Jurisprudence CJUE62024CJ0606_RES

Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 3 septembre 2026.#XY e.a. contre Ministerul Finanţelor.#Renvoi préjudiciel – Article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE – Article 47 de la Charte des droits fondamentaux – Protection juridictionnelle effective – Indépendance des juges – Tribunal préalablement établi par la loi – Obligation des juridictions nationales de saisir la juridiction suprême d’une question de droit préalable – Article 267 TFUE.#Affaire C-606/24.

CELEX62024CJ0606_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 3 septembre 2026

Texte intégral

Affaire C606/24

XY e.a.

Contre

Ministerul Finanţelor

(demande de décision préjudicielle, introduite par le Tribunalul Bucureşti)

Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 3 septembre 2026

« Renvoi préjudiciel – Article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE – Article 47 de la Charte des droits fondamentaux – Protection juridictionnelle effective – Indépendance des juges – Tribunal préalablement établi par la loi – Obligation des juridictions nationales de saisir la juridiction suprême d’une question de droit préalable – Article 267 TFUE »

1. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Droit à un tribunal indépendant et impartial établi préalablement par la loi – Respect du principe du contradictoire – Conditions

(Art. 19 TUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

(voir points 46-55)

2. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Réglementation nationale obligeant les juridictions inférieures à suspendre la procédure et à demander une décision préalable sur une question de droit non traitée auparavant par la juridiction suprême – Mécanisme visant à garantir la cohérence et l’unification de la jurisprudence dans une matière déterminée – Absence d’automatisme entre l’existence d’une question de droit et l’obligation de saisine – Absence d’ingérence dans l’indépendance de la juridiction saisie du litige – Respect du droit des parties d’être entendues et du principe de bonne administration de la justice – Admissibilité

(Art. 19, § 1, 2d al., TUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

(voir points 58-75, 82 et disp.)

3. Questions préjudicielles – Saisine de la Cour – Compétences des juridictions nationales – Réglementation nationale obligeant les juridictions inférieures à suspendre la procédure et à demander une décision préalable sur une question de droit non traitée auparavant par la juridiction suprême – Admissibilité – Conditions

(Art. 19, § 1, 2d al., TUE ; art. 267 TFUE)

(voir points 77-80)


Résumé

Saisie à titre préjudiciel par le Tribunalul Bucureşti (tribunal de grande instance de Bucarest), la Cour se prononce sur la compatibilité avec l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »), d’une réglementation nationale prévoyant l’obligation pour les juridictions inférieures statuant sur certaines matières de suspendre la procédure et de saisir la juridiction suprême afin que celle-ci tranche une question de droit nouvelle.

L’affaire trouve son origine dans un litige opposant plusieurs personnes au Ministerul Finanțelor (ministère des Finances) au sujet du recalcul et du paiement de leurs droits salariaux en tant qu’employés payés sur des fonds publics.

Au cours de l’instance au principal, une nouvelle procédure spéciale, instituée par l’ordonnance d’urgence no 62/2024 (1), est entrée en vigueur. Applicable aux litiges portant sur la détermination ou le paiement des droits salariaux du personnel payé sur des fonds publics, elle impose à toute juridiction saisie d’une affaire soulevant une question de droit qui n’a pas encore été tranchée par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) (ci-après l’« ÎCCJ ») et qui ne fait pas l’objet d’un recours pendant dans l’intérêt de la loi, de suspendre la procédure et de déférer l’affaire à cette juridiction suprême, ou, le cas échéant, d’attendre sa décision si une autre juridiction a déjà interrogé l’ÎCCJ sur la même question.

Or, le code de procédure civile roumain (2) prévoit déjà, en ses articles 519 à 521, la faculté, pour les juridictions statuant en dernier ressort, de saisir l’ÎCCJ d’une demande de décision préalable apportant une solution de principe à une question de droit. L’OUG no 62/2024 transforme toutefois cette faculté en obligation pour toutes les juridictions roumaines. Estimant qu’une telle obligation pourrait porter atteinte à l’indépendance judiciaire, la juridiction de renvoi a saisi la Cour d’une question préjudicielle.

Appréciation de la Cour

La Cour relève d’abord que la juridiction de renvoi ne met en doute ni sa propre indépendance ou impartialité, ni celles de l’ÎCCJ, ni la conformité de la procédure prévue aux articles 519 à 521 du code de procédure civile au droit de l’Union, ses interrogations portant uniquement sur la procédure instituée par l’OUG no 62/2024.

À cet égard, la Cour constate que, si cette procédure présente un caractère spécial, elle s’inscrit néanmoins dans le cadre général des articles 519 à 521 du code de procédure civile. Ainsi, les conditions de recevabilité d’une demande adressée à l’ÎCCJ tiennent, d’une part, à l’existence d’une question de droit sur laquelle cette juridiction n’a pas encore statué et, d’autre part, à la nécessité de la résoudre pour trancher le litige. L’obligation de saisine prévue à l’article 2, paragraphe 1, de l’OUG no 62/2024 ne procède donc pas de la seule existence abstraite d’une question de droit. Au contraire, cette obligation repose sur une vérification et une constatation effectives effectuées par la juridiction concernée, laquelle doit motiver sa demande en exposant son appréciation sur le caractère nouveau de la question et la nécessité de sa résolution. Selon la Cour, ces exigences excluent tout automatisme entre l’existence d’une question de droit et la saisine obligatoire de l’ÎCCJ. La juridiction concernée demeure également la seule compétente pour trancher le litige en appliquant la règle de droit faisant l’objet de cette question. En conséquence, la réponse contraignante apportée par l’ÎCCJ ne saurait être regardée comme une ingérence dans l’indépendance de la juridiction saisie du litige.

Ensuite, la Cour rappelle que les États membres peuvent, dans les limites du droit de l’Union, prévoir des mécanismes visant à garantir la cohérence et l’unification de la jurisprudence, notamment en confiant à une juridiction suprême la compétence exclusive de répondre préalablement à toute question nouvelle dont la résolution est nécessaire à la solution du litige pendant. Ainsi, sous réserve du respect des exigences découlant de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte, la suspension obligatoire des affaires devant les juridictions inférieures, introduite par le législateur roumain et justifiée par la prévention de divergences jurisprudentielles dans la matière concernée, n’excède pas, selon la Cour, les limites dans lesquelles les États membres peuvent exercer leur compétence en matière d’organisation de la justice.

La Cour relève également que l’intervention préalable de l’ÎCCJ est encadrée par des critères objectifs, tenant notamment aux conditions de recevabilité de la demande préalable. En effet, le droit national applicable délimite clairement les compétences respectives des juridictions concernées. Les juridictions inférieures demeurent ainsi exclusivement compétentes pour appliquer le droit et pour trancher le litige, tandis que l’ÎCCJ se prononce uniquement sur l’interprétation abstraite de la règle de droit soulevée. Par ailleurs, cette procédure semble respecter le droit des parties d’être entendues, la saisine étant notamment précédée d’un débat contradictoire, et ne paraît pas méconnaître l’exigence de célérité des procédures.

Enfin, la Cour précise que la procédure régie par l’OUG no 62/2024 n’est compatible avec l’article 267 TFUE qu’à la condition qu’elle n’empêche pas les juridictions nationales de saisir la Cour lorsqu’une question d’interprétation ou de validité du droit de l’Union se pose ni ne restreint leur marge d’appréciation pour déterminer le moment opportun pour saisir la Cour. Ainsi, même après la décision de l’ÎCCJ, les juridictions inférieures doivent demeurer libres de saisir la Cour de questions préjudicielles. Si ces juridictions estiment, au regard de l’interprétation donnée par la Cour, que les appréciations portées en droit par l’ÎCCJ ne sont pas conformes au droit de l’Union, elles ne sauraient être liées par ces appréciations. De même, la pleine effectivité des dispositions du droit de l’Union en cause implique que l’ÎCCJ elle-même doit pouvoir, le cas échéant, suspendre la procédure pour poser des questions préjudicielles à la Cour. En rappelant à cet égard les obligations qui découlent des principes d’interprétation conforme du droit national au droit de l’Union et de primauté du droit de l’Union pour les juridictions nationales, la Cour conclut que la procédure instaurée par l’OUG no 62/2024 est compatible avec l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, lu à la lumière de l’article 47 de la Charte.


1 L’Ordonanța de urgență a Guvernului nr. 62/2024 privind unele măsuri pentru soluționarea proceselor privind salarizarea personalului plătit din fonduri publice, precum și a proceselor privind prestații de asigurări sociale (ordonnance d’urgence du gouvernement no 62/2024 concernant certaines mesures aux fins du règlement des procédures relatives à la rémunération du personnel payé sur des fonds publics ainsi que des procédures relatives à des prestations de sécurité sociale), du 13 juin 2024 (Monitorul Oficial al României, partie I, no 559 du 14 juin 2024, ci-après l’« OUG no 62/2024 »), qui est entrée en vigueur le 14 juin 2024.


2 La Legea nr. 134/2010 privind Codul de procedură civilă (loi no 134/2010, portant code de procédure civile), du 1er juillet 2010, dans sa version applicable au litige au principal (ci-après le « code de procédure civile »).

Documents similaires

Jurisprudence CJUE62026TO0330(01)

Ordonnance du président du Tribunal du 14 septembre 2026.#TH contre Commission européenne.#Référé – Marchés publics – Exclusion des procédures d’attribution de marchés encadrées par le règlement (UE, Euratom) 2024/2509 ou de la sélection pour l’exécution des fonds de l’Union – Publication d’informations – Demande de sursis à exécution – Fumus boni juris – Urgence – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-330/26 R.

14/09/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0305(01)

Ordonnance du président du Tribunal du 14 septembre 2026.#SNF Group contre Agence européenne des produits chimiques.#Référé – Produits biocides – Liste des substances actives et de leurs fournisseurs prévue à l’article 95 du règlement (UE) no°528/2012 – Inscription d’une société sur la liste en tant que fournisseur autorisé de la substance active sulfate de tétrakis(hydroxyméthyl)phosphonium (2:1) pour les types de produits 6, 11 et 12 – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence.#Affaire T-305/26 R.

14/09/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0359(01)

Ordonnance du président du Tribunal du 14 septembre 2026.#YOU Solutions Germany GmbH contre Agence européenne des produits chimiques.#Référé – Produits biocides – Liste des substances actives et de leurs fournisseurs prévue à l’article 95 du règlement (UE) no 528/2012 – Inscription d’une société sur la liste en tant que fournisseur autorisé de la substance active sulfate de N‑(3‑aminopropyl)‑N‑dodécylpropane‑1,3‑diamine pour les types de produits 2 à 4 – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence.#Affaire T-359/26 R.

14/09/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0304(01)

Ordonnance du président du Tribunal du 14 septembre 2026.#SNF Group contre Agence européenne des produits chimiques.#Référé – Produits biocides – Liste des substances actives et de leurs fournisseurs prévue à l’article 95 du règlement (UE) no 528/2012 – Inscription d’une société sur la liste en tant que fournisseur autorisé de la substance active sulfate de tétrakis(hydroxyméthyl)phosphonium (2:1) pour le type de produits 11 – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence.#Affaire T-304/26 R.

14/09/2026