| CELEX | 62024TO0230 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | vendredi 29 novembre 2024 |
DOCUMENT DE TRAVAIL
ORDONNANCE DU TRIBUNAL (troisième chambre)
29 novembre 2024 (*)
« Recours en annulation – Représentation par un avocat n’ayant pas la qualité de tiers indépendant de la partie requérante – Irrecevabilité »
Dans l’affaire T‑230/24,
TelForceOne S.A., établie à Wrocław (Pologne), représentée par Mes M. Mielniczuk-Skibicka et E. Gryc-Zerych, avocates,
partie requérante,
contre
Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO), représenté par M. J. Ivanauskas, en qualité d’agent,
partie défenderesse,
l’autre partie à la procédure devant la chambre de recours de l’EUIPO, intervenant devant le Tribunal, étant
4Kraft sp. z o.o., établie à Poznań (Pologne), représentée par Me J. Skołuda, avocat,
LE TRIBUNAL (troisième chambre),
composé de Mme P. Škvařilová‑Pelzl (rapporteure), présidente, MM. I. Nõmm et R. Meyer , juges,
greffier : M. V. Di Bucci,
vu la phase écrite de la procédure, notamment :
– l’exception d’irrecevabilité soulevée par l’intervenante par acte séparé déposé au greffe du Tribunal le 12 juillet 2024,
– les observations de la requérante sur l’exception d’irrecevabilité déposées au greffe du Tribunal le 26 août 2024,
rend la présente
Ordonnance
1 Par son recours fondé sur l’article 263 TFUE, la requérante, TelForceOne S.A., demande l’annulation de la décision de la troisième chambre de recours de l’EUIPO du 7 mars 2024 (affaire R 677/2023-3).
En droit
2 À titre liminaire, il convient de relever que, en vertu de l’article 173, paragraphe 3, du règlement de procédure du Tribunal, une partie à la procédure devant la chambre de recours, autre que le requérant, devenue intervenant devant le Tribunal conformément aux paragraphes 1 et 2 de cet article dispose des mêmes droits procéduraux que les parties principales. Cet intervenant peut soutenir les conclusions d’une partie principale ainsi que formuler des conclusions et des moyens autonomes par rapport à ceux des parties principales. Il s’ensuit qu’il peut également contester la recevabilité du recours par acte séparé, conformément à l’article 130, paragraphe 1, du règlement de procédure, applicable au contentieux relatif aux droits de la propriété intellectuelle en vertu de l’article 191 dudit règlement [arrêt du 6 octobre 2021, Allergan Holdings France/EUIPO – Dermavita Company (JUVEDERM), T‑397/20, non publié, EU:T:2021:653, point 17].
3 En vertu de l’article 130, paragraphe 1, du règlement de procédure, l’intervenante peut demander au Tribunal de statuer sur l’irrecevabilité, sans engager le débat au fond. En application de l’article 130, paragraphe 6, dudit règlement, le Tribunal peut décider d’ouvrir la phase orale de la procédure sur l’exception d’irrecevabilité.
4 En l’espèce, le Tribunal s’estime suffisamment éclairé par les pièces du dossier et décide de statuer sans ouvrir la phase orale de la procédure.
5 Aux termes de l’article 19, troisième et quatrième alinéas, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, applicable à la procédure devant le Tribunal conformément à l’article 53, premier alinéa, du même statut, les parties autres que les États membres, les institutions de l’Union européenne, les États parties à l’accord sur l’Espace économique européen (EEE), ainsi que l’Autorité de surveillance de l’Association européenne de libre-échange (AELE), doivent être représentées par un avocat habilité à exercer devant une juridiction d’un État membre ou d’un autre État partie à l’accord EEE. L’article 51, paragraphe 1, du règlement de procédure précise pour sa part que, dans le cadre de la procédure devant le Tribunal, les parties doivent être représentées par un agent ou un avocat dans les conditions prévues à l’article 19 du statut.
6 Il ressort du libellé de l’article 19, troisième alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne que, aux fins de l’introduction d’un recours devant le Tribunal, une partie, au sens de cette disposition, est tenue de recourir aux services d’un tiers (voir, en ce sens, arrêts du 4 février 2020, Uniwersytet Wrocławski et Pologne/REA, C‑515/17 P et C‑561/17 P, EU:C:2020:73, point 58 et jurisprudence citée, et du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 61).
7 Cette exigence vise, d’une part, à empêcher que les parties privées agissent elles-mêmes en justice sans avoir recours à un intermédiaire et, d’autre part, à garantir que les personnes morales soient défendues par un représentant qui est suffisamment détaché de la personne morale qu’il représente (voir, en ce sens, arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 63 et jurisprudence citée).
8 À cet égard, la Cour a rappelé que l’objectif de la mission de représentation par un avocat, telle que celle-ci est visée à l’article 19, troisième et quatrième alinéas, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, qui s’exerce dans l’intérêt d’une bonne administration de la justice, consiste avant tout à protéger et à défendre au mieux les intérêts du mandant, en toute indépendance ainsi que dans le respect de la loi et des règles professionnelles et déontologiques (voir, en ce sens, arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 64 et jurisprudence citée).
9 Ainsi, l’exigence d’indépendance de l’avocat se définit non seulement de manière négative, c’est-à-dire par l’absence d’un rapport d’emploi entre l’avocat et son client, mais également de manière positive, à savoir par une référence à la discipline professionnelle de l’avocat (voir arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 66 et jurisprudence citée).
10 S’agissant de la définition positive de cette exigence d’indépendance, la Cour a souligné expressément que celle-ci devait être comprise comme l’absence non pas de tout lien quelconque de l’avocat avec son client, mais uniquement de liens portant manifestement atteinte à la capacité de l’avocat à assurer sa mission de défense en servant au mieux les intérêts de son client, dans le respect de la loi et des règles professionnelles et déontologiques (voir arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 69 et jurisprudence citée).
11 En l’espèce, la requête introductive d’instance a été signée par Me Mielniczuk-Skibicka. Il ressort du mandat lui donnant pouvoir de représentation que cette dernière est « employée par la [requérante] ». Cela est corroboré par le fait que la requête déposée par Me Mielniczuk-Skibicka a été imprimée sur le papier à en-tête de la requérante et le fait que l’adresse de Me Mielniczuk-Skibicka, qui y figure, est identique à celle de la requérante. Cela est également confirmé par l’annexe A.5 de l’exception d’irrecevabilité, qui est une capture d’écran du profil LinkedIn de Me Mielniczuk-Skibicka, dont il résulte que celle-ci occupe un emploi de juriste en propriété intellectuelle (« IP lawyer ») depuis 2022 au sein de la requérante. Par ailleurs, il convient de constater que, dans ses observations sur l’exception d’irrecevabilité, la requérante ne conteste pas que Me Mielniczuk-Skibicka est employée chez elle en tant que juriste en propriété intellectuelle, mais soutient qu’un tel rapport d’emploi est indifférent pour apprécier l’indépendance de sa représentante.
12 Il ressort ainsi que Me Mielniczuk-Skibicka, qui a déposé le recours, est dans un rapport d’emploi avec la requérante et qu’il existe un lien de subordination entre elle et la requérante. Or, compte tenu de ce lien, il convient de considérer que la requérante peut exercer, de ce fait, un contrôle effectif sur sa représentante. Ainsi, il existe un risque que, du fait de ces fonctions, l’opinion professionnelle de Me Mielniczuk-Skibicka soit, à tout le moins, en partie influencée par son environnement professionnel.
13 Il s’ensuit que les liens existant entre Me Mielniczuk-Skibicka et la requérante sont tels qu’ils portent manifestement atteinte à la capacité de la première à assurer sa mission de défense en servant au mieux les intérêts de la requérante. Par conséquent, le présent recours n’a pas été introduit conformément à l’article 19, troisième et quatrième alinéas, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne et à l’article 51, paragraphe 1, du règlement de procédure et doit être déclaré irrecevable.
14 Cette conclusion n’est pas infirmée par les renvois effectués par la requérante à la législation polonaise régissant les règles relatives à la fourniture d’assistance juridique par les avocats polonais.
15 À cet égard, comme cela a été rappelé au point 9 ci-dessus, la notion d’« indépendance » de l’avocat est définie non seulement de manière positive, à savoir par une référence à la discipline professionnelle de celui-ci, mais également de manière négative, c’est-à-dire par l’absence d’un rapport d’emploi (arrêt du 6 septembre 2012, Prezes Urzędu Komunikacji Elektronicznej et Pologne/Commission, C‑422/11 P et C‑423/11 P, EU:C:2012:553, point 24).
16 La référence faite, par la requérante, aux obligations d’indépendance découlant des règles professionnelles réglementant la profession de conseil juridique n’est ainsi pas, en elle-même, de nature à démontrer qu’il est satisfait à l’exigence d’indépendance de son avocat devant le Tribunal. En effet, la discipline professionnelle n’est pas, à elle seule, de nature à démontrer qu’il est satisfait à l’exigence d’indépendance.
17 Par ailleurs, selon la jurisprudence, les dispositions concernant la représentation des parties non privilégiées devant les juridictions de l’Union doivent être interprétées, dans la mesure du possible, de manière autonome, sans référence au droit national (arrêt du 6 septembre 2012, Prezes Urzędu Komunikacji Elektronicznej et Pologne/Commission, C‑422/11 P et C‑423/11 P, EU:C:2012:553, point 35, et ordonnance du 18 novembre 2014, Justice & Environment/Commission, T‑221/14, non publiée, EU:T:2014:1002, point 15).
18 De même, la circonstance que la requérante a, aux fins de régulariser son recours, donné pouvoir de représentation à une seconde avocate n’est pas de nature à remettre en cause la conclusion visée au point 13 ci-dessus.
19 En effet, selon la jurisprudence, la méconnaissance des exigences mentionnées à l’article 19, troisième et quatrième alinéas, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne et à l’article 51, paragraphe 1, du règlement de procédure ne comptent pas au nombre des vices pouvant être régularisés au titre de l’article 21, deuxième alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne et de l’article 78, paragraphe 6, du règlement de procédure (voir ordonnances du 26 avril 2018, Valencia Club de Fútbol/Commission, T‑732/16, non publiée, EU:T:2018:238, point 19 et jurisprudence citée, et du 25 juillet 2023, Malmendier/Conseil, T‑832/22, non publiée, EU:T:2023:448, point 9 et jurisprudence citée).
20 Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la requérante, dans un cas tel que celui relevé aux points 11 et 12 ci-dessus, aucune disposition du règlement de procédure ou du statut de la Cour de justice de l’Union européenne ne fait actuellement obligation au Tribunal ou à la Cour d’avertir l’auteur d’un recours ni de le mettre en mesure de procéder à la désignation d’un nouveau représentant en cours de procédure (arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 90).
21 Enfin, en ce que la requérante fait valoir que l’irrecevabilité du recours porterait atteinte aux articles 47 et 52 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, la Cour a déjà expliqué, d’une part, que la protection juridictionnelle effective d’une personne physique ou morale, telle que la requérante, qui a été déboutée de sa demande en nullité devant la chambre de recours, est assurée par le droit dont dispose cette personne d’introduire devant le juge de l’Union un recours contre la décision de la chambre de recours (voir, en ce sens, arrêt du 24 mars 2022, PJ et PC/EUIPO, C‑529/18 P et C‑531/18 P, EU:C:2022:218, point 87).
22 D’autre part, il ressort également de la jurisprudence de la Cour que le droit d’accès à un tribunal n’est pas un droit absolu et que, ainsi, il peut comporter des restrictions proportionnées qui poursuivent un but légitime et ne portent pas atteinte à ce droit dans sa substance même (voir arrêt du 30 juin 2016, Toma et Biroul Executorului Judecătoresc Horațiu-Vasile Cruduleci, C‑205/15, EU:C:2016:499, point 44 et jurisprudence citée, et ordonnance du 6 avril 2017, PITEE/Commission, C‑464/16 P, non publiée, EU:C:2017:291, point 31 et jurisprudence citée).
23 Compte tenu de tout ce qui précède, il y a lieu de faire droit à l’exception d’irrecevabilité soulevée par l’intervenante et de rejeter le recours comme étant irrecevable.
Sur les dépens
24 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens s’il est conclu en ce sens.
25 La requérante ayant succombé en l’espèce, il y a lieu de la condamner aux dépens, conformément aux conclusions de l’intervenante.
26 En revanche, l’EUIPO n’ayant conclu à la condamnation de la requérante aux dépens qu’en cas de tenue d’une audience, il convient, en l’absence d’organisation d’une audience, de décider que l’EUIPO supportera ses propres dépens.
Par ces motifs,
LE TRIBUNAL (troisième chambre)
ordonne :
1) Le recours est rejeté comme étant irrecevable.
2) TelForceOne S.A. supportera, outre ses propres dépens, ceux exposés par 4Kraft sp. z o.o.
3) L’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) supportera ses propres dépens.
Fait à Luxembourg, le 29 novembre 2024.
| Le greffier | La présidente |
| V. Di Bucci | P. Škvařilová‑Pelzl |
* Langue de procédure : l’anglais.
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