Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 septembre 2026.#João Filipe Ferreira da Silva e Brito e.a. contre Estado português.#Renvoi préjudiciel – Directives 77/187/CEE et 2001/23/CE – Transfert d’entreprises – Maintien des droits des travailleurs – Article 1er, paragraphe 1, et article 3, paragraphe 1 – Obligation d’introduire une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267, troisième alinéa, TFUE – Responsabilité d’un État membre pour des dommages causés aux particuliers par des violations du droit de l’Union qui lui sont imputables – Violations imputables à une juridiction nationale dont les décisions ne sont pas susceptibles d’un recours juridictionnel de droit interne – Prise en compte de la jurisprudence de la Cour existant à la date du prononcé de la décision de cette juridiction nationale dont il est allégué qu’elle a causé de tels dommages.#Affaire C-293/24.
| CELEX | 62024CJ0293_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mardi 8 septembre 2026 |
Texte intégral
Affaire C‑293/24
João Filipe Ferreira da Silva e Brito e.a.
contre
Estado português
(demande de décision préjudicielle, introduite par le Supremo Tribunal de Justiça)
Arrêt de la Cour (grande chambre) du 8 septembre 2026
« Renvoi préjudiciel – Directives 77/187/CEE et 2001/23/CE – Transfert d’entreprises – Maintien des droits des travailleurs – Article 1er, paragraphe 1, et article 3, paragraphe 1 – Obligation d’introduire une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267, troisième alinéa, TFUE – Responsabilité d’un État membre pour des dommages causés aux particuliers par des violations du droit de l’Union qui lui sont imputables – Violations imputables à une juridiction nationale dont les décisions ne sont pas susceptibles d’un recours juridictionnel de droit interne – Prise en compte de la jurisprudence de la Cour existant à la date du prononcé de la décision de cette juridiction nationale dont il est allégué qu’elle a causé de tels dommages »
1. Droit de l’Union européenne – Droits conférés aux particuliers – Violation par un État membre – Obligation de réparer le préjudice causé aux particuliers – Conditions en cas de violation imputable à une juridiction suprême – Réglementation nationale permettant l’engagement de la responsabilité de l’État membre dans des conditions moins restrictives sur le fondement du droit national – Admissibilité
(voir point 46)
2. Droit de l’Union européenne – Droits conférés aux particuliers – Violation par un État membre – Obligation de réparer le préjudice causé aux particuliers – Conditions en cas de violation imputable à une juridiction suprême – Caractère manifeste de la violation – Politique sociale – Transferts d’entreprises – Maintien des droits de travailleurs – Notion de transfert d’entreprise – Interprétation erronée au regard de la jurisprudence de la Cour – Méconnaissance de l’obligation de renvoi préjudiciel – Ignorance de l’existence d’une demande de décision préjudicielle pendante portant sur la conformité au droit de l’Union d’une telle interprétation – Violation suffisamment caractérisée – Lien de causalité entre cette violation et le dommage – Vérification par la juridiction nationale
(Art. 267, 3e al., TFUE ; directive du Conseil 77/187, art. 1er, § 1)
(voir points 47-64, 66, 67, 78-109, disp. 1)
3. Politique sociale – Rapprochement des législations – Transferts d’entreprises – Maintien des droits des travailleurs – Directive 2001/23 – Champ d’application – Transfert – Notion – Distinction selon le secteur d’activité – Activité reposant essentiellement sur des équipements importants – Maintien de l’identité de l’entité concernée – Critères
(Directive du Conseil 2001/23, art. 1er, § 1)
(voir points 68-86)
4. Questions préjudicielles – Saisine de la Cour – Questions d’interprétation – Obligation de renvoi – Absence – Conditions
(Art. 267, 3e al., TFUE)
(voir points 96, 97)
5. Politique sociale – Rapprochement des législations – Transferts d’entreprises – Maintien des droits des travailleurs – Directive 77/187 – Réglementation nationale assimilant la perception par un travailleur de l’indemnité légale due à la suite d’un licenciement collectif à l’acceptation de son licenciement – Impossibilité de contester le licenciement et de réclamer le maintien des droits – Inadmissibilité
(Directives du Conseil 77/187, art. 3, § 1, et 2001/23, art. 3, § 1)
(voir points 110-112, disp. 2)
Résumé
Saisie à titre préjudiciel par le Supremo Tribunal de Justiça (Cour suprême, Portugal), la Cour précise les conditions d’engagement de la responsabilité d’un État membre du fait d’une décision d’une juridiction statuant en dernier ressort.
Les requérants au principal, anciens salariés de la compagnie aérienne Air Atlantis S.A. (AIA) qui ont été licenciés collectivement à la suite de la dissolution de cette société, ont contesté leur licenciement, soutenant que Transportes Aéreos Portugueses S.A. (TAP) avait repris une partie des actifs de AIA et poursuivi l’activité de vols charters, de sorte qu’il existait un transfert d’établissement.
Par un arrêt du 25 février 2009, la juridiction de renvoi avait considéré qu’aucun transfert d’établissement n’avait eu lieu et qu’il n’était pas nécessaire de saisir la Cour à titre préjudiciel, au vu de sa jurisprudence bien établie relative aux transferts d’établissement. Considérant que cet arrêt était entaché d’erreurs d’interprétation de la notion de « transfert d’établissement », au sens des directives 77/187 (1) et 2001/23 (2) , et que cette juridiction avait méconnu son obligation de renvoi préjudiciel, les requérants au principal ont engagé un recours en responsabilité contre l’État portugais. Saisie à titre préjudiciel, la Cour a jugé, dans un arrêt du 9 septembre 2015 (3), que les circonstances de l’espèce permettaient de caractériser un transfert d’établissement et que la juridiction de renvoi était tenue de la saisir pour obtenir l’interprétation de cette notion.
Les juridictions du fond ayant considéré que l’arrêt du 25 février 2009 ne violait pas de manière suffisamment caractérisée le droit de l’Union, les requérants au principal ont à nouveau saisi le Supremo Tribunal de Justiça (Cour suprême). Ce dernier demande à la Cour si la conclusion à laquelle la Cour est parvenue dans son arrêt du 9 septembre 2015 pouvait être fondée sur la seule jurisprudence antérieure à l’arrêt du 25 février 2009 et si celui-ci constitue une violation suffisamment caractérisée du droit de l’Union.
Appréciation de la Cour
À titre liminaire, la Cour rappelle que le principe de la responsabilité de l’État pour violation du droit de l’Union s’applique également lorsque la violation découle d’une décision d’une juridiction nationale statuant en dernier ressort.
Cette responsabilité est subordonnée à trois conditions cumulatives, à savoir que la règle du droit de l’Union violée a pour objet de conférer des droits aux particuliers, que la violation est suffisamment caractérisée et qu’il existe un lien de causalité direct entre cette violation et le dommage subi.
Dès lors que les directives 77/187 et 2001/23 visent à assurer le maintien des droits des travailleurs en cas de transfert d’entreprise, la première condition est remplie.
S’agissant de l’exigence d’une violation suffisamment caractérisée, compte tenu de la spécificité de la fonction juridictionnelle et des exigences de sécurité juridique, la Cour rappelle que la responsabilité de l’État du fait d’une violation du droit de l’Union par une décision d’une juridiction statuant en dernier ressort demeure exceptionnelle et suppose une méconnaissance manifeste du droit de l’Union. Son appréciation doit tenir compte de l’ensemble des circonstances, notamment la clarté de la règle violée, la marge d’appréciation des autorités nationales, le caractère excusable ou inexcusable de l’erreur, l’attitude des institutions de l’Union ainsi que la méconnaissance de l’obligation de renvoi préjudiciel. La Cour précise que ces critères ne sont pas cumulatifs et qu’ils doivent être appréciés au regard de la jurisprudence existant à la date de la décision concernée. De même, la seule méconnaissance de l’article 267, troisième alinéa, TFUE ne suffit pas pour constater une violation suffisamment caractérisée, mais doit s’accompagner de la violation d’une autre règle du droit de l’Union conférant des droits aux particuliers.
En tout état de cause, une violation du droit de l’Union est suffisamment caractérisée lorsqu’une juridiction nationale statue en méconnaissance manifeste de la jurisprudence de la Cour. La mise en œuvre des critères permettant d’établir la responsabilité des États membres pour des dommages causés aux particuliers par une telle violation incombe en principe aux juridictions nationales, conformément aux orientations fournies par la Cour.
En l’occurrence, trois éléments sont déterminants pour constater si l’arrêt du 25 février 2009 constitue une violation suffisamment caractérisée du droit de l’Union.
En premier lieu, avant cet arrêt, la Cour avait déjà, dans sa jurisprudence, dégagé une méthodologie permettant d’apprécier l’existence d’un transfert d’entreprise. Cette méthodologie imposait de distinguer les secteurs dont l’activité reposait essentiellement sur la main-d’œuvre de ceux nécessitant des équipements importants. Le transport aérien relevant de cette seconde catégorie, la reprise des équipements indispensables à l’exploitation revêt une importance décisive lors de l’appréciation tenant à l’existence d’un transfert.
Or, la juridiction de renvoi ne s’est pas conformée à cette méthodologie, mais a retenu dans son analyse le maintien d’une autonomie organisationnelle de l’entité transférée, alors qu’une telle condition ne ressort ni des directives ni de la jurisprudence de la Cour. Elle a également privilégié les objectifs économiques au lieu d’apprécier objectivement le maintien de l’identité de l’entité, résultant notamment de la poursuite de l’exploitation ou de sa reprise. Ces erreurs constituent un indice d’une violation suffisamment caractérisée du droit de l’Union.
En deuxième lieu, la juridiction de renvoi a méconnu l’obligation de renvoi préjudiciel prévue à l’article 267, troisième alinéa, TFUE. Or, si une juridiction statuant en dernier ressort peut dans certains cas s’abstenir de saisir la Cour, elle ne saurait le faire en retenant une interprétation s’écartant de la jurisprudence de la Cour sans procéder à un renvoi.
En troisième lieu, au moment où la juridiction de renvoi a statué, une affaire pendante devant la Cour et dans laquelle les conclusions de l’avocat général avaient été prononcées quelques mois auparavant soulevait précisément la question du maintien de l’autonomie organisationnelle de l’entité transférée. La Cour relève qu’un tel élément est de nature à réduire la probabilité que l’interprétation erronée du droit de l’Union commise par cette juridiction puisse être considérée comme excusable.
La Cour en déduit qu’il appartient à la juridiction de renvoi d’analyser, à la lumière de ces trois éléments, si, dans son arrêt du 25 février 2009, celle-ci a violé le droit de l’Union de manière suffisamment caractérisée ainsi que de vérifier l’existence d’un lien de causalité direct entre la violation et les dommages invoqués.
Enfin, la Cour juge que les droits garantis par les directives 77/187 et 2001/23 revêtent un caractère impératif et ne peuvent faire l’objet d’une renonciation ou d’une limitation, même avec le consentement du travailleur. Elle en déduit que ces directives s’opposent à une réglementation nationale qui assimile la perception par un travailleur de l’indemnité légale due à la suite d’un licenciement collectif à une acceptation par celui-ci de son licenciement et le prive ainsi de la possibilité de le contester ou de réclamer le maintien de ses droits.
1 Directive 77/187/CEE du Conseil, du 14 février 1977, concernant le rapprochement des législations des États membres relatives au maintien des droits des travailleurs en cas de transferts d’entreprises, d’établissements ou de parties d’établissements (JO 1977, L 61, p. 26).
2 Directive 2001/23/CE du Conseil, du 12 mars 2001, concernant le rapprochement des législations des États membres relatives au maintien des droits des travailleurs en cas de transfert d’entreprises, d’établissements ou de parties d’entreprises ou d’établissements (JO 2001, L 82, p. 16).
3 Arrêt du 9 septembre 2015, Ferreira da Silva e Brito e.a. (C‑160/14, EU:C:2015:565).
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