Arrêt du Tribunal (huitième chambre élargie) du 2 septembre 2026.#Opera Norway AS contre Commission européenne.#Services numériques – Règlement (UE) 2022/1925 – Désignation d’un contrôleur d’accès – Navigateur Internet – Article 3, paragraphes 2 et 5, du règlement 2022/1925 – Point d’accès majeur permettant aux entreprises utilisatrices d’atteindre leurs utilisateurs finaux – Présomption – Article 17, paragraphe 3, du règlement 2022/1925 – Enquête de marché pour la désignation des contrôleurs d’accès – Recours en annulation – Affectation individuelle – Recevabilité – Obligation de motivation – Erreur de droit – Erreur d’appréciation – Principe de bonne administration.#Affaire T-357/24.
| CELEX | 62024TJ0357_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 2 septembre 2026 |
Texte intégral
Affaire T‑357/24
Opera Norway AS
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (huitième chambre, siégeant avec cinq juges) du 2 septembre 2026
« Services numériques – Règlement (UE) 2022/1925 – Désignation d’un contrôleur d’accès – Navigateur Internet – Article 3, paragraphes 2 et 5, du règlement 2022/1925 – Point d’accès majeur permettant aux entreprises utilisatrices d’atteindre leurs utilisateurs finaux – Présomption – Article 17, paragraphe 3, du règlement 2022/1925 – Enquête de marché pour la désignation des contrôleurs d’accès – Recours en annulation – Affectation individuelle – Recevabilité – Obligation de motivation – Erreur de droit – Erreur d’appréciation – Principe de bonne administration »
1. Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Actes les concernant directement et individuellement – Affectation individuelle – Critères – Décision écartant la désignation d’une entreprise en tant que contrôleur d’accès – Recours d’une entreprise concurrente tierce – Entreprise invitée à répondre à une demande de renseignements de la Commission au cours de la procédure administrative – Atteinte substantielle à la position de marché de l’entreprise – Recevabilité
(Art. 263, 4e al., TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2022/1925, art. 3, § 1)
(voir points 34-39, 47, 48, 53, 55, 56, 57-63)
2. Régulation des marchés numériques – Contestabilité et équité des marchés dans le secteur numérique – Contrôleur d’accès – Critères de désignation – Vérification par la Commission – Présomptions – Renversement par l’entreprise concernée – Nécessité d’apporter des arguments et des éléments de preuve directement liés aux seuils quantitatifs – Critères quantitatifs visant les seuils quantitatifs – Prise en considération de la faible échelle d’utilisation d’un service de plateforme essentiel (SPE) – Comparaison de l’échelle d’utilisation d’un SPE avec celle d’autres SPE – Part du nombre total de pages Internet consultées – Admissibilité
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2022/1925, considérant 23 et art. 3, § 1, 2 et 5)
(voir points 79-85, 88)
3. Régulation des marchés numériques – Contestabilité et équité des marchés dans le secteur numérique – Contrôleur d’accès – Critères de désignation – Fourniture d’un service de plateforme essentiel constituant un point d’accès majeur – Présomption – Renversement par l’entreprise concernée – Prise en considération d’un navigateur Internet reposant sur un moteur de navigateur d’un tiers – Prise en considération de l’écosystème de plateformes numériques de l’entreprise concernée – Admissibilité
[Règlement du Parlement européen et du Conseil 2022/1925, art. 3, § 1, b), 2, b), et 5]
(voir points 153, 166, 180, 184, 185)
4. Régulation des marchés numériques – Contestabilité et équité des marchés dans le secteur numérique – Contrôleur d’accès – Critères de désignation – Vérification par la Commission – Principe de bonne administration – Portée – Obligation de la Commission de mener une enquête de marché diligente et impartiale – Obligation de concourir par ses propres moyens à l’établissement des faits et circonstances pertinents pour effectuer un examen adéquat – Prise en considération des éléments d’information fournis par l’entreprise concernée ou par les participants à l’enquête et des autres éléments pertinents dont la Commission dispose ou aurait pu raisonnablement disposer – Admissibilité
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2022/1925, considérant 23 et art. 3, § 1, 2 et 5, 17, § 3, 21 et 22, § 1)
(voir points 221-229)
5. Régulation des marchés numériques – Contestabilité et équité des marchés dans le secteur numérique – Contrôleur d’accès – Critères de désignation – Vérification par la Commission – Principe de bonne administration – Portée – Obligation de la Commission de mener une enquête de marché diligente et impartiale – Obligation de concourir par ses propres moyens à l’établissement des faits et circonstances pertinents pour effectuer un examen adéquat – Prise en considération d’éléments qui coïncident avec ceux de la désignation qualitative – Éléments non soulevés par l’entreprise concernée ou par les participants à l’enquête, mais dont la Commission dispose ou aurait pu raisonnablement disposer – Admissibilité
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2022/1925, considérant 23 et art. 3, § 1, 2, 5 et 8, et 17, § 1, 2 et 3)
(voir points 244-249)
Résumé
Saisi d’un recours en annulation, qu’il rejette, le Tribunal se prononce sur plusieurs questions inédites s’agissant de la désignation d’un contrôleur d’accès en vertu du DMA (1).
Après une notification de Microsoft, société active dans le secteur de la technologie, la Commission européenne a ouvert une enquête de marché (2) afin d’évaluer si plusieurs services de plateforme essentiels (ci-après les « SPE ») de cette société, en particulier le navigateur Internet Edge (ci-après « Edge »), constituaient des points d’accès majeurs permettant aux entreprises utilisatrices d’atteindre leurs utilisateurs finaux (3) (ci-après le « point d’accès majeur »). Dans la décision attaquée (4), la Commission a conclu que Microsoft avait certes atteint tous les seuils requis au titre de la « désignation quantitative » (5), mais était parvenue à renverser les présomptions en démontrant qu’elle ne satisfaisait pas aux exigences (6) pour être désignée comme contrôleur d’accès. La requérante, Opera Norway, qui conteste cette décision, est une société de logiciels exploitant notamment le navigateur Internet Opera.
Appréciation du Tribunal
Sur la recevabilité du recours, le Tribunal conclut que la requérante dispose de la qualité pour agir. Il rappelle notamment que, lorsque la Commission décide de ne pas désigner une entreprise en tant que contrôleur d’accès, la condition de l’affectation individuelle d’une entreprise tierce, qu’il juge remplie en l’espèce, s’apprécie en fonction d’un faisceau d’indices concordants ou de faits pouvant porter tant sur l’affectation de la position sur le marché de cette dernière entreprise que sur sa participation à la procédure administrative ayant précédé l’adoption de la décision attaquée.
Or, d’une part, l’absence de désignation de Microsoft en tant que contrôleur d’accès en ce qui concernait Edge était susceptible de porter substantiellement atteinte à la position sur le marché de la requérante. En effet, la requérante étant l’un des principaux fournisseurs de navigateurs Internet dans l’Union, Opera aurait alors figuré sur l’écran de choix de navigateurs que Microsoft aurait dû présenter à ses utilisateurs, ce qui lui aurait permis d’atteindre de manière efficace les utilisateurs finaux d’Edge et d’augmenter sa capacité à faire concurrence à son exploitant, Microsoft.
D’autre part, le degré de la participation de la requérante à la procédure administrative doit être apprécié en tenant compte des particularités du cadre réglementaire pour la désignation des contrôleurs d’accès instauré par le DMA. Au vu de ces particularités et des circonstances de l’espèce, la participation de la requérante à l’enquête de marché, bien que limitée, doit être prise en compte comme un élément supplémentaire du faisceau d’indices.
Sur l’examen au fond du recours, premièrement, le Tribunal rejette le grief selon lequel la Commission ne pouvait pas prendre en considération la faible échelle d’utilisation d’Edge, calculée par référence à la part du nombre total des pages Internet consultées, pour que Microsoft renverse la présomption selon laquelle son navigateur constituait un point d’accès majeur.
En effet, parmi les catégories d’arguments et d’éléments de preuve que l’entreprise fournissant des SPE peut présenter pour renverser la présomption relative à la « désignation quantitative », seules celles tirées d’une justification reposant sur des motifs économiques en rapport avec la définition du marché ou visant à démontrer des gains d’efficience sont explicitement exclues comme dépourvues de pertinence.
Pour être pris en considération, les arguments et les éléments de preuve présentés par l’entreprise concernée doivent être directement liés aux critères quantitatifs. Or, le Tribunal constate que le considérant 23 du DMA mentionne expressément, parmi les éléments qui sont directement liés aux critères quantitatifs, l’importance du SPE de l’entreprise, compte tenu de l’« échelle globale des activités du [SPE] concerné ».
Ainsi, la Commission peut tenir compte de la faible échelle d’utilisation d’un SPE pour conclure que celui-ci ne constitue pas un point d’accès majeur. Elle peut également comparer l’échelle d’utilisation d’un tel SPE avec celle d’autres SPE. En effet, tout d’abord, la liste des éléments pouvant être pris en considération, cités au considérant 23 du DMA, n’est pas exhaustive, ensuite, un argument tiré d’une telle comparaison vise à renverser concrètement et spécifiquement la présomption et, enfin, la même comparaison s’inscrit dans la lignée de l’appréciation globale de l’importance du SPE de l’entreprise concernée, un élément expressément mentionné par ledit considérant.
Par ailleurs, le fait de comparer l’échelle d’utilisation d’Edge à celle des autres navigateurs Internet, sur la base de la part du nombre total de pages Internet consultées, n’implique pas que la Commission s’est livrée à une définition du marché et que l’échelle d’utilisation d’Edge ainsi déterminée correspond à une part de ce marché.
Deuxièmement, le Tribunal rejette le grief pris de ce que la décision attaquée se fonderait erronément sur le prétendu manque de contrôle par Microsoft de l’architecture pertinente d’Edge, au motif que ce dernier utilisait Blink, un logiciel à code source ouverte géré par un tiers, et non son propre moteur de navigateur.
Tout d’abord, il juge la motivation de la décision attaquée suffisante pour apprécier le lien entre l’utilisation de Blink par Microsoft et la conclusion de la Commission selon laquelle Edge ne constitue pas un point d’accès majeur.
Ensuite, l’utilisation d’un moteur de navigateur d’un tiers étant susceptible de renverser concrètement et spécifiquement la présomption en cause, la Commission pouvait prendre en considération le fait qu’un navigateur Internet reposait sur un tel moteur de navigateur, lors de l’examen du renversement de cette présomption.
Enfin, la requérante n’a pas démontré que la qualité de produit à code source ouverte propre à Blink, auquel Microsoft pouvait apporter des modifications, était de nature à invalider le constat selon lequel l’utilisation de ce moteur de navigateur par Edge contribuait à ce que ce dernier ne soit pas considéré comme étant un point d’accès majeur.
Troisièmement, le Tribunal rejette le grief pris de ce que la Commission aurait estimé erronément que l’écosystème de Microsoft ne contribuait pas suffisamment à faire d’Edge un point d’accès majeur.
Certes, le fait de disposer d’un écosystème de plateformes numériques pourrait constituer un élément pertinent afin d’évaluer si l’entreprise concernée est un contrôleur d’accès et si, plus particulièrement, le SPE en cause constitue un point d’accès majeur. Toutefois, chaque écosystème doit faire l’objet d’un examen au cas par cas par la Commission, compte tenu des avantages ou de l’absence d’avantages découlant du modèle commercial en cause, en tenant compte des circonstances dans lesquelles le SPE concerné opère.
Or, le Tribunal juge que c’est à juste titre que la Commission a examiné si l’intégration d’Edge dans l’écosystème de Microsoft devait conduire à ce que ce navigateur Internet soit considéré comme un point d’accès majeur et a estimé à cet égard que, l’échelle d’utilisation de ce navigateur étant restée faible par rapport à celle considérablement plus importante des navigateurs concurrents, Microsoft ne pouvait pas l’utiliser comme levier pour stimuler l’utilisation des autres composantes de son écosystème.
Quatrièmement, le Tribunal rejette le grief selon lequel la Commission a estimé erronément que les motifs de la décision attaquée suffisaient pour renverser la présomption en cause.
Certes, lors d’une enquête de marché effectuée au titre de l’article 17, paragraphe 3, du DMA, il appartient à l’entreprise concernée d’apporter des éléments de preuve de nature à démontrer que le SPE ne satisfait pas aux exigences de l’article 3, paragraphe 1, sous b), du DMA. Toutefois, la Commission doit respecter le principe général de bonne administration et, à ce titre, mener son enquête de marché de manière diligente et impartiale, afin de disposer, lors de l’adoption de la décision finale, des éléments les plus complets et fiables possibles.
La Commission doit donc concourir, par ses propres moyens et ses pouvoirs d’enquête, à l’établissement des faits et circonstances pertinents afin d’effectuer un examen adéquat concernant le renversement des présomptions. Elle est donc tenue de prendre en compte non seulement les éléments d’information fournis par l’entreprise concernée et par les participants à l’enquête de marché, mais également d’autres éléments qui apparaissent pertinents pour apprécier si cette entreprise a démontré qu’elle ne satisfaisait pas aux exigences prévues par l’article 3, paragraphe 1, du DMA, et dont la Commission dispose ou aurait pu raisonnablement disposer. Ces éléments peuvent coïncider avec ceux prévus au titre de la « désignation qualitative ». (7) Cependant, la Commission ne doit pas rechercher, de sa propre initiative et à défaut de tout indice en ce sens, toutes les informations qui pourraient présenter un lien avec l’affaire dont elle est saisie.
Or, le Tribunal constate que la Commission ne s’est pas limitée à examiner les arguments de Microsoft, mais a également pris en compte d’autres éléments pertinents. Il conclut que la requérante n’a pas établi que la Commission ne disposait pas d’éléments suffisants, complets et fiables pour pouvoir décider que Microsoft avait démontré qu’Edge ne constituait pas un point d’accès majeur.
1 Règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil, du 14 septembre 2022, relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique et modifiant les directives (UE) 2019/1937 et (UE) 2020/1828 (JO 2022, L 265, p. 1, ci-après le « DMA »), article 3, paragraphe 4.
2 En vertu de l’article 16, paragraphe 1, et de l’article 17, paragraphe 3, du DMA.
3 Au sens de l’article 3, paragraphe 1, sous b), du DMA.
4 Décision C(2023) 6078 (ci-après la « décision attaquée »).
5 En vertu de l’article 3, paragraphe 2, du DMA.
6 En application de l’article 3, paragraphe 1, sous b), du DMA.
7 En vertu de l’article 3, paragraphe 8, sous a) à g), du DMA.
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