Jurisprudence CJUE — 62024CJ0606
| CELEX | 62024CJ0606 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 3 septembre 2026 |
Texte intégral
ARRÊT DE LA COUR (quatrième chambre)
3 septembre 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE – Article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Protection juridictionnelle effective – Indépendance des juges – Tribunal préalablement établi par la loi – Obligation des juridictions nationales de saisir la juridiction suprême d’une question de droit préalable – Article 267 TFUE »
Dans l’affaire C‑606/24,
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par le Tribunalul Bucureşti (tribunal de grande instance de Bucarest, Roumanie), par décision du 12 septembre 2024, parvenue à la Cour le 17 septembre 2024, dans la procédure
XY e. a.
contre
Ministerul Finanţelor,
LA COUR (quatrième chambre),
composée de M. I. Jarukaitis, président de chambre, MM. M. Condinanzi (rapporteur), N. Jääskinen, Mme R. Frendo et M. A. Kornezov, juges,
avocat général : M. R. Norkus,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
considérant les observations présentées :
– pour le gouvernement roumain, par Mmes E. Gane, R. Antonie et M. Chicu, en qualité d’agents,
– pour la Commission européenne, par M. F. Erlbacher, Mme L. Nicolae et M. P. J. O. Van Nuffel, en qualité d’agents,
ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 5 février 2026,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 2 et de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ainsi que de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant plusieurs personnes physiques au Ministerul Finanțelor (ministère des Finances, Roumanie) au sujet du recalcul et du paiement de leurs droits salariaux en tant qu’employés payés sur des fonds publics.
Le cadre juridique
Le code de procédure civile
3 La Legea nr. 134/2010 privind Codul de procedură civilă (loi no 134/2010, portant code de procédure civile), du 1er juillet 2010, dans sa version applicable au litige au principal (ci-après le « code de procédure civile ») contient un livre II, intitulé « Procédure contentieuse », composé de quatre titres, dont le titre III est intitulé « Dispositions visant à garantir une jurisprudence uniforme ». Ce titre III comporte deux chapitres, le chapitre I, intitulé « Le recours formé dans l’intérêt de la loi », composé des articles 514 à 518 de ce code, et le chapitre II, intitulé « La saisie de l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie)] en vue du prononcé d’une décision préalable sur des questions de droit », composé des articles 519 à 521 dudit code.
4 L’article 519 du code de procédure civile prévoit :
« Lorsque, en cours de jugement, une formation de jugement de l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)], d’une cour d’appel ou d’un tribunal de grande instance devant se prononcer sur une affaire en dernière instance constate qu’une question de droit déterminante pour la solution du litige au fond est nouvelle, n’a pas été tranchée par l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] et ne fait pas non plus l’objet d’un recours formé dans l’intérêt de la loi en cours de jugement, elle peut demander à l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] de rendre une décision apportant une solution de principe à la question de droit dont elle a été saisie. »
5 L’article 520 de ce code dispose :
« (1) Après débat contradictoire, lorsque les conditions prévues à l’article 519 sont réunies, la formation de jugement saisit l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] par une ordonnance insusceptible de recours. Le cas échéant, cette ordonnance expose les motifs justifiant la recevabilité de la saisine au regard de l’article 519, ainsi que l’avis de la formation de jugement et celui des parties.
(2) Par l’ordonnance visée au paragraphe 1, la procédure est suspendue jusqu’au prononcé de la décision préalable sur la question de droit.
[...]
(7) Après que la formation a été composée conformément au paragraphe 6, son président désigne un juge chargé d’élaborer un rapport sur la question de droit déférée. Le juge désigné comme rapporteur n’est pas, de ce seul fait, empêché de siéger.
[...]
(10) Le rapport est communiqué aux parties, qui peuvent, dans un délai de quinze jours au plus à compter de sa communication, présenter, par l’intermédiaire de leur avocat ou, le cas échéant, de leur conseil juridique, leurs observations écrites sur la question de droit déférée.
[...]
(12) Il est statué sur la saisine sans citation des parties, dans un délai de trois mois à compter de la date de celle‑ci, et la décision est adoptée par les deux tiers au moins des juges qui composent la formation. Nul ne peut s’abstenir de voter.
[...] »
6 Aux termes de l’article 521 dudit code :
« (1) La formation compétente pour statuer sur des questions de droit se prononce par décision, uniquement en ce qui concerne la question de droit qui lui a été déférée.
[...]
(3) La solution donnée aux questions de droit est obligatoire à compter de la date de publication de la décision au Monitorul Oficial al României, partie I, et, pour la juridiction qui a déféré ces questions de droit, à compter de la date du prononcé de cette décision.
[...] »
L’OUG no 62/2024
7 L’Ordonanța de urgență a Guvernului nr. 62/2024 privind unele măsuri pentru soluționarea proceselor privind salarizarea personalului plătit din fonduri publice, precum și a proceselor privind prestații de asigurări sociale (ordonnance d’urgence du gouvernement no 62/2024 concernant certaines mesures aux fins du règlement des procédures relatives à la rémunération du personnel payé sur des fonds publics ainsi que des procédures relatives aux prestations de sécurité sociale), du 13 juin 2024 (Monitorul Oficial al României, partie I, no 559 du 14 juin 2024, ci-après l’« OUG no 62/2024 »), est entrée en vigueur le 14 juin 2024.
8 Le préambule de l’OUG no 62/2024 énonce :
« Compte tenu de la nécessité de garantir de toute urgence une jurisprudence uniforme et unitaire – supprimant les différences en matière de détermination et de paiement des droits salariaux du personnel payé sur des fonds publics –, qui présente des avantages tant sur le plan de l’administration égalitaire de la justice et de la garantie de l’égalité devant la loi qu’en termes de rapports socio‑économiques,
eu égard au fait que la justice est un facteur essentiel d’équilibre et de stabilité sociale dans un État de droit et que, pour remplir pleinement ce rôle, il est nécessaire d’unifier la jurisprudence et de garantir la stabilité des relations juridiques, y compris dans le domaine de la détermination des droits salariaux du personnel payé sur des fonds publics,
en considération du rôle constitutionnel de l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)], consacré à l’article 126, paragraphe 3, de la Constitution roumaine, republiée, consistant à assurer l’interprétation et l’application uniformes de la loi par l’ensemble des juridictions,
constatant l’existence d’un phénomène généralisé tendant à devenir permanent d’une jurisprudence non uniforme des juridictions statuant sur des procédures relatives à la détermination et/ou au paiement des droits salariaux ou de nature salariale du personnel payé sur des fonds publics ainsi que sur des litiges relatifs à la détermination et/ou au paiement des droits à pension et des autres prestations de sécurité sociale de ce personnel,
considérant la nécessité de trouver des remèdes procéduraux efficaces permettant d’atteindre l’objectif d’une jurisprudence uniforme dans la matière réglementée, sans pour autant porter atteinte au bon fonctionnement de l’ensemble du système judiciaire,
compte tenu de la configuration actuelle du mécanisme de la décision préalable tranchant des questions de droit et de l’effet obligatoire de cette décision rendue par l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)], en pleine conformité avec son obligation constitutionnelle de garantir l’application et l’interprétation uniformes de la loi par l’ensemble des juridictions roumaines,
eu égard à la nécessité d’intégrer facilement les solutions législatives envisagées dans le système procédural et judiciaire actuel, sans affecter de manière significative le volume d’activité de la juridiction suprême,
en considération du fait qu’il est impératif de donner la priorité nécessaire au principe de garantie d’une jurisprudence uniforme – manifestation des principes de l’administration de la justice de manière unique, impartiale et égale et, plus généralement, de l’égalité devant la loi [–],
compte tenu du fait que les mesures législatives proposées peuvent avoir une incidence positive sur le travail des juridictions, en ce qu’elles garantiraient, à un stade précoce, la clarification de questions de droit difficiles,
considérant que les solutions rendues dans ces catégories de litiges ont une incidence directe et considérable sur le budget général consolidé, effet accru par la nécessité de garantir l’égalité de traitement juridique, impératif confirmé dans la jurisprudence de la [Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle, Roumanie)] au regard du principe d’égalité devant la loi,
étant donné la nécessité d’écarter et, le cas échéant, de prévenir les conséquences négatives susmentionnées,
en vertu de l’article 115, paragraphe 4, de la Constitution roumaine, republiée,
le gouvernement roumain adopte la présente ordonnance d’urgence. »
9 L’article 1er de l’OUG no 62/2024 prévoit :
« 1. La présente ordonnance d’urgence s’applique aux procédures relatives à la détermination et/ou au paiement des droits salariaux ou de nature salariale du personnel payé sur des fonds publics, y compris celles relatives à l’obligation d’émettre des actes administratifs ou concernant l’annulation des actes administratifs émis à l’égard de ce personnel ou/et celles relatives aux relations de travail de ce personnel.
2. La présente ordonnance d’urgence s’applique également aux procédures relatives à la détermination et/ou au paiement des droits à pension, y compris ceux résultant de l’actualisation/nouveau calcul/révision des droits à pension et/ou celles relatives à d’autres prestations de sécurité sociale du personnel visé au paragraphe 1.
3. La présente ordonnance d’urgence s’applique indépendamment de la nature et de l’objet des procédures visées aux paragraphes 1 et 2, de la qualité des parties ou de la juridiction compétente pour en connaître. »
10 L’article 2 de l’OUG no 62/2024 dispose :
« 1. Si, au cours de la procédure prévue à l’article 1er, la formation de jugement saisie de l’affaire en première instance ou dans le cadre d’un appel ou d’un pourvoi vérifie et constate qu’une question de droit dont l’éclaircissement conditionne la solution au fond de l’affaire n’a pas été tranchée par l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] et ne fait pas non plus l’objet d’un recours dans l’intérêt de la loi en cours d’examen, elle demande à l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] de rendre une décision apportant une solution de principe à la question de droit dont elle a été saisie.
2. La juridiction saisissant la juridiction suprême envoie, par courrier électronique, une copie de l’ordonnance de saisine, avec la communication à l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)], aux autres juridictions compétentes pour connaître, en première instance ou dans le cadre d’un appel ou d’un pourvoi, de procédures de même nature que celle dans le cadre de laquelle cette ordonnance a été prise. Les présidents des juridictions compétentes prennent, dès réception de la copie de l’ordonnance de saisine, les mesures nécessaires pour informer les juges des chambres correspondantes de ces juridictions.
3. Les affaires similaires pendantes devant les juridictions sont suspendues jusqu’au prononcé de la décision préalable tranchant la question de droit.
4. Les saisines visées au paragraphe 1 ayant un objet identique ou étroitement lié sont jointes.
5. Les saisines visées au paragraphe 1 sont jugées en priorité, au plus tard 60 jours après que l’[Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice)] a été chargée de se prononcer.
6. La décision est motivée dans un délai de quinze jours au plus à compter de son prononcé et est publiée au Monitorul Oficial al României, partie I, dans un délai de cinq jours au plus à compter de sa motivation. »
11 L’article 3 de l’OUG no 62/2024 est rédigé comme suit :
« Les dispositions des articles 1er et 2 s’appliquent également aux procédures en cours à la date d’entrée en vigueur de la présente ordonnance d’urgence. »
12 Aux termes de l’article 4 de l’OUG no 62/2024 :
« Les dispositions de la présente ordonnance d’urgence sont complétées par celles [du code de procédure civile], republiée, telle que modifiée et complétée ultérieurement, ainsi que par les autres réglementations applicables en la matière. »
Le litige au principal et la question préjudicielle
13 Par requête du 20 novembre 2023, XY e. a. ont saisi le Tribunalul București (tribunal de grande instance de Bucarest, Roumanie), qui est la juridiction de renvoi, d’une demande tendant à la condamnation du ministère des Finances à leur verser, en vertu du principe de non-discrimination, une indemnité correspondant à la différence entre les droits salariaux qu’ils ont effectivement perçus et les droits salariaux maximaux versés aux employés d’autres administrations publiques exerçant des fonctions similaires.
14 La juridiction de renvoi indique que, en cours d’instance, l’OUG nº 62/2024 est entrée en vigueur et que celle-ci s’applique également aux affaires pendantes, y inclus le litige au principal.
15 Interrogée par la Cour, la juridiction de renvoi a précisé que, si elle n’avait pas suspendu ce litige afin d’introduire la présente demande de décision préjudicielle, elle aurait été tenue de le suspendre en application de l’article 2, paragraphe 3, de l’OUG nº 62/2024, dès lors que ledit litige porte sur des questions de droit faisant l’objet de procédures actuellement pendantes devant l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice), introduites sur le fondement de l’OUG nº 62/2024.
16 En effet, l’OUG no 62/2024 prévoit que, lorsqu’une juridiction constate que la solution de l’affaire dont elle est saisie dépend de l’éclaircissement d’une question de droit sur laquelle l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) n’a pas encore statué et qui ne fait pas non plus l’objet d’un recours dans l’intérêt de la loi, elle est tenue de suspendre la procédure pendante devant elle et de saisir l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) d’une demande de décision préalable tendant à ce qu’une solution de principe soit donnée à cette question de droit. Les affaires similaires pendantes devant les juridictions sont suspendues jusqu’au prononcé de la décision préalable de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice).
17 La juridiction de renvoi se demande si une telle obligation est conforme à l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu en combinaison avec l’article 2 TUE et l’article 47 de la Charte.
18 Premièrement, cette juridiction expose que l’article 519 du code de procédure civile prévoit déjà la faculté, pour une juridiction statuant en dernier ressort, de saisir l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) aux fins du prononcé d’une décision préalable apportant une solution de principe à une question de droit. Cette faculté serait toutefois subordonnée à des conditions strictes de recevabilité tenant, notamment, à ce que la résolution de la question de droit soit nécessaire à la solution du litige et que la juridiction expose, dans sa demande, les doutes justifiant la saisine.
19 En revanche, l’OUG nº 62/2024 érigerait cette faculté en obligation pour toute juridiction roumaine, dans certaines catégories d’affaires concernant, en substance, la rémunération du personnel payé sur des fonds publics et certaines prestations de sécurité sociale.
20 Ainsi, le caractère obligatoire de la procédure instituée par l’OUG nº 62/2024 priverait le juge de la possibilité de déterminer lui-même, à l’issue de sa propre réflexion, la solution à apporter à la question de droit dont il a été saisi.
21 Deuxièmement, la juridiction de renvoi considère que l’OUG nº 62/2024 constitue une ingérence du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire et enfreint dès lors la valeur de l’État de droit et le principe de séparation des pouvoirs. En particulier, l’OUG no 62/2024 ne préciserait pas les raisons pour lesquelles l’obligation de recourir à cette procédure ne s’appliquerait qu’à certaines catégories de litiges et aurait pour effet de conférer à l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) le rôle d’une juridiction spéciale.
22 Selon la juridiction de renvoi, l’indépendance du juge dans l’application du droit devrait être assurée par l’exercice de l’office juridictionnel dans le cadre d’un système de juridictions dont la compétence est établie par la loi. L’obligation de saisir l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) d’une demande de décision préalable violerait le principe d’indépendance des juges en ce que, d’une part, elle limiterait la capacité de la juridiction compétente à statuer de manière autonome sur les affaires dont elle est saisie, sans intervention extérieure, et, d’autre part, instaurerait une relation de subordination interne entre juges, en contradiction avec la jurisprudence de la Cour et plusieurs documents de la commission européenne pour la démocratie par le droit, dite « commission de Venise ».
23 Par ailleurs, la juridiction de renvoi relève qu’il ressort du préambule de l’OUG nº 62/2024 que l’unification de la jurisprudence poursuivie par cette ordonnance d’urgence est justifiée par les effets favorables qu’elle serait susceptible de produire sur le budget général consolidé et sur la stabilité socio-économique. Cette juridiction en déduit que l’adoption de ladite ordonnance répondrait notamment à l’objectif d’aligner les décisions de justice sur les intérêts financiers de l’État.
24 Troisièmement, ladite juridiction est d’avis que l’OUG nº 62/2024 compromet l’équité du procès, dès lors que les justiciables pourraient présumer que, par l’effet de la procédure régie par cette ordonnance, les litiges seront tranchés en faveur de l’administration. En outre, cette procédure créerait un précédent de centralisation excessive de la jurisprudence et d’uniformisation forcée de l’interprétation de la loi dans certaines catégories de litiges. La suspension d’un grand nombre d’affaires serait, en outre, de nature à porter atteinte à la bonne administration de la justice et à entraîner un allongement de la durée des procédures.
25 Quatrièmement, la même juridiction considère que l’existence de divergences jurisprudentielles ne saurait, à elle seule, justifier l’adoption d’une telle procédure, dès lors que de telles divergences sont inhérentes à tout système judiciaire et que, en tout état de cause, le système roumain comporte suffisamment de mécanismes d’unification de la jurisprudence.
26 Cinquièmement, la juridiction de renvoi indique que la procédure en question a été introduite par la voie d’une ordonnance d’urgence, bien que la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle) ait validé les résultats d’un référendum portant sur l’interdiction, pour le gouvernement, d’adopter de telles ordonnances dans le domaine de l’organisation judiciaire. Même si un tel référendum n’a qu’une valeur consultative, le gouvernement aurait dû, en vertu de l’obligation de loyauté constitutionnelle, se limiter à proposer au Parlement l’adoption d’un tel acte normatif.
27 Compte tenu de ce qui précède, le Tribunalul Bucureşti (tribunal de grande instance de Bucarest) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :
« L’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE (lu en combinaison avec l’article 2 TUE et l’article 47 de la [Charte]) doit-il être interprété en ce sens que le principe d’indépendance des juges s’oppose à une réglementation nationale qui impose aux formations de jugement saisies de procédures relatives à la détermination et/ou au paiement des droits salariaux ou de nature salariale du personnel payé sur des fonds publics de demander à l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice), dans toutes les affaires qu’elles doivent trancher, de rendre une décision préalable sur des questions de droit non encore résolues par la juridiction suprême, ce qui réduit la capacité des juges saisis des affaires concernées de les trancher de façon autonome, au seul motif que la jurisprudence non uniforme peut avoir une incidence négative sur le budget général consolidé et sur la stabilité socio-économique du pays ? »
La procédure devant la Cour
28 Par sa demande de décision préjudicielle, la juridiction de renvoi a également demandé que la présente affaire soit soumise à la procédure accélérée prévue à l’article 105 du règlement de procédure de la Cour. Par ordonnance du 12 février 2025, Ministerul Finanţelor (C‑606/24, EU:C:2025:101), le président de la Cour a, en l’absence, en l’occurrence, de circonstances exceptionnelles requises par cette disposition, rejeté cette demande.
29 Par acte du 30 septembre 2025, la Cour a invité le gouvernement roumain à produire le texte des articles 514 à 521 du code de procédure civile, dans leur version applicable aux faits en cause au principal. Ce gouvernement a produit les éléments demandés.
Sur la compétence de la Cour
30 Le gouvernement roumain émet des doutes sur la compétence de la Cour pour interpréter, en l’occurrence, l’article 47 de la Charte, au motif que cette disposition ne s’appliquerait pas au litige au principal.
31 À cet égard, il convient, en premier lieu, de rappeler que, dans le cadre d’un renvoi préjudiciel au titre de l’article 267 TFUE, la Cour peut uniquement interpréter le droit de l’Union dans les limites des compétences qui lui sont attribuées (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 30 et jurisprudence citée).
32 Le champ d’application de la Charte, pour ce qui est de l’action des États membres, est défini à l’article 51, paragraphe 1, de celle-ci, aux termes duquel les dispositions de la Charte s’adressent aux États membres « lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union » (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 31 et jurisprudence citée).
33 En l’occurrence, en ce qui concerne l’article 47 de la Charte, la juridiction de renvoi n’a fourni aucune indication selon laquelle le litige au principal concernerait l’interprétation ou l’application d’une règle du droit de l’Union qui serait mise en œuvre au niveau national.
34 Partant, conformément à l’article 51, paragraphe 1, de la Charte, l’article 47 de celle-ci n’est pas, en tant que tel, applicable à ce litige.
35 Néanmoins, dès lors que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE impose à tous les États membres d’établir les voies de recours nécessaires pour assurer, dans les domaines couverts par le droit de l’Union, une protection juridictionnelle effective, au sens notamment de l’article 47 de la Charte, ce dernier article doit être dûment pris en considération aux fins de l’interprétation de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 34 et jurisprudence citée).
36 En second lieu, il convient de rappeler que, en vertu de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, les États membres établissent les voies de recours nécessaires pour assurer aux justiciables le respect de leur droit à une protection juridictionnelle effective dans les domaines couverts par le droit de l’Union. Ainsi, il appartient aux États membres de prévoir un système de voies de recours et de procédures assurant un contrôle juridictionnel effectif dans ces domaines (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 35 et jurisprudence citée).
37 S’agissant du champ d’application ratione materiae de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, cette disposition vise « les domaines couverts par le droit de l’Union », indépendamment de la situation dans laquelle les États membres mettent en œuvre ce droit (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 36 et jurisprudence citée).
38 L’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE a notamment vocation à s’appliquer à toute instance nationale susceptible de statuer, en tant que juridiction, sur des questions portant sur l’interprétation ou l’application du droit de l’Union et relevant ainsi de domaines couverts par ce droit (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 37 et jurisprudence citée).
39 Or, tel est le cas de la juridiction de renvoi, laquelle peut être appelée à statuer sur des questions liées à l’application ou à l’interprétation du droit de l’Union et relève, en tant que « juridiction », au sens de ce droit, du système roumain des voies de recours dans les « domaines couverts par le droit de l’Union », au sens de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, de telle sorte que cette juridiction doit satisfaire aux exigences d’une protection juridictionnelle effective (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 38 et jurisprudence citée).
40 Partant, dans la présente affaire, la Cour est compétente pour interpréter l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte.
Sur la question préjudicielle
Observations liminaires
41 Par sa question, la juridiction de renvoi interroge la Cour sur l’interprétation non seulement de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte, mais également de l’article 2 TUE.
42 Toutefois, il ressort des motifs de la décision de renvoi que ces interrogations portent, en substance, sur le principe d’indépendance des juges, qui découle de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE.
43 À cet égard, il y a lieu de rappeler que l’article 19 TUE, qui concrétise la valeur de l’État de droit affirmée à l’article 2 TUE, confie aux juridictions nationales et à la Cour la charge de garantir la pleine application du droit de l’Union dans l’ensemble des États membres ainsi que la protection juridictionnelle que les justiciables tirent de ce droit (arrêt du 1er août 2025, Daka e.a., C‑422/23, C‑455/23, C‑459/23, C‑486/23 et C‑493/23, EU:C:2025:592, point 63 ainsi que jurisprudence citée).
44 Dans ces conditions, l’interprétation de l’article 2 TUE n’apparaît pas nécessaire pour répondre à la question posée par la juridiction de renvoi ni pour lui fournir les éléments utiles à la solution du litige dont elle est saisie.
Réponse de la Cour
45 Par sa question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte, doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une réglementation nationale qui prévoit que, lorsqu’une juridiction nationale est saisie d’un litige concernant une matière déterminée, dans le cadre duquel elle constate que se pose une question de droit n’ayant pas encore été tranchée par la juridiction suprême, cette juridiction nationale est tenue de suspendre l’instance pendante devant elle et soit de saisir la juridiction suprême afin que celle-ci adopte une décision préalable sur cette question de droit, soit, lorsque ladite question fait déjà l’objet d’une saisine introduite par une autre juridiction, d’attendre la décision de la juridiction suprême.
46 À titre liminaire, il y a lieu de rappeler que, si l’organisation de la justice dans les États membres, notamment l’institution, la composition, les compétences et le fonctionnement des juridictions nationales, relève de la compétence de ces États, ceux-ci n’en sont pas moins tenus, dans l’exercice de cette compétence, de respecter les obligations qui découlent, pour eux, du droit de l’Union et, en particulier, de l’article 19 TUE (arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 44 et jurisprudence citée).
47 Partant, toute mesure ou pratique nationale visant à éviter des divergences jurisprudentielles ou à y remédier et à assurer ainsi la sécurité juridique doit être conforme aux exigences découlant de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 48).
48 En vertu de cet article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, il appartient à tout État membre de veiller à ce que les instances qui sont appelées, en tant que « juridiction », au sens du droit de l’Union, à statuer sur des questions liées à l’application ou à l’interprétation de ce droit et qui relèvent ainsi de son système de voies de recours respectent les exigences d’une protection juridictionnelle effective, au nombre desquelles figure l’exigence d’indépendance (voir, en ce sens, arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 47 et jurisprudence citée).
49 À cet égard, il y a lieu de rappeler, en premier lieu, que l’exigence d’indépendance des juridictions, qui est inhérente à la mission de juger, relève du contenu essentiel du droit à une protection juridictionnelle effective et du droit fondamental à un procès équitable, lesquels revêtent une importance cardinale en tant que garanties de la protection de l’ensemble des droits que les justiciables tirent du droit de l’Union (arrêt du 1er août 2025, Daka e.a., C‑422/23, C‑455/23, C‑459/23, C‑486/23 et C‑493/23, EU:C:2025:592, point 74 ainsi que jurisprudence citée).
50 Ladite exigence d’indépendance comporte deux aspects. Le premier aspect, d’ordre externe, requiert que l’instance concernée exerce ses fonctions en toute autonomie, sans être soumise à aucun lien hiérarchique ou de subordination à l’égard de quiconque et sans recevoir d’ordres ou d’instructions de quelque origine que ce soit, étant ainsi protégée contre les interventions ou les pressions extérieures susceptibles de porter atteinte à l’indépendance de jugement de ses membres et d’influencer leurs décisions. Le second aspect, d’ordre interne, rejoint la notion d’« impartialité » et vise l’égale distance par rapport aux parties au litige et à leurs intérêts respectifs au regard de l’objet de celui-ci. Cet aspect exige le respect de l’objectivité et l’absence de tout intérêt dans la solution du litige en dehors de la stricte application de la règle de droit (arrêt du 1er août 2025, Daka e.a., C‑422/23, C‑455/23, C‑459/23, C‑486/23 et C‑493/23, EU:C:2025:592, point 75 ainsi que jurisprudence citée).
51 À cet égard, il importe que les juges se trouvent à l’abri d’interventions ou de pressions extérieures susceptibles de mettre en péril leur indépendance. Les règles applicables au statut des juges et à l’exercice de leur fonction doivent, en particulier, permettre d’exclure non seulement les influences directes, prenant la forme d’instructions, mais également les influences plus indirectes susceptibles d’orienter leurs décisions et d’écarter ainsi une absence d’apparence d’indépendance de ceux-ci qui serait de nature à porter atteinte à la confiance que la justice doit inspirer aux justiciables dans une société démocratique et un État de droit (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 53 ainsi que jurisprudence citée).
52 En deuxième lieu, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE implique également que les justiciables aient accès à un tribunal « établi préalablement par la loi », cette exigence étant indissociable des garanties d’indépendance et d’impartialité des juges (voir, en ce sens, arrêt du 1er août 2025, Daka e.a., C‑422/23, C‑455/23, C‑459/23, C‑486/23 et C‑493/23, EU:C:2025:592, point 79 ainsi que jurisprudence citée).
53 L’exigence tenant à ce qu’un tribunal soit « établi préalablement par la loi » vise notamment à éviter que l’organisation du système judiciaire ne soit laissée à la discrétion du pouvoir exécutif et à garantir qu’elle soit déterminée par la loi (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 56 ainsi que jurisprudence citée).
54 Un « tribunal établi par la loi » se caractérise par sa fonction juridictionnelle, qui consiste à trancher, sur la base de règles de droit et à l’issue d’une procédure organisée, toute question relevant de sa compétence. Il doit, à ce titre, satisfaire non seulement aux exigences d’indépendance et d’impartialité de ses membres, mais également aux garanties tenant à la procédure suivie devant lui (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 57 ainsi que jurisprudence citée).
55 En troisième lieu, le principe du contradictoire, qui fait partie intégrante du droit à un procès équitable et à une protection juridictionnelle effective, implique que les parties puissent débattre contradictoirement de l’ensemble des éléments de fait et de droit qui sont décisifs pour l’issue de la procédure (arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a., C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594, point 58 ainsi que jurisprudence citée).
56 S’il appartient à la juridiction de renvoi d’appliquer les principes rappelés aux points 46 à 55 du présent arrêt, la Cour peut, toutefois, dans le cadre de la coopération judiciaire instaurée à l’article 267 TFUE, lui fournir, à partir des éléments du dossier, les éléments d’interprétation du droit de l’Union qui pourraient lui être utiles à la solution du litige pendant devant elle (voir, en ce sens, arrêt du 4 septembre 2025, AW « T », C‑225/22, EU:C:2025:649, point 54 et jurisprudence citée).
57 En l’occurrence, il importe de relever, premièrement, que la juridiction de renvoi ne met en doute ni sa propre indépendance ou impartialité ni l’indépendance ou l’impartialité de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice). De même, cette juridiction ne s’interroge pas sur la conformité au droit de l’Union de la procédure régie par les articles 519 à 521 du code de procédure civile.
58 Les interrogations de la juridiction de renvoi concernent uniquement la procédure introduite par l’OUG nº 62/2024 en ce que, en application de celle-ci, une juridiction saisie d’une question de droit qui n’a pas encore été tranchée par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) est tenue de suspendre l’instance pendante devant elle et soit de saisir cette juridiction suprême de cette question, soit, lorsque ladite question fait déjà l’objet d’une saisine introduite par une autre juridiction, d’attendre la décision de ladite juridiction suprême.
59 Deuxièmement, il ressort du dossier soumis à la Cour que, si la procédure prévue par l’OUG nº 62/2024 présente un caractère spécial, elle s’inscrit néanmoins dans le cadre de la procédure de droit commun prévue par les articles 519 à 521 du code de procédure civile. Les dispositions de ces articles s’appliquent à ladite procédure spéciale, dans la mesure où les règles de celle-ci n’y dérogent pas.
60 Tel semble être le cas, en particulier, des conditions de recevabilité de la demande adressée à l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice). Celles-ci tiennent, notamment, d’une part, à l’existence même d’une question de droit qui n’a pas encore été tranchée par cette juridiction suprême et, d’autre part, à la nécessité de la résolution de cette question pour la solution du litige dont est saisie la juridiction concernée.
61 Certes, contrairement à la procédure facultative prévue à l’article 519 du code de procédure civile, l’article 2, paragraphe 1, de l’OUG nº 62/2024 impose la saisine de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) lorsque la juridiction concernée « vérifie et constate » l’existence d’une question de droit dont l’interprétation est pertinente pour la solution du litige pendant devant elle.
62 Toutefois, cette obligation de saisine ne procède pas de la seule existence abstraite d’une question de droit. Il appartient à la juridiction concernée de « vérifier » et de « constater » elle-même l’existence d’une telle question de droit, puis de motiver sa demande en exposant son appréciation sur le caractère nouveau de cette question de droit ainsi que les raisons pour lesquelles sa résolution est nécessaire à la solution du litige pendant devant elle. Ces exigences excluent tout automatisme entre l’existence d’une question de droit et l’obligation de saisir l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice).
63 Troisièmement, ainsi que l’a également relevé M. l’avocat général au point 43 de ses conclusions, l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice), dans l’exercice de ses hautes fonctions judiciaires, semble être appelée, conformément à l’article 521, paragraphe 1, du code de procédure civile, applicable en vertu de l’article 4 de l’OUG nº 62/2024, à trancher une question d’interprétation du droit applicable à la matière régie par cette ordonnance, alors que l’application de la disposition ainsi interprétée demeure de la compétence de la juridiction ayant procédé à la saisine de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice). Ainsi, la solution du litige pendant devant ladite juridiction demeure de la seule compétence de celle-ci.
64 Dans ces conditions, la réponse contraignante apportée par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) à une question de droit identifiée par la juridiction concernée, qui en apprécie elle-même la pertinence pour la solution du litige pendant devant elle, ne saurait être regardée comme une ingérence dans l’exercice, par cette juridiction, de sa mission de trancher, en toute indépendance, le litige dont elle est saisie en appliquant la règle de droit faisant l’objet de cette question.
65 Quatrièmement, le caractère obligatoire de la saisine de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) ne remet pas en cause cette appréciation. En effet, lorsque les exigences résultant de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, tenant à l’indépendance, à l’impartialité et au caractère préalablement établi par la loi sont respectées, cette disposition ne s’oppose pas, en principe, à ce que, afin d’assurer la sécurité juridique, un État membre prévoie des mécanismes visant à garantir la cohérence et l’unification de la jurisprudence, notamment en confiant à une juridiction suprême la compétence exclusive pour répondre, à titre préalable, à toute question de droit nouvelle dans une matière déterminée, soulevée devant une juridiction nationale et dont la résolution est nécessaire à la solution du litige pendant elle.
66 Certes, ainsi que le souligne la juridiction de renvoi, le risque de divergences jurisprudentielles est inhérent à tout système judiciaire. Cependant, les moyens destinés à réduire ce risque, afin d’assurer une protection juridictionnelle effective et l’égalité de traitement des justiciables, peuvent différer en fonction des circonstances, qu’il appartient aux États membres d’apprécier.
67 En outre, comme l’a relevé, en substance, M. l’avocat général au point 45 de ses conclusions, la suspension obligatoire des affaires devant les juridictions inférieures dans l’attente de la résolution d’une question de droit par la juridiction suprême est justifiée par l’objectif consistant à éviter que ces juridictions inférieures ne rendent des décisions susceptibles d’être en contradiction avec l’interprétation que cette juridiction suprême est appelée à donner de cette question.
68 En l’occurrence, en instituant la procédure en cause, le législateur roumain a précisément entendu prévenir, dans la matière concernée, l’apparition de divergences jurisprudentielles.
69 Or, aucun élément du dossier soumis à la Cour ne permet de considérer qu’une telle procédure excède les limites dans lesquelles les États membres peuvent exercer leur compétence en matière d’organisation de la justice, sous réserve du respect des exigences rappelées au point 47 du présent arrêt.
70 La circonstance qu’une procédure générale permettant la saisine préalable de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) soit déjà prévue aux articles 519 à 521 du code de procédure civile ne suffit pas, à elle seule, à priver un État membre de la faculté d’instituer une procédure dérogatoire, adaptée aux exigences propres à certaines catégories de contentieux. En l’occurrence, le législateur roumain ayant identifié, dans la matière visée à l’article 1er de l’OUG nº 62/2024, un risque spécifique de divergences jurisprudentielles, il lui appartenait, dans l’exercice de sa compétence en matière d’organisation de la justice, de déterminer les règles propres à prévenir ce risque.
71 Cinquièmement, la juridiction de renvoi estime que l’intervention préalable de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) préjuge de la possibilité, pour la juridiction saisie, d’exercer sa compétence et prive les justiciables de leur juge préalablement établi par la loi.
72 Il y a tout d’abord lieu de relever, à cet égard, que l’intervention de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) est encadrée par des critères objectifs, tenant notamment aux conditions de recevabilité de la demande préalable prévues à l’article 519 du code de procédure civile, applicable à la procédure en question en vertu de l’article 4 de l’OUG nº 62/2024. Le droit national applicable semble ainsi délimiter de manière claire et préalable les compétences respectives des juridictions nationales et de l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) dans le cadre de cette procédure. Les premières demeurent exclusivement compétentes pour appliquer le droit et trancher le litige pendant devant elles, alors que la seconde se prononce sur l’interprétation abstraite de la règle de droit faisant l’objet de la question préalable posée par la juridiction concernée.
73 Ensuite, à la différence de la situation en cause dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt du 11 juillet 2024, Hann-Invest e.a. (C‑554/21, C‑622/21 et C‑727/21, EU:C:2024:594), l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) est saisie par la juridiction concernée avant que celle-ci n’adopte une décision mettant fin à l’instance pendante devant elle. Il en va de même des juridictions tenues de suspendre les affaires pendantes devant elles au motif que celles-ci soulèvent la même question de droit que celle déjà soumise, par une autre juridiction, à l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) au titre de l’OUG nº 62/2024.
74 Le droit des parties d’être entendues semble également pleinement respecté. En effet, conformément à l’article 520, paragraphe 1, du code de procédure civile, applicable à la procédure en question en vertu de l’article 4 de l’OUG nº 62/2024, la juridiction concernée saisit l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) par une ordonnance adoptée après un débat contradictoire. Cette ordonnance expose, le cas échéant, les motifs justifiant la saisine au regard de l’article 519 du code de procédure civile, ainsi que l’avis de la formation de jugement et celui des parties. En outre, l’article 520, paragraphe 10, de ce code prévoit que le rapport élaboré par le juge rapporteur sur la question de droit déférée est communiqué aux parties, lesquelles peuvent, dans un délai de quinze jours à compter de cette communication, présenter, par l’intermédiaire d’un avocat ou, le cas échéant, d’un conseil juridique, leurs observations écrites sur cette question.
75 Enfin, s’agissant des interrogations de la juridiction de renvoi relatives à d’éventuelles atteintes au principe de bonne administration de la justice, il convient de relever que la procédure en cause au principal ne paraît pas méconnaître l’exigence de célérité des procédures. En effet, d’une part, comme l’a relevé M. l’avocat général au point 44 de ses conclusions, la procédure prévue par l’OUG nº 62/2024 est de nature à prévenir l’apparition de divergences de jurisprudence au sein des juridictions inférieures, dont la résolution par la voie ordinaire de pourvoi pourrait exiger un délai considérable. D’autre part, l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) dispose, conformément à l’article 2, paragraphe 5, de l’OUG nº 62/2024, d’un délai de 60 jours pour statuer, soit un délai inférieur au délai de trois mois prévu à l’article 520, paragraphe 12, du code de procédure civile.
76 Sixièmement, dans la mesure où la juridiction de renvoi s’interroge sur la conformité de l’OUG nº 62/2024 à la Constitution roumaine, il suffit de rappeler que, dans le cadre de la procédure prévue à l’article 267 TFUE, la Cour n’est pas compétente pour interpréter le droit national, cette mission incombant exclusivement à la juridiction de renvoi (arrêt du 26 octobre 2023, EDP – Energias de Portugal e.a., C‑331/21, EU:C:2023:812, point 40 ainsi que jurisprudence citée).
77 Enfin, septièmement, il convient de préciser que la procédure régie par l’OUG nº 62/2024 n’est compatible avec l’article 267 TFUE qu’à la condition qu’elle ne compromette ni la faculté la plus étendue, voire, le cas échéant, l’obligation, des juridictions nationales de saisir la Cour lorsqu’elles considèrent qu’une affaire pendante devant elles soulève des questions d’interprétation ou d’appréciation de validité de dispositions du droit de l’Union nécessitant une décision de leur part (voir, en ce sens, arrêt du 12 février 2026, Petlichev, C‑56/25, EU:C:2026:87, point 34 et jurisprudence citée), ni la marge d’appréciation qui leur est reconnue pour déterminer le stade de la procédure auquel une telle demande doit être adressée à la Cour [voir, en ce sens, arrêt du 17 mai 2023, BK et ZhP (Suspension partielle de la procédure au principal), C‑176/22, EU:C:2023:416, point 29 ainsi que jurisprudence citée].
78 D’une part, cette procédure ne doit pas avoir pour conséquence d’empêcher, tant avant la saisine de la juridiction suprême qu’après la décision de cette juridiction sur la question de droit qui lui a été posée, les autres juridictions nationales d’exercer leur faculté ou de satisfaire à leur obligation de saisir la Cour à titre préjudiciel (voir, en ce sens, arrêt du 22 juin 2010, Melki et Abdeli, C‑188/10 et C‑189/10, EU:C:2010:363, points 47 ainsi que 57).
79 En particulier, une juridiction qui ne statue pas en dernière instance doit demeurer libre, si elle considère que l’appréciation en droit retenue par une juridiction supérieure pourrait la conduire à rendre une décision contraire au droit de l’Union, de saisir la Cour des questions qui se posent à elle. Ainsi, une juridiction nationale, appelée à statuer après la décision préalable rendue par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) au titre de l’OUG nº 62/2024, ne saurait être liée, conformément au droit procédural national, par les appréciations portées en droit par cette juridiction supérieure, si elle estime, au regard de l’interprétation donnée par la Cour au titre de l’article 267 TFUE, que lesdites appréciations ne sont pas conformes au droit de l’Union (voir, en ce sens, arrêt du 5 octobre 2010, Elchinov, C‑173/09, EU:C:2010:581, points 27 et 32 ainsi que jurisprudence citée).
80 D’autre part, il convient de préciser que, même s’il ne ressort pas clairement du dossier dont dispose la Cour que l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) est habilitée à suspendre la procédure ouverte devant elle au titre de l’OUG nº 62/2024 afin de saisir la Cour d’une question préjudicielle en vertu de l’article 267 TFUE, le principe d’interprétation conforme du droit national au droit de l’Union impose aux juridictions nationales, sous réserve de l’interdiction d’une interprétation contra legem du droit national, de prendre en considération l’ensemble du droit interne et de faire application des méthodes d’interprétation reconnues par celui-ci, afin de garantir la pleine effectivité des dispositions du droit de l’Union en cause, en l’occurrence l’article 267 TFUE ainsi que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, et de parvenir à une solution conforme à la finalité poursuivie par ces dispositions (voir, en ce sens, arrêt du 15 octobre 2024, KUBERA, C‑144/23, EU:C:2024:881, point 51 et jurisprudence citée). Dès lors, la procédure instituée par l’OUG nº 62/2024 doit être interprétée, sous cette réserve, comme permettant à l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) de suspendre elle-même la procédure et de poser à la Cour des questions préjudicielles au titre de l’article 267 TFUE.
81 En outre, il est de jurisprudence constante que, en cas de violation avérée de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, le principe de primauté du droit de l’Union exige que les juridictions nationales chargées d’appliquer, dans le cadre de leurs compétences, le droit de l’Union laissent, de leur propre autorité, inappliquées les dispositions du droit national méconnaissant les exigences découlant de cet article 19, paragraphe 1, second alinéa, sans devoir demander ou attendre qu’elles soient préalablement écartées, abrogées ou retirées par voie législative ou par tout autre procédé constitutionnel [voir, en ce sens, arrêt du 24 mars 2026, Rzecznik Praw Obywatelskich (Récusation d’un juge de droit commun), C‑521/21, EU:C:2026:242, point 53 et jurisprudence citée].
82 Compte tenu de ce qui précède, il convient de répondre à la question préjudicielle que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte, doit être interprété en ce sens qu’il ne s’oppose pas à une réglementation nationale qui prévoit que, lorsqu’une juridiction nationale est saisie d’un litige concernant une matière déterminée, dans le cadre duquel elle constate que se pose une question de droit qui n’a pas encore été tranchée par la juridiction suprême, cette juridiction est tenue de suspendre l’instance pendante devant elle et soit de saisir la juridiction suprême afin que celle-ci adopte une décision préalable sur cette question, soit, lorsque ladite question fait déjà l’objet d’une saisine introduite par une autre juridiction, d’attendre la décision de la juridiction suprême.
Sur les dépens
83 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (quatrième chambre) dit pour droit :
L’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, doit être interprété en ce sens qu’il ne s’oppose pas à une réglementation nationale qui prévoit que, lorsqu’une juridiction nationale est saisie d’un litige concernant une matière déterminée, dans le cadre duquel elle constate que se pose une question de droit qui n’a pas encore été tranchée par la juridiction suprême, cette juridiction est tenue de suspendre l’instance pendante devant elle et soit de saisir la juridiction suprême afin que celle-ci adopte une décision préalable sur cette question, soit, lorsque ladite question fait déjà l’objet d’une saisine introduite par une autre juridiction, d’attendre la décision de la juridiction suprême.
Signatures
* Langue de procédure : le roumain.
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