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AccueilDroit européen62025CC0550
Arrêt CJUE62025CC0550

Arrêt CJUE — 62025CC0550

CELEX62025CC0550
TypeArrêt CJUE
Datejeudi 18 juin 2026

Texte intégral

Édition provisoire

CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

M. MANUEL CAMPOS SÁNCHEZ-BORDONA

présentées le 18 juin 2026 (1)

Affaire C‑550/25 P

ABLV Bank AS, en liquidation,

contre

Banque centrale européenne (BCE)

« Pourvoi – Accès aux documents – Régime d’accès aux documents de la BCE – Décision 2004/258/CE – Droit d’accès à un dossier de la BCE – Régime applicable à la demande présentée par le demandeur – Refus d’accès – Recours en annulation »






1. Le présent pourvoi porte sur le régime d’accès du public aux documents de la Banque centrale européenne (BCE), prévu par la décision 2004/258/CE (2).

2. Par une décision du 8 décembre 2022 (3), la BCE a rejeté la demande d’ABLV Bank AS (ci-après « ABLV ») tendant à obtenir l’accès à certains documents.

3. Dans l’arrêt du 4 juin 2025, ABLV Bank/BCE (4), le Tribunal a rejeté le recours formé par ABLV contre la décision litigieuse. Dans le cadre d’un pourvoi, ABLV reproche au Tribunal d’avoir commis plusieurs erreurs de droit et demande, par conséquent, l’annulation de l’arrêt attaqué ainsi que de la décision litigieuse.

I. Les antécédents du litige

4. Les antécédents du litige sont exposés aux points 2 à 15 de l’arrêt attaqué et peuvent être résumés comme suit :

– ABLV était un établissement de crédit établi en Lettonie ;

– le 13 février 2018, le United States Department of the Treasury (département du Trésor des États-Unis d’Amérique), par l’intermédiaire du Financial Crimes Enforcement Network (réseau de lutte contre la criminalité financière, États-Unis, ci-après le « FinCEN »), a annoncé son intention d’adopter une mesure visant à désigner ABLV comme une institution représentant un risque majeur en matière de blanchiment d’argent. À la suite de cette annonce, ABLV a connu un retrait massif de dépôts ;

– le 23 février 2018, la BCE a conclu que la défaillance d’ABLV était avérée ou prévisible au sens de l’article 18, paragraphe 1, du règlement (UE) no 806/2014 (5). Le même jour, le Conseil de résolution unique (CRU) a décidé de ne pas adopter de dispositif de résolution à l’égard d’ABLV ;

– le 11 juillet 2018, la BCE a retiré son agrément à ABLV ;

– le 26 mars 2021, le Korupcijas novēršanas un apkarošanas birojs (Bureau de prévention et de lutte contre la corruption, Lettonie, ci‑après le « KNAB ») a décidé de mettre fin à la procédure pénale ouverte à la suite du projet de mesure du FinCEN ;

– le 25 mai 2022, ABLV a demandé à la BCE l’accès à :

– tout document relatif, directement ou indirectement, au FinCEN et/ou à d’autres services ou responsables d’autres services du département du Trésor américain ou à d’autres autorités américaines ou à d’autres autorités aux États-Unis et/ou à la requérante et/ou à sa filiale luxembourgeoise ;

– tout document contenant des communications, directement ou indirectement, avec le FinCEN et/ou ses responsables et/ou d’autres services ou responsables d’autres services du département du Trésor américain ou d’autres autorités américaines ou d’autres autorités aux États-Unis ;

– tout document relatif, directement ou indirectement, à la décision du KNAB, aux faits mentionnés dans la décision du KNAB et/ou aux constatations factuelles figurant dans la décision du KNAB, que ces communications aient eu lieu avant ou après l’annonce du FinCEN ;

– tout document relatif, directement ou indirectement, à des actes ou des omissions de la BCE, du CRU, de la Finanšu un kapitāla tirgus komisija (Commission des marchés financiers et des capitaux, Lettonie, ci-après la « CMFC »), du FinCEN ou de toute autre autorité à la suite de l’annonce du FinCEN ou avant l’annonce du FinCEN ;

– tout document relatif, directement ou indirectement, à Euroclear concernant son rôle à l’égard d’ABLV et/ou de sa filiale luxembourgeoise, y compris, sans limitation, toute communication entre la BCE et/ou le CRU et Euroclear concernant, directement ou indirectement, ABLV et/ou sa filiale luxembourgeoise ;

– tout autre document concernant, directement ou indirectement, ABLV et/ou sa filiale luxembourgeoise.

5. Le 8 août 2022, la BCE a informé ABLV que la demande d’accès serait traitée en deux lots. En ce qui concerne le second lot (couvrant les documents mentionnés dans les trois derniers tirets visés au point précédent), elle a indiqué que la demande d’accès n’était pas suffisamment précise au sens de l’article 6, paragraphe 1, de la décision 2004/258. La BCE a alors invité ABLV, conformément à l’article 6, paragraphe 2, de la décision 2004/258, à indiquer les sujets spécifiques ou les thèmes qui l’intéressaient ainsi qu’une période définie. La BCE a informé ABLV que le traitement du second lot était suspendu jusqu’à ce que la portée de la demande d’accès soit précisée.

6. Le 13 septembre 2022, la BCE a communiqué à ABLV sa décision initiale (6), en indiquant que les trois derniers tirets de la demande d’accès n’étaient pas suffisamment précis, et a invité ABLV à mentionner les sujets spécifiques ou les thèmes qui l’intéressaient ainsi qu’une période définie. Dans la même communication, la BCE a notamment déclaré que, après avoir examiné les trois premiers tirets de la demande d’accès, elle avait identifié neuf documents pertinents au regard des deux premiers tirets. Aucun document de la BCE correspondant au troisième tiret n’aurait, en revanche, pu être identifié. Selon la BCE, deux des documents pertinents étaient accessibles au public et l’accès, intégral ou partiel, aux sept autres documents devait être refusé (7).

7. Le 11 octobre 2022, ABLV a adressé à la BCE une demande confirmative, en application de l’article 7, paragraphe 2, de la décision 2004/258. En particulier, elle demandait que la BCE reconsidère sa position et complète la liste des documents liés à la demande d’accès. En outre, ABLV demandait, en vertu de l’article 41, paragraphe 2, sous b), de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’accès au dossier de la procédure en cours dans le cadre de sa demande d’accès aux documents.

8. Le 8 décembre 2022, la BCE a adopté la décision litigieuse.

II. La procédure devant le Tribunal et l’arrêt attaqué

9. Le 20 février 2023, ABLV a introduit devant le Tribunal un recours en annulation de la décision litigieuse.

10. Dans son recours, ABLV invoquait cinq moyens d’annulation :

– le caractère incomplet de la liste des documents identifiés par la BCE ;

– l’erreur de référence au site Internet du FinCEN s’agissant des documents nos 1 et 2 ;

– l’illégalité du refus d’octroyer l’accès aux documents nos 3 à 9 ;

– l’illégalité du refus d’octroyer l’accès au dossier ;

– la suspension irrégulière de la procédure d’accès aux documents s’agissant du second lot.

11. Le Tribunal a rejeté le recours dans son intégralité.

III. Le pourvoi et la procédure devant la Cour

12. Le pourvoi formé par ABLV, enregistré au greffe de la Cour le 14 août 2025, est fondé sur douze moyens.

13. ABLV conclut à ce qu’il plaise à la Cour :

– annuler l’arrêt attaqué ;

– annuler la décision litigieuse ;

– condamner la BCE aux dépens ;

– renvoyer l’affaire devant le Tribunal afin qu’il statue sur le fond.

14. La BCE conclut au rejet du pourvoi et à la condamnation d’ABLV aux dépens.

15. À la demande de la Cour, les présentes conclusions se limiteront aux troisième, septième, huitième et neuvième moyens.

IV. Appréciation

16. La BCE soutient que le pourvoi est irrecevable dans son intégralité et réitère cette objection lors de l’examen de chacun des moyens invoqués à l’appui du pourvoi. Selon elle, ABLV se borne à critiquer l’appréciation des faits opérée par le Tribunal.

17. Pour ce qui est des moyens examinés dans les présentes conclusions, j’estime qu’ABLV conteste, fondamentalement, l’interprétation du droit retenue par le Tribunal dans le cadre de l’identification de la réglementation applicable en l’espèce, d’une part, et de la définition de la portée de l’exercice de sa propre compétence, d’autre part.

18. Dans la mesure où ABLV conteste l’interprétation ou l’application du droit de l’Union effectuée par le Tribunal, les points de droit examinés en première instance peuvent être à nouveau discutés dans le cadre d’un pourvoi.

A. Le troisième moyen du pourvoi

1. Argumentation des parties

19. ABLV dénonce une prétendue erreur de droit et une insuffisance de motivation de l’arrêt attaqué en ce qu’il constate que les trois derniers tirets de la demande d’accès aux documents n’étaient pas suffisamment précis au sens de l’article 6, paragraphe 1, de la décision 2004/258.

20. Selon ABLV, le Tribunal n’a appliqué aucun critère juridique pour apprécier le caractère imprécis des trois derniers tirets de la demande d’accès aux documents. L’arrêt attaqué n’indiquerait même pas que ces tirets empêchaient la BCE d’identifier les documents correspondant à ces parties de la demande d’accès.

21. La BCE considère que le présent moyen est irrecevable, dès lors que le Tribunal aurait explicitement souligné que, au regard des termes des trois derniers tirets de la demande d’accès, la BCE pouvait légitimement demander des éclaircissements à l’égard de ces catégories de documents, sans qu’il appartienne à la Cour de réexaminer cette appréciation dans le cadre d’un pourvoi. En tout état de cause, la BCE n’étant pas en mesure d’identifier les documents présentant un intérêt pour ABLV, ce moyen doit être rejeté.

2. Analyse

22. L’article 6 de la décision 2004/258 dispose que les demandes d’accès aux documents de la BCE doivent être présentées « de façon suffisamment précise pour permettre à la BCE [de les] identifier » (paragraphe 1). Si tel n’est pas le cas, « la BCE invite le demandeur à [...] clarifier [sa demande] et assiste celui-ci à cette fin » (paragraphe 2).

23. Ces deux paragraphes de l’article 6 de la décision 2004/258 reprennent presque mot pour mot le libellé de l’article 6, paragraphes 1 et 2, du règlement (CE) no 1049/2001 (8). À la différence des exceptions au droit d’accès aux documents, l’exigence d’une « précision suffisante » des demandes d’accès s’applique de la même manière dans le cas du règlement no 1049/2001 et dans celui de la décision 2004/258.

24. En ce qui concerne l’accès aux documents de la BCE, la Cour a jugé ce qui suit :

– « [...] la BCE a, par la décision 2004/258, choisi de conférer un droit d’accès à ses documents, sous réserve des conditions et des limites définies par celle-ci. La même décision vise ainsi à préserver ce droit d’accès, tout en tenant compte de la spécificité de cette institution qui, conformément à l’article 130 TFUE, doit pouvoir poursuivre efficacement les objectifs assignés à ses missions grâce à l’exercice indépendant des pouvoirs spécifiques dont elle dispose à ces fins en vertu du traité et des statuts du SEBC » (9).

– « Par ailleurs, il y a lieu de rappeler que le cadre juridique relatif à l’accès aux documents de la BCE prévu par les traités diffère, en vertu de l’article 15, paragraphe 3, quatrième alinéa, TFUE, selon que la BCE exerce, ou non, des fonctions administratives. Or, même si les règles relatives à l’accès aux documents des institutions soumises à cet alinéa devaient être prises en conformité avec le règlement no 1049/2001, un document tel que le document litigieux [...] ne saurait être considéré comme ayant trait à l’exercice des fonctions administratives de la BCE » (10).

– « Il s’ensuit que l’article 4, paragraphe 3, deuxième alinéa, du règlement no 1049/2001 ne conçoit le refus d’accès à un document que dans son rapport avec une décision concrète, alors que, dans le cadre de l’article 4, paragraphe 3, premier alinéa, de la décision 2004/258, la protection de confidentialité des documents de la BCE est garantie y compris lorsque ces documents ne s’insèrent pas dans le processus d’adoption d’une telle décision » (11).

25. En principe, l’exigence de précision énoncée dans la décision 2004/258 ne nécessite pas une interprétation différente de celle qui découle du régime d’accès aux documents prévu par le règlement no 1049/2001, même si ce dernier n’est pas applicable à la BCE (12).

26. La jurisprudence de la Cour ne manque assurément pas d’arrêts qui se prononcent sur des demandes d’accès à un nombre excessif de documents ou à des documents très longs (13), ou sur la définition conceptuelle du terme « document » (14).

27. Toutefois, il n’en va pas de même en ce qui concerne l’exigence selon laquelle la demande d’accès doit être « suffisamment précise ». Cette exigence concerne l’identification des documents demandés, c’est-à-dire un aspect qui précède l’évaluation de la longueur et du nombre de ces documents (15).

28. S’agissant des documents litigieux, ABLV affirme que « sa demande est simple et précise » (16). Selon elle, si la BCE en a jugé autrement et, surtout, si le Tribunal a souscrit à l’avis de la BCE, cela ne peut s’expliquer que par : a) l’intention dilatoire qui inspire la manière de procéder de la BCE en matière d’accès à ses documents (17) ; et b) l’erreur de droit que le Tribunal aurait commise « en ne fournissant aucune analyse, en ne présentant aucune motivation et en ne concluant nullement que les trois derniers tirets de la demande d’accès aux documents présentée par la requérante ont effectivement empêché la BCE de pouvoir identifier les documents demandés » (18).

29. En particulier, les termes dans lesquels ABLV critique le Tribunal sont très sévères. Elle affirme ainsi que « [l]e Tribunal ne fournit aucun motif ou argument juridique quant à la manière dont les termes généraux allégués de la demande aboutissent à une demande imprécise » (19). De plus, elle soutient que « le Tribunal ne se fonde sur aucune base juridique ni ne vise à appliquer un quelconque critère juridique [...] [lorsqu’il conclut] que la portée de la demande empêche l’institution d’identifier les documents demandés » (20).

30. Toutefois, il ressort clairement des points 170 à 182 de l’arrêt attaqué que de tels griefs particulièrement sérieux ne sont pas fondés.

31. Le Tribunal déclare que, « [é]tant donné que la BCE a considéré que les trois derniers tirets de la demande d’accès ne remplissaient pas les conditions prévues à l’article 6, paragraphe 1, de la décision 2004/258, il convient d’examiner, dans un premier temps, si cette partie de la demande d’accès était suffisamment précise au sens de l’article 6, paragraphe 1, de ladite décision et, dans un second temps, si la BCE a respecté son devoir d’assistance visé à l’article 6, paragraphe 2, de la même décision » (21).

32. Le Tribunal reproduit ensuite le contenu des trois derniers tirets de la demande (22) avant de conclure que, « [a]u vu des termes généraux des trois derniers tirets de la demande d’accès, la BCE pouvait légitimement demander une clarification pour ces catégories de documents [...] [et que], au regard du libellé [desdits tirets] et notamment en l’absence d’une période définie, il n’était pas possible de savoir si cette partie de la demande portait sur des documents liés à l’annonce du FinCEN ou sur d’autres questions de surveillance » (23).

33. Il appartient au Tribunal d’établir si, effectivement, les termes de la demande étaient à ce point généraux qu’ils ne satisfaisaient pas à l’exigence de précision énoncée à l’article 6, paragraphe 1, de la décision 2004/258. Le Tribunal est seul compétent pour constater et apprécier les faits du litige ainsi que pour examiner les éléments de preuve. Sous réserve du cas de leur dénaturation (24), qui n’existe que lorsque, notamment, « le Tribunal a manifestement outrepassé les limites d’une appréciation raisonnable des éléments de preuve » (25), la Cour, saisie d’un pourvoi, doit respecter ces appréciations.

34. À mon sens, le Tribunal a procédé à une appréciation raisonnable de la demande litigieuse.

35. Comme je l’ai indiqué plus haut (26), ABLV avait notamment demandé l’accès à :

– tout document relatif, directement ou indirectement, à des actes ou des omissions de la BCE, du CRU, de la CMFC, du FinCEN ou de toute autre autorité à la suite de l’annonce du FinCEN ou avant l’annonce du FinCEN ;

– tout document relatif, directement ou indirectement, à Euroclear concernant son rôle à l’égard d’ABLV et/ou de sa filiale luxembourgeoise, y compris, sans limitation, toute communication entre la BCE et/ou le CRU et Euroclear concernant, directement ou indirectement, ABLV et/ou sa filiale luxembourgeoise ; et

– tout autre document concernant, directement ou indirectement, ABLV et/ou sa filiale luxembourgeoise.

36. Je partage l’avis du Tribunal selon lequel le caractère général de ces termes est difficilement contestable :

– la demande concerne, dans les trois cas, « tout document » relatif, « directement ou indirectement », soit aux « actes ou [...] omissions » de différentes institutions « ou de toute autre autorité », soit « à la requérante et/ou à sa filiale luxembourgeoise » ;

– la demande est formulée en y incluant « sans limitation, toute communication » entre la BCE et deux entités concernant, directement ou indirectement, ABLV et/ou sa filiale luxembourgeoise ;

– les documents demandés sont identifiés comme étant ceux qui ont été produits (ou n’ont pas été produits dans le cas des omissions) « à la suite de l’annonce du FinCEN ou avant l’annonce du FinCEN ».

37. L’appréciation du Tribunal quant au manque de précision d’une demande formulée en des termes aussi généraux ne saurait, je le répète, être considérée comme déraisonnable. Elle peut certes être contestée, comme le fait ABLV, mais uniquement en sollicitant une nouvelle appréciation des faits, qui ne relève pas d’un pourvoi.

38. Par ailleurs, l’appréciation qu’ABLV conteste aujourd’hui (à tort) dans le cadre du pourvoi aurait pu être différente si ABLV avait répondu à la demande de clarification que lui a adressée la BCE en application de son devoir d’assistance.

39. Conformément à l’article 6, paragraphe 2, de la décision 2004/258, la BCE a invité à deux reprises ABLV à indiquer les sujets spécifiques qui l’intéressaient, ainsi qu’à limiter sa demande à une période définie (27).

40. ABLV n’a pas donné suite à cette invitation, estimant que sa demande était suffisamment précise et que la BCE cherchait uniquement, par ce moyen, à retarder et à compliquer la procédure d’accès aux documents.

41. Je partage là encore l’avis du Tribunal selon lequel « la requérante ne pouvait s’abstenir de préciser sa demande sans risquer de voir la BCE lui opposer que cette demande ne remplissait pas les conditions de l’article 6, paragraphe 1, de la décision 2004/258 » (28). Le Tribunal ajoute que « l’absence de clarifications de la part [d’ABLV] n’est pas le fait de son incapacité à identifier les documents qui contiendraient les informations qu’elle recherche, mais est la conséquence de son absence de volonté de préciser la demande d’accès » (29).

42. En définitive, ABLV a persisté à considérer que la demande litigieuse était claire et précise, en ignorant une invitation à clarifier cette dernière qui, bien qu’elle ait pu lui paraître contestable, n’était nullement déraisonnable ni disproportionnée, et à laquelle il ne pouvait être opposé, sans autre considération, l’intention dilatoire présumée par la requérante.

43. Dans ces circonstances, je considère que le troisième moyen doit être rejeté comme non fondé.

B. Les septième et huitième moyens

44. Les septième et huitième moyens peuvent être examinés conjointement : dans le cadre du septième moyen, ABLV reproche au Tribunal d’avoir commis une erreur en identifiant la réglementation applicable et la portée de sa compétence ; dans le cadre du huitième moyen, elle critique les conséquences de cette erreur en ce qui concerne le refus d’accès à trois des documents demandés.

45. Par son septième moyen, ABLV reproche au Tribunal d’avoir commis deux erreurs de droit :

– d’une part, en considérant que les obligations de confidentialité de la BCE peuvent être fondées sur l’article 27, paragraphe 1, du règlement (UE) no 1024/2013 (30) ainsi que sur l’article 53, paragraphe 1, de la directive 2013/36/UE (31) ; et

– d’autre part, en reconnaissant à la BCE une « large marge d’appréciation » quant aux critères dégagés dans l’arrêt du 19 juin 2018, Baumeister (32).

46. Par son huitième moyen, ABLV reproche au Tribunal une erreur de droit consistant dans l’application erronée des critères de l’arrêt Baumeister lors de l’appréciation du caractère confidentiel des documents nos 3, 4 et 9.

1. Argumentation des parties

47. Par la première branche du septième moyen, ABLV soutient que le Tribunal a méconnu le principe selon lequel les directives ne peuvent pas, par elles-mêmes, créer d’obligations pour les particuliers. En conséquence, la BCE ne pourrait pas se fonder directement sur les obligations édictées par la directive 2013/36.

48. Par la seconde branche de ce moyen, ABLV considère que, en acceptant des affirmations générales et non étayées de la BCE sans exiger d’éléments de preuve spécifiques, le Tribunal s’est limité à procéder à un contrôle purement formel de la conduite de la BCE, en violation du droit à un recours effectif (article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne), du principe du contrôle juridictionnel de légalité (article 263 TFUE) ainsi que du principe de transparence (article 15 TFUE et article 1er TUE).

49. Pour sa part, la BCE soutient que la première des erreurs alléguées n’est pas établie : même si le règlement no 1024/2013 et la directive 2013/36 étaient jugés inapplicables en l’espèce, le Tribunal a confirmé la légalité de la décision litigieuse au regard des critères énoncés dans l’arrêt Baumeister, dont l’application, aux fins de l’appréciation de la confidentialité des documents en vertu de l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258, n’est pas contestée dans le cadre du présent pourvoi.

50. En ce qui concerne la seconde erreur de droit alléguée, la BCE soutient qu’ABLV se borne à remettre en cause l’appréciation des éléments de preuve opérée par le Tribunal.

51. Au soutien du huitième moyen, ABLV fait valoir que le Tribunal n’a pas appliqué les critères de l’arrêt Baumeister en ayant recours à des éléments de preuve spécifiques, car il s’est fondé sur des affirmations générales et non étayées de la BCE, à laquelle le Tribunal a reconnu une marge d’appréciation excessivement large.

52. De son côté, la BCE rétorque que le Tribunal a exposé les raisons précises du caractère potentiellement préjudiciable de la divulgation des documents nos 3, 4 et 9.

2. Analyse

a) L’obligation de confidentialité de la BCE

53. Le Tribunal part du principe que les documents nos 3, 4 et 9 sont le produit d’échanges d’informations entre, d’une part, la BCE et, d’autre part, l’entité surveillée (ABLV) ou l’autorité de résolution européenne (CRU), dans le cadre de la procédure de surveillance spécifique relative à ABLV à la suite de l’annonce du FinCEN.

54. Le Tribunal déduit de cette prémisse que ces documents relèvent de l’article 27 du règlement no 1024/2013 et de l’article 53 de la directive 2013/36 qui concernent le secret professionnel et l’échange d’informations dans l’exercice des fonctions de surveillance (33).

55. Pour corroborer cette conclusion, l’arrêt attaqué invoque l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258, aux termes duquel « [l]a BCE refuse l’accès à un document dans le cas où sa divulgation porterait atteinte à la protection [...] de la confidentialité des informations qui sont protégées en tant que tel[les] en vertu du droit de l’Union ». Le Tribunal s’en remet donc aux dispositions du droit de l’Union applicables au contexte dans lequel les documents auxquels l’accès est demandé ont été établis (34).

56. En d’autres termes, selon le Tribunal, l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258 établit un lien entre le régime d’accès du public aux documents de la BCE et les régimes de secret professionnel auxquels la BCE et son personnel (ainsi que les autorités nationales, le cas échéant) sont assujettis en vertu du droit de l’Union, visant à assurer que la BCE respecte ses obligations de secret professionnel (35).

57. En définitive, le Tribunal applique l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258 qui, en se référant aux dispositions du droit de l’Union qui protègent la confidentialité des documents, renvoie directement à l’article 27 du règlement no 1024/2013 et, le cas échéant, à l’article 53 de la directive 2013/36.

58. Comme le rappelle l’arrêt attaqué à propos de ces deux dernières dispositions :

– l’article 27, paragraphe 1, du règlement no 1024/2013 impose aux membres du personnel de la BCE une obligation de secret professionnel concernant les informations qu’ils obtiennent dans le cadre de la surveillance prudentielle. Cette obligation comporte, notamment, le devoir de respecter les obligations de confidentialité imposées par tous les actes pertinents du droit de l’Union (36) ;

– l’article 53, paragraphe 1, de la directive 2013/36 soumet au secret professionnel les autorités des États membres compétentes en matière de surveillance prudentielle (37).

59. À mon sens, le Tribunal ne commet aucune erreur de droit lorsqu’il invoque, en l’espèce, les articles susmentionnés du règlement no 1024/2013 et de la directive 2013/36. Ces deux dispositions peuvent servir à déterminer si « la confidentialité des informations protégées en tant que tel[les] par le droit de l’Union », exclues de l’accès du public en vertu de l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258, est applicable.

60. En ce qui concerne la directive 2013/36, le fait qu’elle soit citée par le Tribunal n’implique pas, contrairement à ce que soutient ABLV, une violation de l’article 288 TFUE ni de la jurisprudence qui l’interprète.

61. En tout état de cause, et comme le fait valoir la BCE, le Tribunal s’est appuyé sur la jurisprudence issue de l’arrêt Baumeister pour définir la notion d’« informations confidentielles » au sens de l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258.

62. Certes, cette jurisprudence, dont ABLV ne conteste pas les principes (mais l’application au présent cas d’espèce) a été dégagée dans le cadre de l’interprétation de l’article 54, paragraphe 1, de la directive 2004/39/CE (38). Toutefois, ladite jurisprudence est transposable aux informations confidentielles au sens de l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258.

63. À titre subsidiaire, je partage l’avis de la BCE selon lequel, même si le renvoi au règlement no 1024/2013 et à la directive 2013/36 était inapproprié (quod non), le Tribunal interprète l’article 4, paragraphe 1, sous c), de la décision 2004/258 conformément à une jurisprudence qui, établie dans le contexte de la protection de la confidentialité en matière de contrôle des marchés financiers, peut s’appliquer par analogie à la surveillance prudentielle des établissements de crédit.

b) La marge d’appréciation de la BCE et son contrôle juridictionnel

64. ABLV considère que le Tribunal a reconnu à la BCE une marge d’appréciation excessive en ce qui concerne les critères énoncés dans l’arrêt Baumeister. Le Tribunal aurait souscrit aux affirmations générales (et, selon ABLV, dénuées de fondement) de la BCE lorsqu’il a examiné si la divulgation de certains documents portait atteinte au bon fonctionnement du système de surveillance prudentielle des établissements de crédit.

65. À cet égard, le Tribunal a déclaré ce qui suit (39) :

– la BCE dispose d’une large marge d’appréciation s’agissant de la question de savoir si l’intérêt public concernant la protection des documents destinés à son utilisation interne ou à des échanges de vues entre elle et les autorités nationales concernées pouvait être atteint par la divulgation des informations contenues dans les documents en cause ;

– ainsi, le contrôle de légalité exercé par le juge de l’Union à cet égard doit se limiter à la vérification du respect des règles de procédure et de motivation, de l’exactitude matérielle des faits ainsi que de l’absence d’erreur manifeste d’appréciation et de détournement de pouvoir.

66. En réalité, ABLV ne conteste pas, dans son pourvoi, le bien‑fondé des considérations abstraites que le Tribunal formule quant à la marge d’appréciation dont dispose la BCE aux fins de l’évaluation des conséquences de la divulgation d’un document. Elle ne critique pas non plus l’étendue du contrôle de cette évaluation qu’il appartient au Tribunal de vérifier dans l’exercice de sa compétence.

67. Par son septième moyen, ABLV reproche plutôt au Tribunal d’avoir accepté la décision de la BCE sans exiger de preuves spécifiques et d’avoir réduit son contrôle à une simple formalité, en portant atteinte au droit de la requérante à une protection juridictionnelle effective et au principe de transparence.

68. Or, il ressort de la lecture de l’arrêt attaqué que le Tribunal a procédé à un examen, à mon sens suffisant, de l’appréciation par la BCE du risque que présentait la divulgation de plusieurs des documents demandés par ABLV (40).

69. S’agissant en particulier des documents nos 3, 4 et 9, le Tribunal applique les critères de l’arrêt Baumeister dans des termes qui, bien que contestés par ABLV, ne sont ni déraisonnables ni arbitraires. Il ne suffit pas qu’ABLV soit en désaccord avec l’appréciation des éléments de preuve effectuée en première instance par le Tribunal pour que le présent moyen soit accueilli.

70. L’imprécision dont souffre l’argumentation développée dans le cadre du septième moyen est contrebalancée par le huitième moyen, par lequel ABLV fait spécifiquement référence aux trois documents en cause sous l’angle de la jurisprudence Baumeister. Je m’arrêterai donc sur l’appréciation par le Tribunal de la décision de la BCE relative à ces documents.

c) Le contrôle par le Tribunal de l’appréciation par la BCE du caractère confidentiel des documents nos 3, 4 et 9

71. ABLV affirme sans ambages que le Tribunal « a fait une application erronée des critères établis dans l’arrêt [...] Baumeister » et que la BCE « [ne les] a pas étayé[s] [...] par des preuves spécifiques en ce qui concerne les documents nos 3, 4 et 9 ; elle s’est au contraire appuyée sur des hypothèses générales relatives à l’atteinte portée aux relations de surveillance sans les étayer de manière appropriée » (41).

72. Aux points 81 à 89 de l’arrêt attaqué, qui sont identifiés par ABLV comme étant ceux dans lesquels la prétendue erreur de droit aurait été commise, le Tribunal examine si la BCE a considéré à juste titre que les documents nos 3, 4 et 9 étaient confidentiels.

73. Le Tribunal affirme qu’« il convient de vérifier, d’une part, si ces documents n’ont pas de caractère public et, d’autre part, si leur divulgation risquerait de porter atteinte aux intérêts de la personne physique ou morale qui les a fournies ou de tiers, ou encore au bon fonctionnement du système de surveillance prudentielle » (42). En s’exprimant ainsi, le Tribunal identifie correctement les critères établis dans l’arrêt Baumeister (43).

74. Le Tribunal rappelle en outre que, « selon la jurisprudence, une institution de l’Union peut se fonder sur des comportements hypothétiques des opérateurs de marché et sur les effets de ces comportements pour de futures interventions [...], de sorte que la BCE [peut] valablement se fonder sur le risque que la divulgation entraîne une perte de confiance entre la BCE et ceux qui, dans le cadre du mécanisme de surveillance prudentielle, échangent des informations et des analyses avec elle [...] » (44). Il en déduit que les arguments d’ABLV à cet égard ne sauraient prospérer.

75. Ces prémisses étant posées, le Tribunal constate, de manière motivée, que les trois documents en cause n’ont pas un caractère public (premier critère énoncé dans l’arrêt Baumeister), en utilisant les termes suivants :

– « la lecture des documents nos 3 et 4 permet de constater qu’il s’agit [...] de conseils fournis par des consultants externes de la requérante sur la section 311 du USA PATRIOT Act et d’une note fournie par des consultants externes de la requérante sur la proposition de mesure du FinCEN. Ces documents contiennent [...] des analyses et des stratégies préparées par les consultants externes de la requérante à la suite de l’annonce du FinCEN. Rien ne permet de penser que les informations contenues dans ces documents sont publiques » (45).

– « Quant au document no 9, sa lecture permet de constater qu’il s’agit effectivement d’échanges de courriels entre la BCE et le CRU qui contiennent des informations en matière de surveillance qui ne relèvent pas du domaine public » (46).

76. Le Tribunal est parvenu à cette conclusion après avoir examiné lui-même les documents, comme il le fait valoir dans l’arrêt attaqué. Il ne se borne donc pas à accepter sans examen critique les arguments de la BCE, contrairement à ce que soutient ABLV.

77. Il en va de même en ce qui concerne l’atteinte que la divulgation des documents demandés risquerait de porter aux intérêts de la personne qui a fourni les informations, ou de tiers, ou encore au bon fonctionnement du système de contrôle (deuxième critère énoncé dans l’arrêt Baumeister).

78. À cet égard, le Tribunal :

– rappelle que, « dans la décision attaquée, la BCE a indiqué que la communication des documents nos 3 et 4 par les consultants externes de la requérante reposait sur la prémisse selon laquelle ils seraient gardés confidentiels. Selon la BCE, la divulgation de ces documents serait susceptible d’affecter les intérêts desdits consultants. Le document no 9 contiendrait également des analyses prudentielles » (47) ;

– expose ensuite les arguments de la BCE plaidant en défaveur de la divulgation des documents nos 3, 4 et 9, selon lesquels celle-ci « porterait [...] atteinte à l’intérêt de la BCE de recevoir des évaluations prudentielles franches, objectives et complètes. La BCE estime que la divulgation l’empêcherait de recevoir des évaluations externes efficaces exemptes de toute éventuelle contrainte externe liée au risque d’être mal interprétée ou de donner un mauvais signal. Selon la BCE, la divulgation porterait donc atteinte au bon fonctionnement du système de surveillance prudentielle dans son ensemble » (48) ;

– enfin, ne se borne pas à souscrire sans condition à cette appréciation de la BCE, mais, après l’avoir confrontée aux arguments contraires avancés par ABLV, conclut que « [l]a requérante ne parvient pas à remettre en cause l’appréciation de la BCE selon laquelle la divulgation des documents nos 3, 4 et 9 aurait été susceptible de porter atteinte à la confiance mutuelle entre, d’une part, la BCE et, d’autre part, les établissements surveillés et le CRU, nécessaire au bon fonctionnement du système de surveillance prudentielle » (49).

79. ABLV avait tenté de remettre en cause l’explication de la BCE en soutenant, « en substance, que le risque pour le bon fonctionnement du système de surveillance [était] infondé dans la mesure où elle [avait] déjà fait l’objet de déclarations publiques négatives de la part de la BCE et du Conseil de résolution unique [et que] la BCE [n’aurait apporté] aucune preuve tangible que la perte de confiance invoquée se produirait effectivement » (50).

80. L’argument d’ABLV n’a pas prospéré, pour la simple raison que le Tribunal a considéré que, « si la BCE et le CRU ont publié certaines informations concernant la situation de la requérante et de sa filiale luxembourgeoise à la suite de l’annonce du FinCEN dans le souci d’informer le public, force est de constater que les informations contenues dans les documents nos 3, 4 et 9 n’ont pas fait l’objet d’une telle communication » (51).

81. C’est sous cet aspect que le Tribunal invoque la jurisprudence dans laquelle il reconnaît qu’il est pertinent de se fonder sur des comportements hypothétiques des acteurs du marché et leurs effets pour, à l’instar de la BCE, justifier sa décision par « le risque que la divulgation entraîne une perte de confiance entre la BCE et ceux qui, dans le cadre du mécanisme de surveillance prudentielle, échangent des informations et des analyses avec elle » (52).

82. Au vu de ce qui précède, je considère que l’on ne saurait soutenir que le Tribunal, en renvoyant aux considérations de la BCE, s’est « appuyé sur des hypothèses générales [...] sans les étayer de manière appropriée [...] [et] sans examiner si les documents en cause contenaient effectivement des informations répondant à chacun des critères établis dans l’arrêt Baumeister » (53).

83. Il ressort au contraire de l’arrêt attaqué, premièrement, que le Tribunal a examiné les documents en cause et que, deuxièmement, après avoir mis en balance les arguments avancés par la BCE avec ceux d’ABLV, il a déclaré que, puisque l’invocation des comportements hypothétiques allégués par la BCE était pertinente pour établir l’existence d’un risque, ABLV n’avait pas réfuté celui-ci de manière convaincante.

84. Par conséquent, les septième et huitième moyens doivent être rejetés.

C. Le neuvième moyen

85. Par son neuvième moyen, ABLV reproche au Tribunal d’avoir commis une erreur de droit dans l’interprétation de l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258.

86. Il est fait grief au Tribunal, en substance, d’avoir admis que la BCE n’était pas tenue de consulter ABLV ou le CRU au sujet de la possibilité de divulguer les documents nos 3, 4 et 9 (points 90 à 93 de l’arrêt attaqué), ni de consulter les tiers concernés afin de déterminer s’il y avait lieu de divulguer les documents nos 7 et 8 (points 132 à 138 de l’arrêt attaqué).

1. Argumentation des parties

87. Dans le cadre du neuvième moyen (point 61 du pourvoi), ABLV se réfère exclusivement aux documents nos 3, 4 et 9, et non aux documents nos 7 et 8.

88. S’agissant des documents nos 3, 4 et 9, ABLV affirme qu’ils émanaient d’autres institutions et organes ou qu’ils ont été établis en collaboration avec eux, de sorte que, conformément à l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258, leur divulgation n’aurait pu être refusée que si la BCE avait fourni une justification claire, ce qui n’aurait pas été le cas. Selon ABLV, le Tribunal n’aurait pas examiné si les conditions requises pour empêcher l’accès à ces documents étaient remplies.

89. La BCE fait valoir, en substance, que l’arrêt attaqué est conforme à l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258.

2. Analyse

90. Aux termes de l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258, « [d]ans le cas de documents de tiers, la BCE consulte le tiers concerné afin de déterminer si une exception prévue au présent article est applicable, à moins qu’il ne soit clair que le document doit ou ne doit pas être divulgué » (54).

91. Selon le Tribunal, au vu de la nature et du contenu des documents nos 3, 4 et 9, il est clair que la BCE ne devait pas les divulguer. « Dès lors, conformément à l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258, il ne peut [...] être reproché à la BCE de ne pas avoir consulté la requérante ou le CRU » (55).

92. En ce qui concerne les documents nos 7 et 8, le Tribunal est parvenu à la même conclusion, « au vu de la nature et du contenu [de ces] documents » (56). Comme j’ai déjà indiqué que le neuvième moyen d’ABLV ne contient pas de critique détaillée de cette partie de l’arrêt, il n’y a pas lieu de procéder à son analyse.

93. Le grief formulé par ABLV à l’encontre du Tribunal n’est pas convaincant.

94. Premièrement, et contrairement à ce que soutient ABLV, le Tribunal n’a pas accepté, sans autre analyse, l’affirmation de la BCE selon laquelle il était clair que les documents nos 3, 4 et 9 ne devaient pas être divulgués (57). Plus exactement, le Tribunal a jugé par lui-même, au vu des documents en cause (58), que, du fait de leur nature et de leur contenu, la BCE ne devait pas les divulguer.

95. Deuxièmement (bien que le Tribunal n’ait pas examiné ce point) (59), la prétention visant à ce que la BCE consulte ABLV elle‑même avant d’accueillir sa demande d’accès est hors de propos, tout simplement parce qu’ABLV n’était pas un tiers au sens de l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258 (60).

96. Enfin, le CRU (s’agissant du document no 9) et les consultants externes (s’agissant des documents nos 3 et 4) étaient bien des tiers au sens de cette disposition. Il était en principe obligatoire de les consulter afin de déterminer si l’une des exceptions prévues à l’article 4 de la décision 2004/258 s’appliquait, à moins qu’il ne soit clairement établi que les documents ne devaient pas être divulgués.

97. Comme je l’ai déjà exposé, le Tribunal affirme que, « au vu de la nature et du contenu des documents nos 3, 4 et 9 », ceux-ci ne devaient pas être divulgués (61). Il avait auparavant déclaré que les courriels entre la BCE et le CRU qui contiennent des informations en matière de surveillance des établissements de crédit ne relevaient pas du domaine public et que les informations contenues dans les rapports des consultants n’étaient pas non plus publiques (62).

98. Certes, le Tribunal aurait pu développer son raisonnement sur ce point, en réitérant les motifs qui l’avaient amené à refuser l’accès aux documents, dans la mesure où ils étaient protégés par l’obligation de confidentialité et lorsque leur divulgation pouvait être préjudiciable. J’ai mentionné ces motifs, liés aux informations obtenues dans le cadre de la surveillance des établissements de crédit, qui incombe au CRU, ou fournies par des consultants dont les intérêts pourraient être affectés, lorsque j’ai proposé le rejet des septième et huitième moyens.

99. Or, admettre ces motifs (qui, je le répète, ne sont pas repris au point 92 de l’arrêt attaqué, mais qui le sous-tendent implicitement) signifierait que la consultation du CRU ou desdits consultants n’était pas nécessaire.

100. En définitive, le neuvième moyen devrait également être rejeté.

V. Conclusion

101. Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de :

– rejeter les troisième, septième, huitième et neuvième moyens du pourvoi.


1 Langue originale : l’espagnol.


2 Décision de la Banque centrale européenne du 4 mars 2004 relative à l’accès du public aux documents de la Banque centrale européenne (JO 2004, L 80, p. 42), telle que modifiée par la décision (UE) 2015/529 de la Banque centrale européenne, du 21 janvier 2015 (JO 2015, L 84, p. 64). Ci-après la « décision 2004/258 ».


3 Décision LS/CL/2022/261, ci-après la « décision litigieuse ».


4 Affaire T‑100/23 (EU:T:2025:564) ; ci-après l’« arrêt attaqué ».


5 Règlement du Parlement européen et du Conseil du 15 juillet 2014 établissant des règles et une procédure uniformes pour la résolution des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement dans le cadre d’un mécanisme de résolution unique et d’un Fonds de résolution bancaire unique, et modifiant le règlement (UE) no 1093/2010 (JO 2014, L 225, p. 1).


6 Décision adoptée sous la référence LS/PS/2022/48.


7 Les neuf documents identifiés par la BCE sont :


– le communiqué de presse du FinCEN concernant la mesure prise à l’encontre d’ABLV, datant du 13 février 2018 (document no 1) ;


– la publication du FinCEN avec avis de proposition de mesure (NPRM) (document no 2) ;


– les conseils fournis par les consultants externes d’ABLV sur la section 311 du USA PATRIOT Act, datant du 13 février 2018 (document no 3) ;


– une note sur la NPRM préparée pour la BCE par les consultants externes d’ABLV (document no 4) ;


– les échanges de courriels au sein de la BCE résumant les questions relatives à l’ABLV à la suite de la réception de nouvelles de la part des autorités américaines, datant du 13 février 2018 (document no 5) ;


– les échanges de courriels au sein de la BCE portant sur la mesure prise à l’encontre d’ABLV à la suite de la réception de nouvelles de la part des autorités américaines, en date du 13 février 2018 (document no 6) ;


– l’échange de courriels entre la CMFC et la BCE au sujet de la mesure prise par le FinCEN à l’encontre d’ABLV, en date du 13 février 2018 (document no 7) ;


– l’échange de courriels entre la BCE et la CMFC concernant la mesure prise par le FinCEN à l’encontre d’ABLV, datant du 13 février 2018 (document no 8) ;


– l’échange de courriels entre la BCE et le CRU à la suite de l’annonce du FinCEN, datant du 15 février 2018 (document no 9).


8 Règlement du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2001 relatif à l’accès du public aux documents du Parlement européen, du Conseil et de la Commission (JO 2001, L 145, p. 43).


9 Arrêt du 17 décembre 2020, De Masi et Varoufakis/BCE (C‑342/19 P, ci-après l’« arrêt De Masi et Varoufakis/BCE », EU:C:2020:1035, point 76).


10 Arrêt De Masi et Varoufakis/BCE, point 77.


11 Arrêt De Masi et Varoufakis/BCE, point 78.


12 Arrêt De Masi et Varoufakis/BCE, point 48.


13 Arrêt du 2 octobre 2014, Strack/Commission (C‑127/13 P, EU:C:2014:2250).


14 Arrêt du 11 janvier 2017, Typke/Commission (C‑491/15 P, EU:C:2017:5).


15 Facteurs auxquels se réfèrent, en des termes également presque identiques, l’article 6, paragraphe 3, du règlement no 1049/2001 et la disposition correspondante de la décision 2004/258.


16 Point 37 du pourvoi.


17 Points 2 et 3 du pourvoi.


18 Point 33 du pourvoi.


19 Point 34 du pourvoi.


20 Point 36 du pourvoi.


21 Point 170 de l’arrêt attaqué.


22 Point 173 de l’arrêt attaqué.


23 Point 174 de l’arrêt attaqué.


24 Arrêt du 20 mars 2014, Rousse Industry/Commission (C‑271/13 P, EU:C:2014:175, point 81).


25 Arrêt du 2 octobre 2014, Strack/Commission (C‑127/13 P, EU:C:2014:2250, point 79).


26 Point 4 des présentes conclusions.


27 Point 177 de l’arrêt attaqué.


28 Point 180 de l’arrêt attaqué.


29 Point 181 de l’arrêt attaqué.


30 Règlement du Conseil du 15 octobre 2013 confiant à la Banque centrale européenne des missions spécifiques ayant trait aux politiques en matière de surveillance prudentielle des établissements de crédit (JO 2013, L 287, p. 63).


31 Directive du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 concernant l’accès à l’activité des établissements de crédit et la surveillance prudentielle des établissements de crédit et des entreprises d’investissement, modifiant la directive 2002/87/CE et abrogeant les directives 2006/48/CE et 2006/49/CE (JO 2013, L 176, p. 338).


32 Affaire C‑15/16 (ci-après l’« arrêt Baumeister », EU:C:2018:464).


33 Point 80 de l’arrêt attaqué.


34 Point 80 de l’arrêt attaqué.


35 Point 80 de l’arrêt attaqué.


36 Point 71 de l’arrêt attaqué.


37 Point 72 de l’arrêt attaqué. En vertu de l’article 53, paragraphe 1, de la directive 2013/36, le secret professionnel interdit, en principe, à ces autorités, de divulguer les informations confidentielles qu’elles reçoivent, autrement que sous une forme résumée ou agrégée, de façon à ce que les établissements de crédit ne puissent pas être identifiés. Ce principe est assorti de deux dérogations permettant la divulgation d’informations confidentielles, en premier lieu, dans les cas relevant du droit pénal, et, en second lieu, dans ceux ayant trait à des procédures civiles ou commerciales à la double condition, dans le cas de ces procédures civiles et commerciales, d’une part, que l’établissement de crédit concerné par les informations confidentielles ait été déclaré en faillite ou fasse l’objet d’une liquidation forcée et, d’autre part, que les informations confidentielles ne concernent pas des tiers impliqués dans les tentatives de sauvetage de cet établissement.


38 Directive du Parlement européen et du Conseil du 21 avril 2004 concernant les marchés d’instruments financiers, modifiant les directives 85/611/CEE et 93/6/CEE du Conseil et la directive 2000/12/CE du Parlement européen et du Conseil et abrogeant la directive 93/22/CEE du Conseil (JO 2004, L 145, p. 1).


39 Point 106 de l’arrêt attaqué, qui renvoie au point 54 de l’arrêt du 12 mars 2019, De Masi et Varoufakis/BCE (T‑798/17, EU:T:2019:154). Au point 42 de son arrêt De Masi et Varoufakis/BCE, la Cour fait référence au point 54 de l’arrêt du Tribunal du 12 mars 2019 (T‑798/17, EU:T:2019:154), en ce qui concerne la marge d’appréciation reconnue à la BCE et la limitation du contrôle de légalité exercé par le Tribunal.


40 La lecture des points 107 à 131 de l’arrêt attaqué, consacrés à la divulgation des documents nos 5 à 8, suffit à le confirmer.


41 Point 58 du pourvoi, où il est également indiqué que le Tribunal « a commis une erreur de droit en acceptant ces affirmations non étayées sans examiner si les documents en cause contenaient effectivement des informations répondant à chacun des critères établis dans l’arrêt Baumeister ».


42 Point 81 de l’arrêt attaqué.


43 Arrêt Baumeister, point 46 : la qualification d’« informations confidentielles, couvertes, dès lors, par l’obligation de garder le secret professionnel [...] [s’applique aux] informations détenues par les autorités compétentes qui, premièrement, n’ont pas un caractère public et dont, deuxièmement, la divulgation risquerait de porter atteinte aux intérêts de la personne physique ou morale qui les a fournies ou de tiers, ou encore au bon fonctionnement du système de contrôle ».


44 Point 86 de l’arrêt attaqué.


45 Point 82 de l’arrêt attaqué.


46 Point 82 de l’arrêt attaqué.


47 Point 83 de l’arrêt attaqué.


48 Point 83 de l’arrêt attaqué.


49 Point 84 de l’arrêt attaqué.


50 Point 84 de l’arrêt attaqué.


51 Point 85 de l’arrêt attaqué.


52 Point 86 de l’arrêt attaqué.


53 Point 58 du pourvoi.


54 Mise en italique par mes soins. Parmi les versions linguistiques que j’ai consultées, nombreuses sont celles qui utilisent le même adjectif : « clair » en français ; « clear » en anglais ; « chiaro » en italien ; « klar » en allemand, et « claro » en portugais. La version linguistique espagnole emploie le terme « notorio », qui ajoute une nuance supplémentaire de certitude.


55 Point 92 de l’arrêt attaqué.


56 Point 134 de l’arrêt attaqué.


57 Telle est la critique formulée au point 61 du pourvoi.


58 Le point 82 de l’arrêt attaqué fait référence à la lecture de ces documents par le Tribunal. Même s’il ne l’exprime pas en ces termes, il en va de même du point 92 de l’arrêt attaqué.


59 Ce qu’il a bel et bien fait, en revanche, s’agissant de la demande d’accès aux documents nos 7 et 8. Au point 135 de l’arrêt attaqué, le Tribunal reconnaît qu’ABLV n’était pas un tiers au sens de l’article 4, paragraphe 4, de la décision 2004/258.


60 En ce qui concerne les conseils fournis par les consultants externes d’ABLV à cette entité (document no 3) ou la note que ces mêmes consultants au service d’ABLV ont transmise à la BCE (document no 4), il est logique de penser qu’ABLV avait une connaissance suffisante de leur contenu.


61 Point 92 de l’arrêt attaqué.


62 Point 82 de l’arrêt attaqué.

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