Arrêt de la Cour (dixième chambre) du 3 septembre 2026.#Çolakoğlu Metalurji AŞ et Çolakoğlu Dış Ticaret AŞ contre Commission européenne.#Pourvoi – Dumping – Règlement d’exécution (UE) 2021/1100 – Importations de certains produits plats laminés à chaud en fer, en aciers non alliés ou en autres aciers alliés originaires de Turquie – Droit antidumping définitif – Règlement (UE) 2016/1036 – Comparaison entre le prix à l’exportation et la valeur normale – Ajustements – Article 2, paragraphe 10, sous i) – Commissions – Fonctions assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions – Entité économique unique – Critères – Modalités de preuve – Article 2, paragraphe 10, sous j) – Conversion de monnaies – Taux de change applicable – Contrat de couverture du risque de change.#Affaire C-498/24 P.
| CELEX | 62024CJ0498 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 3 septembre 2026 |
Texte intégral
ARRÊT DE LA COUR (dixième chambre)
3 septembre 2026 (*)
« Pourvoi – Dumping – Règlement d’exécution (UE) 2021/1100 – Importations de certains produits plats laminés à chaud en fer, en aciers non alliés ou en autres aciers alliés originaires de Turquie – Droit antidumping définitif – Règlement (UE) 2016/1036 – Comparaison entre le prix à l’exportation et la valeur normale – Ajustements – Article 2, paragraphe 10, sous i) – Commissions – Fonctions assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions – Entité économique unique – Critères – Modalités de preuve – Article 2, paragraphe 10, sous j) – Conversion de monnaies – Taux de change applicable – Contrat de couverture du risque de change »
Dans l’affaire C‑498/24 P,
ayant pour objet un pourvoi au titre de l’article 56 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, introduit le 17 juillet 2024,
Çolakoğlu Metalurji AŞ, établie à Istanbul (Turquie),
Çolakoğlu Dış Ticaret AŞ, établie à Istanbul,
représentées par Mes J. Cornelis et F. Graafsma, advocaten,
parties requérantes,
l’autre partie à la procédure étant :
Commission européenne, représentée initialement par MM. G. Gattinara, G. Luengo et J. Zieliński, puis par MM. Gattinara et Zieliński, en qualité d’agents,
partie défenderesse en première instance,
LA COUR (dixième chambre),
composée de M. E. Regan, faisant fonction de président de la dixième chambre, MM. D. Gratsias et B. Smulders (rapporteur), juges,
avocat général : M. R. Norkus,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 20 novembre 2025,
rend le présent
Arrêt
1 Par leur pourvoi, Çolakoğlu Metalurji AŞ (ci-après « CM ») et Çolakoğlu Dış Ticaret AŞ (ci-après « ÇOTAŞ ») demandent l’annulation de l’arrêt du Tribunal de l’Union européenne du 8 mai 2024, Çolakoğlu Metalurji et Çolakoğlu Dış Ticaret/Commission (T‑630/21, ci-après l’« arrêt attaqué », EU:T:2024:304), par lequel celui-ci a rejeté leur recours demandant l’annulation du règlement d’exécution (UE) 2021/1100 de la Commission, du 5 juillet 2021, instituant un droit antidumping définitif et portant perception définitive du droit provisoire institué sur les importations de certains produits plats laminés à chaud en fer, en aciers non alliés ou en autres aciers alliés, originaires de Turquie (JO 2021, L 238, p. 32, ci-après le « règlement litigieux »), en tant que ce règlement concernait les produits fabriqués par ces entreprises.
Le cadre juridique
Le droit international
2 Par la décision 94/800/CE du Conseil, du 22 décembre 1994, relative à la conclusion au nom de la Communauté européenne, pour ce qui concerne les matières relevant de ses compétences, des accords des négociations multilatérales du cycle de l’Uruguay (1986-1994) (JO 1994, L 336, p. 1), le Conseil de l’Union européenne a approuvé l’accord instituant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), signé à Marrakech le 15 avril 1994, ainsi que les accords figurant aux annexes 1 à 3 de cet accord, au nombre desquels figure l’accord sur la mise en œuvre de l’article VI de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1994 (JO 1994, L 336, p. 103, ci-après l’« accord antidumping »).
3 L’article 2 de l’accord antidumping, intitulé « Détermination de l’existence d’un dumping », prévoit :
« [...]
2.3 Lorsqu’il n’y a pas de prix à l’exportation, ou lorsqu’il apparaît aux autorités concernées que l’on ne peut se fonder sur le prix à l’exportation du fait de l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre l’exportateur et l’importateur ou une tierce partie, le prix à l’exportation pourra être construit sur la base du prix auquel les produits importés sont revendus pour la première fois à un acheteur indépendant, ou, si les produits ne sont pas revendus à un acheteur indépendant ou ne sont pas revendus dans l’état où ils ont été importés, sur toute base raisonnable que les autorités pourront déterminer.
2.4 II sera procédé à une comparaison équitable entre le prix d’exportation et la valeur normale. Elle sera faite au même niveau commercial, qui sera normalement le stade sortie usine, et pour des ventes effectuées à des dates aussi voisines que possible. Il sera dûment tenu compte dans chaque cas, selon ses particularités, des différences affectant la comparabilité des prix, y compris des différences dans les conditions de vente, dans la taxation, dans les niveaux commerciaux, dans les quantités et les caractéristiques physiques, et de toutes les autres différences dont il est aussi démontré qu’elles affectent la comparabilité des prix. [...] Dans les cas visés au paragraphe 3, il devrait être tenu compte également des frais, droits et taxes compris, intervenus entre l’importation et la revente, ainsi que des bénéfices. Si, dans ces cas, la comparabilité des prix a été affectée, les autorités établiront la valeur normale à un niveau commercial équivalant au niveau commercial du prix à l’exportation construit, ou tiendront dûment compte des éléments que le présent paragraphe permet de prendre en considération. Les autorités indiqueront aux parties en question quels renseignements sont nécessaires pour assurer une comparaison équitable, et la charge de la preuve qu’elles imposeront à ces parties ne sera pas déraisonnable.
2.4.1 Lorsque la comparaison effectuée conformément au paragraphe 4 nécessitera une conversion de monnaies, cette conversion devrait être effectuée en utilisant le taux de change en vigueur à la date de la vente [...], à condition que, lorsqu’une vente de monnaie étrangère sur les marchés à terme est directement liée à la vente à l’exportation considérée, le taux de change pratiqué pour la vente à terme soit utilisé. Les fluctuations des taux de change ne seront pas prises en considération et, dans une enquête, les autorités accorderont aux exportateurs 60 jours au moins pour ajuster leurs prix à l’exportation afin, de tenir compte des mouvements durables des taux de change enregistrés pendant la période couverte par l’enquête.
[...] »
Le droit de l’Union
4 L’article 1er du règlement (UE) 2016/1036 du Parlement européen et du Conseil, du 8 juin 2016, relatif à la défense contre les importations qui font l’objet d’un dumping de la part de pays non membres de l’Union européenne (JO 2016, L 176, p. 21, ci-après le « règlement de base »), dispose :
« 1. Peut être soumis à un droit antidumping tout produit faisant l’objet d’un dumping lorsque sa mise en libre pratique dans l’Union [européenne] cause un préjudice.
2. Un produit est considéré comme faisant l’objet d’un dumping lorsque son prix à l’exportation vers l’Union est inférieur au prix comparable, pratiqué au cours d’opérations commerciales normales pour un produit similaire dans le pays exportateur.
[...] »
5 L’article 2 de ce règlement, intitulé « Détermination de l’existence d’un dumping », prévoit :
« A. Valeur normale
[...]
B. Prix à l’exportation
8. Le prix à l’exportation est le prix réellement payé ou à payer pour le produit vendu à l’exportation vers l’Union.
9. Lorsqu’il n’y a pas de prix à l’exportation ou lorsqu’il apparaît que le prix à l’exportation n’est pas fiable en raison de l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre l’exportateur et l’importateur ou un tiers, le prix à l’exportation peut être construit sur la base du prix auquel les produits importés sont revendus pour la première fois à un acheteur indépendant ou, si les produits ne sont pas revendus à un acheteur indépendant ou ne sont pas revendus dans l’état où ils ont été importés, sur toute autre base raisonnable.
Dans de tels cas, des ajustements sont opérés pour tenir compte de tous les frais, y compris les droits et les taxes, intervenus entre l’importation et la revente et d’une marge bénéficiaire, afin d’établir un prix à l’exportation fiable au niveau frontière de l’Union.
Les coûts au titre desquels un ajustement est opéré incluent ceux normalement supportés par un importateur, mais payés par toute partie ayant ses activités à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union et paraissant être associée à ou avoir conclu un arrangement de compensation avec l’importateur ou l’exportateur, et notamment les éléments suivants : transport habituel, assurance, manutention, chargement et coûts accessoires, droits de douane, droits antidumping et autres taxes payables dans le pays importateur du fait de l’importation ou de la vente des marchandises, ainsi qu’une marge raisonnable pour les frais de vente, les dépenses administratives et les autres frais généraux et le bénéfice.
C. Comparaison
10. Il est procédé à une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Cette comparaison est faite, au même stade commercial, pour des ventes effectuées à des dates aussi proches que possible et en tenant dûment compte d’autres différences qui affectent la comparabilité des prix. Dans les cas où la valeur normale et le prix à l’exportation établis ne peuvent être ainsi comparés, il sera tenu compte dans chaque cas, sous forme d’ajustements, des différences constatées dans les facteurs dont il est revendiqué et démontré qu’ils affectent les prix et, partant, leur comparabilité. On évitera de répéter les ajustements, en particulier lorsqu’il s’agit de différences relatives aux rabais, aux remises, aux quantités ou aux stades de commercialisation. Lorsque les conditions spécifiées sont réunies, les facteurs au titre desquels des ajustements peuvent être opérés sont les suivants :
[...]
i) Commissions
Un ajustement est opéré au titre des différences dans les commissions versées pour les ventes considérées.
Le terme “commissions” couvre aussi la marge perçue par un opérateur commercial du produit ou du produit similaire si les fonctions de cet opérateur sont assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions.
j) Conversion de monnaies
Lorsque la comparaison des prix nécessite une conversion de monnaies, cette conversion est effectuée en utilisant le taux de change en vigueur à la date de la vente, sauf lorsqu’une vente de monnaie étrangère sur les marchés à terme est directement liée à la vente à l’exportation considérée, auquel cas le taux de change pratiqué pour la vente à terme est utilisé. Normalement, la date de la vente est celle qui figure sur la facture, mais la date du contrat, de la commande ou de la confirmation de la commande peut être utilisée si elle est plus appropriée pour établir les conditions matérielles de la vente. Les fluctuations des taux de change ne sont pas prises en considération et les exportateurs se voient accorder soixante jours afin de tenir compte d’un mouvement durable des taux de change pendant la période d’enquête.
[...] »
Les antécédents du litige
6 Les antécédents du litige, exposés aux points 2 à 10 de l’arrêt attaqué, peuvent être résumés comme suit.
7 CM est une société de droit turc, active dans le domaine de la production et de l’exportation de produits plats laminés à chaud. ÇOTAŞ est une société de négoce et d’exportation de droit turc qui lui est liée.
8 Le 14 mai 2020, la Commission européenne a ouvert une enquête antidumping concernant les importations dans l’Union de certains produits plats laminés à chaud en fer, en aciers non alliés ou en autres aciers alliés originaires de Turquie (ci-après le « produit concerné »).
9 L’enquête a porté sur la période comprise entre le 1er janvier et le 31 décembre 2019 (ci-après la « période d’enquête »). L’examen des tendances utiles pour l’évaluation du préjudice a porté sur la période comprise entre le 1er janvier 2016 et la fin de la période d’enquête.
10 Le 6 janvier 2021, la Commission a adopté le règlement d’exécution (UE) 2021/9, instituant un droit antidumping provisoire sur les importations de certains produits plats laminés à chaud en fer, en aciers non alliés ou en autres aciers alliés, originaires de Turquie (JO 2021, L 3 p. 4, ci-après le « règlement provisoire »), soumettant les requérantes à un droit antidumping provisoire de 7,6 % pour leurs exportations du produit concerné vers l’Union.
11 Le 5 juillet 2021, la Commission a adopté le règlement litigieux, instituant un droit antidumping définitif de 7,3 % sur les importations dans l’Union du produit concerné fabriqué par les requérantes.
La procédure devant le Tribunal et l’arrêt attaqué
12 Par requête déposée au greffe du Tribunal le 29 septembre 2021, CM et ÇOTAŞ ont introduit un recours tendant à l’annulation du règlement litigieux.
13 À l’appui de leur recours, les requérantes ont soulevé quatre moyens. Le premier moyen était tiré d’une violation de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base, en ce que l’ajustement excédait la commission versée, qu’aucun ajustement n’était dû en l’absence de marge bénéficiaire perçue et que ÇOTAŞ était un département de vente interne et non pas un agent travaillant sur la base de commissions. Le deuxième moyen était tiré d’une violation de l’article 2, paragraphe 10, sous b), du règlement de base, en raison de l’exigence d’un paiement de droits à l’importation pour procéder à un ajustement au titre de cette disposition. Le troisième moyen était pris d’une erreur manifeste d’appréciation de la part de la Commission, tirée du refus de celle-ci de procéder au calcul mensuel ou trimestriel de la marge de dumping et de la violation consécutive de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base. Le quatrième moyen était tiré d’une violation de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base, en raison du refus de la Commission de procéder à un ajustement au titre des gains et des pertes de couverture.
14 Par l’arrêt attaqué, le Tribunal a rejeté ces quatre moyens et, partant, le recours dans son ensemble.
Les conclusions des parties devant la Cour
15 Par leur pourvoi, les requérantes demandent à la Cour :
– à titre principal :
– d’annuler l’arrêt attaqué ;
– d’annuler le règlement litigieux, ainsi que
– de condamner la Commission aux dépens exposés par elles dans le cadre du présent pourvoi ainsi qu’à ceux afférents à la procédure devant le Tribunal dans l’affaire T‑630/21, et
– à titre subsidiaire :
– de renvoyer l’affaire devant le Tribunal et
– de réserver les dépens des deux instances.
16 La Commission demande à la Cour :
– de rejeter le pourvoi et
– de condamner les requérantes aux dépens de l’instance.
Sur le pourvoi
17 À l’appui de leur pourvoi, les requérantes invoquent six moyens. Le premier moyen est tiré d’une application erronée de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base, en ce que le Tribunal a entériné l’ajustement opéré par la Commission en raison d’une commission versée par CM à ÇOTAŞ pour des services d’exportation. À l’appui de leur deuxième moyen, qui comporte trois branches, les requérantes allèguent que le Tribunal a erronément appliqué l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base et a dénaturé des éléments de preuve du dossier en considérant qu’elles ne constituaient pas une entité économique unique. Par leur troisième moyen, les requérantes soutiennent que le Tribunal a, d’une part, erronément transposé aux commissions visées par l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base la présomption énoncée à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement et, d’autre part, dénaturé des éléments de preuve du dossier et méconnu leur droit d’être entendues. Le quatrième moyen est tiré d’une erreur d’interprétation de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base, en raison de l’absence de prise en compte de la date fixant le taux de change dans un contrat de couverture. Par leur cinquième moyen, les requérantes font valoir que le Tribunal a commis une erreur d’interprétation des conclusions d’un rapport du groupe spécial de l’OMC. Enfin, le sixième moyen est tiré d’une dénaturation des éléments de preuve par le Tribunal lorsqu’il a jugé qu’il n’était pas démontré que les changements de coûts de production affectaient la comparabilité du prix, que les fluctuations du coût de production ne concernaient qu’un seul type de produit et que la répartition inégale des ventes ne concernait que trois types de produits.
Sur le premier moyen
Argumentation des parties
18 Les requérantes soutiennent, en substance, que, aux points 46, 90 et 109 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a fait une interprétation erronée de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base, en ce qu’il a admis qu’un ajustement du prix à l’exportation pouvait être opéré au motif que ÇOTAȘ avait perçu une commission pour des tâches effectuées aux fins de l’exportation du produit concerné, manufacturé par CM, sans que ces tâches aient d’équivalent dans la détermination de la valeur normale ou qu’une commission ait été versée pour les ventes intérieures.
19 Selon les requérantes, la commission versée à ÇOTAȘ par CM l’a été au titre de frais généraux et administratifs indirects, à savoir pour l’essentiel des frais de déplacement, de salaires, de bureau et d’amortissement. Or, de tels frais, s’ils avaient été exposés par CM, n’auraient pas été déduits du prix à l’exportation, car ils n’auraient pas non plus été déduits de la valeur normale. La commission versée à ÇOTAȘ ne constituerait donc pas un facteur affectant la comparabilité des prix et la Commission n’aurait pas démontré que tel était le cas. Le simple fait que l’existence d’un facteur énuméré à l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base soit invoqué, tel que, en l’espèce, le paiement d’une commission, ne suffirait pas à établir que ce facteur affecte la comparabilité des prix. Il reviendrait à la partie qui demande un ajustement au titre de l’un de ces facteurs de démontrer qu’il est de nature à affecter la comparabilité des prix.
20 La Commission soutient que le premier moyen doit être rejeté comme étant non fondé.
Appréciation de la Cour
21 Pour déterminer si un produit a fait l’objet d’un dumping, l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base impose qu’il soit procédé à une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Cette comparaison est faite, au même stade commercial, pour des ventes effectuées à des dates aussi proches que possible et en tenant dûment compte d’autres différences qui affectent la comparabilité des prix. Dans les cas où la valeur normale et le prix à l’exportation établis ne peuvent être ainsi comparés, il doit être tenu compte, dans chaque cas, sous forme d’ajustements, des différences constatées dans les facteurs dont il est revendiqué et démontré qu’ils affectent les prix et, partant, leur comparabilité.
22 L’article 2, paragraphe 10, du règlement de base énumère également, à titre d’illustration, différents facteurs au titre desquels des ajustements peuvent être opérés lorsque les conditions spécifiées sont réunies.
23 Parmi ces facteurs figurent, au point i) de cette disposition, des différences dans les commissions versées pour les ventes considérées. Ces commissions couvrent aussi la marge perçue par un opérateur commercial du produit considéré ou du produit similaire si les fonctions de cet opérateur sont assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions.
24 Ainsi, l’existence du versement d’une commission à un agent lors de l’exportation de produits visés par une enquête antidumping est susceptible de justifier un ajustement du prix à l’exportation pris en compte dans la comparaison entre ce prix et la valeur normale lorsque cette prise en compte s’avère nécessaire afin de rendre cette comparaison équitable.
25 De plus, il ressort d’une jurisprudence établie que la charge de prouver que les ajustements spécifiques énumérés à l’article 2, paragraphe 10, sous a) à k), du règlement de base doivent être opérés incombe à ceux qui souhaitent s’en prévaloir. Ainsi, lorsqu’un producteur revendique l’application d’un ajustement, en principe à la baisse, de la valeur normale ou, logiquement à la hausse, des prix à l’exportation, il revient à cet opérateur d’indiquer et de démontrer que les conditions pour l’octroi d’un tel ajustement sont satisfaites. À l’inverse, lorsque les institutions de l’Union considèrent qu’il y a lieu d’appliquer un ajustement à la baisse du prix à l’exportation au motif qu’une société de vente liée à un producteur exerce des fonctions assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions, il appartient à ces institutions de rapporter à tout le moins des indices convergents démontrant que cette condition est remplie (arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, points 83 et 84 ainsi que jurisprudence citée).
26 En l’espèce, le Tribunal a considéré, en substance, aux points 41, 42 et 45 de l’arrêt attaqué, que, au vu des considérations exposées par la Commission dans le règlement litigieux, il existait un accord entre CM et ÇOTAȘ (ci-après l’« accord entre les requérantes »), en vertu duquel ÇOTAȘ avait pour fonction de vérifier les lettres de crédit, d’organiser et d’assurer le suivi des documents relatifs au dédouanement et au chargement, de préparer les documents d’exportation nécessaires après le chargement et de mettre en œuvre des procédures liées à l’exportation, telles que la collecte du coût des marchandises. Le Tribunal a également constaté que l’accord entre les requérantes prévoyait le versement d’une commission de 1 dollar des États-Unis (USD) (environ 0,85 euros) par tonne de produit vendue à l’exportation par ÇOTAȘ. En outre, en réponse à une mesure d’organisation de la procédure, les requérantes ont expliqué, devant le Tribunal, que ÇOTAȘ conservait les bénéfices qu’elle tirait de la perception de cette commission pour ses services d’intermédiaire à l’exportation.
27 Au vu de ces éléments, le Tribunal a considéré, aux points 46, 90 et 105 de l’arrêt attaqué, d’une part, que les tâches exercées par ÇOTAŞ correspondaient bien à celles normalement exercées par un agent fournissant un service aux fins de l’exportation du produit manufacturé par le fabricant et que ces fonctions n’avaient pas d’équivalent dans la détermination de la valeur normale et, d’autre part, que, dès lors que les ventes intérieures du produit concerné ne donnaient pas lieu au versement de ladite commission, la Commission était fondée à opérer un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base afin d’assurer une comparaison équitable entre la valeur normale et le prix à l’exportation.
28 Contrairement à ce qu’allèguent les requérantes, le Tribunal ne s’est donc pas limité à prendre en compte l’existence même d’une commission afin d’apprécier si la Commission avait démontré la nécessité de procéder à un ajustement des prix à l’exportation afin de garantir une comparaison équitable entre ces prix et la valeur normale, conformément à l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base. Ainsi qu’il ressort des points 26 et 27 du présent arrêt, le Tribunal a apprécié la nature de cette commission dans son contexte.
29 Par ailleurs, au regard des constats d’ordre factuel, rappelés aux points 26 et 27 du présent arrêt, qui relèvent de la compétence souveraine du Tribunal, sous réserve d’une éventuelle dénaturation, par celui-ci, des éléments de fait, c’est sans commettre d’erreur de droit que le Tribunal a considéré que la Commission était fondée à opérer un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base pour tenir compte de la commission versée à ÇOTAȘ. S’agissant de l’argument des requérantes, rappelé au point 19 du présent arrêt, selon lequel la commission versée à ÇOTAȘ était censée couvrir certains frais qui n’auraient pas été déduits de la valeur normale, il suffit de relever que, dans le cadre de son appréciation souveraine des faits, le Tribunal a, au contraire, considéré que les fonctions exercées par ÇOTAȘ et, par voie de conséquence, les frais exposés par cette dernière dans l’exercice de ses fonctions n’avaient pas d’équivalent dans la détermination de la valeur normale.
30 Partant, le premier moyen doit être rejeté comme étant non fondé.
Sur le deuxième moyen
Argumentation des parties
31 Les requérantes font valoir que, en considérant que ÇOTAȘ était un agent de CM, ce qui justifiait un ajustement du prix à l’exportation en application de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base, le Tribunal a procédé à une application erronée de cette disposition et a dénaturé des éléments de preuve. Selon les requérantes, elles formaient une entité économique unique dans laquelle ÇOTAȘ exerçait les fonctions d’un département interne chargé des ventes à l’exportation au sein du groupe Çolakoğlu Metalurji.
32 Par la première branche de leur deuxième moyen, les requérantes font valoir que, aux points 40 à 49 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a retenu un critère erroné et nouveau pour apprécier si ÇOTAȘ était un agent de CM. Plus particulièrement, le Tribunal aurait uniquement pris en compte l’existence de l’accord entre les requérantes, prévoyant le versement d’une commission, alors qu’il ressortirait des arrêts du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil (C‑468/15 P, EU:C:2016:803) ; du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et du 14 juillet 2021, Interpipe Niko Tube et Interpipe Nizhnedneprovsky Tube Rolling Plant/Commission (T‑716/19, EU:T:2021:457), que le Tribunal aurait dû prendre en considération le contenu même des clauses figurant dans cet accord au lieu de se limiter à en constater l’existence. En outre, en ayant égard au fait que ÇOTAȘ conservait les bénéfices issus de la commission perçue au titre dudit accord, le Tribunal aurait introduit un nouveau critère qui n’aurait pas été pris en compte dans la jurisprudence antérieure et qui serait non pertinent, dès lors qu’une telle conservation de bénéfices n’attesterait pas de l’existence d’un intérêt divergent ou d’une dépendance entre deux sociétés. Par ailleurs, la prise en compte de ce fait serait contraire aux principes de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de prix de transfert.
33 Par la deuxième branche de ce moyen, les requérantes soutiennent que, aux points 51 à 62 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a commis deux erreurs. Premièrement, en considérant, au point 59 de l’arrêt attaqué, que les requérantes n’avaient pas cherché à démontrer que le rôle de CM était limité à une intervention « sur papier », consistant uniquement en l’émission de la facture, le Tribunal aurait mal interprété l’arrêt du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et dénaturé les éléments de preuve. Selon les requérantes, le Tribunal s’est concentré à tort sur la question de savoir si le rôle de CM était limité à une intervention « sur papier », plutôt que d’examiner les raisons sous‑jacentes de la participation de CM aux ventes d’exportation en cause. Deuxièmement, en prenant en considération uniquement l’existence de ventes directes à l’exportation par le producteur au lieu de tenir compte de leur importance, le Tribunal aurait appliqué un critère erroné.
34 Par la troisième branche dudit moyen, les requérantes font valoir que, aux points 66 et 67 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a erronément considéré que le fait que le CM avait réalisé la totalité des ventes intérieures du produit concerné sans l’intervention d’un négociant tendait à démontrer que ce producteur disposait d’un département de vente interne et, par conséquent, que ÇOTAȘ ne pouvait être considérée comme étant un tel département. Selon les requérantes, il ne ressort pas des arrêts du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et du 21 février 2024, Sinopec Chongqing SVW Chemical e.a./Commission (T‑762/20, EU:T:2024:113), que les ventes directes intérieures du produit considéré sont un facteur pertinent pour apprécier si un producteur et un négociant qui lui est lié forment une entité économique unique dans le cadre des exportations de ce produit. Dans ses conclusions dans les affaires jointes Conseil et Commission/Interpipe Niko Tube et Interpipe NTRP (C‑191/09 P et C‑200/09 P, EU:C:2011:245, point 66), l’avocat général Mengozzi aurait évoqué la possibilité qu’un producteur d’un pays tiers opère sur son marché intérieur par l’intermédiaire d’une société qu’il ne contrôle pas économiquement, tandis qu’il distribue ses produits vers l’Union par l’entremise d’une société formant avec lui une entité économique unique.
35 La Commission conteste le bien-fondé de chacune des branches du deuxième moyen.
Appréciation de la Cour
36 Ainsi qu’il ressort du point 21 du présent arrêt, l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base impose de procéder à une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale, le point i) de cette disposition prévoyant qu’une telle comparaison peut requérir des ajustements de ces prix et valeur en raison de différences dans les commissions versées pour les ventes considérées.
37 Toutefois, un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), de ce règlement ne saurait être opéré lorsque le producteur établi dans un pays tiers et son distributeur lié en charge des exportations vers l’Union forment une entité économique unique (arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, point 39).
38 En effet, la comparaison équitable qu’impose l’article 2, paragraphe 10, dudit règlement doit tenir compte de la réalité économique des entités impliquées. Ainsi, il a été jugé que rien dans cette disposition n’est de nature à empêcher l’application de la notion d’« entité économique unique » à la détermination finale du prix d’exportation aux fins de la comparaison équitable en vertu de ladite disposition. Si un producteur distribue ses produits à l’exportation vers l’Union par l’intermédaire d’une société, juridiquement distincte, mais qu’il contrôle sur le plan économique, aucune raison impérieuse, de nature juridique ou économique, ne fait obstacle à ce que puisse être reconnue l’existence d’une « entité économique unique » entre ces deux opérateurs (arrêt du 16 février 2012, Conseil et Commission/Interpipe Niko Tube et Interpipe NTRP, C‑191/09 P et C‑200/09 P, EU:C:2012:78, point 54).
39 En d’autres termes, le partage des activités de production et de vente à l’intérieur d’un groupe formé par des sociétés juridiquement distinctes ne saurait rien enlever au fait qu’il s’agit d’une entité économique unique qui organise de cette manière un ensemble d’activités exercées, dans d’autres cas, par une entité qui est unique aussi du point de vue juridique. Dans ces circonstances, la reconnaissance de l’existence d’une entité économique unique permet d’éviter que des coûts, qui sont manifestement englobés dans le prix de vente d’un produit lorsque cette vente est effectuée par un département des ventes intégré dans l’organisation du producteur, ne le soient plus lorsque la même activité de vente est exercée par une société juridiquement distincte, bien qu’économiquement contrôlée par le producteur. Il s’ensuit qu’un distributeur formant une entité économique unique avec un producteur établi dans un pays tiers ne saurait être considéré comme exerçant des fonctions assimilables à celles d’un agent travaillant sur la base de commissions, au sens de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base (arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, points 40 à 42 ainsi que jurisprudence citée).
40 Afin d’apprécier l’existence d’une entité économique unique entre un producteur et son distributeur, excluant un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base, il importe de prendre en compte l’ensemble des facteurs pertinents permettant de déterminer la réalité économique des rapports entre ce producteur et ce distributeur et, en particulier, de vérifier si ledit producteur contrôle économiquement ledit distributeur, tout en lui faisant exercer les fonctions qui relèvent normalement d’un département de vente interne (voir, en ce sens, arrêts du 5 octobre 1988, Canon e.a./Conseil, 277/85 et 300/85, EU:C:1988:467, point 29 ; du 10 mars 1992, Canon/Conseil, C‑171/87, EU:C:1992:106, points 9 et 10, ainsi que du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, point 43).
41 La détermination de l’existence d’une entité économique unique dépend donc d’une appréciation globale de facteurs permettant de déterminer la réalité économique des fonctions exercées par un distributeur à l’égard d’un producteur. Cette détermination doit se faire au cas par cas, sans que l’importance des facteurs à prendre en compte pour cette appréciation globale puisse être préétablie.
42 C’est au regard de ces considérations qu’il convient d’apprécier les griefs avancés par les requérantes dans les différentes branches du deuxième moyen.
43 À cet égard, il importe de relever que, aux points 37 à 73 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a jugé que la Commission n’avait pas commis d’erreur manifeste d’appréciation, aux points 79 à 86 du règlement litigieux, en ayant, dans un premier temps, procédé à une appréciation globale de tous les facteurs pertinents que constituaient l’accord entre les requérantes prévoyant le versement de commissions, les ventes directes à l’exportation par CM, les ventes intérieures directes de CM, la détention par CM de 99,98 % des actions de ÇOTAȘ, l’absence d’achats par ÇOTAȘ auprès de fournisseurs non liés ainsi que l’hébergement de CM et de ÇOTAȘ dans un même bâtiment, et, dans un second temps, déduit de ces éléments que CM et ÇOTAȘ ne pouvaient pas être considérées comme formant une entité économique unique.
44 Par la première branche du deuxième moyen, les requérantes soutiennent que le Tribunal ne pouvait se fonder sur la seule existence d’un accord entre les requérantes, prévoyant le versement d’une commission par CM à ÇOTAȘ.
45 À cet égard, il convient de relever que, aux points 41 à 49 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a confirmé le caractère pertinent des indices pris en compte par la Commission afin de déterminer si ÇOTAȘ pouvait être considérée comme exerçant les activités d’un agent travaillant sur la base de commissions. Au titre de ces indices, le Tribunal a relevé, premièrement, l’accord entre les requérantes prévoyant le versement d’une commission de 1 USD par tonne de produit vendue à l’exportation par ÇOTAŞ, deuxièmement, le fait que ÇOTAȘ conservait les bénéfices nés de cette commission et, troisièmement, les fonctions dévolues à ÇOTAŞ au titre de l’accord entre les requérantes, à savoir vérifier les lettres de crédit, organiser et assurer le suivi des documents relatifs au dédouanement ainsi qu’au chargement, préparer les documents d’exportation nécessaires après le chargement et mettre en œuvre des procédures liées à l’exportation, telles que la collecte du coût des marchandises.
46 En ce que les requérantes reprochent au Tribunal d’avoir pris en compte uniquement l’existence de l’accord conclu entre les requérantes prévoyant le versement d’une commission et d’avoir omis d’avoir égard aux clauses de cet accord, comme il l’aurait pourtant fait dans les arrêts du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et du 14 juillet 2021, Interpipe Niko Tube et Interpipe Nizhnedneprovsky Tube Rolling Plant/Commission (T‑716/19, EU:T:2021:457), il y a lieu de constater que ce grief procède d’une lecture erronée de l’arrêt attaqué.
47 En effet, au point 45 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a considéré qu’il découlait de l’accord entre les requérantes que ÇOTAŞ avait pour fonction de vérifier les lettres de crédit, d’organiser et d’assurer le suivi des documents relatifs au dédouanement et au chargement, de préparer les documents d’exportation nécessaires après le chargement et de mettre en œuvre des procédures liées à l’exportation, telles que la collecte du coût des marchandises. En outre, à ce même point, le Tribunal a indiqué que cet accord stipulait également que CM conservait les principales fonctions liées aux ventes, telles que l’acquisition de clients et l’établissement des conditions contractuelles et de vente nécessaires avec ces clients, y compris le type de produit, le prix ou le temps de chargement.
48 Le fait que, au point 49 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a décidé que, parmi les indices permettant de considérer que ÇOTAȘ exerçait les activités d’un agent travaillant sur la base de commissions, il y avait lieu de prendre en considération l’existence même de l’accord entre les requérantes, ne permet nullement de déduire qu’il aurait de la sorte pris en compte un facteur non pertinent, s’écartant ainsi à tort de la jurisprudence de la Cour issue de l’arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil (C‑468/15 P, EU:C:2016:803). En effet, l’appréciation de la portée des clauses d’un accord présuppose l’existence de ce dernier, de sorte que les prises en compte tant de cette existence que du contenu de ces clauses sont des facteurs pertinents afin de vérifier, et éventuellement de constater, l’existence d’une entité économique unique.
49 Partant, le grief énoncé au point 46 du présent arrêt doit être rejeté comme étant non fondé.
50 En outre, en ce que les requérantes reprochent au Tribunal d’avoir jugé que le fait que ÇOTAŞ conservait le bénéfice tiré de la commission qu’elle percevait en vertu de l’accord entre les requérantes était un indice de ce que cette dernière exerçait les activités d’un agent travaillant sur la base de commissions, au motif que le Tribunal aurait ainsi introduit un critère qui ne trouve aucun fondement dans la jurisprudence antérieure et qui contredirait les règles internationales en matière de prix de transfert, il y a lieu de rejeter ce grief comme étant dénué de fondement.
51 En effet, le fait que la conservation d’un bénéfice à la suite de la perception d’une commission n’ait pas encore été reconnu, ni par la Cour ni par le Tribunal, comme étant un facteur pertinent ne signifie pas pour autant qu’il ne s’agit pas d’un indice dont le Tribunal pouvait valablement tenir compte afin de constater l’indépendance économique d’un négociant par rapport à un producteur. En l’espèce, c’est sans commettre d’erreur de droit que le Tribunal a pris en considération, comme indice d’une telle indépendance économique de ÇOTAȘ par rapport à CM et, partant, pour l’appréciation de l’existence ou non d’une entité économique unique entre ces entreprises, le fait que ÇOTAȘ conserve les bénéfices provenant des commissions qu’elle perçoit de CM pour ses services d’intermédiaire à l’exportation.
52 Contrairement à ce que soutiennent les requérantes, le caractère pertinent de cet indice ne saurait être remis en cause au motif que CM, en tant qu’actionnaire détenant 99,98 % des parts de ÇOTAȘ, percevra les bénéfices de cette dernière soit lors du paiement par celle-ci de dividendes, soit lors de la dissolution de ÇOTAȘ. En effet, outre le fait qu’il n’est pas démontré que ÇOTAȘ distribue des dividendes ou que, en cas de dissolution, ses bénéfices reviendront à CM, le paiement de dividendes ou le transfert de fonds lors d’une dissolution sont des éléments dénués de pertinence pour déterminer si un producteur fait exercer ou non à une société liée les fonctions d’un département de vente interne à l’organisation de ce producteur.
53 Les considérations figurant au point 51 du présent arrêt ne sauraient pas non plus être remises en cause par l’argument des requérantes tiré des principes et des recommandations de l’OCDE en matière de prix de transfert. En effet, ces recommandations et principes ont trait à la perception de l’impôt sur les bénéfices générés par des entités liées. Or, l’appréciation de la nécessité d’opérer un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base dépend non pas des règles fiscales de l’OCDE en matière de prix de transfert applicables aux bénéfices générés par le négociant et son producteur, mais bien de la réalité économique des fonctions exercées par ceux-ci.
54 Enfin, les requérantes font valoir que l’appréciation du Tribunal au point 46 de l’arrêt attaqué met en évidence une dénaturation de l’élément de preuve que constitue un rapport d’audit de 47 pages, rédigé par la société Deloitte et portant sur les activités de ÇOTAȘ pour l’année 2019 (ci-après le « rapport d’audit »), qu’elles avaient produit en première instance et qu’elles ont joint à leur pourvoi. En effet, au regard de ce rapport, le Tribunal n’aurait pas pu considérer que les tâches exercées par ÇOTAȘ correspondaient bien à celles normalement exercées par un agent fournissant un service aux fins de l’exportation du produit manufacturé par le fabricant et que ces fonctions n’avaient pas d’équivalent dans la détermination de la valeur normale. Selon les requérantes, il ressortait du rapport d’audit que les sommes versées à ÇOTAȘ l’étaient au titre de frais généraux et administratifs.
55 À cet égard, il convient de rappeler qu’il résulte de l’article 256 TFUE et de l’article 58, premier alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne que le Tribunal est seul compétent, d’une part, pour constater les faits, sauf dans le cas où l’inexactitude matérielle de ses constatations résulte des pièces du dossier qui lui ont été soumises, et, d’autre part, pour apprécier ces faits ainsi que les éléments de preuve correspondants. L’appréciation de ces faits et de ces éléments de preuve ne constitue donc pas, sous réserve de leur dénaturation, une question de droit pouvant être soumise, comme telle, au contrôle de la Cour (arrêt du 28 novembre 2024, Hengshi Egypt Fiberglass Fabrics et Jushi Egypt for Fiberglass Industry/Commission, C‑269/23 P et C‑272/23 P, EU:C:2024:984, point 131 ainsi que jurisprudence citée).
56 En outre, lorsqu’il allègue une dénaturation d’éléments de preuve par le Tribunal, un requérant doit, en application de l’article 256 TFUE, de l’article 58, premier alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne et de l’article 168, paragraphe 1, sous d), du règlement de procédure de la Cour, indiquer de façon précise les éléments qui auraient été dénaturés par celui-ci et démontrer les erreurs d’analyse qui, dans son appréciation, auraient conduit le Tribunal à cette dénaturation. Par ailleurs, il est de jurisprudence constante qu’une dénaturation doit ressortir de façon manifeste des pièces du dossier, sans qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle appréciation des faits et des preuves (arrêt du 20 juin 2024, Euranimi/Commission, C‑252/23 P, EU:C:2024:538, point 71 et jurisprudence citée).
57 Or, si les requérantes ont joint le rapport d’audit à leur pourvoi, elles ne précisent pas quels seraient les passages de ce rapport qui auraient été dénaturés par le Tribunal.
58 En réalité, sous couvert d’une prétendue dénaturation dudit rapport, les requérantes tendent à obtenir de la Cour une nouvelle appréciation de cet élément de preuve, ce pour quoi la Cour n’est pas compétente au stade du pourvoi, ainsi qu’il ressort de la jurisprudence citée au point 55 du présent arrêt. En effet, s’il ressort de la page 37 du rapport d’audit que ÇOTAȘ supportait des frais de déplacement, des frais de personnel, des frais de bureaux et des frais d’amortissements, l’existence de tels frais ne permet pas, sans procéder à une nouvelle appréciation des faits et des éléments de preuve, de remettre en cause le constat opéré par le Tribunal selon lequel il ressortait de l’accord entre les requérantes que ÇOTAȘ percevait des commissions et exerçait des fonctions consistant à vérifier les lettres de crédit, à organiser et à assurer le suivi des documents relatifs au dédouanement et au chargement, à préparer les documents d’exportation nécessaires après le chargement et à mettre en œuvre les procédures liées à l’exportation.
59 Le grief des requérantes tiré d’une dénaturation du rapport d’audit doit, dès lors, être rejeté comme étant irrecevable. Au vu de l’ensemble des appréciations qui précèdent, la première branche du deuxième moyen doit être rejetée dans son intégralité.
60 Par la deuxième branche du deuxième moyen, les requérantes considèrent que le Tribunal a commis une erreur de droit, d’une part, en ce qu’il a uniquement pris en compte le fait même que CM procédait à des ventes directes à l’exportation et non leur importance et, d’autre part, en ce qu’il a considéré que les requérantes n’avaient pas cherché à démontrer que le rôle de CM dans ces ventes directes se limitait à une intervention « sur papier ». Ce faisant, le Tribunal aurait méconnu la jurisprudence issue de l’arrêt du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et dénaturé les éléments de preuve.
61 À cet égard, le Tribunal a jugé, à juste titre, au point 51 de l’arrêt attaqué, que l’existence de ventes directes par le producteur constitue un facteur pertinent afin de déterminer si un négociant qui lui est lié doit être assimilé à un agent travaillant sur la base de commissions. En effet, l’existence de telles ventes portant sur le produit considéré ou sur d’autres produits est un indice que le négociant lié à ce producteur n’exerce pas des fonctions d’un département des ventes interne à l’organisation dudit producteur. En outre, plus la proportion de telles ventes directes est importante, plus il est difficile de soutenir que ce négociant exerce de telles fonctions (voir, en ce sens, arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, point 49).
62 En l’espèce, le Tribunal a considéré, au point 62 de l’arrêt attaqué, que les ventes à l’exportation de CM constituaient un indice parmi d’autres du fait qu’elle disposait elle-même d’un département de vente interne pleinement opérationnel et que, dès lors, ÇOTAȘ devait être considérée comme remplissant non pas cette fonction, mais celle d’un agent travaillant sur la base de commissions. À l’appui de ce constat, le Tribunal a pris en compte le fait que, si CM ne se livrait pas à des ventes directes du produit concerné vers l’Union, la Commission avait établi que, sous l’angle de la valeur, CM avait procédé à, respectivement, 5,49 % des ventes directes du produit concerné vers le reste du monde, 11 % des ventes directes des autres produits vers le reste du monde et 5,48 % des ventes directes des autres produits dans l’Union. Partant, l’argument des requérantes selon lequel le Tribunal a uniquement tenu compte de l’existence de ces ventes et non pas de leur importance repose sur une lecture erronée de l’arrêt attaqué et est, partant, non fondé.
63 En outre, l’argument des requérantes selon lequel, dans les affaires ayant donné lieu aux arrêts du 10 mars 2009, Interpipe Niko Tube et Interpipe NTRP/Conseil (T‑249/06, EU:T:2009:62) ; du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), et du 21 février 2024, Sinopec Chongqing SVW Chemical e.a./Commission (T‑762/20, EU:T:2024:113), le Tribunal n’aurait, sur la base de pourcentages de ventes directes du producteur plus importants, nullement exclu qu’un négociant puisse exercer les fonctions d’un département de vente interne, ne permet pas d’établir que, en l’espèce, le Tribunal aurait commis une erreur de droit en déduisant, notamment, de l’existence de ventes directes à l’exportation réalisées par CM que ÇOTAȘ ne pouvait pas être considérée comme ayant cette fonction. En effet, outre le fait que la Cour n’est pas liée par les qualifications juridiques des faits effectuées par le Tribunal dans ces affaires, il importe de rappeler, ainsi qu’il ressort du point 41 du présent arrêt, que la vérification de l’existence d’une entité économique unique implique une appréciation globale de l’ensemble des facteurs pertinents. Parmi ces facteurs, figurent les ventes directes par le producteur. Le fait que, en l’espèce, CM procède à des ventes directes à l’exportation, fût-ce à concurrence d’un faible pourcentage de son chiffre d’affaires global, est donc un indice parmi d’autres dont le Tribunal pouvait valablement tenir compte pour considérer qu’elle disposait elle-même d’un département de vente interne pleinement opérationnel.
64 En ce que les requérantes prétendent que le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve qui lui étaient soumis en considérant, au point 59 de l’arrêt attaqué, qu’elles n’avaient pas cherché à démontrer que le rôle du producteur était limité à une intervention « sur papier » consistant uniquement en l’émission d’une facture, force est de constater que les requérantes n’exposent pas quel élément de preuve aurait été ainsi dénaturé, de sorte que ce grief doit être rejeté comme étant irrecevable, conformément à la jurisprudence citée au point 56 du présent arrêt.
65 Les requérantes reprochent également au Tribunal d’avoir uniquement vérifié si le rôle de CM s’était limité à une intervention « sur papier » lors des ventes directes à l’exportation. En procédant de la sorte, le Tribunal aurait méconnu sa jurisprudence issue de l’arrêt du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437), dans lequel il aurait décidé que diverses raisons peuvent justifier l’intervention « sur papier » d’un producteur, de sorte que, en l’espèce, le Tribunal aurait dû, de la même manière, avoir égard aux diverses raisons sous-jacentes susceptibles d’expliquer la participation de CM aux ventes à l’exportation.
66 À cet égard, il importe de relever que, aux points 56 à 61 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a rejeté l’argument des requérantes selon lequel la plupart des ventes directes à l’exportation réalisées par CM ne constituent pas de véritables ventes à l’exportation, car, en raison d’exigences légales en Turquie, ces ventes sont notamment réalisées soit auprès de clients situés dans une zone franche en Turquie, soit auprès de clients situés en Turquie, mais qui exportent ensuite les produits considérés vers d’autres pays tiers.
67 Au point 58 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a rappelé, en se référant à sa propre jurisprudence issue de l’arrêt du 25 juin 2015, PT Musim Mas/Conseil (T‑26/12, EU:T:2015:437, point 68), qu’il avait déjà admis qu’une société liée pouvait exercer les fonctions d’un département interne des ventes sans pour autant émettre elle-même les factures liées à ses ventes, ces dernières l’étant par le producteur lui‑même, dont l’intervention se limiterait, ainsi, à une intervention « sur papier ».
68 Le Tribunal a, toutefois, considéré, au point 59 de l’arrêt attaqué, que, en l’espèce, les requérantes n’avaient pas cherché à démontrer que le rôle de CM se limitait à une telle intervention « sur papier ». Le Tribunal a ajouté, au point 60 de cet arrêt, que l’accord entre les requérantes prévoyait, au contraire, qu’il était de la responsabilité de CM de trouver des clients et de conclure des contrats avec eux, de sorte que CM avait exercé, selon les termes mêmes de cet accord, la plupart, voire la totalité, des fonctions normalement assumées par un département de vente.
69 Au regard de ces constats, c’est sans commettre d’erreur de droit que le Tribunal a rejeté l’argument des requérantes mentionné au point 66 du présent arrêt. En effet, le Tribunal a apprécié la réalité économique des ventes directes à l’exportation opérées par CM et a considéré, en substance, que la Commission était en droit de prendre en considération ces ventes, en tant qu’indice parmi d’autres du fait que celle-ci disposait elle-même, à cet effet, d’un département de vente interne pleinement opérationnel, de sorte que ce rôle n’était pas dévolu à ÇOTAȘ, contrairement à ce que soutenaient les requérantes.
70 Partant, pour les motifs qui précèdent, la deuxième branche du deuxième moyen doit être rejetée.
71 À l’appui de la troisième branche de leur deuxième moyen, les requérantes font grief au Tribunal d’avoir considéré que l’existence de ventes directes réalisées par le producteur sur son marché intérieur est un critère pertinent pour déterminer si un producteur et un négociant constituent une entité économique unique en charge des ventes à l’exportation.
72 Au point 67 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a considéré que le fait que CM ait réalisé la totalité de ses ventes intérieures sans l’intervention d’un quelconque négociant tendait à démontrer, ainsi que la Commission le soutenait, que CM disposait d’un département de vente interne et que, par conséquent, ÇOTAŞ ne pouvait pas être considérée comme un tel département. Le Tribunal en a déduit qu’il s’agissait d’un indice pertinent dont la Commission pouvait, voire devait, tenir compte aux fins de l’application de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base.
73 À cet égard, il convient de relever que le fait qu’un producteur dispose d’un département de vente interne pour ses ventes intérieures est un indice de ce qu’il ne doit pas recourir, à cet effet, aux services d’un négociant qui lui serait lié et avec lequel il devrait être regardé comme constituant une entité économique unique. Par ailleurs, si l’existence d’un tel département de vente interne au sein de l’entreprise du producteur peut faciliter la mise en place par le producteur de ventes à l’exportation, par l’intermédiaire de ce département, il ne peut pour autant être déduit de cette seule circonstance qu’un tel producteur procède effectivement à des ventes à l’exportation par l’intermédiaire de son département de vente interne.
74 Toutefois, le fait qu’un producteur dispose d’un tel département de vente interne pour les ventes intérieures et la circonstance qu’il procède lui-même à des ventes directes à l’exportation, pris ensemble, peuvent constituer un indice de ce que ce producteur et un négociant lié ne constituent pas une entité économique unique s’agissant des ventes directes à l’exportation.
75 Partant, eu égard à ce qui précède, le Tribunal a pu valablement considérer que le fait que CM dispose d’un département de ventes interne pour les ventes intérieures constituait un indice pertinent pour apprécier si ce producteur et ÇOTAŞ formaient une entité économique unique en ce qui concerne les ventes à l’exportation.
76 La troisième branche du deuxième moyen doit, dès lors, être rejetée, de sorte qu’il y a lieu d’écarter le deuxième moyen dans son intégralité comme étant non fondé.
Sur le troisième moyen
Sur la première branche
– Argumentation des parties
77 Les requérantes font valoir que, aux points 94 à 97 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a considéré à tort que la Commission était fondée à appliquer, par analogie, aux commissions visées à l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base la présomption établie à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement, selon laquelle l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre l’exportateur et l’importateur ou un tiers rend les prix à l’exportation non fiables, de sorte que les institutions peuvent construire un prix à l’exportation. Ainsi, selon les requérantes, lorsque la Commission veut procéder à un ajustement sur la base de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base, elle ne peut pas présumer que la commission versée par le producteur exportateur au négociant lié n’a pas été fixée de manière concurrentielle compte tenu du lien entre ces deux entités, mais doit démontrer ce fait pour être autorisée à construire le montant de cette commission en tenant compte d’une marge bénéficiaire raisonnable.
78 Les requérantes relèvent, à cet égard, que l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base traite exclusivement de la situation dans laquelle deux parties sont liées, alors que l’article 2, paragraphe 10, sous i), de ce règlement vise des commissions pouvant être versées tant à des agents liés qu’à des agents non liés et, partant, ne contient pas de présomption selon laquelle les transactions entre des sociétés liées ne sont en principe pas fiables. En outre, à la différence des ajustements qui visent à déterminer le prix à l’exportation correspondant à des conditions commerciales normales, les ajustements effectués au titre de l’article 2, paragraphe 10, dudit règlement tendraient à redresser le prix à l’exportation ou la valeur normale déjà calculés en application des règles fixées à l’article 2, paragraphes 1 à 9, du même règlement. Enfin, la Cour aurait déjà jugé que l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base ne contient pas la moindre référence à une telle présomption, car ladite disposition, qui concerne la comparaison entre la valeur normale et le prix à l’exportation, est centrée non pas sur la relation entre l’exportateur et le distributeur, mais sur les fonctions exercées par ce dernier (arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, points 87 et 88). Par conséquent, les requérantes soutiennent que, si la Commission estime que le montant de la commission entre un producteur et une société de négoce liée ne reflète pas une rémunération adéquate, elle ne peut le présumer, mais doit le prouver.
79 Le Tribunal aurait, partant, jugé à tort, aux points 98 à 102 de l’arrêt attaqué, que les requérantes avaient été suffisamment informées de la nature et du montant de l’ajustement supplémentaire et, aux points 103 à 106 de l’arrêt attaqué, que la Commission avait dûment motivé la raison pour laquelle elle considérait que le montant de la commission convenue dans l’accord entre les requérantes ne constituait pas une rémunération adéquate. En particulier, les requérantes estiment que leur droit d’être entendues a été violé, en ce qu’elles n’ont pas eu la possibilité de réfuter la présomption selon laquelle le montant de la commission ne reflétait pas une rémunération adéquate, alors que la Commission s’est uniquement fondée sur cette présomption et n’a pas établi en quoi l’existence des relations intragroupe avait nécessairement eu une influence sur la détermination de ce montant.
80 Les requérantes font encore valoir que, même si la présomption de l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base était transposable à l’article 2, paragraphe 10, sous i), de ce règlement, il ressortirait du point 7.148 du rapport du groupe spécial de l’OMC, du 14 novembre 2017, dans l’affaire États-Unis – OCTG (Corée) Mesures antidumping visant certains produits tubulaires pour champs pétrolifères en provenance de Corée (WT/DS 488/R), que l’autorité en charge de l’enquête ne peut construire le prix à l’exportation dès lors qu’elle constate l’existence d’une association, mais qu’elle est tenue de prendre en compte les éléments de preuve dont elle dispose et qui donnent à penser que l’on peut se fonder sur le prix à l’exportation, nonobstant l’existence d’une association. Or, en l’espèce, la Commission aurait disposé des éléments de preuve selon lesquels le montant effectif de la commission représentait une rémunération adéquate.
81 La Commission conteste le bien-fondé des arguments des requérantes.
– Appréciation de la Cour
82 En premier lieu, en ce que les requérantes soutiennent que le Tribunal a commis une erreur de droit en considérant que la Commission était fondée à appliquer, par analogie, aux commissions visées à l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base la présomption établie à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement, il importe de rappeler que cette dernière disposition prévoit la possibilité de construire le prix à l’exportation lorsqu’il apparaît que celui-ci n’est pas fiable en raison de l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre l’exportateur et l’importateur ou un tiers.
83 Ainsi, l’existence d’une association entre l’exportateur et l’importateur permet à la Commission de présumer que le prix à l’exportation n’est pas fiable et de construire ce prix afin de satisfaire à l’exigence de l’article 2, paragraphe 8, dudit règlement, selon laquelle le prix à l’exportation doit être le prix réellement payé ou à payer pour le produit vendu à l’exportation vers l’Union.
84 Par ailleurs, la Cour a déjà jugé qu’il n’existe, dans le cadre de l’application de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base, aucune présomption que deux entreprises liées n’opèrent pas de manière indépendante et qu’elles sont liées par des arrangements de compensation, de sorte qu’il incombe aux institutions de l’Union, pour pouvoir opérer un ajustement au titre de cette disposition, de démontrer que les deux entités sont gérées de manière indépendante. À cet effet, ces institutions ne sauraient s’appuyer sur la présomption établie à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement. Alors que cette dernière disposition concerne le calcul du prix à l’exportation et postule l’existence d’une relation entre l’exportateur et le distributeur susceptible de fausser ce prix, l’article 2, paragraphe 10, sous i), dudit règlement, qui concerne la comparaison entre la valeur normale et le prix à l’exportation, est centré non pas sur la relation entre l’exportateur et le distributeur, mais sur les fonctions exercées par ce dernier (voir, en ce sens, arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil, C‑468/15 P, EU:C:2016:803, points 86 à 88).
85 Cependant, contrairement à ce qu’avancent les requérantes, il ne saurait être déduit de cette jurisprudence de la Cour que, lorsqu’il a été établi qu’il y avait lieu d’opérer un ajustement au titre de l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base dès lors que le négociant lié au producteur agissait comme un agent travaillant sur la base de commissions, il ne peut être considéré que le lien entre cet agent et le producteur laisse présumer que le montant des commissions perçues par cet agent n’est pas fiable et, partant, que le montant des commissions à déduire du prix à l’exportation peut être construit.
86 À cet égard, c’est à bon droit que le Tribunal a jugé, en substance, au point 94 de l’arrêt attaqué, que la question de savoir si le négociant lié doit ou non être considéré comme un département de vente interne et, partant, si l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base s’applique ou non est distincte de la question relative à la quantification de l’ajustement proprement dit une fois qu’il est établi que cette disposition s’applique. En effet, dans l’arrêt du 26 octobre 2016, PT Musim Mas/Conseil (C‑468/15 P, EU:C:2016:803), la Cour s’est limitée à se prononcer sur la première question. C’est, partant, également à juste titre que le Tribunal a considéré que la Cour n’avait pas remis en cause le fait que la Commission pouvait tenir compte de la relation entre le fabricant et le négociant lié lorsqu’elle détermine le montant approprié de l’ajustement à opérer, comme dans le cas de l’ajustement qu’elle effectue au titre de l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base.
87 Partant, ainsi que le Tribunal l’a jugé à bon droit au point 95 de l’arrêt attaqué, le principe énoncé à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement, selon lequel, lorsqu’il apparaît que le prix à l’exportation n’est pas fiable en raison de l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre l’exportateur et l’importateur ou un tiers, le prix à l’exportation peut être construit sur la base du prix auquel les produits importés sont revendus pour la première fois à un acheteur indépendant, trouve également à s’appliquer lors de la quantification du montant des commissions à déduire du prix à l’exportation afin de ne pas priver l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base de son effet utile.
88 Cette considération ne saurait être remise en cause par l’argument des requérantes selon lequel des commissions peuvent être versées tant à des agents liés qu’à des agents non liés au producteur. En effet, la présomption selon laquelle le montant des commissions perçues par l’agent concerné n’est pas fiable, de sorte que le montant des commissions à déduire du prix à l’exportation, en application de l’article 10, paragraphe 2, sous i), du règlement de base, peut être construit, ne s’applique que pour autant que la Commission établisse que cet agent est lié au producteur, par analogie à l’article 2, paragraphe 9, de ce règlement, à savoir en raison de l’existence d’une association ou d’un arrangement de compensation entre ces deux entités.
89 L’application de ladite présomption ne peut pas non plus être remise en cause par le fait que le groupe spécial de l’OMC a considéré, dans son rapport visé au point 80 du présent arrêt, que, compte tenu du libellé de l’article 2.3 de l’accord antidumping, cette disposition « n’autorise pas l’autorité chargée de l’enquête à construire le prix à l’exportation chaque fois qu’il y a une association » et que « l’autorité chargée de l’enquête ne [peut] tout simplement pas faire abstraction des éléments de preuve dont elle dispose, qui donnent à penser que l’on peut se fonder sur le prix à l’exportation nonobstant l’existence d’une association, et ensuite construire le prix à l’exportation sans examiner ces éléments de preuve », car « l’autorité chargée de l’enquête a l’obligation d’établir correctement les faits et de les évaluer d’une manière impartiale et objective, ce qui implique d’examiner les éléments de preuve pertinents concernant les questions dont elle est saisie ».
90 Certes l’article 2.3 de l’accord antidumping correspond à l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base et la primauté des accords internationaux conclus par l’Union sur des textes de droit dérivé de l’Union commande d’interpréter ces derniers, dans la mesure du possible, en conformité avec ces accords (arrêt du 12 mai 2022, Commission/Hansol Paper, C‑260/20 P, EU:C:2022:370, point 82 et jurisprudence citée).
91 Toutefois, la présomption établie à l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base est une présomption réfragable. Partant, si au cours de la procédure antidumping, le producteur concerné soumet à la Commission des éléments de preuve démontrant que, nonobstant l’existence d’une association, le prix de l’exportation est le prix réellement payé ou à payer pour le produit vendu à l’exportation, il n’y a pas lieu pour la Commission de procéder à la construction de ce prix. Partant, l’existence d’une telle présomption ne contrevient pas à l’article 2.3 de l’accord antidumping, tel qu’interprété par le groupe spécial de l’OMC dans son rapport visé au point 80 du présent arrêt.
92 En second lieu, les requérantes font valoir que leur droit d’être entendues a été violé, dès lors que le règlement litigieux mentionne pour la première fois une application par analogie de l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base lors du calcul du prix à l’exportation à la suite de l’application de l’article 2, paragraphe 10, sous i), de ce règlement.
93 À cet égard, il importe de rappeler que, en application du principe du respect des droits de la défense des parties à une procédure antidumping, ces dernières doivent avoir été mises en mesure, au cours de la procédure administrative, de faire connaître utilement leur point de vue sur la réalité et la pertinence des faits et des circonstances allégués ainsi que sur les éléments de preuve retenus par la Commission à l’appui de son allégation de l’existence d’une pratique de dumping et du préjudice qui en résulterait (arrêt du 21 septembre 2023, China Chamber of Commerce for Import and Export of Machinery and Electronic Products e.a./Commission, C‑478/21 P, EU:C:2023:685, point 211 ainsi que jurisprudence citée).
94 En l’espèce, il est constant, ainsi qu’il ressort du point 102 de l’arrêt attaqué, que le point 84 du règlement litigieux mentionne pour la première fois que la Commission a effectué l’ajustement en appliquant, par analogie, l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base et que cet ajustement a été calibré tant pour tenir compte des fonctions que le négociant lié s’est engagé à exercer contre rémunération, conformément à l’accord entre les requérantes, que pour refléter la rémunération adéquate du service rendu dans des conditions de pleine concurrence.
95 Toutefois, ainsi qu’il ressort du point 101 de l’arrêt attaqué, la Commission a considéré, au point 55 du règlement provisoire, que, « afin d’établir un prix à l’exportation au niveau départ usine de ce producteur-exportateur, le prix à l’exportation a été ajusté conformément à l’article 2, paragraphe 10, sous i), du règlement de base. Dès lors, la Commission a déduit du prix à l’exportation les frais de vente, dépenses administratives et autres frais généraux du négociant lié qui n’a pas été considéré comme formant une entité économique unique avec le producteur-exportateur, ainsi qu’un bénéfice égal au bénéfice d’un importateur indépendant dans l’Union défini sur la base des informations contenues dans le dossier de cette enquête et des constatations d’une précédente enquête sur les importations de produits semblables au produit soumis à enquête ».
96 Ainsi, le Tribunal a jugé, à juste titre, au point 102 de l’arrêt attaqué, que le règlement provisoire informait déjà les requérantes que l’ajustement du prix à l’exportation se justifiait par l’existence de parties liées. Le règlement provisoire informait également les requérantes de la manière dont la Commission ajusterait le prix à l’exportation en précisant qu’elle ne prendrait pas en compte le bénéfice du négociant lié, mais qu’elle le construirait sur la base d’autres données.
97 Au vu de ces éléments, les requérantes ne sauraient valablement soutenir qu’elles n’ont pas eu la possibilité de rapporter la preuve que le montant de la commission reflétait une rémunération adéquate. La précision apportée dans le règlement litigieux selon laquelle l’ajustement effectué résultait d’une application par analogie de l’article 2, paragraphe 9, du règlement de base n’a pas non plus privé les requérantes de cette possibilité. Comme indiqué au point 102 de l’arrêt attaqué, sans que cela soit contesté par les requérantes au stade du présent pourvoi, le raisonnement de la Commission figurant dans le règlement litigieux n’a pas modifié la nature ou le montant de l’ajustement opéré.
98 Partant, le grief tiré d’une violation du droit d’être entendu des requérantes doit être rejeté.
Sur la seconde branche
– Argumentation des parties
99 En premier lieu, les requérantes font valoir que, aux points 112, 115, 123 et 125 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve soumis à son appréciation en considérant que ÇOTAȘ fournissait des services de dédouanement et de chargement. En réalité, cette dernière ne fournirait pas de tels services, mais assurerait le suivi de ces opérations et n’exposerait aucuns frais directement liés à ces opérations. Or, assurer le suivi des documents présentés pour le dédouanement et le chargement sans encourir les frais directs y afférents n’équivaudrait pas à fournir les services de dédouanement et de chargement. Le rapport d’audit indiquerait clairement que les frais supportés par ÇOTAȘ concerneraient les déplacements, les salaires, les bureaux et les amortissements, qui ne correspondent pas à des frais liés à la fourniture de services de dédouanement et de chargement.
100 Le Tribunal et la Commission auraient assimilé à tort les activités accessoires ou de soutien aux fonctions primaires de vente, ce qui compromettrait l’analyse nuancée requise en vue de déterminer la portée exacte des activités menées par ÇOTAȘ et le niveau de bénéfice raisonnable correspondant. Les importateurs non liés accompliraient beaucoup plus de fonctions que ÇOTAȘ. Ainsi qu’il ressortirait de règlements antidumping antérieurs, les fonctions typiquement exercées par un importateur, en sus de celles exercées par ÇOTAȘ, consisteraient à prendre les commandes de clients non liés, à négocier les contrats de vente avec les acheteurs indépendants, à s’occuper des procédures d’importation, à acheminer les produits à destination des acheteurs indépendants et à entreposer les produits dans l’Union. ÇOTAȘ n’accomplirait aucune de ces fonctions.
101 En second lieu, les requérantes considèrent que, en concluant, aux points 103 à 110 de l’arrêt attaqué, que la Commission avait dûment indiqué les raisons pour lesquelles elle estimait que le montant de la commission ne correspondait pas à une rémunération adéquate et, aux points 116 à 131 de l’arrêt attaqué, que cette institution n’avait pas commis d’erreur manifeste d’appréciation lors du calcul de l’ajustement, le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve du dossier. En particulier, il ressortirait du rapport d’audit que sa marge bénéficiaire sur ses services était d’environ 8 % et que le bénéfice d’exploitation devait être calculé par référence non pas à la valeur des reventes, mais aux revenus de la commission et aux dépenses exposées pour les services fournis. À cet égard, les requérantes font valoir qu’il ressort du point 7.129 du rapport du groupe spécial de l’OMC, du 16 décembre 2016, dans l’affaire Union européenne – Mesures antidumping visant les importations de certains alcools gras en provenance d’Indonésie (WT/DS 442/R) que, « [l]orsqu’un transfert de fonds a lieu entre deux entités liées, l’autorité chargée de l’enquête serait fondée à examiner si la valeur réelle des frais diffère de leur valeur indiquée. Cet examen aiderait [...] à identifier le montant approprié de l’ajustement devant être effectué ».
102 La Commission conteste le bien-fondé de ces arguments.
– Appréciation de la Cour
103 Comme cela a été rappelé aux points 55 et 56 du présent arrêt, le Tribunal est seul compétent, d’une part, pour constater les faits, sauf dans le cas où l’inexactitude matérielle de ses constatations résulte des pièces du dossier qui lui ont été soumises, et, d’autre part, pour apprécier ces faits ainsi que les éléments de preuve correspondants. L’appréciation de ces faits et de ces éléments de preuve ne constitue donc pas, sous réserve de leur dénaturation, une question de droit pouvant être soumise, comme telle, au contrôle de la Cour. En outre, lorsqu’il allègue une dénaturation d’éléments de preuve par le Tribunal, un requérant doit indiquer de façon précise les éléments qui auraient été dénaturés par celui-ci et démontrer les erreurs d’analyse qui, dans son appréciation, auraient conduit le Tribunal à cette dénaturation. Par ailleurs, une dénaturation doit ressortir de façon manifeste des pièces du dossier, sans qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle appréciation des faits et des preuves.
104 Premièrement, les requérantes allèguent que, en décidant, au point 124 de l’arrêt attaqué, sur le fondement des considérations figurant aux points 112, 115 et 123 de cet arrêt, que ÇOTAŞ fournissait des services tels que le dédouanement et le chargement, le Tribunal a dénaturé le rapport d’audit, dès lors qu’il ressortait de ce dernier que les frais supportés par ÇOTAŞ étaient des frais de déplacement, de salaires, de bureaux et d’amortissements qui ne seraient pas directement liés à des services de dédouanement et de chargement.
105 À cet égard, il convient de constater que les requérantes omettent de préciser quelle serait la partie du rapport d’audit qui aurait été dénaturée par le Tribunal et de laquelle il ressortirait de façon manifeste que ÇOTAŞ ne fournit pas de services de dédouanement et de chargement ou n’encourt de frais directement liés à ces opérations. Partant, le grief tiré de la prétendue dénaturation de ce rapport doit être écarté comme étant irrecevable.
106 Deuxièmement, en ce que les requérantes prétendent que le Tribunal a dénaturé le rapport d’audit en ce qu’il a considéré, au point 125 de l’arrêt attaqué, que le bénéfice réalisé par ÇOTAŞ, issu des commissions qu’elle a perçues, était de 8,2 %, en tant que pourcentage du revenu, et de 8,9 %, en tant que pourcentage des frais, sur ses activités liées aux ventes à l’exportation de CM, il convient de constater que les requérantes ne démontrent pas l’existence d’une dénaturation de ce rapport par le Tribunal et visent en réalité à obtenir de la Cour une nouvelle appréciation des faits pour laquelle elle n’est pas compétente. En effet, les requérantes n’indiquent pas avec une précision suffisante quels seraient les passages dudit rapport dont le Tribunal aurait manifestement méconnu la portée.
107 Il en résulte que la seconde branche du troisième moyen doit être rejetée et, partant, qu’il y a lieu d’écarter ce moyen dans son intégralité comme étant non fondé.
Sur le quatrième moyen
Argumentation des parties
108 Les requérantes font valoir que, aux points 199, 200 et 204 à 207 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a violé l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base en s’attachant aux devises couvertes par le contrat de couverture plutôt qu’à la date fixant le taux de change dans ce contrat.
109 Selon les requérantes, cette disposition met l’accent sur la date du taux de change indépendamment des monnaies dont le taux de change est fixé par le contrat de couverture. Cela ressortirait de la référence à la « date de vente » reprise dans chacune des phrases de ladite disposition. De plus, une telle référence à cette date plutôt qu’aux devises couvertes par le contrat de couverture serait logique d’un point de vue financier, eu égard au fait que les taux de change entre les différentes devises sont interconnectés.
110 Ainsi, les requérantes estiment que, s’il fallait retenir la position selon laquelle les opérations de couverture peuvent être prises en compte uniquement lorsque l’opération concerne la devise de la facture et la devise de conversion utilisée par la Commission, il serait trop facile pour celle-ci d’éluder l’obligation énoncée à l’article 2, paragraphe 10, sous j), première phrase, du règlement de base. En effet, la Commission pourrait convertir les transactions en euros ou dans d’autres devises pour ne pas avoir à tenir compte des opérations de couverture entre euros et livres turques. Or, l’interprétation de cette disposition ne devrait pas permettre à la Commission de la priver de son effet utile.
111 La Commission estime que le quatrième moyen est inopérant, en ce que les requérantes ne contestent pas le point 196 de l’arrêt attaqué. Ce moyen serait, en tout état de cause, non fondé.
Appréciation de la Cour
112 En premier lieu, la Commission allègue à tort que le quatrième moyen est inopérant au motif que les requérantes n’ont pas contesté le point 196 de l’arrêt attaqué. En effet, ce point ne fait qu’exposer le contenu du considérant 98 du règlement litigieux, sans que le Tribunal s’y livre à une appréciation du bien-fondé de celui-ci, de sorte que l’absence de contestation dudit point ne suffit pas à rendre ce moyen inopérant.
113 En second lieu, s’agissant du bien-fondé de ce moyen, il y a lieu de relever que, aux points 199, 200 et 204 à 207 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a entériné l’approche suivie par la Commission dans le règlement litigieux, selon laquelle les contrats de couverture conclus par les requérantes n’étaient pas pertinents pour les conversions de monnaies effectuées par cette institution afin de garantir une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale au titre de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base.
114 Plus particulièrement, le Tribunal a constaté, d’une part, que, étant donné que les ventes à l’exportation des requérantes avaient été effectuées en euros, elles avaient dû être converties en livres turques afin d’assurer une comparaison équitable entre celles-ci et les ventes intérieures et, d’autre part, que la Commission avait directement converti la valeur des ventes à l’exportation en livres turques, sans conversion intermédiaire en dollars des États-Unis. En outre, le Tribunal a jugé que, comme les contrats de couverture en cause prévoyaient une couverture en dollars des États-Unis en convenant un taux de conversion entre l’euro et le dollar des États-Unis, cette conversion était étrangère à l’opération de conversion effectuée par la Commission, à savoir de l’euro vers la livre turque. Le Tribunal a, dès lors, rejeté l’argument des requérantes selon lequel la Commission était tenue d’utiliser le taux de conversion prévu dans les contrats de couverture.
115 Les requérantes estiment que cette appréciation se fonde sur une interprétation erronée de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base, en ce qu’elle s’attache aux devises couvertes par le contrat de couverture plutôt qu’à la date fixant le taux de change dans ce contrat, pourtant visée par cette disposition, et viole l’effet utile de cette dernière.
116 À cet égard, il y a lieu, tout d’abord, de rappeler que, aux termes de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base, il est procédé à une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Cette comparaison est faite, au même stade commercial, pour des ventes effectuées à des dates aussi proches que possible et en tenant dûment compte d’autres différences qui affectent la comparabilité des prix. Dans les cas où la valeur normale et le prix à l’exportation établis ne peuvent être ainsi comparés, il doit être tenu compte, dans chaque cas, sous forme d’ajustements, des différences constatées dans les facteurs dont il est revendiqué et démontré qu’ils affectent les prix et, partant, leur comparabilité.
117 Parmi les facteurs au titre desquels des ajustements peuvent être opérés figure, au point j) de cet article 2, paragraphe 10, la conversion de monnaies. Cette disposition prévoit que, lorsque la comparaison des prix nécessite une conversion de monnaies, cette conversion est effectuée en utilisant le taux de change en vigueur à la date de la vente, sauf lorsqu’une vente de monnaie étrangère sur les marchés à terme est directement liée à la vente à l’exportation considérée, auquel cas le taux de change pratiqué pour la vente à terme est utilisé. Ladite disposition précise encore que, normalement, la date de la vente est celle qui figure sur la facture, mais que la date du contrat, de la commande ou de la confirmation de la commande peut être utilisée si elle est plus appropriée pour établir les conditions matérielles de la vente. Les fluctuations des taux de change ne sont pas prises en considération et les exportateurs se voient accorder soixante jours afin de tenir compte d’un mouvement durable des taux de change pendant la période d’enquête.
118 Ainsi, lorsqu’une conversion de monnaies est nécessaire afin de comparer équitablement le prix à l’exportation et la valeur normale, l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base précise la manière dont il convient de déterminer le taux de change applicable à cette conversion. Ce taux de change doit correspondre à celui qui est en vigueur à la date de la vente, sauf si ledit taux a été convenu lors d’une vente à terme en lien direct avec la vente à l’exportation qu’il convient de prendre en compte dans la comparaison avec la valeur normale. En effet, il ressort des termes de cette disposition que, si la vente de monnaie étrangère sur le marché à terme est directement liée à la vente à l’exportation considérée, le taux de change pour la vente à terme est utilisé. Ladite disposition précise, par ailleurs, comment déterminer la date de la vente lorsqu’elle doit être prise en compte et indique que les fluctuations des taux de change ne seront pas prises en considération.
119 Ensuite, il y a lieu de relever que l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base ne donne aucune indication quant à la monnaie vers laquelle la conversion doit être effectuée lorsque cette conversion est requise afin de procéder à une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Il s’ensuit que, lorsqu’une conversion de monnaies s’impose afin de pouvoir procéder à une telle comparaison, la Commission dispose d’une marge d’appréciation afin de déterminer vers quelle monnaie ces prix devront être convertis. Le contrôle juridictionnel de cette marge d’appréciation doit être limité à la vérification du respect des règles de procédure, de l’exactitude matérielle des faits retenus pour opérer le choix de la monnaie contesté, de l’absence d’erreur manifeste d’appréciation de ces faits ou de l’absence de détournement de pouvoir (voir, en ce sens, arrêt du 28 novembre 2024, Hengshi Egypt Fiberglass Fabrics et Jushi Egypt for Fiberglass Industry/Commission, C‑269/23 P et C‑272/23 P, EU:C:2024:984, point 125 ainsi que jurisprudence citée).
120 Enfin, il y a lieu de relever que, comme le Tribunal l’a rappelé à juste titre au point 198 de l’arrêt attaqué, un contrat de couverture permet de verrouiller, au moment de la conclusion du contrat, le taux de change devant être appliqué à une transaction monétaire qui aura lieu à une date future et de réduire de la sorte le risque financier auquel est exposé un contractant en raison des fluctuations défavorables des taux de change.
121 Un contrat de couverture fixe ainsi un taux de change pour la vente à terme, au sens de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base.
122 Toutefois, dès lors que, ainsi qu’il ressort des points 118 et 119 du présent arrêt, cette disposition précise la manière dont il convient de déterminer le taux de change applicable à une conversion de monnaies pour comparer le prix à l’exportation et la valeur normale, mais ne donne aucune indication quant au choix de la monnaie vers laquelle cette conversion doit être effectuée, la Commission ne saurait être tenue, en application de ladite disposition, de prendre en considération les devises utilisées dans ce contrat de couverture afin d’effectuer cette comparaison ni, partant, d’appliquer le taux de change fixé par ledit contrat au seul motif qu’il est directement lié à la vente à l’exportation considérée.
123 Pour que la Commission soit tenue de prendre en considération le taux de change fixé par un contrat de couverture, il est nécessaire non seulement que ce contrat soit directement lié à la vente à l’exportation considérée, mais également que la monnaie visée par ledit contrat soit également celle vers laquelle cette institution estime qu’il y a lieu de convertir les prix afin de permettre une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Le fait qu’un contrat de couverture soit directement lié à la vente à l’exportation considérée ne donne cependant aucune indication quant à la question de savoir si la monnaie dont le taux de change est fixé par ce contrat est celle vers laquelle doivent être convertis les prix à l’exportation et la valeur normale afin de garantir leur comparaison équitable, conformément à l’article 2, paragraphe 10, première phrase, du règlement de base.
124 Partant, contrairement à ce que font valoir les requérantes, il ne découle pas du fait que l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base met l’accent sur la date du taux de change indépendamment des monnaies dont le taux de change est fixé par le contrat que, lorsqu’un producteur-exportateur a conclu un contrat de couverture, la Commission a nécessairement l’obligation de procéder à une conversion en fonction des monnaies visées par ce contrat afin de garantir une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale.
125 En outre, les requérantes allèguent à tort que le fait qu’un contrat de couverture ne doit être pris en compte par la Commission que dans les conditions visées au point 123 du présent arrêt reviendrait à permettre à cette institution d’éluder l’obligation énoncée à l’article 2, paragraphe 10, sous j), première phrase, du règlement de base. En effet, ainsi qu’exposé aux points 118 à 119 du présent arrêt, cette obligation porte uniquement sur la manière de déterminer le taux de conversion qu’il y a lieu d’appliquer aux fins d’une comparaison équitable, et non pas sur le choix des monnaies à convertir.
126 Par ailleurs, contrairement à ce que soutiennent également les requérantes, cette interprétation de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base n’a pas pour effet de permettre à la Commission de priver ladite obligation de tout effet utile. En effet, lorsque cette institution considère qu’il convient de convertir les prix des ventes à l’exportation vers une monnaie autre que celle relevant d’un contrat de couverture directement lié à ces ventes, cette institution reste, en principe, tenue, en application de l’article 2, paragraphe 10, sous j), première phrase, de ce règlement, d’utiliser le taux de change en vigueur à la date de la vente.
127 En outre et plus fondamentalement, lorsqu’elle choisit la monnaie vers laquelle elle estime qu’il convient de convertir les prix en question, la Commission est tenue, en vertu de l’obligation de principe qui se dégage de l’article 2, paragraphe 10, première phrase, de ce règlement, de garantir que ce choix permette une comparaison équitable entre le prix à l’exportation et la valeur normale. Ledit choix, qui relève du pouvoir d’appréciation dont dispose cette institution en raison de la complexité des situations économiques et politiques qu’elle doit examiner, reste toutefois soumis au contrôle du juge de l’Union, ainsi qu’il ressort du point 119 du présent arrêt.
128 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu de constater que le Tribunal n’a pas procédé à une interprétation erronée de l’article 2, paragraphe 10, sous j), du règlement de base lorsqu’il a jugé, après avoir constaté que les contrats de couverture conclus par les requérantes fixaient un taux de change entre l’euro et le dollar des États-Unis, que ce taux n’était pas pertinent afin de procéder à la conversion des prix des ventes à l’exportation effectuée par la Commission, à savoir de l’euro vers la livre turque.
129 Partant, le quatrième moyen doit être rejeté comme étant non fondé.
Sur le cinquième moyen
Argumentation des parties
130 Par leur cinquième moyen, les requérantes font grief au Tribunal de n’avoir que partiellement cité, au point 168 de l’arrêt attaqué, le point 6.123 du rapport du groupe spécial de l’OMC dans l’affaire États-Unis – Mesures antidumping visant les tôles d’acier inoxydable en rouleaux et les feuilles et bandes d’acier inoxydable en provenance de Corée (WT/DS 179/R) (ci-après le « rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable »), et, partant, d’avoir commis une erreur d’interprétation de ce rapport et dénaturé les éléments de preuve du dossier. En effet, la citation omise porterait exactement sur la situation des requérantes faisant l’objet du règlement litigieux.
131 La Commission excipe de l’irrecevabilité de ce moyen, au motif qu’il vise à remettre en cause les constatations factuelles du Tribunal figurant aux points 175, 176 et 185 de l’arrêt attaqué. En outre, les requérantes n’exposeraient pas à suffisance en quoi la prétendue interprétation erronée de ce point du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable aurait une incidence sur la décision du Tribunal. Enfin et en tout état de cause, la Commission considère que ledit moyen est non fondé.
Appréciation de la Cour
132 Le point 168 de l’arrêt attaqué, visé par le cinquième moyen, fait partie des motifs à l’appui de la décision du Tribunal de rejeter le troisième moyen du recours des requérantes par lequel ces dernières, ainsi qu’il résulte du point 163 de cet arrêt, reprochaient à la Commission, en substance, d’avoir violé l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base en refusant un calcul mensuel ou trimestriel de la marge de dumping.
133 Les contenus respectifs de l’article 2.4 de l’accord antidumping et de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base présentant une similarité, et compte tenu de la jurisprudence de la Cour rappelée au point 90 du présent arrêt, selon laquelle les dispositions du règlement de base qui correspondent à l’accord antidumping doivent, dans la mesure du possible, être interprétées en conformité avec cet accord, le Tribunal a pu valablement tenir compte, dans son appréciation des arguments des requérantes relatifs à la portée de cette disposition du règlement de base, du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable, en ce qu’il portait sur l’interprétation de l’article 2.4 de l’accord antidumping.
134 Il s’ensuit que, en faisant valoir que le Tribunal s’est fondé, au point 168 de l’arrêt attaqué, sur une citation incomplète du point 6.123 du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable, les requérantes reprochent au Tribunal, en substance, d’avoir retenu une interprétation erronée de l’article 2.4 de l’accord antidumping et, par voie de conséquence, aussi de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base et d’avoir ainsi commis une erreur de droit.
135 Partant, la Commission allègue à tort que le présent moyen doit être rejeté comme étant irrecevable au motif qu’il viserait à obtenir de la Cour une nouvelle appréciation des faits et qu’il n’exposerait pas à suffisance les griefs des requérantes.
136 S’agissant du grief des requérantes selon lequel le Tribunal aurait dénaturé les éléments de preuve contenus dans le dossier de première instance, pour autant que celui-ci vise l’appréciation, par le Tribunal, du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable, il importe de relever que ce rapport a été produit devant le Tribunal non pas en tant qu’élément de preuve d’un fait contesté, mais pour étayer l’interprétation de l’article 2 de l’accord antidumping et, par voie de conséquence, de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base, défendue par les requérantes. Dès lors, dans le cadre de l’examen du grief des requérantes résumé au point 134 du présent arrêt, il sera examiné si le Tribunal a correctement apprécié ledit rapport, sans se limiter à l’examen de la question de savoir s’il l’a dénaturé.
137 En revanche, pour autant que le grief des requérantes tiré d’une dénaturation vise d’autres éléments du dossier de première instance, il doit être écarté comme étant irrecevable, conformément à la jurisprudence de la Cour visée au point 56 du présent arrêt, dès lors que les requérantes n’ont pas précisé les éléments que le Tribunal aurait dénaturés ni quelles erreurs d’analyse il aurait commises.
138 Ces précisions faites, s’agissant du bien-fondé du présent moyen, il importe de relever que, après avoir constaté, au point 167 de l’arrêt attaqué, que l’article 2.4 de l’accord antidumping contient une disposition partiellement comparable à celle de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base, le Tribunal a reproduit, au point 168 de cet arrêt, le passage suivant du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable, relatif à l’interprétation de cet article 2.4 :
« Les États-Unis font valoir, en fait, que la prescription de l’article 2.4 concernant les “dates aussi voisines que possible” implique une préférence en faveur de périodes courtes pour le calcul des moyennes. À notre avis, toutefois, l’argument des États-Unis va trop loin [...] Nous n’excluons pas qu’il puisse y avoir des circonstances factuelles dans lesquelles l’utilisation de plusieurs périodes pour le calcul des moyennes pourrait être appropriée pour garantir que la comparabilité ne soit pas affectée par des différences dans les dates des ventes à l’intérieur des périodes de calcul des moyennes sur les marchés intérieur et extérieur [...] »
139 En outre, il y a lieu de relever que le passage de ce rapport que les requérantes reprochent au Tribunal d’avoir ignoré est le suivant :
« Nous notons que, lorsque les variations de la valeur normale, du prix à l’exportation ou du prix à l’exportation construit au cours de la période de couverture par l’enquête s’accompagnent de différences à l’intérieur de ladite période dans les poids relatifs en fonction du volume des ventes sur le marché intérieur par rapport au marché d’exportation, l’utilisation des moyennes pondérées pour toute la période couverte par l’enquête pourrait indiquer l’existence d’une marge de dumping qui ne reflète la situation à aucun moment de cette période. »
140 Or, cette phrase, qui figure, dans ledit rapport, à la suite directe du passage reproduit au point 138 du présent arrêt, ne contient qu’une illustration des circonstances factuelles dans lesquelles l’utilisation de plusieurs périodes pour le calcul des moyennes pourrait être appropriée pour garantir que la comparabilité ne soit pas affectée par des différences dans les dates des ventes à l’intérieur des périodes de calcul des moyennes sur les marchés intérieur et extérieur.
141 L’omission de ladite phrase par le Tribunal ne permet dès lors pas de considérer que celui-ci a procédé à une interprétation erronée du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable et, partant, s’est fondé sur une interprétation erronée de l’article 2.4 de l’accord antidumping ainsi que de l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base pour apprécier le troisième moyen du recours des requérantes, tiré d’une violation de cette dernière disposition.
142 En effet, ainsi qu’il ressort des points 182 à 186 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a tenu compte du fait que les circonstances évoquées dans le passage du rapport du groupe spécial dans l’affaire États-Unis – Acier inoxydable, reproduit au point 137 du présent arrêt, pourraient justifier l’utilisation d’un calcul mensuel ou trimestriel de la marge de dumping. Toutefois, après examen des arguments avancés par les requérantes pour démontrer qu’un tel calcul était indiqué en l’espèce, le Tribunal, dans le cadre de son appréciation souveraine des faits, a rejeté ces arguments comme étant non fondés.
143 Pour les motifs qui précèdent, le cinquième moyen doit être rejeté comme étant, pour partie, irrecevable et, pour partie, non fondé.
Sur le sixième moyen
Argumentation des parties
144 À l’appui de leur sixième moyen, les requérantes font valoir que, aux points 175, 176 et 185 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve du dossier en considérant qu’il ne ressortait pas de celui-ci que les changements du coût de production avaient eu un effet sur la comparabilité des prix, que les fluctuations du coût de production ne concernaient qu’un seul type de produit et que la répartition inégale ne couvrait qu’un trimestre et seulement trois produits sur vingt-trois.
145 En premier lieu, les requérantes relèvent que, au point 181 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a indiqué à juste titre que les prix moyens trimestriels s’écartaient de 19 % des prix moyens annuels sur le marché intérieur et de 15 % sur le marché d’exportation, soit des fluctuations de l’ordre de 14,5 % du coût de production. Il s’ensuivrait que l’argument selon lequel elles n’ont pas démontré que les changements du coût de production avaient un effet sur la comparabilité des prix reposerait sur une dénaturation des éléments de preuve.
146 En second lieu, le Tribunal aurait dénaturé les éléments de preuve en jugeant que les fluctuations du coût de production concernaient uniquement un type de produit et que la répartition inégale couvrait seulement trois types de produits sur vingt-trois. Les fluctuations détaillées du coût de production indiquées se rapportaient à trois types de produits [ou numéros de contrôle de produits (NCP)], ainsi qu’il serait clairement ressorti des annexes A.1 et A.8 qu’elles avaient versées au dossier de la procédure en première instance. De plus, cette information aurait été communiquée pour les trois types de produits les plus vendus au sein de l’Union. Les requérantes auraient également produit en première instance une annexe A.7 précisant, pour ces trois mêmes types de produits, la répartition des ventes intérieures et au sein de l’Union par trimestre et indiquant qu’ils représentaient près de 80 % des ventes dans l’Union.
147 Les requérantes estiment encore que, compte tenu de leurs griefs formulés dans leurs cinquième et sixième moyens, le Tribunal n’a pas pu valablement décider, aux points 186, 190 et 191 de l’arrêt attaqué, que la Commission n’avait pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en refusant de s’écarter de la méthode de calcul de la marge annuelle et n’avait donc pas violé l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base. Cette erreur du Tribunal serait confirmée par le point 7.99 du rapport du groupe spécial de l’OMC, du 27 juillet 2023, dans l’affaire République dominicaine – Mesures antidumping visant les barres en acier crénelées (WT/DS 605/R). Par ailleurs, l’importance des données trimestrielles, par rapport aux données annuelles, serait également illustrée par le fait que la United State Securities and Exchange Commission (Commission des valeurs mobilières et des opérations de change des États-Unis) exige que les sociétés cotées en Bourse publient des rapports trimestriels.
148 La Commission estime que le sixième moyen est irrecevable, en ce que les requérantes ne démontrent aucune dénaturation des faits.
Appréciation de la Cour
149 Ainsi qu’il ressort du point 103 du présent arrêt, lorsqu’un requérant fait valoir que le Tribunal a dénaturé des éléments de preuve, il doit indiquer de façon précise les éléments qui auraient été dénaturés par celui-ci et démontrer les erreurs d’analyse qui, dans son appréciation, l’auraient conduit à cette dénaturation. Par ailleurs, une dénaturation doit ressortir de façon manifeste des pièces du dossier, sans qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle appréciation des faits et des preuves.
150 En premier lieu, les requérantes font grief au Tribunal d’avoir dénaturé les éléments de preuve en considérant, au point 175 de l’arrêt attaqué, qu’elles n’avaient pas démontré que les changements du coût de production avaient un effet sur la comparabilité du prix, dès lors que, au point 181 de l’arrêt attaqué, il a retenu, en tant que fait établi, que les prix moyens trimestriels s’écartaient de 19 % des prix moyens annuels sur le marché intérieur et de 15 % sur le marché d’exportation et que la Commission n’avait pas contesté l’argument des requérantes, avancé dans leur requête en première instance, selon lequel les variations du coût de production se traduisent dans les prix de vente tant nationaux que dans l’Union.
151 Toutefois, par ce grief, les requérantes contestent le bien-fondé d’une appréciation du Tribunal sans préciser l’élément de preuve qui aurait été dénaturé par celui-ci à cette occasion. En l’absence d’une telle précision, il ne peut être considéré, ainsi qu’il ressort du point 149 du présent arrêt, que les requérantes ont démontré à suffisance de droit l’existence d’une dénaturation. Partant, ce grief doit être rejeté comme étant irrecevable.
152 En deuxième lieu, les requérantes soutiennent que, au point 176 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve en considérant que les fluctuations du coût de production concernaient uniquement un type de produit. En effet, il ressortirait des pièces versées par les requérantes au dossier de la procédure en première instance, et plus précisément des pages 40 à 42 de leur annexe A.1 et de la page 25 de leur annexe A.8, que les fluctuations détaillées du coût de production se rapportaient à trois types de produits.
153 À cet égard, il y a lieu de relever que, certes, les pages de l’annexe A.1 de la requête en première instance mentionnées par les requérantes contiennent des indications quant à la fluctuation du coût de production de produits portant trois NCP différents. Toutefois, en renvoyant à ces pages de cette annexe A.1, les requérantes se sont elles-mêmes référées, tant à la page 25 de l’annexe A.8 de leur requête en première instance qu’au point 94 de cette requête, à une fluctuation, « pouvant aller jusqu’à 14,5 % » du coût de production pour « le produit concerné ». Dans ces conditions, il ne saurait être reproché au Tribunal d’avoir dénaturé les écritures des requérantes et les éléments de preuve que celles-ci ont produits lorsqu’il a affirmé, au point 176 de l’arrêt attaqué, que, « [d]ans le cadre du premier exemple, les requérantes font valoir que, pour un seul type de produit, une fluctuation du coût de production s’élèverait à 14,5 % ».
154 En troisième lieu, les requérantes font valoir que, au point 185 de l’arrêt attaqué, le Tribunal a dénaturé les éléments de preuve en considérant que la répartition inégale des ventes pendant la période d’enquête couvrait seulement trois types de produits sur vingt-trois. Or, les requérantes auraient versé au dossier de la procédure en première instance une annexe C.2, qui constitue également l’annexe A.7 de leur pourvoi, indiquant la répartition des ventes intérieures et des ventes au sein de l’Union par trimestre pour trois types de produits qui, ainsi que l’expliquaient les requérantes dans leur mémoire en réplique en première instance et comme l’avait admis la Commission au point 90 de son mémoire en réponse, représentent près de 80 % des ventes dans l’Union. Selon les requérantes, si le Tribunal n’avait pas dénaturé les éléments de preuve du dossier, il n’aurait pas pu considérer que cette répartition inégale ne couvrait que trois des vingt-trois types de produits, ce qui impliquerait une couverture de seulement 13 % du volume des ventes pendant la période d’enquête, alors que la couverture réelle était de près de 80 %.
155 À cet égard, il suffit de constater que les requérantes n’invoquent aucune erreur d’analyse, qui ressortirait de manière manifeste des pièces du dossier et que le Tribunal aurait commise dans son appréciation de l’annexe C.2 versée au dossier de première instance. Il y a lieu de relever, par ailleurs, que ladite annexe n’est pas évoquée au point 185 de l’arrêt attaqué et qu’elle ne donne aucune indication quant au pourcentage des ventes dans l’Union que représentent les trois types de produits en cause. Il s’ensuit que, sous couvert d’une allégation de dénaturation de ladite annexe, les requérantes tendent à obtenir de la Cour une nouvelle appréciation des éléments de preuve, ce qui échappe à la compétence de la Cour au stade du pourvoi, ainsi qu’il ressort de la jurisprudence citée au point 55 du présent arrêt. Partant, le grief tiré de la dénaturation de l’annexe C.2 versée au dossier de première instance doit être écarté comme étant irrecevable.
156 Pour les motifs qui précèdent, le sixième moyen doit être rejeté.
157 Dès lors que les cinquième et sixième moyens doivent être rejetés, il y a également lieu de rejeter comme étant inopérant le grief des requérantes, qui présuppose le bien-fondé de ces moyens, selon lequel, aux points 186, 190 et 191 de l’arrêt attaqué, le Tribunal n’a pas pu valablement considérer que la Commission n’avait pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en refusant de s’écarter de la méthode de calcul de la marge annuelle et n’avait donc pas violé l’article 2, paragraphe 10, du règlement de base.
158 Pour l’ensemble des motifs qui précèdent, le pourvoi doit être rejeté dans son intégralité.
Sur les dépens
159 Conformément à l’article 184, paragraphe 2, du règlement de procédure, lorsque le pourvoi n’est pas fondé, la Cour statue sur les dépens. Aux termes de l’article 138, paragraphe 1, de ce règlement, applicable à la procédure de pourvoi en vertu de l’article 184, paragraphe 1, dudit règlement, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens s’il est conclu en ce sens.
160 En l’espèce, la Commission ayant conclu à la condamnation des requérantes aux dépens et ces dernières ayant succombé en leurs moyens, il y a lieu de les condamner à supporter, outre leurs propres dépens, ceux exposés par la Commission.
Par ces motifs, la Cour (dixième chambre) déclare et arrête :
1) Le pourvoi est rejeté.
2) Çolakoğlu Metalurji AŞ et Çolakoğlu Dış Ticaret AŞ sont condamnées à supporter, outre leurs propres dépens, ceux exposés par la Commission européenne.
Signatures
* Langue de procédure : l’anglais.
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