Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 septembre 2026.#BX contre Statul Român – Ministerul Finanţelor Publice et Curtea de Apel Bucureşti.#Renvoi préjudiciel – Agriculture – Politique agricole commune – Régimes de soutien direct – Règlement (CE) no 1782/2003 – Article 20, paragraphe 1 – Système d’identification des parcelles agricoles – Efficacité des procédures de gestion et de contrôle – Règlement (CE) no 796/2004 – Article 68 – Obligation pour l’agriculteur de déclarer les surfaces et d’identifier la parcelle exploitée et ses limites de manière correcte – Réductions et exclusions applicables en cas de surdéclarations – Exceptions – Notion de “données factuelles correctes” – Responsabilité de l’État pour les dommages causés aux particuliers par la violation du droit de l’Union – Violation imputable à une juridiction nationale statuant en dernier ressort – Absence d’une disposition ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers.#Affaire C-163/24.
| CELEX | 62024CJ0163_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mardi 8 septembre 2026 |
Texte intégral
Affaire C‑163/24
BX
contre
Statul Român - Ministerul Finanţelor Publice
et
Curtea de Apel Bucureşti
(demande de décision préjudicielle, introduite par la Curtea de Apel Bucureşti)
Arrêt de la Cour,(grande chambre) du 8 septembre 2026
« Renvoi préjudiciel – Agriculture – Politique agricole commune – Régimes de soutien direct – Règlement (CE) no 1782/2003 – Article 20, paragraphe 1 – Système d’identification des parcelles agricoles – Efficacité des procédures de gestion et de contrôle – Règlement (CE) no 796/2004 – Article 68 – Obligation pour l’agriculteur de déclarer les surfaces et d’identifier la parcelle exploitée et ses limites de manière correcte – Réductions et exclusions applicables en cas de surdéclarations – Exceptions – Notion de “données factuelles correctes” – Responsabilité de l’État pour les dommages causés aux particuliers par la violation du droit de l’Union – Violation imputable à une juridiction nationale statuant en dernier ressort – Absence d’une disposition ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers »
1. Droit de l’Union européenne – Droits conférés aux particuliers – Violation par un État membre – Obligation de réparer le préjudice causé aux particuliers – Conditions – Règle de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers – Notion – Règlement imposant, pour un régime d’aide à la surface, un niveau de précision minimal pour les cartes utilisées dans le système d’identification des parcelles agricoles – Objectif de protection des intérêts financiers de l’Union – Exclusion
(Règlement de la Commission no 1782/2003, art. 20, § 1)
(voir points 48-67, disp. 1)
2. Agriculture – Politique agricole commune – Régime de paiement unique – Obligation pour l’agriculteur de déclarer les surfaces et d’identifier la parcelle exploitée et ses limites de manière correcte – Réductions et exclusions applicables en cas de surdéclaration – Exceptions – Données factuelles correctes – Notion – Déclaration correcte des surfaces – Identification correcte de la parcelle exploitée et de ses limites – Inclusion
(Règlement de la Commission no 796/2004, art. 12 et 68, § 1)
(voir points 73-78, disp. 2)
3. Droit de l’Union européenne – Droits conférés aux particuliers – Violation par un État membre – Obligation de réparer le préjudice causé aux particuliers – Conditions en cas de violation imputable à une juridiction suprême – Caractère manifeste de la violation – Critères – Violation de l’obligation de renvoi par une telle juridiction – Nécessité de la méconnaissance d’une autre règle du droit de l’Union conférant des droits aux particuliers
(Art. 267 TFUE)
(voir points 81-89, disp. 3)
Résumé
Réunie en grande chambre, la Cour apporte des précisions quant à la notion de règle de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers et au régime de responsabilité de l’État du fait d’une violation du droit de l’Union européenne imputable à une juridiction statuant en dernier ressort.
BX, un agriculteur roumain, a été exclu du bénéfice d’une aide à la surface pour avoir largement surestimé la superficie de ses surfaces agricoles. À l’appui d’un recours en annulation de cette décision, BX a fait valoir sans succès que cette surestimation était due à l’inexactitude des cartes mises à disposition par l’autorité nationale compétente et que, dès lors, aucune exclusion de l’aide n’aurait dû lui être appliquée.
Statuant en dernier ressort, la Curtea de Apel București (cour d’appel de Bucarest) a rejeté le pourvoi de BX comme étant non fondé et a refusé de saisir la Cour à titre préjudiciel.
BX a alors introduit un recours en responsabilité de l’État pour la violation du droit de l’Union commise par la cour d’appel de Bucarest. Il lui reproche d’avoir méconnu en particulier l’article 20 du règlement no 1782/2003 (1) et l’article 68 du règlement no 796/2004 (2) ainsi que l’article 267, troisième alinéa, TFUE, du fait de l’absence de motivation du refus de saisir la Cour à titre préjudiciel. Ce recours ayant été rejeté, BX a interjeté appel devant la cour d’appel de Bucarest, qui est la juridiction de renvoi.
Appréciation de la Cour
En premier lieu, la Cour rappelle que l’engagement de la responsabilité de l’État pour des dommages causés aux particuliers par des violations du droit de l’Union qui lui sont imputables suppose la réunion de trois conditions cumulatives, à savoir que la règle du droit de l’Union violée a pour objet de leur conférer des droits, que la violation de cette règle est suffisamment caractérisée et qu’il existe un lien de causalité directe entre cette violation et le dommage subi par ces particuliers.
S’agissant de la condition tenant à ce que la règle violée ait pour objet de conférer des droits aux particuliers, ces droits naissent non seulement lorsqu’une attribution explicite en est faite par des dispositions du droit de l’Union, mais également en raison d’obligations positives ou négatives que celles-ci imposent d’une manière bien définie tant aux particuliers qu’aux États membres ou aux institutions de l’Union. En effet, la violation de telles obligations, par un État membre, est susceptible d’altérer la situation juridique que ces dispositions visent à créer pour les particuliers concernés, en entravant l’exercice par ces derniers des droits qui leur sont implicitement conférés par les dispositions en cause, et qu’ils sont censés pouvoir invoquer devant les juridictions nationales.
En revanche, une disposition du droit de l’Union qui se limite à poursuivre un objectif général de protection de l’intérêt public n’a pas pour objet de conférer des droits aux particuliers.
En l’occurrence, aucun élément ne permet de considérer que l’article 20, paragraphe 1, du règlement no 1782/2003 revêtirait une double nature en ce sens que, au-delà de sa dimension institutionnelle visant à la protection des intérêts financiers de l’Union, il aurait également pour objet de conférer des droits aux particuliers. En effet, cette disposition ne consacre aucun droit d’accès aux informations contenues dans le système d’identification des parcelles agricoles en faveur des agriculteurs sollicitant une aide.
En deuxième lieu, la Cour juge que la notion de « données factuelles correctes », au sens de l’article 68, paragraphe 1, du règlement no 796/2004, vise tant la déclaration correcte des surfaces par l’agriculteur que l’identification correcte par celui-ci de la parcelle exploitée et de ses limites.
En troisième lieu, la Cour rappelle que la pleine efficacité des règles de droit de l’Union serait remise en cause et la protection des droits qu’elles confèrent aux particuliers serait affaiblie s’il était exclu que les particuliers puissent, sous certaines conditions, obtenir réparation des préjudices qui leur sont causés par une violation du droit de l’Union imputable à une décision d’une juridiction nationale statuant en dernier ressort.
Néanmoins, au regard de la spécificité de la fonction juridictionnelle et des exigences légitimes de sécurité juridique, la responsabilité d’un État membre du fait d’une telle violation ne saurait être engagée que dans le cas exceptionnel où le juge a méconnu de manière manifeste le droit applicable.
Afin de déterminer si cette condition est remplie, il faut notamment tenir compte du degré de clarté et de précision de la règle violée, de l’étendue de la marge d’appréciation que la règle enfreinte laisse aux autorités nationales ou de l’Union, du caractère intentionnel ou involontaire du manquement commis ou du préjudice causé et du caractère excusable ou inexcusable d’une éventuelle erreur de droit, ainsi que de l’inexécution, par la juridiction en cause, de son obligation de renvoi préjudiciel. En tout état de cause, une violation du droit de l’Union est suffisamment caractérisée en cas de méconnaissance manifeste de la jurisprudence de la Cour en la matière.
Bien que la violation de l’obligation de renvoi préjudiciel puisse être de nature à concourir à la constatation qu’une violation du droit de l’Union commise par une juridiction dont les décisions ne sont pas susceptibles de recours présente un caractère manifeste, elle ne suffit pas, à elle seule, pour constater une violation suffisamment caractérisée d’une règle du droit de l’Union ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers.
Le système de coopération entre la Cour et les juridictions nationales ne constitue en effet pas une voie de recours ouverte aux parties à un litige pendant devant un juge national et il ne suffit pas qu’une telle partie soutienne que le litige pose une question d’interprétation du droit de l’Union pour que la juridiction concernée soit tenue de considérer qu’une telle question est soulevée au sens de l’article 267 TFUE. Partant, pour que soit constatée une violation suffisamment caractérisée du droit de l’Union engageant la responsabilité d’un État membre, la violation de l’obligation de renvoi préjudiciel doit s’accompagner de la méconnaissance d’une autre règle du droit de l’Union conférant des droits aux particuliers. Tel n’est pas le cas en l’occurrence, dès lors que, d’une part, l’article 20, paragraphe 1, du règlement no 1782/2003 n’a pas pour objet de conférer des droits aux particuliers et que, d’autre part, un agriculteur ne saurait invoquer utilement l’article 68, paragraphe 1, du règlement no 796/2004 dans des circonstances telles que celles du litige au principal.
1 Règlement (CE) no 1782/2003 du Conseil, du 29 septembre 2003, établissant des règles communes pour les régimes de soutien direct dans le cadre de la politique agricole commune et établissant certains régimes de soutien en faveur des agriculteurs et modifiant les règlements (CEE) no 2019/93, (CE) no 1452/2001, (CE) no 1453/2001, (CE) no 1454/2001, (CE) no 1868/94, (CE) no 1251/1999, (CE) no 1254/1999, (CE) no 1673/2000, (CEE) no 2358/71 et (CE) no 2529/2001 (JO 2003, L 270, p. 1), tel que modifié par le règlement (CE) no 1009/2008 du Conseil, du 9 octobre 2008 (JO 2008, L 276, p. 1).
2 Règlement (CE) no 796/2004 de la Commission, du 21 avril 2004, portant modalités d’application de la conditionnalité, de la modulation et du système intégré de gestion et de contrôle prévus par le règlement (CE) no 1782/2003 du Conseil établissant des règles communes pour les régimes de soutien direct dans le cadre de la politique agricole commune et établissant certains régimes de soutien en faveur des agriculteurs (JO 2004, L 141, p. 18), tel que modifié par le règlement (CE) no 381/2007 de la Commission, du 4 avril 2007 (JO 2007, L 95, p. 8).
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