l’Union, que cet acte échappe à la politique de l’Union en matière d’énergie, ni que sa légalité pourrait, pour ce motif, ne pas être appréciée à l’aune du principe de solidarité énergétique (66).
99. Ainsi, dans la mesure où il ressort de la jurisprudence de la Cour, rappelée au point précédent des présentes conclusions, que le principe de solidarité énergétique doit guider toute action relevant de la politique énergétique de l’Union, y compris en situation de crise, et qu’il s’impose tant aux institutions de l’Union qu’aux États membres, en impliquant l’adoption de mesures destinées à faire face aux situations d’urgence et à prévenir les crises, il ne fait guère de doute que, selon moi, le règlement 2022/1854 illustre l’« esprit de solidarité » que vise l’article 194, paragraphe 1, TFUE. En effet, en tant que réponse coordonnée à l’échelle de l’Union à la forte hausse des prix de l’électricité ainsi qu’à ses effets sur les ménages et l’industrie, et adopté, notamment, afin d’éviter l’adoption de mesures nationales non coordonnées susceptibles de nuire au marché intérieur de l’énergie et de compromettre la sécurité de l’approvisionnement, ce règlement repose lui-même sur le principe de solidarité, voire en constitue une manifestation concrète (67).
100. Par ailleurs, je constate que, contrairement à ce que soutiennent certaines requérantes au principal, la circonstance que le règlement 2022/1854 permette l’instauration de plafonds différents selon les États membres, ou le fait que certains d’entre eux aient fait usage de cette faculté pour déterminer des plafonds inférieurs à celui prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, ne saurait, en soi, être regardé comme une atteinte au principe de solidarité énergétique. Certes, l’intervention du législateur de l’Union visait à éviter une fragmentation du marché de l’électricité de l’Union, en établissant un ensemble de règles communes, notamment par l’introduction d’un « plafonnement uniforme dans l’ensemble de l’Union », ainsi qu’il ressort du considérant 27 dudit règlement. Toutefois, l’harmonisation ainsi recherchée n’était ni maximale ni exhaustive. Le législateur de l’Union a, au contraire, tenu compte des spécificités des marchés de l’électricité des différents États membres. L’objectif poursuivi ne consistait dès lors pas à imposer un plafond uniforme dans l’ensemble de l’Union, mais à garantir la mise en place, dans tous les États membres, d’un mécanisme de plafonnement des recettes excédentaires, dans le respect d’un plafond maximal commun.
101. Il résulte de ces éléments que, en permettant aux États membres de fixer, dans les conditions énoncées à l’article 8 du règlement 2022/1854, un plafond sur les recettes issues du marché inférieur à celui prévu à son article 6, paragraphe 1, le législateur de l’Union n’a pas méconnu ce principe.
102. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la sixième question que l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854 doivent être interprétés en ce sens qu’ils permettent aux États membres de prévoir un plafond inférieur à celui prévu à l’article 6, paragraphe 1, de celui-ci et ne méconnaissent pas les articles 16 et 17 de la Charte ainsi que le principe de solidarité énergétique.
F. Sur la septième question préjudicielle
103. Par sa septième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 méconnaissent les articles 20 et 21 de la Charte, les principes de sécurité juridique et de confiance légitime ainsi que l’obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE, en ce qu’ils soumettent le plafond obligatoire de 180 euros par MWh sur les recettes issues du marché également à la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse (combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse).
1. Sur la validité du plafond au regard des articles 20 et 21 de la Charte
104. S’agissant, en premier lieu, du volet de la question relatif à la validité de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 au regard des articles 20 et 21 de la Charte, la juridiction de renvoi considère que cette question doit être examinée dès lors que les dispositions contestées soumettent au plafond de 180 euros par MWh l’ensemble des entreprises produisant de l’électricité à partir de la biomasse, alors même qu’il existerait des différences substantielles entre ces entreprises et celles produisant de l’électricité avec d’autres techniques, notamment en ce qui concerne leurs coûts d’investissement et d’exploitation, ce qui risquerait d’entraîner une différence de traitement injustifiée entre ces différents producteurs.
105. Je rappelle que, selon une lecture combinée de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854, les recettes provenant de la production d’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, à l’exclusion du biométhane doivent, au même titre que celles issues des autres sources d’énergie énumérées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement, être soumises au plafond de 180 euros par MWh. Ce faisant, le législateur de l’Union a estimé que le recours à des combustibles solides et gazeux issus de la biomasse n’exposait pas les producteurs d’électricité concernés à des coûts de production comparables à ceux supportés par les producteurs particulièrement impactés par la hausse exceptionnelle du prix du gaz comme intrant, de sorte que les premiers pouvaient, en substance, relever de la catégorie des « producteurs inframarginaux » visés par la mesure de plafonnement (68).
106. Je tiens également à faire observer que l’un des objectifs principaux du règlement 2022/1854 consistait à plafonner les recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite par les producteurs dont les coûts marginaux sont les plus faibles, lesquels étaient susceptibles de réaliser des recettes excédentaires importantes. Le prélèvement de ces recettes visait à permettre aux États membres de financer des mesures de soutien en faveur des clients finals d’électricité (69).
107. J’estime, par ailleurs, que la large marge d’appréciation dont dispose le législateur de l’Union dans le cadre de l’adoption de mesures d’urgence telles que celles prévues par le règlement 2022/1854 lui permet de regrouper les producteurs d’électricité soumis au plafonnement au sein d’une catégorie générale fondée sur la source d’énergie utilisée pour la production d’électricité et, partant, de traiter de manière homogène les différents types de combustibles solides ou gazeux, sans être tenu d’opérer une distinction plus fine entre les diverses formes de biomasse visées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement. Il n’est certes pas contesté que, parmi les producteurs soumis au plafond, certains supportent des coûts de production plus élevés que d’autres. Une telle circonstance ne saurait cependant, à elle seule, remettre en cause la catégorisation retenue par le législateur de l’Union entre les différents producteurs d’électricité. En effet, la définition de catégories implique nécessairement un certain degré de généralisation, qui ne permet pas de tenir compte de toute situation particulière. Or, dans la mesure où ces catégories ont été établies sur la base de critères objectifs, on ne saurait reprocher au législateur de l’Union d’avoir agi de la sorte. À mon sens, suivre l’argumentation des requérantes au principal reviendrait à exiger l’instauration de plafonds distincts pour chaque source d’énergie, solution qui, si elle peut certes être envisagée, risquerait, en pratique, de complexifier l’application du mécanisme de plafonnement et d’en compromettre l’effectivité.
108. Compte tenu de l’objectif poursuivi par le règlement 2022/1854, rappelé au point 107 des présentes conclusions, ainsi que du contexte économique et politique particulier dans lequel il a été adopté, le législateur de l’Union n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en estimant que, nonobstant les différences entre les sources d’énergie visées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement, celles-ci devaient être soumises au même plafond, dès lors qu’elles ont toutes été identifiées comme relevant des technologies inframarginales.
2. Sur l’obligation de motivation
109. S’agissant, en deuxième lieu, de l’obligation de motivation prévue à l’article 296, deuxième alinéa, TFUE, je rappelle qu’il ressort d’une jurisprudence constante de la Cour que la motivation doit être adaptée à la nature de l’acte en cause et faire apparaître de façon claire et non équivoque le raisonnement de l’institution auteur de l’acte, de manière à permettre aux intéressés de connaître les justifications de la mesure prise et à la juridiction compétente d’exercer son contrôle. Il n’est, par ailleurs, pas exigé que la motivation spécifie tous les éléments de fait et de droit pertinents, dans la mesure où la question de savoir si la motivation d’un acte satisfait aux exigences de cette disposition doit être appréciée au regard non seulement de son libellé, mais aussi de son contexte ainsi que de l’ensemble des règles juridiques régissant la matière concernée (70). En outre, la portée de ladite obligation dépend de la nature de l’acte en cause et, s’agissant d’actes de portée générale, la motivation peut se borner à indiquer, d’une part, la situation d’ensemble qui a conduit à son adoption et, d’autre part, les objectifs généraux qu’il se propose d’atteindre. Dans ce contexte, la Cour a précisé, notamment, qu’il serait excessif d’exiger une motivation spécifique pour les différents choix techniques opérés si l’acte contesté fait ressortir l’essentiel de l’objectif poursuivi par l’institution (71).
110. Pour les raisons exposées dans le point suivant des présentes conclusions, j’estime que, en l’occurrence, le législateur de l’Union a satisfait à l’obligation de motivation qui lui incombe.
111. En effet, en ce qui concerne, tout d’abord, la décision du législateur de l’Union de fixer le plafond à 180 euros par MWh, je relève que les raisons ayant conduit au choix de ce montant, ainsi que les éléments concrets sur lesquels ce choix repose, ressortent de manière claire et suffisamment précise des termes mêmes du règlement 2022/1854, notamment de ses considérants 27 à 30. Ensuite, pour ce qui est de la liste des sources d’énergie visées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement et soumise à la mesure de plafonnement, les considérants 11 et 32 à 34 de celui-ci fournissent également des explications suffisantes à cet égard. Enfin, si ledit règlement ne comporte certes pas de motivation spécifique pour chacune des sources d’énergie concernées quant aux raisons de l’application du plafond, le critère déterminant retenu pour l’application de cette mesure, à savoir la distinction entre les technologies inframarginales soumises au plafond et celles supportant des coûts plus élevés exclues de celui-ci, ressort néanmoins de manière suffisamment claire et précise du même règlement. L’examen plus approfondi de la question de savoir si certaines technologies relèvent, en l’espèce, de la notion de « technologies inframarginales » dépasserait, par son caractère hautement technique, les exigences découlant de l’obligation de motivation.
3. Sur les principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime
112. S’agissant, en troisième et dernier lieu, des principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime, je rappelle que le premier de ces principes exige que les règles de droit soient claires et précises et que leur application soit prévisible pour les justiciables, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir des conséquences défavorables. Le principe de sécurité juridique requiert notamment qu’une réglementation permette aux intéressés de connaître avec exactitude l’étendue des obligations qu’elle leur impose et que ces derniers puissent connaître sans ambiguïté leurs droits et leurs obligations et prendre leurs dispositions en conséquence (72). Pour autant, ces exigences ne sauraient être comprises comme s’opposant à ce que le législateur de l’Union, dans le cadre d’une norme qu’il adopte, emploie une notion juridique abstraite. Ce qui semble aller de soi dans la mesure où il n’est pas possible de déterminer à l’avance, de manière précise et spécifique, l’ensemble des situations susceptibles de se présenter. Le principe de sécurité juridique ne comporte pas davantage une obligation de maintenir l’ordre juridique inchangé dans le temps, le législateur de l’Union demeurant libre, dans la limite de sa marge d’appréciation, de modifier la situation législative existante (73). Une rigidité législative excessive ferait, dès lors, obstacle à toute adaptation de nouvelles circonstances susceptibles de survenir.
113. Quant au principe de protection de la confiance légitime, le droit de se prévaloir de celui-ci suppose que des assurances précises, inconditionnelles et concordantes, émanant de sources autorisées et fiables, ont été fournies à l’intéressé par les autorités compétentes de l’Union. En revanche, nul ne peut invoquer une violation de ce principe en l’absence d’assurances précises que lui aurait fournies l’administration. Un opérateur économique ne saurait pas davantage placer sa confiance légitime dans l’absence totale de modification d’une situation existante par le législateur de l’Union (74).
114. Je considère, pour les raisons développées dans les points suivants des présentes conclusions, qu’aucune violation de ces principes par l’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 ne saurait être établie.
115. D’une part, en ce qui concerne le principe de sécurité juridique, je relève que ces deux dispositions définissent de manière suffisamment claire et précise tant le champ d’application de la mesure de plafonnement que les modalités de sa mise en œuvre (75). Elles permettent ainsi aux producteurs concernés de déterminer avec une précision suffisante l’étendue des obligations qui leur incombent, conformément à la jurisprudence mentionnée au point 112 des présentes conclusions (76). En outre, dès lors que, selon cette jurisprudence, le principe de sécurité juridique n’implique pas le maintien d’un ordre juridique inchangé, il ne saurait être reproché au législateur de l’Union d’avoir adopté, dans un contexte d’urgence, des mesures exceptionnelles visant à faire face à la crise énergétique.
116. D’autre part, en ce qui concerne le principe de protection de la confiance légitime, ainsi qu’il découle de la jurisprudence de la Cour exposée au point 113 des présentes conclusions, tout opérateur économique peut se prévaloir de ce principe lorsque l’autorité compétente de l’Union lui a fait naître des attentes fondées au moyen d’assurances précises, inconditionnelles et concordantes. Or, en l’espèce, force est de constater qu’aucune des requérantes au principal ne soutient que le législateur de l’Union aurait fourni de telles assurances quant à l’exclusion, du champ d’application de la mesure de plafonnement, des recettes issues du marché provenant de la vente d’électricité produite à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse (à l’exception du biométhane) (77).
117. Il s’ensuit que ni le principe de sécurité juridique ni le principe de protection de la confiance légitime ne sauraient être interprétés comme faisant obstacle à toute intervention des autorités publiques destinée à remédier à une défaillance du marché, en particulier, lorsque cette intervention revêt un caractère d’urgence en réponse à un événement exceptionnel et donc, par définition, imprévisible. De surcroît, les entreprises concernées ne sauraient légitimement se fonder sur le maintien d’une situation juridique ou économique existante, celle-ci pouvant être modifiée dans le cadre de l’exercice du pouvoir d’appréciation dont disposent les autorités compétentes de l’Union.
118. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la septième question que l’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854 doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne méconnaissent pas les articles 20 et 21 de la Charte, les principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime ni l’obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE, en ce qu’ils soumettent également au plafond de 180 euros par MWh les recettes issues de la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse.
G. Sur la huitième question préjudicielle
119. Par sa huitième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 8, paragraphe 1, sous b), et paragraphe 2, du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce sens qu’il impose aux États membres de fixer, pour les installations produisant de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, un plafond sur les recettes issues du marché, supérieur au plafond de 180 euros par MWh prévu à son article 6, paragraphe 1.
120. J’observe, à titre liminaire, que, si le gouvernement belge a instauré un plafond de 130 euros par MWh pour tous les opérateurs produisant de l’électricité à partir de l’une des sources énumérées à l’article 7, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, il a néanmoins estimé nécessaire de porter à 180 euros par MWh le plafond applicable à l’électricité produite à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, compte tenu de ses coûts de production plus élevés par rapport à la production faite à partir d’autres sources d’énergie soumises à ce plafond (78). Les requérantes au principal soutiennent toutefois que l’application uniforme d’un plafond de 180 euros par MWh à l’ensemble des entreprises produisant de l’électricité à partir de la biomasse ne serait pas justifiée. Elles font, à cet égard, valoir, d’une part, l’existence de différences substantielles entre ces producteurs quant à leurs coûts d’investissement et de fonctionnement et, d’autre part, l’incidence disproportionnée qu’une telle mesure exercerait sur la capacité des producteurs utilisant des déchets issus de biomasse à couvrir ces coûts. Selon elles, le législateur de l’Union aurait dès lors dû fixer le plafond à un montant supérieur à 180 euros par MWh.
121. Je relève, en ce sens, que si l’article 8, paragraphe 1, sous b), du règlement 2022/1854 permet effectivement aux États membres de déroger au « maximum » de 180 euros par MWh prévu à son article 6, paragraphe 1, en fixant un plafond supérieur, cette faculté ne revêt nullement un caractère obligatoire. Force est de constater, en effet, que l’exercice de ladite faculté demeure subordonné à la condition que les coûts d’investissement et d’exploitation des producteurs concernés excèdent le plafond de 180 euros par MWh fixé à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement. Le considérant 42 dudit règlement précise, par ailleurs, que cette possibilité vise à garantir la sécurité de l’approvisionnement.
122. Par conséquent, il appartient aux États membres de déterminer, au regard des caractéristiques propres de leurs marchés nationaux et sur la base de données objectives relatives aux coûts de production des installations concernées, s'il y a lieu de recourir à une telle faculté. Il importe de constater, à cet égard, que si les producteurs concernés reprochent au gouvernement belge d’avoir fixé un plafond qui ne permettrait pas de couvrir leurs coûts d’investissement et d’exploitation, un tel constat – qui repose sur une appréciation factuelle qui échappe à la compétence de la Cour – n’est pas établi ou, en tout état de cause, ne ressort pas clairement, de la décision de renvoi (79).
123. S’agissant de l’article 8, paragraphe 2, du règlement 2022/1854, également visé par la huitième question préjudicielle, cette disposition tend à encadrer le pouvoir discrétionnaire des États membres dans l’adoption des mesures nationales de plafonnement en fixant les critères auxquels ces mesures doivent satisfaire afin d’être conformes. Je précise, sur ce point, que si l’article 8, paragraphe 2, de ce règlement exige, en effet, que les mesures nationales adoptées par les États membres garantissent, notamment, la couverture des coûts d’investissement et de fonctionnement, l’appréciation du caractère raisonnable du plafond retenu par le gouvernement belge pour les producteurs d’électricité qui recourent à des combustibles issus de la biomasse relève d’une analyse factuelle échappant à la compétence de la Cour (80).
124. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la huitième question que l’article 8, paragraphe 1, sous b), du règlement 2022/1854 doit être interprété en ce qu’il n’impose pas aux États membres de fixer, pour les installations produisant de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, un plafond sur les recettes issues du marché supérieur au plafond de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, pour autant que les conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, de celui-ci soient respectées.
H. Sur les dixième et douzième questions préjudicielles
125. Par sa dixième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 2, paragraphe 5, et l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, autorisent, en ce qui concerne le recours à des présomptions, une distinction entre les producteurs produisant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs produisant de l’électricité à partir d’autres sources d’énergie. Dans l’affirmative, cette juridiction cherche à savoir, par sa douzième question, si ces dispositions méconnaissent les articles 20 et 21 de la Charte.
126. Je relève, en premier lieu, que la dixième question préjudicielle correspond, pour l’essentiel, à la deuxième question préjudicielle qui a été posée par la cour d’appel de Bruxelles (Belgique) dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Electrabel e.a. (81). Dans cet arrêt, la Cour a dit pour droit que les articles 6 à 8 du règlement 2022/1854 doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à une réglementation nationale en vertu de laquelle le montant des recettes auquel s’applique un plafond sur les recettes issues du marché prévu en application de cet article 8 est déterminé, selon les installations de production d’électricité visées, soit à partir de présomptions irréfragables, soit à partir de présomptions réfragables, mais qui ne peuvent être renversées que, d’une part, en justifiant les recettes réelles réalisées par l’ensemble des installations de l’opérateur concerné et, d’autre part, au moyen d’autres présomptions, pour autant que ces présomptions permettent d’obtenir des estimations raisonnables de ces recettes, qui sont représentatives de la réalité du marché au cours de la période considérée (82).
127. À cet égard, la Cour a considéré que le point de savoir si une présomption donnée satisfait à cette condition étant de nature factuelle, elle relève de la compétence des autorités nationales, agissant sous le contrôle des juridictions nationales. Elle a néanmoins indiqué, afin de guider la juridiction de renvoi dans son appréciation, que, aux fins de cette appréciation, il convient de tenir compte de l’ensemble des éléments factuels et techniques caractérisant non seulement la situation des opérateurs et des installations concernées, mais également le marché national de l’électricité (83). Peuvent ainsi, notamment, être pertinents à cet égard l’ampleur, compte tenu de ces particularités, des obstacles à la collecte et au contrôle des données qui permettraient de déterminer, dans un laps de temps compatible avec l’urgence s’attachant à la réalisation de l’objectif de protection des clients finals d’électricité, les recettes exactes des installations ou des opérateurs soumis à la mesure de plafonnement en cause, de même que le point de savoir si les présomptions mises en place sont suffisamment précises pour éviter d’aboutir à une surévaluation ou à une sous-évaluation significative des recettes réalisées par les opérateurs concernés, ainsi que le point de savoir s’il existe un mécanisme correctif permettant, le cas échéant, aux opérateurs ou aux autorités nationales de faire valoir les recettes réelles afin de rectifier le résultat de ces présomptions si elles n’aboutissent pas à des estimations raisonnables, représentatives de la réalité du marché au cours de la période considérée (84).
128. La Cour a également précisé, dans l’arrêt Electrabel e.a., que le fait qu’un État membre ait choisi, le cas échéant, de mettre en place, sur la base d’éléments de distinction objectifs, des présomptions variables selon les opérateurs, les installations ou la technologie concernés, ou une succession de présomptions, n’est pas de nature à établir que la condition, rappelée au point précédent des présentes conclusions, n’est pas remplie, pour autant que, pour chacune des catégories d’opérateurs, d’installations ou de technologies éventuellement concernées, la présomption mise en place permette d’obtenir une estimation raisonnable des recettes propres à cette catégorie.
129. Ainsi, la jurisprudence de la Cour rappelée aux points précédents des présentes conclusions conduit à répondre par l’affirmative à la dixième question préjudicielle. En effet, l’article 2, paragraphe 5, et l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, ne s’opposent pas, s’agissant du recours à des présomptions, à ce qu’une distinction soit opérée entre les producteurs produisant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs qui la produisent à partir d’autres sources d’énergie. Il appartient toutefois à la juridiction de renvoi de vérifier que cette distinction repose sur des éléments objectifs permettant d’aboutir à une estimation raisonnable des recettes propres à chacune des catégories concernées.
130. En second lieu, pour ce qui est de la validité de l’article 2, paragraphe 5, et de l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854 au regard des articles 20 et 21 de la Charte, je rappelle que les principes d’égalité de traitement et de non-discrimination, consacrés respectivement par ces deux dernières dispositions, exigent que des situations comparables ne soient pas traitées de manière différente et que des situations différentes ne soient pas traitées de manière égale, à moins qu’un tel traitement ne soit objectivement justifié (85).
131. À supposer même, ainsi que le soutiennent certaines des requérantes au principal, que les producteurs produisant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs qui la produisent à partir d’autres sources d’énergie se trouvent dans une situation comparable au regard de l’objectif visant à capter les recettes excédentaires réalisées par les producteurs utilisant des technologies dites « inframarginales », cette seule circonstance ne saurait, à mon sens, empêcher les autorités nationales compétentes, eu égard notamment à la large marge d’appréciation dont elle disposent, de recourir à des méthodes de calcul distinctes afin de déterminer les recettes soumises au plafond et d’appliquer, à cette fin, des présomptions différentes selon les catégories d’installations concernées. Tel est, notamment, le cas lorsqu’une telle distinction repose sur des considérations objectives d’ordre pratique et sur la nécessité de garantir l’application effective de la mesure de plafonnement, en particulier en simplifiant les modalités de mise en œuvre de celle-ci et en allégeant la charge administrative pesant sur les autorités nationales compétentes (86). Je rappelle que, en l’occurrence, la distinction opérée par le législateur belge entre l’électricité d’origine nucléaire et celle produite à partir d’autres sources d’énergie repose sur la circonstance que, s’agissant de la première catégorie, la stratégie de commercialisation des producteurs concernés était encadrée par la loi du 16 décembre 2022.
132. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la douzième question que l’article 2, point 5, et l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854, lus à la lumière du considérant 30 de celui-ci, doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne méconnaissent pas les articles 20 et 21 de la Charte, en permettant à un État membre ayant recours à des présomptions, aux fins de la détermination des recettes issues du marché soumises au plafond, d’opérer une distinction entre les producteurs produisant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs d’électricité la produisant à partir d’autres sources d’énergie.
I. Sur les treizième et quatorzième questions préjudicielles
133. Par sa treizième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 1, les articles 7 et 8 ainsi que l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854 doivent être interprétés en ce sens qu’ils permettent aux États membres d’instaurer une mesure nationale de plafonnement des recettes issues du marché avec effet à compter du 1er août 2022. Par sa quatorzième question, posée en cas de réponse affirmative à la treizième question préjudicielle, cette juridiction cherche à déterminer si les dispositions susmentionnées de ce règlement sont valides au regard des principes de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité des règles de droit et de solidarité énergétique ainsi que de l’article 17 de la Charte.
134. Il ressort de la décision de renvoi que ces questions trouvent leur origine dans le fait que le prélèvement instauré par la loi du 16 décembre 2022 a été appliqué aux recettes excédentaires réalisées en Belgique au cours de la période comprise entre le 1er août 2022 et le 30 juin 2023, alors que le règlement 2022/1854 n’est entré en vigueur que le 8 octobre 2022, que le plafond fixé par celui-ci n’était applicable que pour la période allant du 1er décembre 2022 au 30 juin 2023 et que ce règlement ne prévoyait pas expressément la possibilité pour les États membres d’appliquer ce plafond avant le 1er décembre 2022, une telle faculté ayant toutefois été envisagée dans la proposition ayant conduit à l’adoption dudit règlement.
135. D’emblée, j’observe que cette problématique a été soulevée dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Electrabel e.a. (87). La Cour a dit pour droit que les dispositions visées par la treizième question préjudicielle, lues en combinaison avec l’article 288 TFUE ainsi qu’avec les principes de primauté et d’effectivité du droit de l’Union ainsi que de coopération loyale, devaient être interprétées en ce sens qu’elles ne s’opposent pas à une réglementation nationale adoptée postérieurement à l’entrée en vigueur du règlement 2022/1854 et qui prévoit l’application d’une mesure de plafonnement des recettes issues du marché semblable à celle dont ce règlement impose la mise en place, mais pour une période antérieure à celle fixée par ledit règlement (88). À cet égard, elle a, notamment, relevé qu’il ne ressortait d’aucune disposition du même règlement qu’il s’appliquerait à une telle réglementation ou qu’il soumettrait l’adoption d’une telle réglementation aux conditions prévues par celui-ci (89). Elle a aussi relevé que les États membres devaient exercer leurs compétences dans le respect du droit de l’Union, mais qu’il ne ressortait pas de la demande de décision préjudicielle que la juridiction de renvoi dans cette affaire douterait de la compatibilité au fond de la réglementation nationale à l’origine des litiges au principal avec d’autres dispositions du droit de l’Union qui seraient susceptibles de s’appliquer ratione temporis (90).
136. Cela étant précisé, il convient dès lors de transposer l’analyse ainsi que la réponse retenues par la Cour dans l’arrêt Electrabel e.a., telles que résumées au point précédent des présentes conclusions, et de répondre par l’affirmative à la treizième question préjudicielle.
137. Compte tenu de la réponse que je propose d’apporter à la treizième question préjudicielle, il y a également lieu de répondre à la quatorzième préjudicielle. Pour les mêmes raisons que celles exposées aux points 112 à 118 des présentes conclusions, je suis d’avis que l’article 6, paragraphe 1, les articles 7 et 8 ainsi que l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854 ne sauraient être considérés comme méconnaissant les principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime. Il en va de même, s’agissant de l’article 17 de la Charte et du principe de solidarité énergétique, pour des raisons analogues à celles développées aux points 69 à 75, 99 et 100 des présentes conclusions.
138. Eu égard à ce qui précède, je suis d’avis qu’il convient de répondre à la quatorzième question que l’article 6, paragraphe 1, les articles 7 et 8 ainsi que l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854 doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne méconnaissent pas les principes de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité des règles de droit et de solidarité énergétique ainsi que l’article 17 de la Charte.
J. Sur la quinzième question préjudicielle
139. Par sa quinzième question préjudicielle, la juridiction de renvoi demande, en substance, si le droit de l’Union doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à ce que cette juridiction maintienne les effets de la loi du 16 décembre 2022 dans l’hypothèse où elle déterminerait, à la lumière des réponses apportées par la Cour, que cette loi enfreint les obligations découlant du règlement 2022/1854.
140. Au vu des réponses que je suggère d’apporter aux questions préjudicielles qui précèdent, il n’y a pas lieu de répondre à cette quinzième question. Les développements qui suivent sont donc formulés à titre surabondant, dans le cas où la Cour jugerait utile de se prononcer sur celle-ci.
141. À titre liminaire, j’aimerais souligner le fait que la juridiction de renvoi ne sollicite pas une limitation dans le temps des effets de l’arrêt à venir, mais s’interroge sur la possibilité de maintenir, dans son ordre juridique national, les effets de la loi du 16 décembre 2022, quand bien même elle jugerait qu’elle enfreint le règlement 2022/1854.
142. À cet égard, je souligne qu’il incombe aux autorités de l’État membre concerné de prendre toute mesure générale ou particulière propre à assurer sur leur territoire le respect du droit de l’Union (91). Ainsi, la Cour a itérativement jugé que, en vertu du principe de coopération loyale énoncé à l’article 4, paragraphe 3, TUE, les États membres sont tenus d’effacer les conséquences illicites d’une violation du droit de l’Union, une telle obligation incombant, dans le cadre de ses compétences, à chaque organe de l’État membre concerné, y compris aux juridictions nationales saisies de recours contre un acte national constitutif d’une telle violation (92). Dès lors, lorsqu’elles constatent qu’une réglementation nationale est incompatible avec le droit de l’Union, les autorités de l’État membre concerné doivent, tout en conservant le choix des mesures à prendre, veiller à ce que, dans les meilleurs délais, le droit national soit mis en conformité avec le droit de l’Union et qu’il soit donné plein effet aux droits que les justiciables tirent du droit de l’Union (93). En effet, si des juridictions nationales avaient le pouvoir de donner aux dispositions nationales la primauté par rapport au droit de l’Union auquel ces dispositions contreviennent, serait-ce même à titre provisoire, il serait porté atteinte à l’application uniforme du droit de l’Union (94).
143. Ce n’est qu’à titre purement exceptionnel et pour des considérations impérieuses de sécurité juridique que la Cour a reconnu la possibilité d’accorder une suspension provisoire de l’effet d’éviction exercé par une règle du droit de l’Union à l’égard du droit national contraire à celle-ci. Une telle limitation dans le temps des effets de l’interprétation de ce droit donnée par la Cour ne peut être accordée que dans l’arrêt même qui statue sur l’interprétation sollicitée (95).
144. Ainsi, la Cour a reconnu qu’une juridiction nationale puisse, si le droit interne le permet, maintenir les effets des mesures jugées incompatibles avec le droit de l’Union lorsque ce maintien est justifié par des considérations impérieuses liées à la nécessité d’écarter une menace réelle et grave de rupture de l’approvisionnement en électricité de l’État membre concerné, à laquelle il ne pourrait être fait face par d’autres moyens et alternatives, notamment dans le cadre du marché intérieur, ledit maintien ne pouvant couvrir que le laps de temps strictement nécessaire pour remédier à cette illégalité (96). La Cour a également admis, en substance, que, tout en tenant compte de l’existence d’une considération impérieuse liée à la protection de l’environnement, une juridiction nationale peut exceptionnellement être autorisée à faire usage d’une réglementation nationale l’habilitant à maintenir certains effets d’un acte national dont la procédure d’adoption n’a pas été conforme à une directive en matière d’environnement, lorsqu’il existe un risque que l’annulation de cet acte créerait un vide juridique incompatible avec l’obligation pour l’État membre concerné d’adopter les mesures de transposition d’un autre acte du droit de l’Union visant à la protection de l’environnement (97).
145. En l’occurrence, il ressort tant de la décision de renvoi que des observations écrites présentées par le gouvernement belge, que cet État membre invoque, au soutien de sa demande visant à maintenir les effets de la loi litigieuse, d’une part, des difficultés budgétaires et administratives qu’emporterait une annulation non modulée de cette loi (98). D’autre part, ce gouvernement fait valoir qu’une telle annulation serait susceptible de créer un vide juridique, en l’absence de tout mécanisme de plafonnement applicable, compromettant ainsi la réalisation des objectifs poursuivis par le règlement 2022/1854.
146. Force est néanmoins de relever que les seules difficultés budgétaires et administratives invoquées par ledit gouvernement ne sauraient être assimilées à des considérations impérieuses au sens de la jurisprudence précitée. En effet, la Cour a déjà jugé que la simple évocation de difficultés budgétaires et administratives qui pourraient résulter de l’annulation des dispositions contestées ne saurait suffire à caractériser des considérations impérieuses de sécurité juridique (99). Dans le même sens, elle a également jugé que l’existence de conséquences financières découlant pour un État membre d’un arrêt rendu à titre préjudiciel ne justifie pas, par elle-même, la limitation des effets de cet arrêt dans le temps (100).
147. Par conséquent, aucune des raisons avancées par le gouvernement belge n’est de nature à justifier le maintien des effets de la loi du 16 décembre 2022 (101). Au demeurant, un tel maintien aurait pour effet, ainsi que le soutiennent certaines des parties requérantes au principal, de prolonger l’application de dispositions nationales incompatibles avec le droit de l’Union et susceptibles d’entraîner des atteintes graves aux droits conférés aux entreprises concernées, notamment leur droit à une protection juridictionnelle effective (102).
V. Conclusion
148. Au vu des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre aux questions préjudicielles posées par le Grondwettelijk Hof (Cour constitutionnelle, Belgique) de la manière suivante :
1) L’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement (UE) 2022/1854 du Conseil, du 6 octobre 2022, sur une intervention d’urgence pour faire face aux prix élevés de l’énergie
doit être interprété en ce sens que :
seules les recettes provenant de la vente d’électricité produite à partir de biométhane, à l’exclusion de l’électricité produite à partir de biogaz issu d’un tel processus au moyen d’une installation de cogénération, sont exclues du champ d’application du plafond prévu à l’article 6 de ce règlement. Une telle interprétation n’est pas contraire aux articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.
2) L’article 7, paragraphe 3, première phrase, du règlement 2022/1854
doit être interprété en ce sens que :
il ne méconnaît pas les articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux, en ce qu’il permet aux États membres de ne pas appliquer le plafond sur les recettes issues du marché prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement aux producteurs qui produisent de l’électricité au moyen d’installations de production d’une puissance maximale installée de 1 MW, sans prévoir la possibilité d’instaurer un taux de prélèvement progressif ni d’introduire une dérogation ou une exception fondée sur la puissance installée de l’installation concernée.
3) L’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854
doit être interprété en ce sens que :
il ne méconnaît pas l’article 17 de la charte des droits fondamentaux en ce qu’il prévoit que les recettes excédentaires issues du marché des producteurs d’électricité visées à l’article 7, paragraphe 1, de ce règlement sont soumises à un taux de prélèvement de 100 %.
4) L’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854
doivent être interprétés en ce sens que :
ils autorisent les États membres à instaurer un plafond sur les recettes issues du marché fixé à 130 euros par MWh, sous réserve que soient respectées les conditions énoncées à l’article 8, paragraphe 2, de ce règlement.
5) L’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854
doivent être interprétés en ce que :
ils permettent aux États membres de prévoir un plafond inférieur à celui prévu à l’article 6, paragraphe 1, de celui-ci, et ne méconnaissent pas les articles 16 et 17 de la charte des droits fondamentaux ainsi que le principe de solidarité énergétique.
6) L’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, sous e), du règlement 2022/1854
doivent être interprétés en ce sens que :
ils ne méconnaissent pas les articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux, les principes de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime ni l’obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE, en ce qu’ils soumettent également au plafond de 180 euros par MWh les recettes issues de la vente d’électricité produite à partir de combustibles issus de la biomasse.
7) L’article 8, paragraphe 1, sous b), du règlement 2022/1854
doit être interprété en ce sens que :
il n’impose pas aux États membres de fixer, pour les installations produisant de l’électricité à partir de combustibles solides ou gazeux issus de la biomasse, un plafond sur les recettes issues du marché supérieur au plafond de 180 euros par MWh prévu à l’article 6, paragraphe 1, de ce règlement, pour autant que les conditions énoncées à son article 8, paragraphe 2, soient respectées.
8) L’article 2, point 5, et l’article 6, paragraphe 1, du règlement 2022/1854
doivent être interprétés en ce sens que :
ils ne méconnaissent pas les articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux, en permettant à un État membre ayant recours à des présomptions, aux fins de la détermination des recettes issues du marché soumises au plafond, d’opérer une distinction entre les producteurs générant de l’électricité à partir d’énergie nucléaire et les producteurs générant de l’électricité à partir d’autres sources d’énergie.
9) L’article 6, paragraphe 1, les articles 7 et 8 ainsi que l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854
doivent être interprétés en ce sens que :
ils ne méconnaissent pas les principes de sécurité juridique, de protection de la confiance légitime, de non-rétroactivité des règles de droit et de solidarité énergétique ainsi que l’article 17 de la Charte.
1 Langue originale : le français.
2 Règlement du Conseil du 6 octobre 2022 sur une intervention d’urgence pour faire face aux prix élevés de l’énergie (JO 2022, L 261 I, p. 1). Plus précisément, sont visés l’article 2, point 5, l’article 6, paragraphe 1, les articles 7 et 8, ainsi que l’article 22, paragraphe 2, sous c), du règlement 2022/1854, lus à la lumière, le cas échéant, des considérants 30 et 40 de celui-ci.
3 Il s’agit, respectivement, de 2Valorise Ham NV, 2Valorise Amel NV et 2Valorise NV (ci-après, ensemble, « 2Valorise e.a. ») ; Luminus NV, EDF Belgium NV, ActiVent Wallonie NV, e-NosVents NV, CVLumiwind et Luminus Wind Together cv (ci-après, ensemble, « Luminus e.a. ») ; Rouge Lux BVBA et Biospace CV ; Federatie van de Belgische Elektriciteits- en Gasbedrijven, Organisatie voor Duurzame Energie Vlaanderen VZW et Wind4wallonia 2 NV (ci-après, ensemble, « FEBEG e.a. ») ; Eletrabel NV, ainsi que Eoly Energy NV (ci-après « Eoly »).
4 Voir, à cet égard, arrêts du 18 décembre 2025, Electrabel e.a. (C‑633/23, ci-après l’« arrêt Electrabel e.a. », EU:C:2025:991), ainsi que du 22 janvier 2026, Secab (C‑423/23, ci-après l’« arrêt Secab », EU:C:2026:32), affaires dans lesquelles j’ai rédigé les conclusions. Voir, également, mes conclusions rendues le 25 juin 2026 dans les affaires Axpo Energy Romania et PPC Renewables Romania (C‑251/24 et C‑392/24). Par ailleurs, je signale que d’autres affaires sont encore pendantes devant la Cour, notamment, les affaires Varo Energy Belgium e.a. (C‑358/24), Vermilion Energy Ireland e.a. (C‑533/24), ainsi que Acea Produzione e.a. (C‑153/25), dont mes conclusions seront lues le 22 octobre 2026. Ce règlement fait, par ailleurs, l’objet de plusieurs recours en annulation actuellement pendants devant le Tribunal. Voir, à cet égard, affaires Electrawinds Shabla South/Conseil (T‑759/22), Vermilion Energy Netherlands e.a./Conseil (T‑775/22), Vermilion Exploration and Production Ireland et Vermilion Energy Ireland/Conseil (T‑795/22), ExxonMobil Producing Netherlands et Mobil Erdgas Erdöl/Conseil (T‑802/22), ainsi que Petrogas E&P Netherlands/Conseil (T‑803/22).
5 Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, du 18 mai 2022, intitulée « Plan RePowerEU » [COM(2022) 230 final, ci-après le « plan REPowerEU »].
6 Moniteur belge du 11 mai 1999, p. 16264.
7 Moniteur belge du 22 décembre 2022, p. 98819.
8 Moniteur belge du 28 février 2003, p. 9879.
9 Pour les besoins des présentes conclusions ciblées, qui n’abordent qu’à titre accessoire la question des présomptions, le paragraphe 5 de l’article 22ter de la loi du 16 décembre 2022 a été résumé. Voir, pour sa version intégrale, Moniteur belge du 22 décembre 2022, p. 98819 ou arrêt Electrabel e.a. (point 13).
10 Directive du Parlement européen et du Conseil du 11 décembre 2018 relative à la promotion de l’utilisation de l’énergie produite à partir de sources renouvelables (JO 2018, L 328, p. 82).
11 La juridiction de renvoi se réfère, à cet égard, à l’arrêt du 15 juillet 2021, Allemagne/Pologne (C‑848/19 P, ci-après l’« arrêt Allemagne/Pologne », EU:C:2021:598, points 37 à 53).
12 La treizième question préjudicielle, qui ne fait pas l’objet des présentes conclusions ciblées, est formulée de la manière suivante : « Les articles 6, paragraphes 1, 7, 8 et 22, paragraphe 2, [sous] c), du [règlement 2022/1854] doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils autorisent les États membres à instaurer une mesure nationale qui, comme le fait l’article 5 de la [loi du 16 décembre 2022], plafonne les recettes issues du marché avant la date du 1er décembre 2022, à savoir le 1er août 2022 ? »
13 Il ressort de la décision de renvoi que cette question se pose au regard de la situation particulière des seuls producteurs requérants au principal produisant de l’électricité à partir de biogaz, à savoir Rouge Lux et Biospace. Ces producteurs indiquent que leur activité de production d’électricité revêt un caractère accessoire par rapport à leur activité principale, relevant du domaine agricole. Ils précisent, à cet égard, qu’ils ne procèdent pas à l’épuration du biogaz avant son utilisation pour alimenter leurs installations de production d’électricité, et ce pour une double raison, à savoir, d’une part, les moteurs de cogénération permettent de valoriser directement le biogaz en l’état et, d’autre part, les infrastructures nécessaires à l’injection du biogaz épuré (à savoir, le biométhane) dans le réseau de gaz naturel fossile ne sont pas disponibles à proximité de leurs sites de production.
14 De même, les définitions figurant dans le règlement (UE) 2019/943 du Parlement européen et du Conseil, du 5 juin 2019, sur le marché intérieur de l’électricité (JO 2019, L 158, p. 54) et de la directive (UE) 2019/944 du Parlement européen et du Conseil, du 5 juin 2019, concernant des règles communes pour le marché intérieur de l’électricité et modifiant la directive 2012/27/UE (JO 2019, L 158, p. 125), trouvent également à s’appliquer aux fins du règlement 2022/1854.
15 Arrêt du 1er août 2025, Alace et Canpelli (C‑758/24 et C‑759/24, EU:C:2025:591, point 91 ainsi que jurisprudence citée).
16 L’article 2, point 24, de la directive 2018/2001 définit la « biomasse » comme « la fraction biodégradable des produits, des déchets et des résidus d’origine biologique provenant de l’agriculture, y compris les substances végétales et animales, de la sylviculture et des industries connexes, y compris la pêche et l’aquaculture, ainsi que la fraction biodégradable des déchets, notamment les déchets industriels et municipaux d’origine biologique ». Cette définition reprend, pour l’essentiel, celle figurant à l’article 2, sous b), de la directive 2001/77/CE du Parlement européen et du Conseil, du 27 septembre 2001, relative à la promotion de l’électricité produite à partir de sources d’énergie renouvelables sur le marché intérieur de l’électricité (JO 2001, L 283, p. 33).
17 Il semblerait ainsi que, dans l’esprit du législateur de l’Union, le « biogaz » constitue une notion générique englobant tout combustible ou carburant gazeux issu de la biomasse.
18 La directive (UE) 2024/1788 du Parlement européen et du Conseil, du 13 juin 2024, concernant des règles communes pour les marchés intérieurs du gaz renouvelable, du gaz naturel et de l’hydrogène, modifiant la directive (UE) 2023/1791 et abrogeant la directive 2009/73/CE (JO L, 2024/1788), définit désormais, à son article 2, point 1, la notion de « gaz naturel » comme « le gaz constitué principalement de méthane, y compris le biométhane, [...] qu’il est techniquement possible d’injecter et de transporter en toute sécurité dans le système de gaz naturel » et, à cet article 2, point 2, celle de « gaz renouvelable » comme visant « le biogaz tel qu’il est défini à l’article 2, point 28), de la [directive 2018/2001], y compris le biogaz qui a été valorisé en biométhane, ainsi que les carburants renouvelables d’origine non biologique tels qu’ils sont définis à l’article 2, point 36), de [cette] directive ». Il ressort de ces définitions que le législateur de l’Union considère que la notion de « gaz naturel » comprend également le biométhane. En outre, lesdites définitions mettent aussi en évidence que le biogaz peut être « valorisé en biométhane ». Cette valorisation dépend d’un processus complémentaire d’épuration et de compression.
19 Voir, à cet égard, considérant 33 du règlement 2022/1854.
20 Je note, par ailleurs, que la proposition à l’origine du règlement 2022/1854 va dans le même sens en précisant que « le plafond ne devrait pas s’appliquer aux centrales électriques fonctionnant au biométhane. Cette mesure est nécessaire pour préserver les incitations de ces technologies et types de production à réduire la consommation de gaz, comme l’explique [le plan REPowerEU] ». Voir, en particulier, p. 10 de ce plan.
21 Cette modalité de valorisation se caractérise par une utilisation locale et immédiate du biogaz, généralement au moyen d’installations de cogénération, comme cela est le cas en l’espèce.
22 Voir arrêt du 12 juillet 2018, Spika e.a. (C‑540/16, EU:C:2018:565, point 35 ainsi que jurisprudence citée).
23 Voir arrêt du 29 juillet 2024, Belgian Association of Tax Lawyers e.a. (C‑623/22, EU:C:2024:639, point 24 ainsi que jurisprudence citée).
24 Voir arrêt du 29 juillet 2024, Belgian Association of Tax Lawyers e.a. (C‑623/22, EU:C:2024:639, point 25 ainsi que jurisprudence citée).
25 Voir arrêt du 29 juillet 2024, Belgian Association of Tax Lawyers e.a. (C‑623/22, EU:C:2024:639, point 24 ainsi que jurisprudence citée).
26 Ainsi qu’il a été relevé au point 50 des présentes conclusions, le mécanisme de plafonnement ne s’applique ni au gaz naturel ni aux technologies reposant sur des combustibles susceptibles de s’y substituer, tels que le biométhane.
27 Par ailleurs, aucun élément figurant dans la décision de renvoi ne permet de considérer que le choix du législateur de l’Union de distinguer les deux technologies en cause serait manifestement erroné.
28 À l’instar des deux premières questions préjudicielles, cette troisième question trouve son origine dans la situation particulière de Rouge Lux et Biospace, dont l’activité de production d’électricité revêt un caractère accessoire par rapport à leur activité principale, relevant du domaine agricole. Il résulte de la décision de renvoi que l’installation de l’une d’elles ne dépasse le seuil de 1 MW de puissance maximale installée que de manière marginale, sa puissance totale installée s’élevant à 1,004 MW. Selon ces parties, l’impossibilité, pour les États membres, de prévoir un taux de prélèvement progressif en fonction de la puissance installée des installations soumises à la mesure de plafonnement serait constitutive d’une violation des articles 20 et 21 de la Charte. Elles soutiennent, à cet égard, que des producteurs se trouvant dans des situations pratiquement identiques, à savoir selon que leur installation présente une puissance installée légèrement inférieure ou supérieure à ce seuil, feraient néanmoins l’objet d’un traitement différent.
29 Voir, en ce sens, arrêt du 24 mars 2011, Commission/Espagne (C‑400/08, EU:C:2011:172, point 124 et jurisprudence citée).
30 Voir, par analogie, considérant 37 du règlement 2022/1854, ainsi qu’arrêt Electrabel e.a. (point 42).
31 J’observe, à toutes fins utiles, que l’exposé des motifs de la proposition ayant conduit à l’adoption du règlement 2022/1854 se réfère tant à l'objectif consistant à prévenir des charges administratives excessives qu’à celui visant à assurer une application efficace de la mesure envisagée. Voir, à cet égard, proposition de règlement du Conseil sur une intervention d'urgence pour faire face aux prix élevés de l'énergie [COM(2022) 473 final].
32 Voir, en ce sens, arrêt du 16 décembre 2008, Arcelor Atlantique et Lorraine e.a. (C‑127/07, EU:C:2008:728, point 57 ainsi que jurisprudence citée).
33 S’agissant de l’exercice du pouvoir discrétionnaire dont dispose le législateur de l’Union, il ressort de la jurisprudence de la Cour, ainsi que je l’ai rappelé au point 53 des présentes conclusions, que le principe d’égalité de traitement ne saurait être considéré comme méconnu que si l’institution concernée a opéré une différenciation arbitraire ou manifestement inappropriée au regard de l’objectif poursuivi par le régime en cause. Or, tel n’est manifestement pas le cas en l’espèce. Je relève, à cet égard, que la décision de renvoi ne contient aucun élément de nature à remettre en cause le caractère raisonnable du seuil retenu ni à démontrer que le législateur de l’Union aurait, en l’occurrence, excédé les limites de sa marge d’appréciation. Eu égard, en outre, à l’ampleur de cette marge d’appréciation, la fixation d’un seuil de 1 MW ne saurait être considérée comme déraisonnable, et encore moins comme manifestement déraisonnable, au seul motif que d’autres mesures auraient également pu être envisagées.
34 Voir arrêt du 10 juillet 2025, INTERZERO e.a. (C‑254/23, EU:C:2025:569, point 145 ainsi que jurisprudence citée).
35 Voir, en ce sens, arrêts du 15 avril 2021, Federazione nazionale delle imprese elettrotecniche ed elettroniche (Anie) e.a. (C‑798/18 et C‑799/18, EU:C:2021:280, points 35 et 36), ainsi que du 5 septembre 2024, Novo Banco e.a. (C‑498/22 à C‑500/22, EU:C:2024:686, point 112).
36 Voir arrêt du 3 septembre 2015, Inuit Tapiriit Kanatami e.a./Commission (C‑398/13 P, EU:C:2015:535, point 61).
37 Je rappelle, à cet égard, que les prix de l’électricité sur le marché de l’Union sont déterminés selon un mécanisme de tarification marginale (ou de prix marginal), dans le cadre duquel les installations sont appelées par ordre croissant de coûts de production : les centrales présentant les coûts marginaux les plus faibles sont mobilisées en premier, tandis que l’ensemble des producteurs est rémunéré au prix fixé par la dernière centrale nécessaire pour satisfaire la demande. Voir, à cet égard, également, considérants 23 et 24 du règlement 2022/1854.
38 Voir, arrêt du 10 septembre 2024, Neves 77 Solutions (C‑351/22, EU:C:2024:723, point 85 et jurisprudence citée).
39 Voir, notamment, Cour EDH, 29 avril 2008, Burden c. Royaume-Uni, CE:ECHR:2008:0429JUD001337805, § 59.
40 Voir, notamment, Cour EDH, 22 janvier 2009, « Bulves » AD c. Bulgarie, CE:ECHR:2009:0122JUD000399103, § 62.
41 Voir, notamment, Cour EDH, 3 juillet 2003, Buffalo Srl en liquidation c. Italie, CE:ECHR:2003:0703JUD003874697, § 32. Voir, également, arrêt du 10 juillet 2025, INTERZERO e.a. (C‑254/23, EU:C:2025:569, point 153).
42 Voir point 111 des présentes conclusions.
43 Voir considérants 28 et 29 du règlement 2022/1854.
44 Ainsi qu’il ressort du considérant 28 du règlement 2022/1854, ce plafond a été fixé à un niveau excédant tant les attentes raisonnables du marché que les prix qui auraient normalement pu être anticipés en l’absence des circonstances exceptionnelles en cause, dès lors que les prix de gros de l’électricité n’avaient, en moyenne, pas dépassé 80 euros par MWh au cours des années précédentes.
45 Voir arrêt du 22 janvier 2013, Sky Österreich (C‑283/11, EU:C:2013:28, point 50 et jurisprudence citée).
46 Voir, par analogie, arrêt du 13 juin 2017, Florescu e.a. (C‑258/14, EU:C:2017:448, point 55).
47 Voir, en ce sens, considérant 41 du règlement 2022/1854 qui précise que « les États membres devraient conserver la possibilité de limiter davantage les recettes des producteurs auxquels s’applique le plafond sur les recettes issues du marché ». Il convient, en outre, de relever qu’au moins 17 États membres ont retenu un plafond inférieur à 180 euros par MWh, ainsi qu’il ressort du rapport de la Commission au Parlement européen et au Conseil sur le réexamen des interventions d’urgence pour faire face aux prix élevés de l’énergie, conformément au règlement 2022/1854, du 5 juin 2023 [COM(2023) 302 final].
48 Voir arrêt Secab (points 42 et 68).
49 Voir arrêt Electrabel e.a. (points 29 et 30).
50 Je rappelle que ce considérant énonce que, étant donné que le bouquet de production et la structure des coûts des installations de production d’électricité diffèrent considérablement entre États membres, ces derniers devraient être autorisés à maintenir ou introduire, dans des conditions spécifiques, des mesures nationales en cas de crise.
51 Par ailleurs, le considérant 41 du règlement 2022/1854, qui vise la possibilité pour les États membres de limiter davantage les recettes des producteurs auxquels s’applique le plafond, ne fait aucune mention de « conditions spécifiques ».
52 Voir, à cet égard, arrêt du 2 juin 2022, Skeyes (C‑353/20, EU:C:2022:423, point 60 et jurisprudence citée).
53 Il résulte de la décision de renvoi et des observations écrites du gouvernement belge que le Conseil des ministres indique que le prix de référence de 130 euros par MWh retenu est fondé, d’une part, sur le prix maximal de l’électricité attendu avant les crises de la COVID-19 et énergétique, à savoir 80 euros par MWh, et, d’autre part, sur une marge de 50 euros par MWh destinée à couvrir les risques commerciaux ainsi que les pertes supportées par les producteurs d’électricité, en tenant notamment compte de l’inflation et de l’augmentation des coûts d’approvisionnement en électricité.
54 La juridiction de renvoi devra ainsi vérifier si, en fixant le plafond à un tel montant, les autorités belges se sont fondées non seulement sur les prix moyens observés par le passé, mais également sur les tarifs de pointe. Le considérant 28 du règlement 2022/1854 précise, à cet égard, que le plafond sur les recettes ne devrait pas être établi sur la base des prix moyens, mais devrait laisser une marge et être fixé à un niveau reflétant le tarif de pointe, dès lors que les investisseurs tiennent également compte des revenus générés durant les périodes de prix élevés. Par ailleurs, afin d’apprécier l’incidence potentielle de ce plafond sur les investissements dans les énergies renouvelables, le considérant 29 de ce règlement souligne qu’il importe de se référer au LCOE de la technologie concernée, qui mesure les coûts nets de production d’électricité supportés par un producteur sur l’ensemble de la durée de vie de l’installation.
55 Le gouvernement autrichien conteste la recevabilité de cette sixième question préjudicielle en ce qu’elle concerne le principe de solidarité énergétique, au motif que la juridiction de renvoi n’expose pas les raisons pour lesquelles elle estime que l’article 6, paragraphe 1, et l’article 8 du règlement 2022/1854 seraient susceptibles de méconnaître ce principe. Toutefois, eu égard à la présomption de pertinence dont bénéficient les questions préjudicielles, ainsi qu’aux éléments fournis par cette juridiction, notamment, ses interrogations quant au point de savoir si le législateur de l’Union a procédé à une mise en balance adéquate des intérêts de l’Union et de ceux des différents États membres, je considère que cette objection doit être écartée.
56 À l’évidence, cette obligation implique également, pour les États membres, le respect des droits fondamentaux et des principes généraux consacrés par le droit de l’Union. Il ressort, à cet égard, d’une jurisprudence constante de la Cour, que les droits fondamentaux garantis dans l’ordre juridique de l’Union ont vocation à être appliqués dans toutes les situations régies par le droit de l’Union [voir arrêt du 19 novembre 2019, TSN et AKT (C‑609/17 et C‑610/17, EU:C:2019:981, point 43 et jurisprudence citée)].
57 Voir, en ce sens, arrêts du 10 juillet 2025, INTERZERO e.a. (C‑254/23, EU:C:2025:569, point 140 ainsi que jurisprudence citée), et du 13 novembre 2025, PB Vi Goods (C‑563/24, EU:C:2025:887, point 27 ainsi que jurisprudence citée).
58 Voir, en ce sens, arrêt du 10 juillet 2025, INTERZERO e.a. (C‑254/23, EU:C:2025:569, point 141 ainsi que jurisprudence citée).
59 Voir, à cet égard, point 87 des présentes conclusions.
60 La réponse à cette question appelle une transposition des éléments d’analyse relatifs à une limitation du droit de propriété, qui fait l’objet de la quatrième question préjudicielle. Voir, à cet égard, points 69 à 75 des présentes conclusions.
61 Voir arrêt Allemagne/Pologne (points 38 et 41 ainsi que jurisprudence citée).
62 Voir, en ce sens, arrêts Allemagne/Pologne (points 38 et 41 ainsi que jurisprudence citée), et du 26 septembre 2024, Orlen/Commission (C‑255/22 P, EU:C:2024:790, point 91).
63 Voir, en ce sens, arrêts Allemagne/Pologne (points 44 et 45), ainsi que du 26 septembre 2024, Orlen/Commission (C‑255/22 P, EU:C:2024:790, point 92). Voir, également, mes conclusions dans l’affaire Orlen/Commission (C‑255/22 P, EU:C:2024:466, points 48 et 49).
64 Voir arrêt Allemagne/Pologne (points 53 et 69).
65 Voir arrêt Allemagne/Pologne (point 73).
66 En effet, cette disposition prévoit que « sans préjudice des autres procédures prévues par les traités, le Conseil, sur proposition de la Commission, peut décider, dans un esprit de solidarité envers les États membres, des mesures appropriées à la situation économique, en particulier si de graves difficultés surviennent dans l’approvisionnement en certains produits, notamment dans le domaine de l’énergie » (mise en italique par mes soins).
67 Voir considérant 9 du règlement 2022/1854.
68 Voir, également, points 50 et 51 des présentes conclusions.
69 Voir considérants 6 et 46 du règlement 2022/1854.
70 Voir arrêt du 10 juillet 2025, Ligue royale belge pour la protection des oiseaux (C‑287/24, EU:C:2025:550, point 24 et jurisprudence citée).
71 Voir, en ce sens, arrêt du 22 novembre 2018, Swedish Match (C‑151/17, EU:C:2018:938, points 78 et 79 ainsi que jurisprudence citée).
72 Voir, en ce sens, arrêt du 26 mars 2026, Pumpyanskiy e.a./Conseil (C‑696/23 P, C‑704/23 P, C‑711/23 P, C‑35/24 P et C‑111/24 P, EU:C:2026:245, point 188 ainsi que jurisprudence citée).
73 Voir, en ce sens, arrêt du 4 octobre 2024, Lituanie e.a./Parlement et Conseil (Paquet mobilité) (C‑541/20 à C‑555/20, EU:C:2024:818, points 158, 159 et 162 ainsi que jurisprudence citée).
74 Voir, en ce sens, arrêt du 4 octobre 2024, Lituanie e.a./Parlement et Conseil (Paquet mobilité) (C‑541/20 à C‑555/20, EU:C:2024:818, points 616 et 617 ainsi que jurisprudence citée).
75 Cela comprend, notamment, le montant du plafond et les technologies auxquelles celui-ci s’applique.
76 Par ailleurs, la circonstance que le législateur de l’Union ait retenu un critère commun afin d’opérer cette catégorisation, sans en expliciter l’application à l’égard de chaque technologie concernée, ne saurait porter atteinte au principe de sécurité juridique.
77 Je précise, par ailleurs, que la mesure de plafonnement instaurée par le règlement 2022/1854 porte sur les « recettes excédentaires », lesquelles correspondent à des bénéfices exceptionnels que les entreprises concernées n’auraient pu anticiper en l’absence de circonstances imprévisibles ayant affecté les marchés de l’énergie. Voir, en ce sens, mes conclusions dans l’affaire Secab (C‑423/23, EU:C:2025:63, points 52 et 53).
78 Voir point 12 des présentes conclusions.
79 Par ailleurs, la détermination de seuils chiffrés, lorsqu’elle intervient dans le cadre fixé par le législateur, n’appelle pas, par principe, de motivation spécifique. Tout seuil numérique demeure, en effet, susceptible d’être remplacé par un seuil plus favorable, sans que cette seule circonstance fasse naître une obligation particulière de motivation. Voir, à cet égard, point 61 des présentes conclusions.
80 Plus précisément, en ce qui concerne les critères susceptibles d’être pris en considération par la juridiction de renvoi dans le cadre de cette analyse, je renvoie au point 87 des présentes conclusions.
81 La neuvième question préjudicielle dans la présente affaire, qui porte également sur le recours par le gouvernement belge à des présomptions, correspond à la première question préjudicielle posée dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Electrabel e.a.
82 Voir arrêt Electrabel e.a. (point 48).
83 Voir arrêt Electrabel e.a. (point 53).
84 Voir arrêt Electrabel e.a. (points 51 à 55).
85 Voir points 52 et 53 des présentes conclusions.
86 En tout état de cause, et compte tenu de l’importante marge d’appréciation dont disposent les États membres en l’espèce, seule une erreur manifeste d’appréciation serait susceptible d’être sanctionnée, ainsi que cela a été rappelé au point 53 des présentes conclusions. Or, aucun des éléments dont dispose la Cour ne permet de conclure à l’existence d’une telle erreur.
87 La troisième question préjudicielle posée par la cour d’appel de Bruxelles dans cette affaire était formulée en des termes quasiment identiques. Était en cause, dans ladite affaire, la même disposition du droit national régissant le champ d’application temporel de loi du 16 décembre 2022, à savoir son article 22ter.
88 Voir arrêt Electrabel e.a. (points 57 à 65).
89 Voir arrêt Electrabel e.a. (point 58).
90 Voir arrêt Electrabel e.a. (point 64).
91 Voir arrêt du 8 juin 2023, UFC - Que choisir et CLCV (C‑407/21, EU:C:2023:449, point 78 ainsi que jurisprudence citée).
92 Voir arrêt du 8 juin 2023, UFC - Que choisir et CLCV (C‑407/21, EU:C:2023:449, point 79 ainsi que jurisprudence citée).
93 Voir arrêt du 12 septembre 2024, Chaudfontaine Loisirs (C‑73/23, EU:C:2024:734, point 54 et jurisprudence citée).
94 Voir arrêt du 22 juin 2021, Latvijas Republikas Saeima (Points de pénalité) (C‑439/19, EU:C:2021:504, point 135 et jurisprudence citée).
95 Voir arrêt du 12 septembre 2024, Chaudfontaine Loisirs (C‑73/23, EU:C:2024:734, point 60 et jurisprudence citée).
96 Voir, en ce sens, arrêt du 29 juillet 2019, Inter-Environnement Wallonie et Bond Beter Leefmilieu Vlaanderen (C‑411/17, EU:C:2019:622, points 178 à 180). Dans cette affaire, était en cause la légalité de mesures adoptées en méconnaissance de l’obligation, prévue par le droit de l’Union, de procéder à une évaluation préalable des incidences d’un projet sur l’environnement. La Cour y a confirmé la faculté des juridictions nationales d’aménager les effets de l’annulation d’une disposition nationale jugée incompatible avec le droit de l’Union pour des considérations impérieuses liées à la protection de l’environnement. Elle a toutefois précisé que, lorsque de telles considérations ont trait à la sécurité de l’approvisionnement, l’annulation ou la suspension des effets des mesures nationales litigieuses est subordonnée à l’existence d’une menace réelle et grave de rupture de l’approvisionnement en électricité, à laquelle il ne saurait être remédier par d’autres moyens et alternatives. Voir, également, arrêts du 25 juin 2020, A e.a. (Éoliennes à Aalter et à Nevele) (C‑24/19, EU:C:2020:503, points 92 et 94 ainsi que jurisprudence citée), et du 6 octobre 2020, La Quadrature du Net e.a. (C‑511/18, C‑512/18 et C‑520/18, EU:C:2020:791, point 218).
97 Voir, en ce sens, arrêts du 29 juillet 2019, Inter-Environnement Wallonie et Bond Beter Leefmilieu Vlaanderen (C‑411/17, EU:C:2019:622, points 178 et 179 ainsi que jurisprudence citée), et du 8 juin 2023, UFC - Que choisir et CLCV (C‑407/21, EU:C:2023:449, point 82 ainsi que jurisprudence citée).
98 En effet, les recettes perçues au titre du prélèvement en cause ont déjà été affectées au financement de diverses mesures adoptées dans le cadre de la crise énergétique, de sorte qu’une annulation ex tunc de la loi litigieuse impliquerait leur remboursement, avec pour conséquence un contentieux judiciaire important ainsi que des pertes fiscales significatives pour le Royaume de Belgique. Le gouvernement belge indique, à cet égard, dans ses observations écrites, que ces pertes pourraient dépasser le milliard d’euros, à savoir 0,2 % de son PIB.
99 Voir arrêt du 5 octobre 2023, Osteopathie Van Hauwermeiren (C‑355/22, EU:C:2023:737, point 37 et jurisprudence citée).
100 Voir arrêt du 14 avril 2015, Manea (C‑76/14, EU:C:2015:216, point 55 et jurisprudence citée). Voir, également, conclusions de l’avocat général Mengozzi dans l’affaire Tjebbes e.a. (C‑221/17, EU:C:2018:572, points 53 et 54 ainsi que jurisprudence citée), et de l’avocate générale Medina dans l’affaire UFC - Que choisir et CLCV (C‑407/21, EU:C:2022:690, point 102 ainsi que jurisprudence citée). Je relève, par souci de complétude, que, en vertu d’une jurisprudence constante de la Cour, un risque de répercussions économiques graves ne saurait être reconnu qu’à condition de l’existence d’un nombre élevé de rapports juridiques constitués de bonne foi sur la base de la réglementation considérée comme étant validement en vigueur et s’il apparaissait que les particuliers et les autorités nationales avaient été incités à adopter un comportement non conforme au droit de l’Union en raison d’une incertitude objective et importante quant à la portée des dispositions du droit de l’Union, incertitude à laquelle avaient éventuellement contribué les comportements mêmes adoptés par d’autres États membres ou par la Commission. Voir, à cet égard, arrêt du 28 octobre 2020, Bundesrepublik Deutschland (Détermination des taux des péages pour l'utilisation d'autoroutes) (C‑321/19, EU:C:2020:866, point 56 et jurisprudence citée).
101 Certes, l’adoption de la loi du 16 décembre 2022 en application du règlement 2022/1854 s’inscrit dans un contexte exceptionnel marqué par une situation d’urgence sans précédent. À cet égard, plusieurs éléments doivent être pris en considération, au nombre desquels figurent, d’une part, la large marge d’appréciation reconnue aux États membres dans la mise en œuvre de ce règlement, incluant la faculté d’adopter des mesures plus ou moins strictes que celles qu’il prévoit expressément, et, d’autre part, l’absence d’orientations spécifiques de la Commission, nonobstant les dispositions dudit règlement en ce sens. En outre, les objectifs légitimes poursuivis par le même règlement, notamment la protection des consommateurs, revêtent une importance particulière. Ces éléments permettent de contextualiser l’action du législateur national et peuvent justifier une certaine souplesse dans l’appréciation des mesures adoptées par les États membres. Toutefois, ils ne sauraient, à eux seuls, justifier un assouplissement des exigences découlant du droit de l’Union ni être interprétés comme conférant aux États membres une quelconque immunité à leur égard. Je tiens à rappeler que la jurisprudence de la Cour relative à la possibilité, pour les juridictions nationales, d’aménager les effets de l’annulation d’une disposition nationale jugée incompatible avec le droit de l’Union revêt un caractère strictement exceptionnel. Ainsi qu’il ressort de la jurisprudence de la Cour rappelée au point 144 des présentes conclusions, la seule existence d’un contexte de crise, fût-il exceptionnel, ne saurait, à elle seule, justifier une dérogation à ce principe.
102 Voir, par analogie, arrêt du 6 octobre 2020, La Quadrature du Net e.a. (C‑511/18, C‑512/18 et C‑520/18, EU:C:2020:791, point 219), dans lequel la Cour a jugé que le maintien des effets de la législation nationale en cause aurait pour conséquence de continuer à imposer aux fournisseurs de services de communications électroniques des obligations contraires au droit de l’Union, comportant des ingérences graves dans les droits fondamentaux des personnes dont les données avaient été conservées.