| CELEX | 62025CC0232 |
| Type | Arrêt CJUE |
| Date | jeudi 5 février 2026 |
Édition provisoire
CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL
M. ATHANASIOS RANTOS
présentées le 5 février 2026 (1)
Affaire C‑232/25 [Idziski] (i)
Z.R.,
Ś.
contre
U.,
Z.,
en présence de
Prokurator Regionalny w Krakowie
[demande de décision préjudicielle formée par le Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne)]
« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Règlement (CE) no 44/2001 – Compétence judiciaire, reconnaissance et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Article 5, point 3 – Compétence spéciale en matière délictuelle ou quasi délictuelle – Lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire – Personnes physique et morale alléguant une atteinte à leurs droits de la personnalité résultant de la diffusion d’une série à la télévision et sur Internet – Compétence internationale des juridictions d’un État membre autre que l’État membre de production de cette série – Lieu de la matérialisation du dommage – Centre des intérêts de ces personnes – Identification en tant qu’individu – Demande de réparation de l’intégralité du préjudice moral subi – Demande d’injonctions de présenter des excuses et de faire précéder toute diffusion de ladite série d’une déclaration appropriée »
I. Introduction
1. Z.R., une personne physique, et Ś., une association (ci-après les « requérants »), tous deux établis en Pologne, ont saisi les juridictions polonaises d’un recours dirigé contre U. et Z. (ci-après les « défendeurs »), établis en Allemagne, en alléguant une atteinte à leurs droits de la personnalité résultant de la diffusion, à la télévision en Pologne et dans d’autres États membres, ainsi que sur Internet, d’une série coproduite par les défendeurs. Les requérants ont demandé, d’une part, la réparation du préjudice moral subi en raison de la diffusion de cette série dans l’ensemble de ces États membres et, d’autre part, la condamnation des défendeurs à présenter des excuses sur toutes les chaînes de télévision et les sites Internet concernés ainsi qu’à faire précéder chaque diffusion de ladite série, quel qu’en soit le lieu, d’une déclaration appropriée.
2. L’article 5, point 3, du règlement (CE) no 44/2001 (2), qui établit une règle de compétence spéciale en matière délictuelle ou quasi délictuelle, confère-t-il aux juridictions polonaises une compétence internationale pour connaître du recours dans son intégralité, au-delà de la seule atteinte aux droits de la personnalité intervenue en Pologne ? Telle est, en substance, la question principale posée par le Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne), la juridiction de renvoi.
3. Dans la présente affaire, la Cour est appelée à préciser la portée des arrêts Shevill (3) et eDate (4)en ce qui concerne la diffusion, à la fois à la télévision et sur Internet, de contenus portant atteinte aux droits de la personnalité, dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale et des relations entre la Pologne et l’Allemagne. Ces arrêts ont suscité de nombreuses discussions au sein de la Cour (5) et dans la doctrine (6).
II. Le cadre juridique
A. Le droit de l’Union
1. Le règlement no 44/2001
4. Aux termes des considérants 2, 11, 12 et 15 du règlement no 44/2001 :
« (2) Certaines différences entre les règles nationales en matière de compétence judiciaire et de reconnaissance des décisions rendent plus difficile le bon fonctionnement du marché intérieur. Des dispositions permettant d’unifier les règles de conflit de juridictions en matière civile et commerciale ainsi que de simplifier les formalités en vue de la reconnaissance et de l’exécution rapides et simples des décisions émanant des États membres liés par le présent règlement sont indispensables.
[...]
(11) Les règles de compétence doivent présenter un haut degré de prévisibilité et s’articuler autour de la compétence de principe du domicile du défendeur et cette compétence doit toujours être disponible, sauf dans quelques cas bien déterminés où la matière en litige ou l’autonomie des parties justifie un autre critère de rattachement. S’agissant des personnes morales, le domicile doit être défini de façon autonome de manière à accroître la transparence des règles communes et à éviter les conflits de juridictions.
(12) Le for du domicile du défendeur doit être complété par d’autres fors autorisés en raison du lien étroit entre la juridiction et le litige ou en vue de faciliter une bonne administration de la justice.
[...]
(15) Le fonctionnement harmonieux de la justice commande de réduire au maximum la possibilité de procédures concurrentes et d’éviter que des décisions inconciliables ne soient rendues dans deux États membres. Il importe de prévoir un mécanisme clair et efficace pour résoudre les cas de litispendance et de connexité et pour parer aux problèmes résultant des divergences nationales quant à la date à laquelle une affaire est considérée comme pendante. Aux fins du présent règlement, il convient de définir cette date de manière autonome. »
5. Sous le chapitre I de ce règlement, intitulé « Champ d’application », l’article 1er, paragraphe 1, de celui-ci énonçait :
« Le présent règlement s’applique en matière civile et commerciale et quelle que soit la nature de la juridiction. Il ne recouvre notamment pas les matières fiscales, douanières ou administratives. »
6. Le chapitre II dudit règlement, intitulé « Compétence », contenait notamment une section 1, intitulée « Dispositions générales », et une section 2, intitulée « Compétences spéciales ».
7. L’article 2, paragraphe 1, du même règlement, qui figurait sous cette section 1, prévoyait :
« Sous réserve des dispositions du présent règlement, les personnes domiciliées sur le territoire d’un État membre sont attraites, quelle que soit leur nationalité, devant les juridictions de cet État membre. »
8. L’article 5, point 3, du règlement no 44/2001, qui relevait de cette section 2, disposait :
« Une personne domiciliée sur le territoire d’un État membre peut être attraite, dans un autre État membre :
[...]
3) en matière délictuelle ou quasi délictuelle, devant le tribunal du lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire. »
2. Le règlement (UE) no 1215/2012
9. L’article 7, paragraphe 2, du règlement (UE) no 1215/2012 (7), qui figure sous le chapitre II de celui-ci, intitulé « Compétence », et dans la section 2 de ce chapitre, intitulée « Compétences spéciales », est libellé comme suit :
« Une personne domiciliée sur le territoire d’un État membre peut être attraite dans un autre État membre :
[...]
2) en matière délictuelle ou quasi délictuelle, devant la juridiction du lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire. »
10. L’article 66 de ce règlement, qui relève du chapitre VI de ce dernier, intitulé « Dispositions transitoires », énonce, à son paragraphe 2 :
« Nonobstant l’article 80, le [règlement no 44/2001] continue à s’appliquer aux décisions rendues dans les actions judiciaires intentées, aux actes authentiques dressés ou enregistrés formellement et aux transactions judiciaires approuvées ou conclues avant le 10 janvier 2015 qui entrent dans le champ d’application dudit règlement. »
11. Sous le chapitre VIII du règlement no 1215/2012, intitulé « Dispositions finales », l’article 80 de celui-ci prévoit que le règlement no 44/2001 est abrogé.
B. Le droit polonais
1. Le code civil
12. L’article 23 de l’ustawa – Kodeks cywilny (loi portant code civil), du 23 avril 1964 (8), dans sa version applicable au litige au principal (ci-après le « code civil »), dispose :
« Les droits de la personnalité d’une personne, tels que, notamment, la santé, la liberté, l’honneur, la liberté de conscience, le nom ou le pseudonyme, l’image, le secret de la correspondance, l’inviolabilité du domicile, la création scientifique, artistique, inventive et de rationalisation, sont protégés par le droit civil indépendamment de la protection prévue par d’autres lois. »
13. L’article 24, paragraphes 1 et 2, du code civil est rédigé comme suit :
« 1. La personne dont les droits de la personnalité sont menacés par l’action d’autrui peut exiger la cessation de cette action, à moins que celle-ci ne soit pas illégale. En cas d’atteinte à ses droits de la personnalité, elle peut également exiger de l’auteur de l’atteinte qu’il accomplisse les actes nécessaires pour en éliminer les effets, notamment qu’il fasse une déclaration dont le contenu et la forme sont appropriés. En vertu des principes prévus par le code, le titulaire des droits de la personnalité peut également exiger une indemnisation pécuniaire ou le versement d’une certaine somme d’argent au profit d’un objectif social déterminé.
2. Si l’atteinte à un droit de la personnalité a causé un préjudice patrimonial, la personne lésée peut en exiger la réparation conformément aux principes généraux. »
14. Selon l’article 43 du code civil :
« Les règles relatives à la protection des droits de la personnalité des personnes physiques s’appliquent mutatis mutandis aux personnes morales. »
2. Le code de procédure civile
15. L’article 39813 de l’Ustawa Kodeks postępowania cywilnego (loi portant code de procédure civile), du 17 novembre 1964 (9), dans sa version applicable au litige au principal (ci-après le « code de procédure civile »), énonce, à ses paragraphes 1 et 2 :
« 1. La Cour suprême examine le pourvoi en cassation dans les limites du petitum et des moyens ; dans les limites du petitum, elle prend toutefois d’office en considération la nullité de la procédure.
2. Dans la procédure de cassation, il n’est pas permis d’invoquer de nouveaux faits et de nouveaux éléments de preuve, et la Cour suprême est liée par les constatations de fait qui constituent la base de la décision attaquée. »
16. L’article 1099 du code de procédure civile prévoit :
« 1. La juridiction saisie prend d’office en considération l’absence de compétence internationale à tout stade de la procédure. S’il est constaté que les juridictions nationales ne disposent pas de la compétence internationale, la juridiction saisie rejette le recours ou la demande [...]
2. L’absence de compétence internationale est une cause de nullité de la procédure. »
III. Le litige au principal, les questions préjudicielles et la procédure devant la Cour
17. Z.R., demeurant en Pologne, était capitaine dans l’armée polonaise. À l’âge de 16 ans, il a été déporté au camp d’Auschwitz-Birkenau, puis a été actif au sein du Związek Walki Zbrojnej (Union de lutte armée) et a servi comme soldat au sein de la formation militaire [X] (ci-après la « formation militaire X »). Z.R. a participé à des actions de sauvetage ou de dissimulation de personnes appartenant à la communauté juive et a pris part aux combats lors de l’insurrection de Varsovie (Pologne). Après la Seconde Guerre mondiale, il a été arrêté par l’Urząd Bezpieczeństwa (Bureau de la sécurité) et condamné à douze années d’emprisonnement pour avoir hébergé un membre des forces spéciales polonaises. Z.R. n’a jamais été personnellement confronté à des comportements antisémites de la part de soldats de la formation militaire X. Il est attaché à la transmission de la mémoire des soldats de cette formation ainsi qu’à la commémoration de la contribution des Polonais au sauvetage de la communauté juive.
18. Ś., établie en Pologne, est une association dotée de la personnalité juridique regroupant d’anciens soldats ayant été membres de la formation militaire X et qui, selon ses statuts, a pour objet social, entre autres, la défense de la dignité, de la réputation et de la mémoire de cette formation militaire ainsi que de ses soldats. Ś. compte actuellement environ 5 000 membres.
19. Le 19 novembre 2013 (10), les requérants ont introduit un recours devant le Sąd Okręgowy w Krakowie (tribunal régional de Cracovie, Pologne) contre les défendeurs, en invoquant une atteinte à leurs droits de la personnalité résultant de certaines scènes présentées dans une série télévisée (ci-après la « série télévisée ») coproduite par les défendeurs. À l’appui de leur recours, les requérants ont fait valoir que cette série a été diffusée à la télévision polonaise, puis ultérieurement sur les autres chaînes de télévision mentionnées dans leur recours. Ils ont soutenu que ladite série était accessible sur des sites Internet dans son intégralité ou par extraits. Selon les requérants, la même série dépeint des soldats de la formation militaire X comme prétendument antisémites, nationalistes, collaborant à l’Holocauste avec les Allemands, ce qui porte atteinte à leurs droits de la personnalité, tels que le droit à la fierté nationale, le droit de cultiver l’identité nationale, le droit à une histoire non falsifiée, le droit à la dignité et à la réputation, ainsi que le droit au signe, représenté par le symbole X.
20. Dans les conclusions de leur recours, les requérants ont demandé, premièrement, à ce qu’il soit enjoint aux défendeurs de faire diffuser une déclaration appropriée (excuses) à la télévision polonaise, sur la chaîne indiquée, le texte de ces excuses devant être lu à l’antenne ; deuxièmement, à ce qu’ils soient autorisés, en vertu du code civil, à publier eux-mêmes les excuses si celles-ci n’étaient pas diffusées dans le délai imparti ; troisièmement, à ce qu’il soit enjoint aux défendeurs de faire diffuser une déclaration appropriée (excuses) en langue allemande sur les deux sites Internet visés ; quatrièmement, à ce qu’il soit enjoint aux défendeurs de faire une déclaration appropriée (excuses) par l’intermédiaire des autres chaînes de télévision sur lesquelles la série télévisée a été diffusée, à savoir les télévisions allemande, irlandaise, espagnole, néerlandaise, autrichienne et norvégienne, sur les chaînes mentionnées et dans la langue du pays concerné ; cinquièmement, à ce qu’il soit enjoint aux défendeurs de cesser de faire figurer dans cette série le symbole X (bandeau comportant un élément graphique, au centre duquel sont disposées horizontalement les couleurs nationales) ; sixièmement, à ce qu’il soit enjoint aux défendeurs de cesser de porter atteinte à leurs droits de la personnalité au moyen d’un texte introductif spécifié s’affichant avant chaque diffusion de ladite série, quel que soit le lieu de la diffusion, et, septièmement, à la condamnation in solidum des défendeurs à verser à Z.R. la somme de 25 000 zlotys polonais (PLN) (environ 5 750 euros) au titre de l’indemnisation de son préjudice résultant de l’atteinte à ses droits de la personnalité.
21. Devant le Sąd Okręgowy w Krakowie (tribunal régional de Cracovie), les défendeurs ont soulevé une exception d’incompétence des juridictions polonaises, en faisant valoir que les juridictions allemandes disposaient d’une compétence internationale pour connaître des demandes des requérants. Par ordonnance du 18 juillet 2016, cette juridiction a rejeté le grief tiré de l’incompétence des juridictions polonaises. Par ordonnance du 16 mai 2017, le Sąd Apelacyjny w Krakowie (cour d’appel de Cracovie, Pologne) a rejeté l’appel dirigé contre cette ordonnance.
22. Sur le fond, par jugement du 28 décembre 2018, le Sąd Okręgowy w Krakowie (tribunal régional de Cracovie), après avoir procédé à l’administration de la preuve, a fait droit en grande partie au recours des requérants, en accueillant à la fois leurs prétentions pécuniaires et non pécuniaires. À la suite des appels interjetés par les deux parties au litige, le Sąd Apelacyjny w Krakowie (cour d’appel de Cracovie) a, par arrêt du 23 mars 2021, réformé ce jugement et statué de la manière suivante. Cette juridiction, premièrement, a enjoint aux défendeurs de présenter des excuses dont le contenu est précisé dans le dispositif de cet arrêt, l’intégralité du texte devant être lu sur la chaîne de la télévision polonaise désignée, en langue polonaise, et sur les trois chaînes de télévision allemandes mentionnées, en langue allemande, en précisant les conditions techniques pour cette déclaration. Deuxièmement, elle a autorisé Ś., en l’absence de publication d’excuses dans le délai imparti et dans les conditions susvisées, à les publier elle-même sur la chaîne de télévision polonaise indiquée. Troisièmement, elle a ordonné aux défendeurs de publier la déclaration susmentionnée en langue allemande sur leur site Internet, en précisant les détails techniques de cette publication. Ladite juridiction a rejeté le recours de Ś. pour le surplus et celui de Z.R. dans son intégralité. Elle a également rejeté l’appel formé par les défendeurs.
23. À cet égard, la même juridiction a considéré que l’intrigue de la série télévisée portait atteinte aux droits de la personnalité de Z.R., en particulier à son identité nationale. Toutefois, cette atteinte n’aurait pas été illicite au regard de l’article 24 du code civil compte tenu de l’état des connaissances historiques, qui autorisait les défendeurs à traiter des thèmes litigieux de cette série de la manière dont ils l’ont fait. Le contenu de ladite série se situerait donc dans les limites de la liberté d’expression artistique. En revanche, il n’y aurait pas eu d’atteinte à l’honneur de Z.R. au motif qu’il n’était pas individualisé comme étant la personne à laquelle se référaient les scènes diffamatoires de la même série. S’agissant de Ś., le Sąd Apelacyjny w Krakowie (cour d’appel de Cracovie) a jugé qu’elle avait subi une atteinte à ses droits de la personnalité liée à sa réputation et à celle des anciens membres de la formation militaire X affiliés à cette organisation. Cette juridiction a mis en exergue que la série télévisée attribuait aux membres de cette formation des traits explicitement antisémites que l’état des connaissances historiques ne justifiait pas, dépassant ainsi les limites de la liberté d’expression artistique.
24. Les requérants et les défendeurs ont formé un pourvoi en cassation contre l’arrêt du Sąd Apelacyjny w Krakowie (cour d’appel de Cracovie) devant le Sąd Najwyższy (Cour suprême), la juridiction de renvoi. Outre les autres moyens invoqués dans leur pourvoi en cassation, les défendeurs ont soulevé la nullité de la procédure au motif que l’affaire avait été examinée alors que les juridictions polonaises ne disposaient pas de la compétence internationale à cet égard, conformément à l’article 1099, paragraphe 2, du code de procédure civile, lu en combinaison, notamment, avec l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001.
25. La juridiction de renvoi souligne que la présente affaire soulève un doute quant à l’interprétation de la notion de « lieu où le fait dommageable s’est produit », au sens de cet article 5, point 3. En effet, se poserait la question de savoir si la jurisprudence de la Cour tirée de l’arrêt eDate (11)peut être transposée à une situation dans laquelle une éventuelle atteinte aux droits de la personnalité résulte non pas de la mise en ligne de certains contenus sur Internet, mais de la production d’une série qui est diffusée à la télévision dans différents États. La réponse à cette question ne serait pas encore établie dans la mesure où la jurisprudence de la Cour relative aux atteintes aux droits de la personnalité porterait exclusivement sur des contenus diffusés soit dans la presse écrite soit sur Internet.
26. À cet égard, si une diffusion d’une œuvre cinématographique par des médias traditionnels, tels que la télévision ou le cinéma, se distingue d’une diffusion sur Internet en ce qu’elle ne suppose pas, a priori, une accessibilité aussi universelle du contenu diffusé, d’une part, le développement de la technologie de streaming ainsi que des services de médias audiovisuels à la demande militerait contre une différenciation fondée sur les formes de diffusion aux fins de déterminer la compétence internationale des juridictions. En effet, cette œuvre serait disponible simultanément ou après un certain délai également sur Internet. En outre, la diffusion d’un film par des canaux traditionnels serait souvent précédée ou accompagnée d’une campagne de publicité et d’information menée sur Internet. D’autre part, actuellement, la localisation d’une œuvre sur Internet n’échapperait plus totalement au contrôle du diffuseur étant donné que, grâce à des technologies comme le blocage géographique ou la géolocalisation, premièrement, la diffusion peut être limitée à un territoire déterminé et, secondement, le contenu d’une œuvre est susceptible de varier selon le lieu de consultation. De surcroît, admettre qu’une action en réparation de l’intégralité du dommage pourrait être introduite dans l’État membre dans lequel le requérant a son centre d’intérêts uniquement en relation avec la mise en ligne d’une série sur Internet conduirait, en présence d’une diffusion simultanée en ligne et hors ligne, à une fragmentation du litige difficilement compatible avec les exigences de bonne administration de la justice.
27. Dans ces circonstances, la distinction selon qu’un film a été diffusé par des moyens de radiodiffusion télévisuelle traditionnels, privant la juridiction d’un État membre d’une compétence internationale pour connaître d’une action en responsabilité au titre de l’intégralité du dommage causé, alors qu’elle aurait disposé d’une telle compétence si ce film avait été accessible en ligne dans cet État, ne serait pas convaincante et le critère tiré de la forme technique de la diffusion sur lequel repose cette distinction ne présenterait ni un fondement suffisant ni un degré de fiabilité adéquat. À cet égard, la juridiction de renvoi relève que la solution retenue dans l’arrêt Shevill, consacrant l’approche dite « mosaïque » (12), a été élaborée dans le contexte spécifique de la presse écrite il y a plus de 20 ans, à savoir à une période où les possibilités techniques de diffusion à distance différaient fondamentalement de celles disponibles actuellement.
28. Cette juridiction indique que, à supposer qu’il soit en principe envisageable de reconnaître une pleine compétence internationale aux juridictions polonaises dans un tel contexte, il convient de vérifier si, en l’occurrence, les conditions posées par l’arrêt Mittelbayerischer Verlag (13) sont satisfaites. Si, au regard de cet arrêt, l’identification de la personne lésée doit s’opérer « en tant qu’individu », l’intrigue de la série télévisée ne permettrait d’identifier aucun des requérants dès lors qu’il s’agit d’une œuvre de fiction ne se référant, ni directement ni indirectement, à des personnages contemporains ou historiques réels. Elle permettrait a fortiori encore moins d’identifier individuellement Ś. dans la mesure où cette association a été constituée des décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale. En outre, il ne serait pas exclu que les centres des intérêts des personnes appartenant à un groupe tel que celui des anciens soldats de la formation militaire X puissent être situés dans n’importe quel État membre de l’Union européenne. À cet égard, le siège social d’une association poursuivant un objet statutaire similaire ou identique à celui de l’association requérante pourrait également se trouver dans chacun de ces États. Néanmoins, à la différence des faits ayant donné lieu à l’arrêt Mittelbayerischer Verlag, la série télévisée relaterait le comportement d’un groupe de personnes plus restreint et fermé, à savoir des soldats de la formation X, identifiant cette formation de manière non équivoque et indubitable, dont Z.R. est l’un des membres vivants de ce groupe. À ce jour, ce groupe pourrait, dans sa majorité, faire l’objet d’une identification individuelle, d’autant plus que son nombre diminue progressivement au fil du temps.
29. L’interprétation selon laquelle l’identification individuelle de personnes concrètes serait exigée pour pouvoir introduire une action en réparation de l’intégralité du dommage conduirait à privilégier de manière injustifiée les auteurs de messages blessants, injustement généralisateurs et stigmatisant à l’égard d’un groupe. En effet, ces personnes pourraient être poursuivies en réparation de l’intégralité du préjudice uniquement au lieu du fait dommageable, qui coïncide généralement avec le lieu de résidence de l’auteur du dommage. Une telle interprétation serait de nature à priver le forum delicti commissi de son caractère d’alternative réelle à la compétence internationale globale résultant de l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 44/2001.
30. En outre, l’application de l’approche « mosaïque » ferait peser un risque systémique de multiplication de procédures judiciaires parallèles entre les mêmes parties dans plusieurs États membres, augmentant corrélativement le risque de décisions judiciaires divergentes, en méconnaissance du considérant 15 du règlement no 44/2001. Ce risque serait encore plus marqué en matière d’atteinte aux droits de la personnalité en raison de l’absence de règles de conflit de lois harmonisées dans ce domaine (14) et compte tenu de la nécessité d’opérer une mise en balance des valeurs fondamentales en conflit telles que l’honneur, la réputation, la vie privée et la liberté d’expression, dont l’issue est susceptible de varier sensiblement selon le droit matériel applicable et la sensibilité des juridictions des différents États membres.
31. La juridiction de renvoi expose également que l’exigence d’une identification individuelle, au moins indirecte, d’un requérant présente une faiblesse structurelle, en ce que cette appréciation s’avère souvent délicate et, surtout, qu’elle est étroitement liée à l’examen du bien-fondé de l’affaire. Cette juridiction fait valoir que, à ce stade de la procédure, elle ne peut pas examiner davantage les questions de fond liées à la possibilité pour les requérants de se prévaloir de leurs droits de la personnalité, notamment « l’identité nationale », dont l’existence demeure largement débattue dans la doctrine polonaise de droit civil et n’a, à ce jour, pas encore été consacrée dans sa jurisprudence.
32. Selon ladite juridiction, en l’absence d’identification individuelle de personnes déterminées, il serait approprié de considérer comme un indice de la prévisibilité de la compétence internationale, non pas exclusivement la localisation du centre d’intérêts des personnes concernées, mais également l’importance du contenu du message susceptible de porter atteinte aux droits de la personnalité et le point à partir duquel le message revêt une « importance objectivement considérable ». Ainsi, il conviendrait de procéder à une appréciation globale en vue de déterminer le lieu où le message visant un groupe spécifique, eu égard notamment aux contextes géographique, historique, culturel et social pertinents, premièrement, revêt une importance objectivement considérable, deuxièmement, est de nature à susciter les réactions les plus vives, y compris négatives, et, troisièmement, est extrêmement sensible et peut trouver le plus grand écho dans le débat public. À cet égard, serait déterminante non pas l’intention de l’auteur du fait dommageable allégué, mais la question de savoir si, compte tenu des indices objectifs tirés de ces différents contextes, le défendeur pouvait raisonnablement prévoir qu’une action serait introduite dans un lieu déterminé en vue de la réparation de l’intégralité du dommage potentiel causé par le message litigieux.
33. La même juridiction souligne que, en tenant compte de la situation factuelle, qui fait l’objet d’un consensus historique, du début de la Seconde Guerre mondiale, de l’occupation allemande des terres polonaises, de son déroulement et de sa nature, du nombre de victimes polonaises de cette guerre et des conséquences démographiques, sociales et politiques tragiques qu’elle a entraînées pour la Pologne et sa population, il ne semble faire aucun doute que l’intrigue esquissée dans la série télévisée, et en particulier sa trame « polonaise », revêt, compte tenu de la perspective allemande adoptée et du caractère rétrospectif de cette série, une importance objectivement considérable en Pologne et pour le public polonais. Dans ces conditions, la compétence internationale des juridictions polonaises, du fait que ladite série attribue certains comportements et caractéristiques aux soldats de la formation X, apparaîtrait conforme au principe de prévisibilité et satisferait le critère de proximité entre la juridiction et le litige.
34. La juridiction de renvoi ajoute qu’elle s’interroge sur le point de savoir si certaines des prétentions non pécuniaires des requérants pourraient relever de la compétence internationale des juridictions polonaises dans le cadre de l’approche « mosaïque ». En effet, en l’occurrence, ceux-ci ne demanderaient pas que la série télévisée soit supprimée d’Internet ou qu’elle ne soit pas diffusée à la télévision, mais souhaiteraient, d’une part, empêcher une nouvelle atteinte à leurs droits de la personnalité par la mention d’informations précises devant précéder la diffusion de cette série et, d’autre part, éliminer les effets de l’atteinte commise par la publication d’une déclaration appropriée non seulement sur les sites Internet concernés, mais également sur les chaînes de télévision polonaises et allemandes sur lesquelles ladite série a été diffusée. Si le fait d’enjoindre aux défendeurs de publier une déclaration présentant des excuses sur les sites Internet visés, indépendamment de leur contenu, ou d’enjoindre que certaines informations soient mentionnées avant chaque diffusion de la série télévisée, indépendamment du lieu de diffusion, dépassait les limites de la compétence des juridictions polonaises définies par l’approche « mosaïque », il n’en irait pas nécessairement de même s’agissant, par exemple, d’une demande visant à obtenir la présentation d’excuses sur une chaîne de télévision d’un radiodiffuseur public polonais ou que la mention de certaines informations précède la diffusion de cette série, sous réserve qu’il s’agisse d’une diffusion en Pologne.
35. Par ailleurs, la juridiction de renvoi considère que, selon une signification autonome, le fait dommageable, dans la configuration examinée, n’est pas seulement la production de la série télévisée mais également sa diffusion dans un État membre particulier. Dans ce cadre, les juridictions de l’État membre où cette série a été diffusée pourraient disposer d’une compétence internationale fondée sur la constatation, à titre principal, que le fait dommageable s’est produit dans cet État et, seulement à titre secondaire, que ce dommage s’est matérialisé dans ledit État. Néanmoins, les doutes quant à l’applicabilité d’un tel raisonnement dans la présente affaire s’expliqueraient par le fait que ladite série a été produite en Allemagne et que les seuls défendeurs devant la juridiction polonaise sont les producteurs de la même série, alors que celle-ci a été diffusée en Pologne par un radiodiffuseur public polonais, lequel n’est pas partie à l’instance au principal.
36. En l’occurrence, se poserait en outre la question de savoir si le fait que les défendeurs ont accordé à un tiers une licence complète pour la distribution des droits d’exploitation de la série télévisée, acceptant ainsi implicitement qu’elle puisse également être diffusée dans d’autres États membres, y compris la Pologne, pourrait justifier que leur comportement soit assimilé à une action de leur part dans tout État membre dans lequel cette série a été diffusée avec leur consentement. Si tel était le cas, il y aurait lieu d’examiner si la compétence internationale des juridictions polonaises qui en découle pourrait s’étendre aux dommages résultant de la diffusion de ladite série dans d’autres États membres.
37. Dans ces conditions, le Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :
« 1) L’article 5, point 3, lu en combinaison avec les considérants 11 et 12 du règlement [no 44/2001], doit-il être interprété en ce sens que, dans une affaire d’atteinte aux droits de la personnalité par le contenu d’une œuvre cinématographique, les juridictions d’un État membre dans lequel le film a été diffusé, autre que l’État membre de production du film, disposent d’une compétence internationale pour connaître d’un recours :
a) ayant pour objet une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de faire une déclaration contenant des excuses, via les chaînes de télévision sur lesquelles le film a été diffusé, quel que soit le lieu de diffusion, et sur des sites Internet, ainsi qu’une injonction de faire précéder chaque diffusion du film, quel qu’en soit le lieu, d’une déclaration ayant un contenu approprié, ou
b) ayant pour objet une prestation pécuniaire (indemnisation) visant à obtenir une réparation de la totalité du préjudice moral subi en lien avec l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris avec la diffusion (émission) du film dans d’autres États membres,
considérant :
– que les requérants ont leur centre d’intérêts et leur résidence (siège) dans cet État membre [de diffusion],
– que les requérants rattachent l’atteinte à leurs droits de la personnalité à la manière dont sont présentés, dans le film, des soldats [de la formation militaire X] de cet État membre, l’un des requérants étant un ancien soldat de cette formation militaire et l’autre requérante étant une association d’anciens soldats de cette formation militaire dont l’objet statutaire est notamment la défense de la mémoire, de la vérité historique ainsi que de la dignité de cette formation ;
– que le contenu du film, y compris la façon de présenter les soldats de la formation militaire [X], a, dans le contexte historique, culturel et social, une importance objectivement considérable sur le territoire de cet État membre [de diffusion] ?
2) En cas de réponse négative à la première question, l’article 5, point 3, lu en combinaison avec les considérants 11 et 12 du règlement [no 44/2001] doit-il être interprété en ce sens que, dans une affaire d’atteinte aux droits de la personnalité par le contenu d’une œuvre cinématographique, les juridictions d’un État membre dans lequel le film a été diffusé, autre que l’État membre de production du film, disposent d’une compétence internationale pour connaître d’un recours :
a) ayant pour objet une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets d’une atteinte aux droits de la personnalité résultant de la diffusion du film sur le territoire de l’État membre dans lequel a été introduit le recours, y compris une injonction de présenter des excuses dans cet État membre ainsi que l’injonction de faire précéder chaque diffusion du film dans cet État membre d’une déclaration ayant un contenu approprié, ou
b) une prestation pécuniaire (indemnité) en réparation du préjudice moral subi du fait de l’atteinte aux droits de la personnalité résultant de la diffusion (émission) du film dans l’État membre où est introduit le recours ?
en tenant compte, le cas échéant, des circonstances mentionnées dans la première question, premier, deuxième et troisième tirets ? »
38. La juridiction de renvoi a demandé que la présente affaire soit soumise à la procédure préjudicielle d’urgence prévue à l’article 107 du règlement de procédure de la Cour. Par décision du 10 avril 2025, la deuxième chambre de la Cour a décidé, sur proposition du juge rapporteur, l’avocat général entendu, de ne pas faire droit à cette demande.
39. La juridiction de renvoi a également demandé à la Cour de soumettre la présente affaire à la procédure accélérée prévue à l’article 105 du règlement de procédure de la Cour. Par ordonnance du président de la Cour du 22 mai 2025 (15), cette demande a été rejetée. Par la même décision, le président de la Cour, eu égard à la nature de cette affaire et à l’importance des questions qu’elle soulève, a accordé à celle-ci un traitement prioritaire, en application de l’article 53, paragraphe 3, du règlement de procédure de la Cour.
40. Des observations écrites ont été présentées à la Cour par Z.R. et Ś., U. et Z., le gouvernement polonais ainsi que par la Commission européenne.
IV. Analyse
A. Sur la première question préjudicielle
41. Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprété en ce sens que les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité d’une personne physique et d’une personne morale a été diffusée à la télévision et sur Internet, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, disposent d’une compétence internationale pour connaître de l’intégralité d’un recours ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de faire une déclaration contenant des excuses, par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée dans les différents États membres concernés, et de publier ces excuses sur les sites Internet mentionnés, ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série, quel qu’en soit le lieu, d’une déclaration ayant un contenu approprié, et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral résultant de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris du fait de la diffusion de la série dans d’autres États membres.
42. À titre liminaire, je rappelle que les requérants ont introduit leur recours devant le Sąd Okręgowy w Krakowie (tribunal régional de Cracovie) le 19 novembre 2013. Par conséquent, ainsi que l’a relevé la juridiction de renvoi, le règlement no 44/2001 demeure applicable au litige au principal. En effet, si ce règlement a été abrogé par le règlement no 1215/2012, conformément à son article 80, l’article 66, paragraphe 2, de celui-ci précise que le règlement no 44/2001 continue à s’appliquer, notamment, aux décisions rendues dans les actions judiciaires intentées avant le 10 janvier 2015 qui entrent dans le champ d’application de ce règlement.
43. À cet égard, selon une jurisprudence constante de la Cour, il ressort des considérants 2 et 11 du règlement no 44/2001 que celui-ci vise à unifier les règles de conflit de juridictions en matière civile et commerciale au moyen de règles de compétence qui présentent un haut degré de prévisibilité. Ce règlement poursuit ainsi un objectif de sécurité juridique qui consiste à renforcer la protection juridique des personnes établies dans l’Union européenne, en permettant à la fois au demandeur d’identifier facilement la juridiction qu’il peut saisir et au défendeur de prévoir raisonnablement celle devant laquelle il peut être attrait (16).
44. En ce sens, le système des attributions de compétences communes prévues au chapitre II dudit règlement est fondé sur la règle générale, énoncée à l’article 2, paragraphe 1, de celui-ci, selon laquelle les personnes domiciliées sur le territoire d’un État membre sont attraites devant les juridictions de cet État, indépendamment de la nationalité des parties. Ce n’est que par dérogation à la règle générale de la compétence des juridictions du domicile du défendeur que le chapitre II, section 2, du même règlement prévoit un certain nombre de règles de compétence spéciales, parmi lesquelles figure celle de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 (17). Aux termes de cette disposition, une personne domiciliée sur le territoire d’un État membre peut être attraite, dans un autre État membre, en matière délictuelle ou quasi délictuelle, devant le tribunal du lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire.
45. Par ailleurs, il découle du considérant 34 (18) du règlement no 1215/2012 que, dans la mesure où celui‑ci a abrogé et remplacé le règlement no 44/2001, qui a lui‑même remplacé la convention de Bruxelles, l’interprétation fournie par la Cour en ce qui concerne les dispositions de l’un de ces instruments juridiques vaut également pour celles des autres, lorsque ces dispositions peuvent être qualifiées d’« équivalentes ». Or, une telle équivalence existe entre l’article 5, point 3, de la convention de Bruxelles, l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 et l’article 7, point 2, du règlement no 1215/2012 (19). Partant, la jurisprudence de la Cour visant l’une de ces dispositions s’applique de la même manière aux autres.
1. Sur la jurisprudence de la Cour relative à l’interprétation de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001
46. Il ressort d’une jurisprudence constante de la Cour que la règle de compétence spéciale prévue à l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprétée de manière autonome et stricte. Cette règle de compétence spéciale est fondée sur l’existence d’un lien de rattachement particulièrement étroit entre la contestation et les juridictions du lieu où le fait dommageable s’est produit, qui justifie une attribution de compétence à ces dernières pour des raisons de bonne administration de la justice et d’organisation utile du procès (20). En outre, l’exigence d’un tel lien doit garantir la sécurité juridique et éviter la possibilité que le défendeur soit attrait devant une juridiction d’un État membre qu’il ne pouvait pas raisonnablement prévoir, cet aspect étant important, en particulier, dans les litiges concernant les obligations non contractuelles nées d’atteintes à la vie privée et aux droits de la personnalité, notamment la diffamation (21). En matière délictuelle ou quasi délictuelle, le juge du lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire est normalement le plus apte à statuer, notamment pour des motifs de proximité du litige et de facilité d’administration des preuves (22).
47. Par ailleurs, la notion de « lieu où le fait dommageable s’est produit » vise à la fois le lieu de la matérialisation du dommage et celui de l’événement causal qui est à l’origine de ce dommage, de sorte que le défendeur peut être attrait, au choix du demandeur, devant le tribunal de l’un ou de l’autre de ces deux lieux. Ces deux lieux peuvent constituer un rattachement significatif du point de vue de la compétence judiciaire, chacun d’entre eux étant susceptible, selon les circonstances, de fournir une indication particulièrement utile en ce qui concerne la preuve et l’organisation du procès (23).
48. La présente affaire porte en particulier sur les règles relatives aux droits de la personnalité, établies dans un premier temps dans l’arrêt Shevill, puis adaptées, dans un second temps, à la situation spécifique d’Internet dans l’arrêt eDate, avant d’être précisées dans des arrêts ultérieurs.
49. Dans l’arrêt Shevill, la Cour a jugé que, dans l’hypothèse d’une diffamation au moyen d’un article de presse diffusé sur le territoire de plusieurs États membres, le lieu de l’événement causal ne peut être que le lieu d’établissement de l’éditeur de la publication litigieuse, en tant qu’il constitue le lieu d’origine du fait dommageable, et que le tribunal de ce lieu d’établissement doit dès lors avoir compétence pour connaître de l’action en réparation de l’intégralité du préjudice causé par l’acte illicite (24). En outre, il convient de reconnaître au demandeur la faculté d’introduire son action également au lieu où le préjudice a été matérialisé (25). Ainsi, dans le cas d’une diffamation internationale par voie de presse, l’atteinte portée à l’honneur, à la réputation et à la considération d’une personne physique ou morale se manifeste dans les lieux où la publication est diffusée, lorsque la victime y est connue, et il en résulte que les juridictions de chaque État membre dans lequel la publication diffamatoire a été diffusée et où la victime prétend avoir subi une atteinte à sa réputation sont compétentes pour connaître des dommages causés dans cet État (26). À cet égard, la Cour a précisé que s’il est vrai que le jugement des divers aspects d’un même litige par des tribunaux différents présente des inconvénients, le demandeur a cependant toujours la faculté de porter l’ensemble de sa demande devant le tribunal soit du domicile du défendeur, soit du lieu d’établissement de l’éditeur de la publication diffamatoire (27). Alors que, dans un premier temps, la Cour avait jugé indispensable d’éviter la multiplication des juridictions compétentes, laquelle accroît les risques d’inconciliabilité de décisions (28), elle a donc, dans un second temps, adapté sa jurisprudence dans l’arrêt Shevill eu égard à la logique du règlement no 44/2001 (29).
50. Ultérieurement, l’arrêt eDate a confirmé la jurisprudence Shevill en précisant que les considérations figurant dans cet arrêt, rappelées au point précédent des présentes conclusions, sont susceptibles de s’appliquer également à d’autres médias et supports de communication et de couvrir un large éventail de violations des droits de la personnalité connues par les différents systèmes juridiques (30). La Cour a notamment ajouté que la mise en ligne de contenus sur un site Internet se distingue de la diffusion territorialisée d’un média tel un imprimé en ce qu’elle vise, dans son principe, à l’ubiquité de ces contenus, ceux-ci pouvant être consultés instantanément par un nombre indéfini d’internautes partout dans le monde, indépendamment de toute intention de leur émetteur visant à leur consultation au-delà de son État membre d’établissement et en dehors de son contrôle et que, partant, il y a lieu d’adapter les critères de rattachement en ce sens que la victime d’une atteinte à un droit de la personnalité au moyen d’Internet peut saisir, en fonction du lieu de la matérialisation du dommage causé dans l’Union européenne par ladite atteinte, un for au titre de l’intégralité de ce dommage. Étant donné que l’impact d’un contenu mis en ligne sur les droits de la personnalité d’une personne peut être le mieux apprécié par la juridiction du lieu où la prétendue victime a le centre de ses intérêts, l’attribution de compétence à cette juridiction correspond à l’objectif d’une bonne administration de la justice (31). L’endroit où une personne a le centre de ses intérêts correspond en général à sa résidence habituelle (32). Il résulte ainsi de cet arrêt que la personne qui s’estime lésée a la faculté de saisir d’une action en responsabilité, au titre de l’intégralité du dommage causé, soit les juridictions de l’État membre du lieu d’établissement de l’émetteur de ces contenus, soit les juridictions de l’État membre dans lequel se trouve le centre de ses intérêts. Cette personne peut également introduire son action devant les juridictions de chaque État membre sur le territoire duquel un contenu mis en ligne est accessible ou l’a été, celles-ci étant compétentes pour connaître du seul dommage causé sur le territoire de l’État membre de la juridiction saisie (33).
2. Sur les enseignements de la jurisprudence de la Cour dans le contexte de l’affaire au principal
51. Par sa première question, la juridiction de renvoi s’interroge, en premier lieu, sur le point de savoir si la jurisprudence eDate, s’inscrivant dans le contexte d’Internet et fondée sur le centre des intérêts de la personne concernée, peut être transposée à une situation dans laquelle une éventuelle atteinte aux droits de la personnalité résulte de la production et de la diffusion d’une série à la télévision dans plusieurs États membres. Ainsi, cette juridiction se demande si l’affaire au principal doit être examinée uniquement au regard de la jurisprudence eDate ou, également, à la lumière de la jurisprudence Shevill.
52. À cet égard, ladite juridiction avance plusieurs arguments pour considérer que seule est applicable la jurisprudence eDate, celle-ci conduisant à reconnaître aux juridictions polonaises une compétence internationale quant à l’action en responsabilité des requérants, au titre de l’intégralité du dommage. Elle fait ainsi valoir que la solution retenue dans l’arrêt Shevill, relative à l’interprétation de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001, a été élaborée dans le contexte de la presse écrite il y a plus de 20 ans, à savoir à une période où les possibilités techniques de diffusion à distance différaient fondamentalement de celles actuellement disponibles, et que le développement de la technologie de streaming ainsi que des services de médias audiovisuels à la demande milite contre une différenciation fondée sur les formes de diffusion aux fins de déterminer la compétence internationale des juridictions. En outre, grâce à des technologies telles que le blocage géographique ou la géolocalisation, d’une part, la diffusion pourrait être limitée à un territoire déterminé et, d’autre part, le contenu d’une œuvre serait susceptible de varier selon le lieu de consultation. Par ailleurs, limiter une action en réparation de l’intégralité du préjudice dans l’État dans lequel le requérant a son centre d’intérêts uniquement en relation avec la mise en ligne d’un film sur Internet entraînerait une fragmentation difficilement acceptable du litige en cas de diffusion simultanée en ligne et hors ligne du contenu litigieux.
53. À cet égard, je rappelle que la jurisprudence Shevill a été réaffirmée de manière constante par la Cour, y compris dans ses arrêts récents (34). Par conséquent, il y a lieu de prendre en compte cette jurisprudence, et non uniquement la jurisprudence eDate, afin de déterminer si, s’agissant de l’affaire au principal, les juridictions polonaises disposent d’une compétence internationale pour statuer sur l’intégralité du dommage. Par ailleurs, l’interprétation du droit de l’Union doit être effectuée à la date des faits au principal, à savoir antérieurement à l’année 2015. Les développements technologiques intervenus postérieurement n’apparaissent donc pas pertinents dans le cadre de la présente affaire.
54. Ainsi qu’il découle de l’arrêt eDate, la mise en ligne de contenus sur un site Internet se distingue de la diffusion territorialisée d’un média en ce qu’elle vise, dans son principe, à l’ubiquité de ces contenus, qui peuvent être consultés partout dans le monde en dehors du contrôle de l’émetteur (35). Or, je constate que la diffusion d’une série à la télévision (36) ne remplit aucune de ces conditions. En effet, d’une part, cette diffusion, quels que soient les moyens utilisés, comme la télévision numérique terrestre (TNT), le câble ou le satellite, est en principe territorialisée, c’est-à-dire qu’elle est limitée à l’aire géographique de réception du signal télévisé, à savoir principalement une zone nationale (chaîne locale, régionale ou nationale). Il ressort de la décision de renvoi que la série télévisée a été diffusée dans différents États au moyen de chaînes de télévision « nationales », en l’occurrence les télévisions polonaise, allemande, irlandaise, espagnole, néerlandaise, autrichienne et norvégienne. D’autre part, ladite diffusion ne se trouve pas en dehors du contrôle des seuls titulaires des droits d’auteur, à savoir les producteurs, qui peuvent définir le cadre, notamment géographique, de l’émission de leur œuvre. En l’espèce, il résulte de la décision de renvoi que les défendeurs sont les titulaires exclusifs des droits d’auteur sur la série télévisée et qu’ils ont partiellement transféré à B. le droit d’exploiter celle-ci sur des territoires déterminés et, en outre, ont concédé à celui-ci, pour une durée de 12 ans, une licence exclusive de distribution des droits d’exploitation de cette série dans d’autres territoires.
55. Partant, la diffusion d’une série à la télévision ne saurait relever de la seule jurisprudence eDate. En ce sens, cet arrêt a énoncé que les considérations figurant dans l’arrêt Shevill, relatives à un article de presse, sont susceptibles de s’appliquer à d’autres médias et supports de communication (37). À cet égard, au point 44 de l’arrêt eDate, la Cour a fait référence aux conclusions de l’avocat général Cruz Villalón (38), lequel a observé que la portée de la jurisprudence Shevill est large et qu’elle ne se limite pas aux seuls journaux imprimés, son domaine d’application étant également susceptible de comprendre d’autres supports de communication, comme l’information télévisée ou radiophonique.
56. Le seul fait qu’une série soit diffusée simultanément sur une chaîne de télévision et sur Internet n’est pas de nature à modifier cette interprétation. En effet, selon la jurisprudence de la Cour, la règle de compétence spéciale prévue à l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprétée de manière autonome et stricte (39). Dès lors qu’une diffusion sur Internet diffère nettement d’une diffusion à la télévision, il n’y a pas lieu d’étendre à la télévision la solution retenue en ce qui concerne Internet lorsque les conditions posées par l’arrêt eDate ne sont pas remplies. En outre, une telle approche conduirait à une situation d’incertitude dans la mesure où, selon le choix des producteurs, il ne peut être tenu pour acquis que toute diffusion d’un contenu à la télévision soit nécessairement accompagnée d’un accès à celui-ci sur Internet, ce qui impliquerait un examen au cas par cas afin de vérifier les conditions d’émission de ce contenu, lesquelles peuvent également évoluer dans le temps.
57. S’agissant du blocage géographique ou de la géolocalisation dans le cadre d’une diffusion sur Internet, ceux-ci pourraient amener à considérer que la condition de l’ubiquité du contenu posée dans l’arrêt eDate n’est pas remplie, avec la conséquence qu’il conviendrait d’appliquer la jurisprudence Shevill dans un tel cas de figure, et non que cette dernière jurisprudence n’est pas applicable à une série télévisée.
58. Quant à la fragmentation du litige, cet argument a été pris en compte dans l’arrêt Shevill. En effet, la Cour a précisé que s’il est vrai que le jugement des divers aspects d’un même litige par des tribunaux différents présente des inconvénients, le demandeur a cependant toujours la faculté de porter l’ensemble de sa demande devant le tribunal soit du domicile du défendeur, soit du lieu d’établissement de l’éditeur de la publication diffamatoire (40). À cet égard, je rappelle que selon la règle générale, énoncée à l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 44/2001, les personnes domiciliées sur le territoire d’un État membre sont attraites devant les juridictions de cet État. La règle de compétence spéciale fixée à l’article 5, point 3, de ce règlement présente uniquement un caractère dérogatoire, qui ne peut devenir la règle générale, sauf à remettre en cause les règles de compétence définies par ledit règlement.
59. Par conséquent, dans le contexte de l’affaire au principal, il convient de faire une distinction entre la diffusion de la série à la télévision, laquelle relève de la jurisprudence Shevill , et celle sur Internet, à laquelle est applicable la jurisprudence eDate, qui permet à la personne concernée de saisir d’une action en responsabilité, au titre de l’intégralité du dommage causé, les juridictions de l’État membre dans lequel se trouve le centre de ses intérêts.
60. En deuxième lieu, en ce qui concerne la jurisprudence eDate, la juridiction de renvoi se demande si, en l’espèce, les conditions posées par l’arrêt Mittelbayerischer Verlag (41) sont remplies. Dans cet arrêt, la Cour a précisé que la simple appartenance d’une personne à un vaste groupe identifiable n’est pas de nature à permettre d’atteindre les objectifs de prévisibilité des règles de compétence et de sécurité juridique, dès lors que les centres des intérêts des membres d’un tel groupe peuvent potentiellement se trouver dans n’importe quel État membre de l’Union (42).
61. En l’occurrence, la juridiction de renvoi fait notamment valoir que l’intrigue de la série télévisée ne permet d’identifier aucun des requérants dès lors qu’il s’agit d’une œuvre de fiction ne se référant, ni directement ni indirectement, à des personnages contemporains ou historiques réels. Elle permettrait a fortiori encore moins d’identifier individuellement Ś. dans la mesure où cette association a été constituée des décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, cette juridiction considère que cette série relate le comportement d’un groupe de personnes restreint et fermé, à savoir des soldats de la formation X, identifiant cette formation de manière non équivoque et indubitable, dont Z.R. est l’un des membres vivants de ce groupe.
62. Cependant, à l’instar de la Commission, je considère que, s’agissant de Z.R., le critère de l’identification indirecte « en tant qu’individu » implique que la personne puisse être reconnue en raison de certaines caractéristiques particulières, qui renvoient clairement à une personne déterminée (43). Cette interprétation fait d’ailleurs écho à la jurisprudence Shevill , selon laquelle la victime doit être connue (44). En ce sens, la Cour a reconnu l’existence d’une individualisation dans des situations dans lesquelles les personnes prétendument victimes d’une violation de leurs droits de la personnalité étaient directement visées dans des contenus mis en ligne sur Internet, en étant nommément mentionnées dans ceux-ci (45). Or, en l’espèce, la série télévisée présente des personnages fictifs, ce qui signifie que Z.R. n’est pas identifié en tant qu’individu, même indirectement. Par ailleurs, ainsi qu’il ressort de la décision de renvoi, Ś. compte actuellement environ 5 000 membres, ce qui constitue, à mon sens, un vaste groupe, avec la conséquence que la simple appartenance d’une personne à ce groupe n’est pas de nature à permettre d’atteindre les objectifs de prévisibilité des règles de compétence et de sécurité juridique (46). En tout état de cause, je rappelle qu’il convient de se placer à la date des faits au principal, c’est-à-dire à une période où les survivants de la formation miliaire X pouvaient être plus nombreux qu’ils ne le sont actuellement.
63. De façon plus générale, dans l’hypothèse où le critère de l’individualisation était interprété de façon extensive, l’émetteur d’un message attentatoire aux droits de la personnalité ne serait pas en mesure de connaître les centres des intérêts des personnes qui font l’objet de celui-ci, lesquels peuvent se situer dans différents États membres (47). En outre, cette interprétation serait susceptible de conduire à des décisions contradictoires entre les juridictions des différents États membres saisies. Ladite interprétation soulèverait ainsi les mêmes critiques que celles formulées par la juridiction de renvoi à l’encontre de l’approche « mosaïque » en ce qu’elle ferait peser un risque systémique de multiplication de procédures judiciaires parallèles entre les mêmes parties dans plusieurs États membres.
64. Selon la juridiction de renvoi, en l’absence d’individualisation, le forum delicti commissi serait privé de son caractère d’alternative réelle à la compétence internationale globale résultant de l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 44/2001. Cette juridiction semble dès lors partir de la prémisse selon laquelle les règles de compétence internationale doivent être favorables au requérant. Cependant, d’une part, selon la jurisprudence de la Cour, la faculté pour une personne de saisir d’une action en responsabilité, au titre de l’intégralité du dommage causé, la juridiction du lieu où se trouve le centre de ses intérêts se justifie dans l’intérêt d’une bonne administration de la justice et non aux fins de protéger spécifiquement le demandeur (48). D’autre part, en application de la jurisprudence Shevill, le demandeur a toujours la faculté de porter l’ensemble de sa demande devant une seule juridiction, à savoir le tribunal du siège social des producteurs de la série télévisée, situé en Allemagne.
65. S’agissant de Ś., il découle de la jurisprudence de la Cour que le fait que le demandeur soit une personne physique ou morale n’est pas déterminant (49). Par conséquent, une personne morale, qui prétend que ses droits de la personnalité ont été violés par la publication de données inexactes la concernant sur Internet et par la non‑suppression de commentaires à son égard, peut former un recours tendant à la rectification de ces données, à la suppression de ces commentaires et à la réparation de l’intégralité du préjudice subi devant les juridictions de l’État membre dans lequel se trouve le centre de ses intérêts (50). Cependant, en l’occurrence, ainsi qu’il ressort de la décision de renvoi, cette association ayant été constituée des décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la série télévisée ne contient aucune information à son sujet et ne permet pas son identification, qu’elle soit directe ou indirecte. La seule circonstance que ladite association a pour objet social, entre autres, la défense de la dignité, de la réputation et de la mémoire de cette formation militaire ainsi que de ses soldats ne peut suffire à l’individualiser, au sens de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 (51). En outre, comme l’a relevé la juridiction de renvoi, le siège social d’une association poursuivant un objet statutaire similaire ou identique à celui de Ś. pourrait se trouver dans n’importe quel État membre de l’Union, ce qui présenterait les mêmes inconvénients que ceux résultant de la jurisprudence Shevill.
66. En troisième lieu, la juridiction de renvoi expose que l’exigence d’une identification individuelle, au moins indirecte, du requérant, présente une faiblesse structurelle, en ce que cette appréciation s’avère souvent délicate et, surtout, qu’elle est étroitement liée à l’examen du bien-fondé de l’affaire. Toutefois, la Cour a jugé que, au stade de la vérification de la compétence internationale, la juridiction saisie n’apprécie ni la recevabilité ni le bien-fondé de la demande selon les règles du droit national, mais identifie uniquement les points de rattachement avec l’État du for justifiant sa compétence en vertu de cette disposition. Alors même que l’objectif de sécurité juridique exige que le juge national saisi puisse aisément se prononcer sur sa propre compétence sans être contraint de statuer sur l’affaire au fond, une obligation de procéder, déjà à ce stade de la procédure, à une administration détaillée de la preuve en ce qui concerne les éléments de fait pertinents relatifs tant à la compétence qu’au fond risquerait de préjuger l’examen du bien‑fondé de celui-ci. La Cour a également précisé que tant l’objectif d’une bonne administration de la justice que le respect dû à l’autonomie du juge dans l’exercice de ses fonctions exigent que la juridiction saisie puisse examiner sa compétence internationale à la lumière de toutes les informations dont elle dispose, y compris, le cas échéant, de celles fournies par le défendeur (52).
67. Par conséquent, il appartient à la juridiction de renvoi de se prononcer sur la base des éléments dont elle dispose. Dans l’hypothèse où il ne ressortirait pas clairement de ces éléments que les requérants peuvent être identifiés « en tant qu’individus », cette juridiction ne pourrait pas statuer sur l’intégralité du dommage résultant de la diffusion de la série télévisée sur Internet. En l’occurrence, compte tenu des éléments présentés par ladite juridiction, il découle de la jurisprudence de la Cour que la série télévisée ne permet pas d’identifier ceux-ci, ni directement, ni indirectement. Par ailleurs, s’agissant de la considération de la même juridiction selon laquelle les règles de compétence internationale ne peuvent anticiper la décision future sur le fond de l’affaire, l’examen de la question de savoir s’il est possible d’identifier les requérants en tant qu’individus n’impose nullement de trancher le fond de l’affaire, qui consiste à déterminer si une atteinte aux droits de la personnalité a été commise.
68. En quatrième lieu, selon la juridiction de renvoi, lorsque le contenu susceptible de porter atteinte aux droits de la personnalité ne permet pas l’identification individuelle de personnes concrètes, il convient de considérer comme un indice de la prévisibilité de la compétence internationale, non pas exclusivement la localisation des centres d’intérêts des personnes concernées, mais également l’importance du contenu du message susceptible de porter atteinte aux droits de la personnalité et le point à partir duquel ce message, dans le contexte historique, culturel et social, revêt une « importance objectivement considérable » sur le territoire de l’État membre de diffusion. Cette juridiction estime qu’une telle approche, privilégiant l’objet du litige et son importance dans un lieu donné, plutôt que les personnes potentiellement susceptibles d’agir en qualité de requérant et le lieu du centre des intérêts de ces personnes, semble être conforme à une bonne compréhension du principe de prévisibilité de la compétence internationale.
69. Néanmoins, conformément à la jurisprudence de la Cour, si la notion de « lieu où le fait dommageable s’est produit », au sens de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001, peut viser le lieu où le dommage est survenu, cette notion ne saurait être comprise que comme désignant le lieu où le fait causal, engageant la responsabilité délictuelle ou quasi délictuelle, a produit directement ses effets dommageables à l’égard de celui qui en est la victime immédiate (53). Par conséquent, dans ce cas de figure, la compétence internationale d’une juridiction suppose d’examiner le lieu où le dommage s’est matérialisé spécifiquement en ce qui concerne le requérant, personne physique ou morale, dont les droits de la personnalité ont été prétendument violés. Retenir l’approche préconisée par la juridiction de renvoi reviendrait à créer un nouveau chef de compétence pour les juridictions nationales, détaché de la personne prétendument victime et qui pourrait lui être défavorable. En effet, comme l’a relevé la Commission, suivre cette approche aboutirait à ce qu’un ancien soldat ayant le centre de ses intérêts en Pologne puisse saisir les juridictions polonaises au titre de l’intégralité du dommage subi, compte tenu de l’importance objectivement considérable de la série télévisée en Pologne, tandis qu’un ancien soldat ayant le centre de ses intérêts dans un autre État membre ne pourrait pas le faire dans cet État (54).
70. Eu égard à tout ce qui précède, je propose de répondre à la première question que l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprété en ce sens que les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité d’une personne physique et d’une personne morale a été diffusée à la télévision et sur Internet, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, ne disposent pas, quant à la télévision, d’une compétence internationale pour connaître de l’intégralité d’un recours ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de faire une déclaration contenant des excuses, par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée dans les différents États membres concernés, ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série, quel qu’en soit le lieu, d’une déclaration ayant un contenu approprié, et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral résultant de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris du fait de la diffusion de la série télévisée dans d’autres États membres. S’agissant d’Internet, les juridictions d’un État membre dans lequel se trouve le centre des intérêts d’une personne physique ou morale ne sont compétentes pour connaître, dans son intégralité, d’un tel recours que si le contenu litigieux comporte des éléments objectifs et vérifiables permettant d’identifier, directement ou indirectement, cette personne en tant qu’individu.
B. Sur la seconde question préjudicielle
71. Par sa seconde question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si, en cas de réponse négative à la première question, l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprété en ce sens que les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité a été diffusée à la télévision, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, disposent d’une compétence internationale pour connaître d’un recours contre le producteur ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de présenter des excuses par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série dans cet État membre d’une déclaration ayant un contenu approprié et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral subi résultant de la diffusion de la série télévisée dans ledit État membre.
72. Il ressort de la jurisprudence de la Cour, à laquelle se réfère la juridiction de renvoi, que, eu égard à la nature ubiquitaire des données et des contenus mis en ligne sur un site Internet, et au fait que la portée de leur diffusion est en principe universelle, une demande de rectification ou de suppression de contenus publiés sur Internet est une et indivisible et ne peut, par conséquent, être portée que devant une juridiction compétente pour connaître de l’intégralité d’une demande de réparation du dommage et non devant une juridiction qui n’a pas une telle compétence (55).
73. La juridiction de renvoi indique que les requérants ne demandent pas que la série télévisée soit supprimée d’Internet ou qu’elle ne soit pas diffusée à la télévision, mais souhaitent, d’une part, empêcher une nouvelle atteinte à leurs droits de la personnalité par la mention d’informations précises devant précéder la diffusion de cette série et, d’autre part, éliminer les effets de l’atteinte commise par la publication d’une déclaration appropriée non seulement sur les sites Internet concernés, mais aussi sur les chaînes de télévision polonaises et allemandes sur lesquelles ladite série a été diffusée. Or, selon cette juridiction, une demande de suppression de certains contenus d’Internet revêtirait un caractère indivisible si le requérant entend obtenir la suppression intégrale du contenu portant atteinte aux droits de la personnalité.
74. Ainsi que cela a été relevé en réponse à la première question préjudicielle, la jurisprudence eDate, dans le cadre de laquelle s’inscrit la jurisprudence citée au point 72 des présentes conclusions, ne porte pas sur la diffusion d’un contenu à la télévision, auquel est applicable la jurisprudence Shevill. Il découle de cette dernière jurisprudence que, conformément à l’approche mosaïque, la juridiction d’un État membre dans lequel l’atteinte aux droits de la personnalité a été commise est compétente pour connaître des dommages causés dans cet État. Si la réglementation nationale le permet, cette juridiction est susceptible de pouvoir ordonner au défendeur que des informations précises précèdent la diffusion d’une série, pour autant que cette publication intervienne uniquement sur le territoire national. En l’espèce, la juridiction de renvoi souligne que, conformément à l’article 24 du code civil, des prétentions non pécuniaires peuvent être conçues de telle sorte que leur examen relève de la compétence d’une juridiction limitée à l’appréciation des conséquences d’une atteinte survenue sur le territoire de l’État du for.
75. S’agissant d’une diffusion sur Internet, je souscris à l’argumentation de la juridiction de renvoi selon laquelle, si cette diffusion se rattache à la jurisprudence Shevill en l’absence d’une individualisation des requérants, la juridiction saisie, également dans la mesure où la réglementation nationale le permet, pourrait ordonner au défendeur que des informations précises relatives au contenu litigieux soient publiées dans un autre média dont la zone d’influence est limitée au territoire de l’État membre concerné, comme la presse écrite ou la télévision nationale, ou encore que ces informations ne se rapportent qu’aux effets de l’atteinte aux droits de la personnalité sur le territoire de cet État.
76. Par ailleurs, la juridiction de renvoi considère que le fait dommageable ne se limite pas à la production d’un film, mais inclut également sa diffusion dans un État membre particulier. Une telle approche impliquerait que les juridictions de l’État membre où le film a été diffusé pourraient se voir reconnaître une compétence internationale principalement en raison de la survenance du fait dommageable sur leur territoire, et, à titre secondaire seulement, en raison de la matérialisation du préjudice dans cet État. Cependant, je rappelle que, dans l’arrêt Shevill, la Cour a jugé que, dans l’hypothèse d’une diffamation au moyen d’un article de presse diffusé sur le territoire de plusieurs États membres, le lieu de l’événement causal ne peut être que le lieu d’établissement de l’éditeur de la publication litigieuse, en tant qu’il constitue le lieu d’origine du fait dommageable (56).
77. En l’occurrence, la juridiction de renvoi indique que la série télévisée a été produite en Allemagne et que les seuls défendeurs devant la juridiction polonaise sont les producteurs de cette série, laquelle a été diffusée en Pologne par un radiodiffuseur public polonais qui n’est pas partie à l’instance. Dans ces conditions, le lieu d’établissement des producteurs de ladite série doit être considéré comme étant le lieu de l’événement causal qui est à l’origine de ce dommage. En outre, comme le mentionne cette juridiction, selon la jurisprudence de la Cour, dans des circonstances où un seul parmi plusieurs auteurs présumés d’un dommage allégué est attrait devant une juridiction dans le ressort de laquelle il n’a pas agi, il ne peut pas être considéré que l’événement causal s’est produit dans le ressort de cette juridiction au sens de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 (57).
78. Par ailleurs, il découle de la décision de renvoi que les défendeurs sont les titulaires exclusifs des droits d’auteur sur la série télévisée et qu’ils ont partiellement transféré à B. le droit d’exploiter celle-ci sur des territoires déterminés et ont concédé à celui-ci une licence exclusive de distribution des droits d’exploitation de cette série dans d’autres territoires (58). Un tel contrat, pour lequel la décision de renvoi n’indique pas que celui-ci a été conclu en Pologne, n’est pas de nature à modifier le lieu d’origine du fait dommageable en ce qu’il ne peut être assimilé à une action des défendeurs dans tout pays dans lequel ladite série a été diffusée avec leur consentement. Dès lors, conformément à cet article 5, point 3, les juridictions polonaises ne disposent pas d’une compétence internationale pour connaître de l’intégralité de la demande présentée par les requérants du seul fait de la diffusion de la même série en Pologne.
79. Dans ces conditions, je propose de répondre à la seconde question que l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 doit être interprété en ce sens que les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité a été diffusée à la télévision, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, disposent d’une compétence internationale pour connaître d’un recours contre le producteur ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de présenter des excuses par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série dans cet État membre d’une déclaration ayant un contenu approprié, dans la mesure où la réglementation nationale le permet, et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral résultant de la diffusion de la série télévisée dans ledit État membre.
80. Je souhaite ajouter que, à l’instar de la juridiction de renvoi, j’estime que l’approche « mosaïque » pose des difficultés pour les personnes physiques ou morales alléguant une atteinte à leurs droits de la personnalité (59). À cet égard, les arguments avancés par cette juridiction quant au risque de fragmentation du litige, susceptible de conduire à des décisions contradictoires entre les juridictions des différents États membres saisies, ne sont pas dénués de pertinence. Cependant, la jurisprudence actuelle de la Cour est bien établie et une interprétation extensive d’une disposition dérogatoire, à savoir l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001, pourrait générer davantage de problèmes que ceux qu’elle entend résoudre. Partant, je suis d’avis que, dans le cadre de la présente affaire, il n’y a pas lieu de remettre en cause cette jurisprudence.
V. Conclusion
81. Au vu des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre aux questions préjudicielles posées par le Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne) de la manière suivante :
1) L’article 5, point 3, du règlement (CE) no 44/2001 du Conseil, du 22 décembre 2000, concernant la compétence judiciaire, la reconnaissance et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale,
doit être interprété en ce sens que :
les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité d’une personne physique ou d’une personne morale a été diffusée à la télévision et sur Internet, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, ne disposent pas, quant à la télévision, d’une compétence internationale pour connaître de l’intégralité d’un recours ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de faire une déclaration contenant des excuses, par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée dans les différents États membres concernés, ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série, quel qu’en soit le lieu, d’une déclaration ayant un contenu approprié, et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral résultant de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris du fait de la diffusion de la série télévisée dans d’autres États membres. S’agissant d’Internet, les juridictions de l’État membre dans lequel se trouve le centre des intérêts d’une personne physique ou morale ne sont compétentes pour connaître, dans son intégralité, d’un tel recours que si le contenu litigieux comporte des éléments objectifs et vérifiables permettant d’identifier, directement ou indirectement, cette personne en tant qu’individu.
2) L’article 5, point 3, du règlement no 44/2001
doit être interprété en ce sens que :
les juridictions d’un État membre dans lequel une série portant atteinte aux droits de la personnalité a été diffusée à la télévision, autre que l’État membre dans lequel cette série a été produite, disposent d’une compétence internationale pour connaître d’un recours contre le producteur ayant pour objet, d’une part, une prestation non pécuniaire visant à éliminer les effets de l’atteinte aux droits de la personnalité, y compris une injonction de présenter des excuses par l’intermédiaire des chaînes de télévision sur lesquelles ladite série a été diffusée, ainsi que de faire précéder chaque diffusion de la même série dans cet État membre d’une déclaration ayant un contenu approprié, dans la mesure où la réglementation nationale le permet, et, d’autre part, une prestation pécuniaire visant à obtenir la réparation du préjudice moral résultant de la diffusion de la série télévisée dans ledit État membre.
1 Langue originale : le français.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
2 Règlement du Conseil du 22 décembre 2000 concernant la compétence judiciaire, la reconnaissance et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale (JO 2001, L 12, p. 1).
3 Arrêt du 7 mars 1995, Shevill e.a. (C‑68/93, ci-après l’« arrêt Shevill »ou la « jurisprudence Shevill », EU:C:1995:61).
4 Arrêt du 25 octobre 2011, eDate Advertising e.a. (C‑509/09 et C‑161/10, ci-après l’« arrêt eDate » ou la « jurisprudence eDate », EU:C:2011:685).
5 Voir, en faveur du maintien de la jurisprudence Shevill, conclusions de l’avocat général Cruz Villalón dans les affaires jointes eDate Advertising e.a. (C‑509/09 et C‑161/10, EU:C:2011:192, points 33 à 41) et de l’avocat général Hogan dans l’affaire Gtflix Tv (C‑251/20, EU:C:2021:745, points 42 à 94). Voir, en sens contraire, conclusions de l’avocat général Bobek dans l’affaire Bolagsupplysningen et Ilsjan (C‑194/16, EU:C:2017:554, points 73 à 90).
6 Voir, notamment, Lutzi, T., « Shevill is dead, long live Shevill ! », Law Quarterly Review, 2018, vol. 134, p. 208 à 213.
7 Règlement du Parlement européen et du Conseil du 12 décembre 2012 concernant la compétence judiciaire, la reconnaissance et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale (JO 2012, L 351, p. 1).
8 Dz. U. de 1964, no 16, position 93.
9 Dz. U. de 1964, no 43, position 296.
10 Si la décision de renvoi mentionne la date du 19 novembre 2023, il ressort du dossier soumis à la Cour que le recours a, en réalité, été formé le 19 novembre 2013.
11 Selon cette jurisprudence, en cas d’atteinte alléguée aux droits de la personnalité au moyen de contenus mis en ligne sur un site Internet, la personne qui s’estime lésée dispose de la faculté de saisir d’une action en responsabilité, au titre de l’intégralité du dommage causé, les juridictions de l’État membre dans lequel se trouve le centre de ses intérêts.
12 Selon cette approche, les juridictions de chaque État membre dans lequel une publication diffamatoire a été diffusée et où la victime prétend avoir subi une atteinte à sa réputation sont compétentes pour connaître des dommages causés dans cet État. Voir, plus précisément, point 49 des présentes conclusions.
13 Arrêt du 17 juin 2021 (C‑800/19, ci-après l’« arrêt Mittelbayerischer Verlag », point 46), dans lequel la Cour a dit pour droit que la juridiction du lieu où se trouve le centre des intérêts d’une personne prétendant que ses droits de la personnalité ont été violés par un contenu mis en ligne sur un site Internet n’est compétente pour connaître, au titre de l’intégralité du dommage allégué, d’une action en responsabilité introduite par cette personne que si ce contenu comporte des éléments objectifs et vérifiables permettant d’identifier, directement ou indirectement, ladite personne en tant qu’individu.
14 La juridiction de renvoi se réfère, à cet égard, à l’article 1er, paragraphe 2, sous g), du règlement (CE) no 864/2007 du Parlement européen et du Conseil, du 11 juillet 2007, sur la loi applicable aux obligations non contractuelles (Rome II) (JO 2007, L 199, p. 40).
15 Ordonnance Idziski (C‑232/25, EU:C:2025:389).
16 Arrêt du 9 décembre 2021, HRVATSKE ŠUME (C‑242/20, point 30 et jurisprudence citée).
17 Voir arrêt du 14 juillet 2016, Granarolo (C‑196/15, EU:C:2016:559, point 17 et jurisprudence citée).
18 Selon ce considérant, « [p]our assurer la continuité nécessaire entre la convention [du 27 septembre 1968 concernant la compétence judiciaire et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale (JO 1972, L 299, p. 32, ci-après la “convention de Bruxelles”)], le [règlement no 44/2001] et le présent règlement, il convient de prévoir des dispositions transitoires. La même continuité doit être assurée en ce qui concerne l’interprétation par la Cour de justice de l’Union européenne de la [convention de Bruxelles] et des règlements qui la remplacent ».
19 Voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, ÖFAB (C‑147/12, EU:C:2013:490, point 29 et jurisprudence citée), ainsi que du 10 juillet 2025, Chmieka (C‑99/24, EU:C:2025:563, point 43 et jurisprudence citée).
20 Voir, en ce sens, arrêt du 2 décembre 2025, Stichting Right to Consumer Justice et Stichting App Stores Claims (C‑34/24, ci-après l’« arrêt Stichting Right to Consumer Justice », EU:C:2025:936, points 44 et 45 ainsi que jurisprudence citée).
21 Voir, en ce sens, arrêt du 21 décembre 2021, Gtflix Tv (C‑251/20, ci-après l’« arrêt Gtflix », EU:C:2021:1036, point 25 et jurisprudence citée).
22 Voir, en ce sens, arrêt Stichting Right to Consumer Justice (point 46 et jurisprudence citée).
23 Voir, en ce sens, arrêt Stichting Right to Consumer Justice (point 47 et jurisprudence citée).
24 Voir arrêt Shevill (points 24 et 25).
25 Voir arrêt Shevill (point 27).
26 Voir arrêt Shevill (points 29 et 30).
27 Voir arrêt Shevill (point 32).
28 Voir arrêt du 11 janvier 1990, Dumez France et Tracoba (C‑220/88, EU:C:1990:8, point 18).
29 Dans ses conclusions dans les affaires jointes eDate Advertising e.a. (C‑509/09 et C‑161/10, EU:C:2011:192, point 38), l’avocat général Cruz Villalón a souligné que la solution tirée de l’arrêt Shevill évite de transformer le for spécial de l’article 5, point 3, du règlement no 44/2001 en un équivalent du for général qui prime sur la juridiction du domicile du défendeur et permet également d’échapper au forum actoris.
30 Voir arrêt eDate (point 44).
31 Voir arrêt eDate (points 45 et 48).
32 Voir arrêt eDate (point 49).
33 Voir arrêt eDate (point 52).
34 Voir, notamment, arrêts, rendus en formation de grande chambre, du 17 octobre 2017, Bolagsupplysningen et Ilsjan (C‑194/16, ci-après l’« arrêt Bolagsupplysningen et Ilsjan », EU:C:2017:766, point 31), ainsi que Gtflix (point 29).
35 Voir point 50 des présentes conclusions.
36 Aux termes de l’article 1er, paragraphe 1, sous e), de la directive 2010/13/UE du Parlement européen et du Conseil, du 10 mars 2010, visant à la coordination de certaines dispositions législatives, réglementaires et administratives des États membres relatives à la fourniture de services de médias audiovisuels (directive « Services de médias audiovisuels ») (JO 2010, L 95, p. 1), « [a]ux fins de la présente directive, on entend par “radiodiffusion télévisuelle” : ou “émission télévisée” (c’est-à-dire un service de médias audiovisuels linéaire) : un service de médias audiovisuels fourni par un fournisseur de services de médias pour le visionnage simultané de programmes sur la base d’une grille de programmes ».
37 Voir point 50 des présentes conclusions.
38 Conclusions dans les affaires jointes eDate Advertising e.a. (C‑509/09 et C‑161/10, EU:C:2011:192, point 39).
39 Voir point 46 des présentes conclusions.
40 Voir point 49 des présentes conclusions.
41 Voir, s’agissant de ces conditions, point 28 des présentes conclusions.
42 Voir arrêt Mittelbayerischer Verlag (point 43).
43 Dans ses conclusions dans l’affaire Mittelbayerischer Verlag (C‑800/19, EU:C:2021:124, points 51 à 57), l’avocat général Bobek avait suggéré à la Cour d’adopter une approche plus large, qui n’a toutefois pas été retenue dans l’arrêt rendu dans cette affaire.
44 Arrêt Shevill (point 29).
45 Voir arrêt Mittelbayerischer Verlag (point 35).
46 Voir jurisprudence citée au point 60 des présentes conclusions.
47 Voir, en ce sens, arrêt Mittelbayerischer Verlag (point 34 et jurisprudence citée).
48 Voir, en ce sens, arrêt Mittelbayerischer Verlag (point 32 et jurisprudence citée).
49 Voir arrêt Bolagsupplysningen et Ilsjan (point 38).
50 Voir, en ce sens, arrêt Bolagsupplysningen et Ilsjan (point 44).
51 Il découle de l’exigence stricte d’une individualisation de la personne alléguant une atteinte à ses droits de la personnalité que la jurisprudence relative au droit de la concurrence, selon laquelle une association chargée de défendre les intérêts collectifs de certaines entreprises n’est en principe recevable à introduire un recours en annulation au titre de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE que si elle peut faire valoir un intérêt propre ou si les entreprises qu’elle représente ou certaines d’entre elles ont qualité pour agir à titre individuel (voir arrêt du 21 septembre 2023, China Chamber of Commerce for Import and Export of Machinery and Electronic Products e.a./Commission, C‑478/21 P, EU:C:2023:685, point 80 ainsi que jurisprudence citée), ne saurait s’appliquer par analogie.
52 Voir, en ce sens, arrêt du 13 février 2025, Athenian Brewery et Heineken (C‑393/23, EU:C:2025:85, points 41 à 43 ainsi que jurisprudence citée).
53 Voir, en ce sens, arrêt du 11 janvier 1990, Dumez France et Tracoba (C‑220/88, EU:C:1990:8, point 20).
54 J’ajoute que l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Mittelbayerischer Verlag portait sur l’utilisation de l’expression « camp d’extermination polonais de Treblinka » qui, dans le contexte historique, culturel et social polonais, revêt une importance objectivement considérable. Cependant, la Cour a jugé que le demandeur devait être identifié en tant qu’individu, ce qui n’était pas le cas. Par conséquent, l’importance objectivement considérable d’une affaire dans un État membre donné ne constitue pas un élément suffisant pour consacrer la compétence internationale des juridictions de cet État membre quant à l’intégralité du dommage.
55 Voir arrêts Bolagsupplysningen et Ilsjan (point 48) ainsi que Gtflix (point 32).
56 Voir point 49 des présentes conclusions.
57 Voir arrêt du 3 avril 2014, Hi Hotel HCF (C‑387/12, EU:C:2014:215, point 31 et jurisprudence citée).
58 Voir point 54 des présentes conclusions.
59 Voir, en ce qui concerne ces difficultés, conclusions de l’avocat général Bobek dans l’affaire Bolagsupplysningen et Ilsjan (C‑194/16, EU:C:2017:554).