| CELEX | 62025CJ0280 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 16 juillet 2026 |
ARRÊT DE LA COUR (grande chambre)
16 juillet 2026 (*)
Table des matières
I. Le cadre juridique
A. Le droit international
B. Le droit de l’Union
1. La convention PIF
2. La décision 2008/40/JAI
3. La directive (UE) 2017/1371
4. Le règlement (CEE, Euratom) n° 1553/89
5. Les décisions 2007/436/CE et 2014/335/UE, Euratom
C. Le droit roumain
1. La Constitution roumaine
2. Le code pénal de 1968
3. Le code pénal de 2009
4. La jurisprudence de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle)
5. L’OUG no 71/2022
6. La décision no 67/2022 de la HCCJ
7. La loi no 241/2005
II. La procédure au principal et les questions préjudicielles
III. La procédure devant la Cour
IV. Sur les questions préjudicielles
A. Sur la première question
B. Sur la seconde question
1. Sur la recevabilité
2. Sur le fond
a) Sur l’arrêt Lin
1) L’appréciation, dans l’arrêt Lin, du standard national de protection consacré dans les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022
2) L’appréciation, dans l’arrêt Lin, du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
i) Sur la qualification du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ au regard de l’article 49 de la Charte
ii) Sur l’appréciation du risque systémique découlant du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
b) Sur l’application de l’arrêt Lin au regard du principe constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia en droit pénal
c) Sur l’application, dans l’arrêt Lin, de la condition relative au risque systémique d’impunité
d) Sur l’application de l’arrêt Lin à des faits définitivement prescrits en vertu du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
1) Sur l’application de l’arrêt Lin à une affaire dans laquelle une décision juridictionnelle a définitivement constaté l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale
2) Sur l’application de l’arrêt Lin à des poursuites pénales pour lesquelles l’expiration du délai de prescription n’a pas été constatée par une décision juridictionnelle définitive
i) Sur la date d’entrée en vigueur des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF
ii) Sur la clarté et la prévisibilité des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF
e) Sur l’article 7 de la CEDH
V. Sur les dépens
« Renvoi préjudiciel – Protection des intérêts financiers de l’Union européenne – Article 325, paragraphe 1, TFUE – Convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes – Article 2, paragraphe 1 – Obligation de lutter contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union par des mesures dissuasives et effectives – Obligation de prévoir des sanctions pénales – Fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union – Notion – Délai de prescription de la responsabilité pénale – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (principe de la lex mitior) – Obligation pour les juridictions d’un État membre de laisser inappliquée une jurisprudence de la juridiction suprême de cet État membre non conforme au droit de l’Union – Application de l’arrêt du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, EU:C:2023:606) – Interdiction constitutionnelle d’appliquer une lex tertia – Prescription déjà acquise – Prévisibilité des conditions prévues par cet arrêt – Compatibilité dudit arrêt avec l’article 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 »
Dans l’affaire C‑280/25 [Lin II] (i),
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par l’Înalta Curte de Casaţie şi Justiţie (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie), par décision du 13 mars 2025, parvenue à la Cour le 10 avril 2025, dans la procédure pénale contre
M.G.D.,
en présence de :
Parchetul de pe lângă Curtea de Apel Oradea,
Statul român - Agenţia Naţională de Administrare Fiscală prin Direcţia Generală Regională a Finanţelor Publice Cluj-Napoca, prin Administraţia Judeţeană a Finanţelor Publice Satu Mare,
LA COUR (grande chambre),
composée de M. K. Lenaerts, président, M. T. von Danwitz, vice‑président, MM. C. Lycourgos (rapporteur), I. Jarukaitis, Mmes M. L. Arastey Sahún, I. Ziemele, MM. J. Passer et M. Condinanzi, présidents de chambre, MM. N. Piçarra, A. Kumin, N. Jääskinen, D. Gratsias, B. Smulders, S. Gervasoni et N. Fenger, juges,
avocat général : M. M. Campos Sánchez-Bordona,
greffier : Mme R. Şereş, administratrice,
vu la procédure écrite et à la suite de l’audience du 7 octobre 2025,
considérant les observations présentées :
– pour le gouvernement roumain, par Mmes M. Chicu, E. Gane, L. Ghiță et L. Liţu, en qualité d’agents, et M. G. Rădășanu, en qualité d’expert,
– pour la Commission européenne, par Mme F. Blanc, M. I. V. Rogalski, Mme C. Valero et M. P. J. O. Van Nuffel, en qualité d’agents,
ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 18 décembre 2025,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 2 et de l’article 4, paragraphes 2 et 3, TUE, de l’article 2, paragraphe 2, et de l’article 325, paragraphe 1, TFUE, de l’article 49, de l’article 52, paragraphe 3, et de l’article 53 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »), ainsi que de l’article 1er, paragraphe 1, sous a), et des articles 2 et 9 de la convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, signée à Bruxelles le 26 juillet 1995 et annexée à l’acte du Conseil du 26 juillet 1995 (JO 1995, C 316, p. 48, ci-après la « convention PIF »).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un pourvoi en cassation introduit devant l’Înalta Curte de Casaţie şi Justiţie (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie) (ci-après la « HCCJ ») par le Parchetul de pe lângă Curtea de Apel Oradea (parquet près la cour d’appel d’Oradea, Roumanie) contre l’arrêt rendu, le 21 mars 2024, par la Curtea de Appel Oradea (cour d’appel d’Oradea, Roumanie) et ayant ordonné la clôture de la procédure pénale contre M.G.D. au motif que le délai de prescription de la responsabilité pénale pour l’infraction de complicité de fraude fiscale reprochée à l’intéressé avait expiré.
I. Le cadre juridique
A. Le droit international
3 L’article 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 (ci-après la « CEDH »), dispose :
« 1. Nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d’après le droit national ou international. De même il n’est infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l’infraction a été commise.
2. Le présent article ne portera pas atteinte au jugement et à la punition d’une personne coupable d’une action ou d’une omission qui, au moment où elle a été commise, était criminelle d’après les principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées. »
B. Le droit de l’Union
1. La convention PIF
4 L’article 1er de la convention PIF, intitulé « Dispositions générales », prévoit :
« 1. Aux fins de la présente convention, est constitutif d’une fraude portant atteinte aux intérêts financiers des Communautés européennes :
[...]
b) en matière de recettes, tout acte ou omission intentionnel relatif :
– à l’utilisation ou à la présentation de déclarations ou de documents faux, inexacts ou incomplets, ayant pour effet la diminution illégale de ressources du budget général des Communautés européennes ou des budgets gérés par les Communautés européennes ou pour leur compte,
[...]
2. Sous réserve de l’article 2 paragraphe 2, chaque État membre prend les mesures nécessaires et appropriées pour transposer en droit pénal interne les dispositions du paragraphe 1 de telle sorte que les comportements qu’elles visent soient érigés en infractions pénales.
3. Sous réserve de l’article 2 paragraphe 2, chaque État membre prend également les mesures nécessaires pour assurer que l’établissement ou la fourniture intentionnel de déclarations ou de documents faux, inexacts ou incomplets ayant l’effet mentionné au paragraphe 1 sont érigés en infractions pénales s’ils ne sont pas déjà punissables soit comme infraction principale, soit à titre de complicité, d’instigation ou de tentative de fraude telle que définie au paragraphe 1.
[...] »
5 L’article 2 de cette convention, intitulé « Sanctions », dispose :
« 1. Chaque État membre prend les mesures nécessaires pour assurer que les comportements visés à l’article 1er, ainsi que la complicité, l’instigation ou la tentative relatives aux comportements visés à l’article 1er, paragraphe 1, sont passibles de sanctions pénales effectives, proportionnées et dissuasives, incluant, au moins dans les cas de fraude grave, des peines privatives de liberté pouvant entraîner l’extradition, étant entendu que doit être considérée comme fraude grave toute fraude portant sur un montant minimal à fixer dans chaque État membre. Ce montant minimal ne peut pas être fixé à plus de 50 000 [euros].
2. Toutefois, un État membre peut prévoir, pour les cas de fraude mineure portant sur un montant total inférieur à 4 000 [euros] et ne présentant pas de circonstances particulières de gravité selon sa législation, des sanctions d’une autre nature que celles prévues au paragraphe 1.
[...] »
6 L’article 9 de ladite convention, intitulé « Dispositions internes », prévoit :
« Aucune disposition de la présente convention n’empêche les États membres d’adopter des dispositions de droit interne allant au-delà des obligations découlant de cette convention. »
2. La décision 2008/40/JAI
7 L’article 2, paragraphe 1, de la décision 2008/40/JAI du Conseil, du 6 décembre 2007, relative à l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à la convention, établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, au protocole du 27 septembre 1996, au protocole du 29 novembre 1996 et au deuxième protocole du 19 juin 1997 (JO 2008, L 9, p. 23), dispose :
« La [convention PIF], [l’acte du Conseil, du 27 septembre 1996, établissant un protocole à la convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes (JO 1996, C 313, p. 1),] et [l’acte du Conseil, du 29 novembre 1996, établissant, sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, le protocole concernant l’interprétation, à titre préjudiciel, par la Cour de justice des Communautés européennes de la convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes (JO 1997, C 151, p. 1),] entrent en vigueur à l’égard de la [République de] Bulgarie et de la Roumanie le premier jour du premier mois suivant la date d’adoption de la présente décision, s’ils ne sont pas entrés en vigueur à leur égard avant cette date. »
3. La directive (UE) 2017/1371
8 L’article 16 de la directive (UE) 2017/1371 du Parlement européen et du Conseil, du 5 juillet 2017, relative à la lutte contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union au moyen du droit pénal (JO 2017, L 198, p. 29), intitulé « Remplacement de la [convention PIF] », précise :
« La [convention PIF], y compris ses protocoles des 27 septembre 1996 [et] 29 novembre 1996 [ainsi que le deuxième protocole à la convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, établi par l’acte du Conseil du 19 juin 1997 sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, (JO 1997, C 221, p. 12)], est remplacée par la présente directive à l’égard des États membres liés par la présente directive, avec effet au 6 juillet 2019.
Pour les États membres liés par la présente directive, les références faites à la [convention PIF] s’entendent comme faites à la présente directive. »
4. Le règlement (CEE, Euratom) n° 1553/89
9 L’article 3 du règlement (CEE, Euratom) n° 1553/89 du Conseil, du 29 mai 1989, concernant le régime uniforme définitif de perception des ressources propres provenant de la taxe sur la valeur ajoutée (JO 1989, L 155, p. 9), dans sa version applicable au litige au principal (ci-après le « règlement n° 1553/89 »), dispose :
« Pour une année civile déterminée, et sans préjudice des articles 5 et 6, on calcule la base des ressources [de taxe sur la valeur ajoutée (TVA)] en divisant le total des recettes nettes de TVA encaissées par l’État membre au cours de cette année par le taux auquel cette taxe est perçue pendant cette même année.
Si plusieurs taux de TVA sont appliqués dans un État membre, on calcule la base des ressources TVA en divisant le total des recettes nettes encaissées par le taux moyen pondéré de la TVA. Dans ce cas, l’État membre détermine le taux moyen pondéré calculé à la quatrième décimale, en appliquant la méthode commune de calcul définie à l’article 4. Ce taux moyen pondéré est exprimé en pourcentage. »
5. Les décisions 2007/436/CE et 2014/335/UE, Euratom
10 L’article 2, paragraphes 1 et 4, de la décision 2007/436/CE du Conseil, du 7 juin 2007, relative au système des ressources propres des Communautés européennes (JO 2007, L 163, p. 17), disposait :
« 1. Constituent des ressources propres inscrites au budget général de l’Union européenne, les recettes provenant :
[...]
b) sans préjudice du paragraphe 4, deuxième alinéa, de l’application d’un taux uniforme valable pour tous les États membres à l’assiette harmonisée de la TVA, déterminée selon les règles de la Communauté [européenne]. L’assiette à prendre en compte à cet effet n’excède pas 50 % du [revenu national brut (RNB)] de chaque État membre, tel qu’il est défini au paragraphe 7 ;
[...]
4. Le taux uniforme visé au paragraphe 1, point b), est fixé à 0,30 %.
[...] »
11 L’article 2, paragraphes 1 et 4, de la décision 2014/335/UE, Euratom du Conseil, du 26 mai 2014, relative au système des ressources propres de l’Union européenne (JO 2014, L 168, p. 105), applicable à compter du 1er janvier 2014, conformément à son article 11, disposait :
« 1. Constituent des ressources propres inscrites au budget de l’Union, les recettes provenant :
[...]
b) sans préjudice du paragraphe 4, deuxième alinéa, de l’application d’un taux uniforme valable pour tous les États membres à l’assiette harmonisée de la TVA, déterminée conformément aux règles de l’Union. Pour chaque État membre, l’assiette à prendre en compte à cet effet n’excède pas 50 % du [RNB], tel qu’il est défini au paragraphe 7 ;
[...]
4. Le taux uniforme visé au paragraphe 1, point b), est fixé à 0,30 %.
[...] »
12 Cette décision a été abrogée par l’article 11, paragraphe 1, de la décision (UE, EURATOM) 2020/2053 du Conseil, du 14 décembre 2020, relative au système des ressources propres de l’Union européenne et abrogeant la décision 2014/335/UE, Euratom (JO 2020, L 424, p. 1), sous réserve de ce que prévoit le paragraphe 2 de cet article.
C. Le droit roumain
1. La Constitution roumaine
13 Le principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (ci-après le « principe de la lex mitior ») est énoncé dans le droit roumain à l’article 15, paragraphe 2, de la Constituția României (Constitution roumaine), aux termes duquel « [l]a loi ne dispose que pour l’avenir, à l’exception des lois pénales ou contraventionnelles plus favorables ».
14 L’article 147, paragraphes 1 et 4, de la Constitution roumaine dispose :
« 1. Les dispositions des lois et ordonnances en vigueur ainsi que celles des règlements qui sont jugées inconstitutionnelles cessent de produire leurs effets juridiques 45 jours après la publication de l’arrêt de la Curtea Constituțională [(Cour constitutionnelle, Roumanie)], à moins que, durant cette période, le parlement ou le gouvernement, selon le cas, ne mette les dispositions inconstitutionnelles en conformité avec les dispositions de la Constitution. Durant ladite période, les dispositions jugées inconstitutionnelles sont suspendues de plein droit.
[...]
4. Les décisions de la Curtea Constituțională [(Cour constitutionnelle)] sont publiées au Monitorul Oficial al României. À compter de la date de publication, les décisions sont contraignantes à titre général et ne produisent des effets que pour l’avenir. »
2. Le code pénal de 1968
15 Avant d’être remplacé par la Legea nr. 286/2009, privind Codul penal (loi no 286/2009, sur le code pénal), du 17 juillet 2009 (Monitorul Oficial al României, partie I, no 510 du 24 juillet 2009), en vigueur depuis le 1er février 2014 (ci-après le « code pénal de 2009 »), le code pénal était le code pénal publié initialement au Buletinul Oficial al României nr. 79 – 79 bis du 21 juin 1968, en vigueur le 1er janvier 1969, et republié au Monitorul Oficial al României nr. 65 du 16 avril 1997 (ci-après le « code pénal de 1968 »). Ainsi, jusqu’au 1er février 2014, l’article 42 du code pénal de 1968, lu en combinaison avec son article 34, paragraphe 1, sous b), prévoyait que la peine d’emprisonnement prévue pour une infraction déterminée pouvait être majorée de cinq années d’emprisonnement lorsque cette infraction était continuée.
16 Au cours de cette période, l’article 122, paragraphe 1, du code pénal de 1968 prévoyait :
« Les délais de prescription de la responsabilité pénale pour les personnes physiques sont les suivants :
a) quinze ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement à perpétuité ou une peine d’emprisonnement supérieure à quinze ans ;
b) dix ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement supérieure à dix ans, mais n’excédant pas quinze ans ;
c) huit ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement supérieure à cinq ans, mais n’excédant pas dix ans ;
d) cinq ans, lorsque la loi prévoit pour l’infraction commise une peine d’emprisonnement supérieure à un an, mais n’excédant pas cinq ans ;
e) trois ans, lorsque la loi prévoit pour l’infraction commise une peine d’emprisonnement n’excédant pas un an ou une amende. »
17 Pendant la période allant du 1er janvier 1969 au 1er février 2014, l’article 123 du code pénal de 1968 prévoyait que le délai de prescription de la responsabilité pénale était interrompu par tout acte qui, conformément à la loi, devait être communiqué au prévenu ou à la personne mise en examen au cours de la procédure pénale.
3. Le code pénal de 2009
18 L’article 5 du code pénal de 2009 dispose :
« 1. Lorsqu’une ou plusieurs lois pénales sont intervenues entre la commission de l’infraction et le jugement définitif, la loi plus favorable est applicable.
2. Le paragraphe 1 s’applique également aux dispositions légales déclarées inconstitutionnelles ainsi qu’aux ordonnances d’urgence approuvées par le parlement avec des modifications ou des ajouts ou rejetées, si, pendant la période où elles étaient en vigueur, elles contenaient des dispositions pénales plus favorables. »
19 L’article 36, paragraphe 1, de ce code prévoit :
« L’infraction continuée est punie de la peine prévue par la loi pour l’infraction commise, dont le quantum maximal peut être majoré respectivement de trois ans au plus dans le cas de la peine d’emprisonnement et d’un tiers au plus dans le cas de la peine d’amende. »
20 L’article 154, paragraphe 1, dudit code prévoit :
« Les délais de prescription de la responsabilité pénale sont les suivants :
a) quinze ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement à perpétuité ou une peine d’emprisonnement supérieure à vingt ans ;
b) dix ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement supérieure à dix ans, mais n’excédant pas vingt ans ;
c) huit ans, lorsque la loi prévoit, pour l’infraction commise, une peine d’emprisonnement supérieure à cinq ans, mais n’excédant pas dix ans ;
d) cinq ans, lorsque la loi prévoit pour l’infraction commise une peine d’emprisonnement supérieure à un an, mais n’excédant pas cinq ans ;
e) trois ans, lorsque la loi prévoit pour l’infraction commise une peine d’emprisonnement n’excédant pas un an ou une amende. »
21 Dans sa version initiale, l’article 155, paragraphe 1, du même code disposait :
« Tout acte de procédure réalisé dans une affaire interrompt le délai de la prescription de la responsabilité pénale. »
4. La jurisprudence de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle)
22 Par un arrêt no 297/2018, du 26 avril 2018, publié le 25 juin 2018 au Monitorul Oficial al Românei, la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle) a fait droit à une exception d’inconstitutionnalité visant l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, en ce que cette disposition méconnaissait le principe constitutionnel de précision et de prévisibilité de la loi pénale en permettant que des actes de procédure interrompent le délai de prescription de la responsabilité pénale alors même que ces actes n’avaient pas été communiqués au suspect ou au prévenu.
23 Par un arrêt no 358/2022, du 26 mai 2022, publié le 9 juin 2022 au Monitorul Oficial al României, la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle) a fait droit à une nouvelle exception d’inconstitutionnalité visant l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, jugeant que l’absence d’intervention du législateur roumain pour remplacer cet article 155, paragraphe 1, déclaré inconstitutionnel, avait donné lieu à une nouvelle situation dépourvue de clarté et de prévisibilité. Cette juridiction a précisé que, entre la date de publication de son arrêt no 297/2018, du 26 avril 2018, et l’entrée en vigueur d’un acte normatif déterminant la règle applicable, « le droit positif [roumain] ne [contenait] aucun cas permettant l’interruption du délai de la prescription de la responsabilité pénale ».
5. L’OUG no 71/2022
24 Après que l’arrêt no 358/2022, du 26 mai 2022, a été rendu par la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle), mais avant qu’il n’ait été publié, le gouvernement roumain, agissant en tant que législateur délégué, a adopté l’Ordonanța de urgență a Guvernului nr. 71/2022, pentru modificarea articolului 155 alineatul (1) din Legea nr. 286/2009 privind Codul penal (ordonnance d’urgence du gouvernement no 71/2022, modifiant l’article 155, paragraphe 1, de la loi no 286/2009 sur le code pénal), du 30 mai 2022 (Monitorul Oficial al României, partie I, no 531 du 30 mai 2022, ci-après l’« OUG no 71/2022 »), laquelle est entrée en vigueur à la même date.
25 Tel qu’il a été inséré par l’OUG no 71/2022, cet article 155, paragraphe 1, prévoit, depuis le 30 mai 2022 :
« Tout acte de procédure réalisé dans une affaire qui, conformément à la loi, doit être communiqué au suspect ou au prévenu interrompt le délai de la prescription de la responsabilité pénale. »
6. La décision no 67/2022 de la HCCJ
26 Le 25 octobre 2022, la formation compétente pour statuer sur des questions de droit en matière pénale de la HCCJ a jugé, par une décision no 67/2022, publiée le 28 novembre 2022 (ci-après la « décision no 67/2022 de la HCCJ ») que, dans le droit roumain, les règles relatives à l’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale relevaient du droit pénal matériel et que, par conséquent, elles étaient soumises au principe de non‑rétroactivité de la loi pénale, sans préjudice de l’application du principe de la lex mitior, tel que garanti, notamment, à l’article 15, paragraphe 2, de la Constitution roumaine.
27 Par conséquent, cette formation de la HCCJ a jugé qu’une condamnation définitive pouvait, en principe, faire l’objet d’un recours extraordinaire en annulation fondé sur les effets des arrêts nos 297/2018 et 358/2022 de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle), respectivement du 26 avril 2018 et du 26 mai 2022 (ci-après les « arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 »), en tant que loi pénale plus favorable.
7. La loi no 241/2005
28 Tel qu’il était en vigueur le 23 janvier 2014, l’article 9 de la Legea nr. 241/2005 pentru prevenirea și combaterea evaziunii fiscale (loi no 241/2005, visant à prévenir et à lutter contre la fraude fiscale), du 15 juillet 2005 (Monitorul Oficial al României, partie I, no 672 du 27 juillet 2005), disposait :
« 1. Sont constitutifs de l’infraction de fraude fiscale et sont punis d’une peine de deux à huit années d’emprisonnement et d’une interdiction de droits ou d’une amende les faits suivants commis dans le but de se soustraire à des obligations fiscales :
[...]
c) l’inscription, dans les comptes ou dans d’autres documents légaux, de dépenses qui ne correspondent pas à des opérations réelles ou l’inscription d’autres opérations fictives ;
[...]
2. Si les faits prévus au paragraphe 1 génèrent un préjudice supérieur à 100 000 euros, en contre-valeur en monnaie nationale, la peine plancher et la peine plafond sont augmentées de cinq ans.
3. Si les faits prévus au paragraphe 1 génèrent un préjudice supérieur à 500 000 euros, en contre-valeur en monnaie nationale, la peine plancher et la peine plafond sont augmentées de sept ans. »
29 Tel qu’il est actuellement en vigueur, cet article 9 prévoit :
« 1. Sont constitutifs de l’infraction de fraude fiscale et sont punis d’une peine de trois à dix années d’emprisonnement et d’une interdiction de droits ou d’une amende les faits suivants commis dans le but de se soustraire à des obligations fiscales :
[...]
c) l’inscription, dans les comptes, dans une facture électronique ou dans d’autres documents légaux, de dépenses qui ne correspondent pas à des opérations réelles ou l’inscription d’autres opérations fictives ;
[...]
2. Si les faits prévus au paragraphe 1 génèrent un préjudice supérieur à 500 000 euros, en contre-valeur en monnaie nationale, la peine plancher et la peine plafond sont augmentées de trois ans.
3. Si les faits prévus au paragraphe 1 génèrent un préjudice supérieur à 1 000 000 euros, en contre-valeur en monnaie nationale, la peine plancher et la peine plafond sont augmentées de cinq ans. »
II. La procédure au principal et les questions préjudicielles
30 M.G.D. est poursuivi pénalement pour avoir, en sa qualité d’administrateur de deux sociétés commerciales, mis volontairement à la disposition de B.V. douze factures fiscales afférentes à des achats fictifs pendant la période allant du 3 mai 2012 au 3 janvier 2014. Le montant du préjudice causé au budget de l’État est de 268 536 lei roumains (RON) (environ 59 304 euros) et le montant de la TVA éludée est de 163 656 RON (environ 36 142 euros).
31 Par un arrêt du 21 mars 2024, considéré comme étant définitif en droit roumain, la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea, Roumanie) a jugé, en se fondant sur la décision no 67/2022 de la HCCJ, que le délai de prescription de la responsabilité pénale de M.G.D. avait expiré.
32 Le 9 avril 2024, le parquet près la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea) a formé un pourvoi en cassation contre cet arrêt devant la HCCJ, qui est la juridiction de renvoi.
33 Ce parquet relève qu’il découle de l’arrêt de la Cour du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, ci-après l’« arrêt Lin », EU:C:2023:606), que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF devaient être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines étaient tenues de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il avait été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
34 Il s’ensuivrait que la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea) a ordonné, à tort, la clôture de la procédure pénale contre M.G.D., alors que, en application de l’arrêt Lin, le délai de prescription ne pouvait pas être considéré comme ayant expiré. En effet, des actes de procédure ayant interrompu ce délai auraient été réalisés tant avant le 25 juin 2018 qu’après le 30 mai 2022.
35 En premier lieu, la juridiction de renvoi relève que l’article 325, paragraphe 1, TFUE oblige les États membres à combattre la fraude et toute autre activité illégale portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union par des mesures effectives et dissuasives. En outre, les cas de fraude grave ou d’autre activité illégale grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doivent être passibles de sanctions pénales revêtant un caractère effectif et dissuasif.
36 Par ailleurs, les articles 1er et 2 de la convention PIF imposent aux États membres, d’une part, d’ériger en infractions pénales les comportements constitutifs de fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union et, d’autre part, de veiller à ce que ces comportements, y compris les fraudes à la TVA, soient passibles de sanctions pénales effectives, proportionnées et dissuasives, incluant, à tout le moins dans les cas de fraude grave, à savoir ceux portant sur un montant minimal ne pouvant être fixé par les États membres à plus de 50 000 euros, des peines privatives de liberté.
37 La juridiction de renvoi se demande toutefois si l’article 325, paragraphe 1, TFUE, ainsi que l’article 1er, paragraphe 1, l’article 2, paragraphe 1, et l’article 9 de la convention PIF doivent être interprétés en ce sens que, en l’absence d’une disposition de droit national fixant un montant minimal pour considérer une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union comme étant grave, une fraude à la TVA, telle que celle en cause au principal, commise avec les circonstances aggravantes propres à une infraction continuée, mais portant sur un montant de TVA de 163 656 RON (environ 36 142 euros), ne peut pas être considérée comme étant grave au motif que ce montant ne dépasse pas 50 000 euros.
38 Selon la juridiction de renvoi, le droit de l’Union s’oppose à une telle interprétation. En effet, en l’absence d’une disposition de droit national fixant un montant minimal pour qu’une fraude puisse être considérée comme étant « grave », il devrait pouvoir être tenu compte d’autres circonstances qui, conformément à ce droit, peuvent constituer des circonstances aggravantes, comme le caractère continu de l’infraction.
39 En second lieu, la juridiction de renvoi souligne, à titre liminaire, que, bien qu’il ait été prononcé après l’arrêt Lin, l’arrêt définitif de la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea) a mis en œuvre le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
40 La juridiction de renvoi relève également que, par deux décisions rendues postérieurement à cet arrêt de la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea), d’autres formations de la HCCJ ont, d’une part, estimé que les informations fournies à la Cour dans le cadre de l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Lin reflétaient, de manière insuffisante ou erronée, tant la portée du principe de légalité des délits et des peines, tel qu’il est entendu en droit roumain, que les effets des arrêts de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle) et, d’autre part, jugé que l’arrêt Lin ne pouvait être appliqué que partiellement en droit roumain.
41 Ainsi, dans une décision n° 37/2024, du 17 juin 2024 (ci-après la « décision n° 37/2024 de la HCCJ »), la formation de la HCCJ compétente pour statuer sur des questions de droit en matière pénale a jugé que l’interdiction imposée, par l’arrêt Lin, aux juridictions roumaines d’appliquer la décision no 67/2022 de la HCCJ aboutissait à garantir un niveau de protection qui n’était pas équivalent ou comparable au niveau de protection assuré par l’article 7 de la CEDH, et méconnaissait tant le principe de légalité des délits et des peines, tel qu’il est entendu en droit roumain, que le principe de sécurité juridique, en permettant une application différenciée des règles de concours des lois dans le temps, en fonction de la nature de l’infraction. En outre, les juridictions pénales roumaines ne disposant pas de critères définis par le législateur national pour apprécier l’existence d’un risque systémique d’impunité, tel qu’il est envisagé dans l’arrêt Lin, l’appréciation par ces juridictions de l’existence d’un tel risque porterait atteinte au principe de la séparation des pouvoirs.
42 Par ailleurs, dans une décision no 16/2024, du 16 septembre 2024 (ci-après la « décision no 16/2024 de la HCCJ »), la formation de la HCCJ compétente pour connaître des recours formés dans l’intérêt de la loi a jugé que, en vertu de l’arrêt n° 265/2014, du 6 mai 2014, de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle), les juridictions roumaines étaient tenues d’apprécier, de manière globale, la loi pénale plus favorable. En effet, selon cet arrêt, le principe constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia interdit aux juridictions pénales de combiner différentes dispositions de plusieurs lois pénales successives et leur impose de déterminer, sur la base d’une appréciation in concreto, la seule loi pénale qui doit être considérée comme étant la plus favorable parmi l’ensemble des lois pénales qui se sont succédé. Une telle obligation éviterait la création tant d’une différence de traitement en cas de concours d’infractions, selon que l’infraction en cause porte ou non atteinte au budget de l’Union, que d’un double standard de protection des droits fondamentaux, qui conduirait à la fixation d’une peine illégale.
43 Sur le fondement de cette jurisprudence constitutionnelle, la formation de la HCCJ compétente pour connaître des recours formés dans l’intérêt de la loi a, tout d’abord, établi que les actes de procédure réalisés avant le 25 juin 2018 interrompaient la prescription de la responsabilité pénale, dans les affaires relatives à des fraudes portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, uniquement si la législation pénale, en vigueur pendant la période allant du 1er février 2014 au 25 juin 2018, peut être considérée comme constituant, de manière globale, la loi pénale plus favorable.
44 Il ressort ensuite de la décision no 16/2024 de la HCCJ que les actes de procédure devant, conformément à la loi, être communiqués au suspect ou au prévenu après le 30 mai 2022, date d’entrée en vigueur de l’OUG no 71/2022, n’interrompent le délai de prescription de la responsabilité pénale, en ce qui concerne les faits commis avant cette date, qu’à la condition que la législation pénale, en vigueur à partir du 30 mai 2022, puisse être considérée, de manière globale, comme étant la loi pénale plus favorable.
45 La décision no 16/2024 de la HCCJ précise enfin que, étant donné que, pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022, les délais de prescription de la responsabilité pénale ont couru sans possibilité d’interruption, le fait de laisser inappliqué l’arrêt n° 265/2014 de la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle) aurait pour effet de « réactiver », après l’expiration des délais de prescription applicables, la responsabilité pénale, au titre d’une loi pénale postérieure plus sévère, ce qui serait contraire à l’article 7 de la CEDH.
46 La juridiction de renvoi relève toutefois que, en ne reconnaissant aux actes de procédure réalisés avant le 25 juin 2018 un effet interruptif de la prescription qu’à la condition que la loi pénale applicable pendant cette période puisse être considérée comme étant une lex mitior, la décision no 16/2024, de la HCCJ soumet l’application du droit de l’Union, tel qu’interprété dans l’arrêt Lin, à une exigence supplémentaire, qui n’a pas été examinée dans cet arrêt et qui risque de rendre, dans les faits, inapplicable l’interprétation donnée au droit de l’Union dans ledit arrêt. En effet, il est très peu probable que la loi pénale antérieure au 25 juin 2018 puisse être considérée, dans son ensemble, comme étant une législation plus favorable au prévenu que le régime juridique en vigueur, pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022 et découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022.
47 Or, la juridiction de renvoi relève que les décisions nos 37/2024 et 16/2024 de la HCCJ s’imposent à l’ensemble des juridictions roumaines.
48 Dans ces conditions, cette juridiction s’interroge sur le maintien de l’obligation, découlant de l’arrêt Lin, pour les juridictions roumaines de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
49 Plus particulièrement, la juridiction de renvoi se demande, premièrement, si elle demeure tenue de refuser d’appliquer un tel standard, y compris lorsque, en vertu des décisions nos 37/2024 et 16/2024 de la HCCJ, un tel refus irait à l’encontre d’un principe constitutionnel interdisant aux juridictions nationales d’appliquer une lex tertia et aurait pour conséquence de garantir un niveau de protection qui n’est pas équivalent ou comparable à la protection garantie à l’article 7 de la CEDH.
50 À cet égard, cette juridiction estime que, dans le cadre d’une procédure pénale relative à des fraudes graves à la TVA, les juridictions roumaines devraient être habilitées, en vertu du droit de l’Union, à écarter l’obligation qui découlerait de ce principe constitutionnel et en vertu de laquelle elles ne pourraient reconnaître aux actes de procédure réalisés avant le 25 juin 2018 un effet interruptif de la prescription de la responsabilité pénale que si la législation pénale sous l’empire de laquelle ces actes de procédure ont été réalisés peut être considérée, dans son ensemble, comme étant une lex mitior.
51 Ladite juridiction estime, en effet, que, en vertu du principe de la lex mitior, les juridictions nationales sont libres de déterminer si la loi pénale plus favorable est la loi en vigueur jusqu’au 25 juin 2018 ou, au contraire, la loi postérieure à cette date. Toutefois, lorsqu’elles exercent cette prérogative, ces juridictions sont tenues de donner au régime juridique applicable pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022 une interprétation conforme au droit de l’Union, tel qu’il a été interprété par la Cour, afin que l’unité et l’efficacité de ce droit soient garanties, ce qui ne conduirait pas, en soi, à la création d’une lex tertia.
52 Par ailleurs, l’application de l’arrêt Lin à un cas de concours entre des infractions, dont seules certaines porteraient atteinte aux intérêts financiers de l’Union, soulève uniquement des questions d’application du droit national et ne peut être examinée qu’in concreto par les juridictions nationales. Une telle situation hypothétique ne devrait pas porter atteinte à la primauté du droit de l’Union qui ne saurait dépendre de l’interprétation donnée à la législation nationale dans des domaines ne relevant pas de ce droit.
53 En tout état de cause, la juridiction de renvoi considère que la législation roumaine relative aux causes d’interruption de la prescription de la responsabilité pénale, interprétée en conformité avec le droit de l’Union, ne saurait être considérée comme constituant un standard de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior qui n’est pas équivalent ou comparable au standard consacré à l’article 7 de la CEDH.
54 Deuxièmement, cette juridiction se demande également si elle demeure tenue de refuser d’appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, dans un cas où, comme en l’occurrence, l’application du délai général de prescription conformément à ce standard national de protection aurait impliqué de constater que la responsabilité pénale de M.G.D. s’était éteinte avant le prononcé de l’arrêt Lin.
55 Selon la juridiction de renvoi, la réponse à cette question implique une appréciation de la prévisibilité et de l’accessibilité de l’interprétation du droit de l’Union qui a été donnée dans l’arrêt Lin.
56 Cela étant, elle rappelle que, selon la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, les règles en matière de prescription sont, en principe, des lois de procédure, de sorte que l’article 7 de la CEDH n’empêche pas l’application immédiate, aux procédures en cours, des lois qui prolongent les délais de prescription lorsque les faits reprochés n’ont jamais été prescrits.
57 En outre, la législation roumaine ne contient pas de dispositions expresses sur la base desquelles il pourrait être conclu que, pour des infractions de la nature de celles en cause au principal, le délai de prescription de la responsabilité pénale aurait expiré avant le prononcé de l’arrêt Lin. Une telle conclusion serait uniquement envisageable s’il était admis, en contradiction avec cet arrêt, que les actes de procédure réalisés avant le 25 juin 2018 sont dépourvus d’effet interruptif.
58 Troisièmement, la juridiction de renvoi s’interroge sur son obligation de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, alors même que le législateur roumain n’a pas établi de critères sur la base desquels les juridictions de l’État membre concerné pourraient apprécier l’existence d’un risque systémique d’impunité dans un nombre important d’affaires, ce qui pourrait conduire à une violation du principe de légalité des délits et des peines garanti à l’article 7 de la CEDH.
59 À cet égard, cette juridiction relève que, au point 91 de l’arrêt Lin, la Cour a constaté que la décision no 67/2022 de la HCCJ comportait un tel risque systémique d’impunité. Partant, ladite juridiction considère que son obligation de donner plein effet au droit de l’Union, tel qu’il a été interprété dans cet arrêt, ne saurait être subordonnée à une appréciation préalable et distincte de l’existence d’un risque systémique d’impunité pour des fraudes graves à la TVA.
60 La même juridiction souligne enfin que, si les règles relatives à la prescription de la responsabilité pénale ont été traditionnellement considérées comme relevant du droit pénal matériel, et, par conséquent, comme tombant dans le champ d’application des principes de légalité, de non-rétroactivité et de rétroactivité in mitius, le législateur roumain a cependant progressivement introduit une série d’exceptions à l’interdiction d’appliquer de manière rétroactive des règles de prescription plus sévères pour certaines infractions graves, sans que ces exceptions soient jugées inconstitutionnelles par la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle).
61 Dans ces conditions, la HCCJ a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :
« 1) Aux fins de l’interprétation et de l’application de l’article 325 TFUE, de l’article 1er, paragraphe 1, sous a), et des articles 2 et 9 de la [convention PIF] ainsi que de l’article 49 de la [Charte], en l’absence d’une disposition de droit national fixant un montant minimal pour considérer une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union comme étant grave, les dispositions du droit de l’Union doivent-elles être interprétées en ce sens qu’une fraude n’est considérée comme étant grave que lorsqu’elle porte sur un montant supérieur à 50 000 euros ?
2) En cas de réponse négative à la première question, l’article 2 et l’article 4, paragraphes 2 et 3, TUE, l’article 2, paragraphe 2, et l’article 325, paragraphe 1, TFUE, et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’interprétés par la Cour dans [l’arrêt Lin], ainsi que l’article 49, paragraphe 1, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte doivent-ils être interprétés en ce sens que, dans le cadre d’une procédure pénale relative à des infractions en matière de TVA, la juridiction nationale est tenue de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, standard qui résulte de la jurisprudence contraignante de la juridiction suprême de cet État membre et selon lequel les actes de procédure intervenus avant l’invalidation de la disposition législative nationale régissant les causes d’interruption des délais de prescription de la responsabilité pénale n’ont pas d’effet interruptif de la prescription, lorsque :
a) la non‑application de ce standard national serait incompatible avec l’interdiction d’appliquer la lex tertia – un principe d’ordre constitutionnel ;
b) en application de cette jurisprudence nationale, il pourrait être considéré que le délai général de prescription de la responsabilité pénale a expiré avant le prononcé de l’arrêt Lin ;
c) la non‑application, en vertu du droit de l’Union, dudit standard national aurait pour conséquence de garantir un niveau de protection des droits fondamentaux consacrés dans la Charte qui n’est pas équivalent ou comparable à la protection garantie à l’article 7 de la [CEDH] ;
d) la loi nationale ne prévoit pas de critères spécifiques sur la base desquels la juridiction de l’État membre peut apprécier, au préalable, le risque systémique d’impunité résultant de l’application du même standard national aux infractions de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ? »
III. La procédure devant la Cour
62 Par l’ordonnance du 17 juin 2025, Lin II (C‑280/25, EU:C:2025:499), le président de la Cour a décidé de soumettre la demande de décision préjudicielle à la procédure accélérée prévue à l’article 105 du règlement de procédure de la Cour.
63 Le 6 août 2025, la Cour a envoyé une demande d’informations à la juridiction de renvoi en ce qui concerne le cadre juridique de la procédure au principal. Le 2 septembre 2025, la juridiction de renvoi a répondu à cette demande.
64 Le 12 septembre 2025, la Cour a adressé une demande d’éclaircissements à la juridiction de renvoi. Le 15 septembre 2025, la juridiction de renvoi a répondu à cette demande.
IV. Sur les questions préjudicielles
A. Sur la première question
65 Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 325, paragraphe 1, TFUE, l’article 1er, paragraphe 1, sous a), ainsi que les articles 2 et 9 de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que, lorsqu’aucune disposition nationale ne fixe un montant à partir duquel une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doit être considérée comme étant « grave », une telle fraude ne peut être qualifiée de la sorte qu’à condition qu’elle porte sur un montant supérieur à 50 000 euros.
66 Le doute de la juridiction de renvoi qui est à l’origine de cette question découle de la circonstance que, selon les explications fournies par celle-ci, les activités illicites en cause au principal ont causé au budget de l’État roumain un préjudice d’un montant total de 268 536 RON (environ 59 304 euros), tandis que le montant de la TVA éludée est de 163 656 RON (environ 36 142 euros), ainsi qu’il est indiqué au point 30 du présent arrêt.
67 S’agissant, en premier lieu, de la convention PIF, il importe de souligner, premièrement, que, dès lors que les faits à l’origine de la procédure au principal ont été commis au cours des années 2012 à 2014, cette convention leur était applicable ratione temporis.
68 En effet, d’une part, il découle de l’article 2 de la décision 2008/40 que ladite convention est, au plus tard, entrée en vigueur en Roumanie le 1er janvier 2008. D’autre part, la même convention n’a cessé de produire ses effets qu’à compter du 6 juillet 2019, date à laquelle elle a été remplacée par la directive 2017/1371, ainsi que le précise l’article 16 de cette directive (arrêt Lin, point 64).
69 En ce qui concerne, deuxièmement, le champ d’application matériel de la convention PIF, il y a lieu de relever que, dans le contexte des atteintes portées aux intérêts financiers de l’Union, son article 1er définit la notion de « fraude » comme étant, notamment, « en matière de recettes, tout acte ou omission intentionnel relatif [...] à l’utilisation ou à la présentation de déclarations ou de documents faux, inexacts ou incomplets, ayant pour effet la diminution illégale de ressources du budget général [de l’Union] ou des budgets gérés par [l’Union] ou pour [son] compte ». Cette diminution englobe, par conséquent, la perte des recettes provenant de l’application d’un taux uniforme à l’assiette harmonisée de la TVA déterminée selon les règles de l’Union. Cette conclusion ne saurait être remise en cause par le fait que la TVA ne serait pas perçue directement pour le compte de l’Union, l’article 1er de la convention PIF ne prévoyant précisément pas une telle condition qui serait contraire à l’objectif de cette convention visant à lutter avec la plus grande vigueur contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union (voir, en ce sens, arrêt du 8 septembre 2015, Taricco e.a., C‑105/14, EU:C:2015:555, point 41).
70 Sous réserve de vérification par la juridiction de renvoi, il apparaît donc que l’infraction en cause au principal relève du champ d’application matériel de la convention PIF, tel qu’il est établi à cet article 1er, en ce qu’elle porte, notamment, sur l’établissement intentionnel de fausses factures destinées à éluder la TVA.
71 Troisièmement, l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF impose aux États membres de prendre les mesures nécessaires pour que les comportements constitutifs d’une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soient passibles de sanctions pénales effectives, proportionnées et dissuasives incluant, à tout le moins dans les cas de fraude grave, à savoir ceux portant sur un montant minimal ne pouvant être fixé par les États membres à plus de 50 000 euros, des peines privatives de liberté pouvant entraîner l’extradition, étant entendu que, conformément à l’article 9 de cette convention, les États membres sont libres d’adopter des règles allant au-delà de ces exigences (voir, en ce sens, arrêts du 2 mai 2018, Scialdone, C‑574/15, EU:C:2018:295, point 36, et Lin, point 85).
72 Il découle ainsi de l’article 1er, paragraphe 1, et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, qui sont demeurés inchangés depuis l’adoption de cette convention, que des sanctions pénales doivent être adoptées afin de combattre de manière effective et dissuasive, notamment, les cas de fraude grave portant atteinte à la correcte perception, par le budget de l’Union, de la partie des recettes de TVA qui lui reviennent.
73 Or, il ressort expressément de cet article 2, paragraphe 1, que toute fraude dont le montant dépasse 50 000 euros constitue nécessairement une « fraude grave », au sens de cette disposition.
74 Partant, s’il découle du libellé de l’article 9 de la convention PIF que des fraudes portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union dont le montant ne dépasse pas un tel seuil peuvent être qualifiées de « graves » par le droit des États membres, toute fraude qui porte sur un montant supérieur à un tel seuil constitue nécessairement une « fraude grave », au sens de l’article 2, paragraphe 1, de cette convention.
75 En deuxième lieu, il convient de rappeler que l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF est d’effet direct (voir, en ce sens, arrêt Lin, point 96 et jurisprudence citée).
76 Il s’ensuit que, à défaut de pouvoir procéder à une interprétation de la réglementation nationale conforme à cette disposition du droit de l’Union, tout juge national chargé d’appliquer, dans le cadre de sa compétence, ladite disposition doit assurer le plein effet des exigences de ce droit dans la procédure dont il est saisi en laissant au besoin inappliquée, de sa propre autorité, toute réglementation ou pratique nationale, même postérieure, qui serait contraire à la même disposition, sans qu’il ait à demander ou à attendre l’élimination préalable de cette réglementation ou pratique nationale par voie législative ou par tout autre procédé constitutionnel [voir, en ce sens, arrêts du 9 mars 1978, Simmenthal, 106/77, EU:C:1978:49, point 24, et du 22 février 2022, RS (Effet des arrêts d’une cour constitutionnelle), C‑430/21, EU:C:2022:99, point 53 ainsi que jurisprudence citée].
77 Partant, à défaut de pouvoir interpréter leur réglementation nationale de manière conforme à l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, les juridictions des États membres sont tenues de laisser inappliquée toute disposition nationale qui ferait obstacle à ce qu’une fraude portant sur un montant supérieur à 50 000 euros et portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soit qualifiée de « grave », au sens de cette disposition.
78 Ainsi, sans préjudice de la faculté prévue à l’article 9 de la convention PIF et pour autant que le droit national ne précise pas la notion de « fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union », les juridictions de l’État membre concerné sont tenues de qualifier une fraude dont le montant dépasse 50 000 euros et qui porte atteinte aux intérêts financiers de l’Union de « fraude grave ».
79 En troisième lieu, il importe de souligner qu’un tel seuil doit être considéré comme étant dépassé dès que le montant total du préjudice causé par la fraude ou l’activité illicite est supérieur à ce montant, indépendamment du point de savoir si le préjudice causé au budget de l’Union, qui découle de cette infraction, atteint un tel montant.
80 Une telle interprétation découle, premièrement, du libellé même de l’article 2, paragraphes 1 et 2, de la convention PIF.
81 En effet, d’une part, l’article 2, paragraphe 1, de cette convention se limite à établir que doit être considérée comme étant une fraude grave toute fraude « portant sur un montant minimal à fixer dans chaque État membre », étant entendu que « ce montant minimal ne peut pas être fixé à plus de 50 000 [euros] », sans exclure du calcul d’un tel montant le préjudice causé par cette fraude au détriment de victimes autres que l’Union et, notamment, au détriment du budget des États membres.
82 D’autre part, l’article 2, paragraphe 2, de ladite convention permet aux États membres, à titre dérogatoire, de ne pas sanctionner pénalement des cas de fraudes mineures, lesquelles impliquent, notamment, qu’elles portent sur un « montant total » inférieur à 4 000 euros. Il ressort donc du libellé même de ce paragraphe 2 que c’est l’intégralité du préjudice causé par la fraude qui doit être pris en compte afin de déterminer si cette fraude peut être qualifiée de « mineure ».
83 Or, compte tenu des liens qui existent entre, d’une part, le seuil de 50 000 euros, au-delà duquel une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doit être qualifiée de « grave » et, d’autre part, le plafond de 4 000 euros en-dessous duquel une telle fraude peut être qualifiée de « mineure », il serait incohérent que le mode de calcul de ce seuil de 50 000 euros ne permette pas de tenir compte d’autres préjudices que celui causé au budget de l’Union, alors même que le mode de calcul de ce plafond de 4 000 euros impose de tenir compte de ces autres préjudices.
84 Deuxièmement, ainsi qu’il est souligné au point 69 du présent arrêt, la convention PIF vise à lutter avec la plus grande vigueur contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union. Un tel objectif milite, dès lors, en faveur d’une interprétation de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF qui permette aux autorités pénales des États membres de déterminer aisément si un cas de fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union porte sur un montant supérieur à 50 000 euros.
85 Or, en pratique, il peut s’avérer particulièrement complexe d’établir précisément, à un stade suffisamment précoce d’une procédure pénale, le montant exact du préjudice subi par l’Union en raison d’un comportement frauduleux qui, comme en l’occurrence, a permis à son auteur d’éluder plusieurs impôts, directs et indirects, dont seuls certains, tels que la TVA, produisent des recettes destinées à être allouées partiellement au budget de l’Union.
86 Il en va particulièrement ainsi d’une fraude qui, comme en l’occurrence, porte, notamment, sur la TVA, la réduction des ressources propres de l’Union, susceptible d’être causée par une telle fraude, étant difficilement quantifiable.
87 En effet, les ressources propres de l’Union découlant de la perception de la TVA ne consistent pas simplement en un pourcentage des recettes de cette taxe effectivement perçues, mais résultent de l’application d’un taux uniforme appliqué à une assiette harmonisée de la TVA des États membres, elle-même calculée conformément à l’article 3 du règlement n° 1553/89 et soumise à divers ajustements prévus par les dispositions de ce règlement (voir, en ce sens, arrêt du 13 juillet 2023, Napfény-Toll, C‑615/21, EU:C:2023:573, point 32).
88 Ainsi, s’agissant, plus particulièrement, de la période au cours de laquelle les fraudes à la TVA ont été commises en l’occurrence, il découle, d’une part, de l’article 2, paragraphe 1, sous b), et paragraphe 4, des décisions 2007/436 et 2014/335 que les recettes propres inscrites au budget de l’Union étaient constituées, notamment, de l’application d’un taux uniforme de 0,3 % à l’assiette harmonisée de la TVA, déterminée selon l’article 3 du règlement n° 1553/89, étant entendu que cette assiette ne pouvait pas excéder 50 % du RNB de chaque État membre. D’autre part, dans sa version applicable au litige au principal, cet article 3 prévoyait, sans préjudice de divers ajustements prévus par d’autres dispositions de ce règlement, que cette assiette harmonisée était obtenue en divisant le total des recettes nettes de la TVA encaissées par l’État membre au cours de l’année par le taux auquel cette taxe était perçue pendant cette même année, un taux moyen pondéré de TVA étant retenu aux fins d’une telle division lorsque plusieurs taux de TVA étaient appliqués dans un État membre [arrêt du 8 mars 2022, Commission/Royaume-Uni (Lutte contre la fraude à la sous-évaluation), C‑213/19, EU:C:2022:167, point 567].
89 Il s’ensuit qu’il n’existe pas de corrélation aisément quantifiable entre le montant de la TVA éludée par un opérateur économique, d’une part, et la perte de recettes subie par le budget de l’Union en raison de cette fraude, d’autre part.
90 Troisièmement, dans la mesure où l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF impose que des peines plus sévères soient infligées en cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, il convient de rappeler que l’article 49, paragraphe 1, de la Charte exige que les infractions et les peines soient fixées de manière claire, précise et prévisible (voir, en ce sens, arrêt Lin, points 104 et 105 ainsi que jurisprudence citée). Il s’ensuit que les critères en vertu desquels les juridictions des États membres doivent nécessairement, le cas échéant sur le seul fondement de cet article 2, paragraphe 1, qualifier une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union de « fraude grave », doivent être suffisamment clairs, précis et prévisibles à la date à laquelle cette fraude a été commise.
91 Or, si seules les fraudes qui causent un préjudice au budget de l’Union d’un montant supérieur à 50 000 euros relevaient de la notion de « fraude grave », les auteurs de telles infractions seraient, dans un nombre considérable de cas, dans l’impossibilité de déterminer, avec la précision suffisante, à la date à laquelle ils commettent ces infractions, s’ils encourent une peine aggravée, en vertu de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.
92 En effet, ainsi qu’il découle du point 88 du présent arrêt, la part des recettes récoltées annuellement par un État membre, en raison de la TVA, qui revient au budget de l’Union varie en fonction de divers critères dont certains, comme le RNB, ne sont pas prévisibles à la date à laquelle une telle taxe est perçue ou éludée.
93 Quatrièmement, l’interprétation retenue au point 79 du présent arrêt est également corroborée par la jurisprudence de la Cour. En effet, lorsqu’elle a été appelée à qualifier une fraude de « grave », aux fins de l’application de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, la Cour a tenu compte de l’intégralité du préjudice causé par cette fraude, sans identifier la partie de ce préjudice ayant exclusivement affecté le budget de l’Union (voir, en ce sens, arrêts du 8 septembre 2015, Taricco e.a., C‑105/14, EU:C:2015:555, point 42, et Lin, points 22 et 79).
94 En l’occurrence, il convient donc de prendre en considération le montant total du préjudice, à savoir 268 536 RON (environ 59 304 euros), et non le seul montant de la TVA éludée, aux fins de la qualification de la fraude à l’origine de ce préjudice.
95 En quatrième et dernier lieu, il convient d’ajouter que, ainsi que cela ressort de l’article 1er, paragraphe 3, et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, la tentative de commettre une fraude qui porte atteinte aux intérêts financiers de l’Union doit être assimilée à une fraude portant atteinte à ces intérêts (voir, en ce sens, arrêt du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a., C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034, point 187). Partant, une telle tentative doit nécessairement être considérée comme étant une fraude grave, lorsqu’il peut être établi que le montant total du préjudice, que cette fraude aurait occasionné si elle avait été consommée, aurait dépassé 50 000 euros.
96 Il résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent qu’il y a lieu de répondre à la première question que l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lu à la lumière de l’article 49 de la Charte, doit être interprété en ce sens que, lorsqu’aucune disposition nationale ne fixe un montant à partir duquel une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doit être considérée comme étant « grave », une telle fraude doit nécessairement être qualifiée de la sorte dès qu’elle porte sur un montant total supérieur à 50 000 euros, indépendamment du point de savoir si le préjudice subi par le budget de l’Union en raison de cette fraude dépasse, lui aussi, un tel montant.
97 Cette interprétation de la convention PIF étant suffisante pour fournir à la juridiction de renvoi une réponse utile à la première question, il n’est pas nécessaire d’interpréter, en outre, dans le cadre de l’examen de cette question, la notion de « fraude » telle qu’elle figure à l’article 325, paragraphe 1, TFUE.
B. Sur la seconde question
1. Sur la recevabilité
98 Selon une jurisprudence constante, laquelle est désormais reflétée à l’article 94 du règlement de procédure, la décision de renvoi doit indiquer les raisons précises qui ont conduit le juge national à s’interroger sur l’interprétation du droit de l’Union et à estimer nécessaire de poser une question préjudicielle à la Cour (arrêt du 29 juillet 2024, LivaNova, C‑713/22, EU:C:2024:642, point 54 et jurisprudence citée).
99 En l’occurrence, en premier lieu, la juridiction de renvoi a clairement exposé, dans la décision de renvoi, les raisons pour lesquelles elle estime nécessaire d’obtenir des clarifications de la Cour quant à l’interprétation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE, de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.
100 En deuxième lieu, il convient d’observer que cette juridiction mentionne également l’article 2, l’article 4, paragraphes 2 et 3, TUE, ainsi que l’article 2, paragraphe 2, TFUE. Ces dispositions concernent, respectivement, les valeurs sur lesquelles l’Union est fondée, le respect par l’Union de l’identité nationale des États membres inhérente à leurs structures fondamentales politiques et constitutionnelles, le principe de coopération loyale entre l’Union et ses États membres, ainsi que les compétences partagées entre l’Union et ses États membres.
101 Cela étant, la juridiction de renvoi n’a pas explicité, fût-ce sommairement, les raisons qui l’ont conduite à s’interroger sur l’interprétation de ces dispositions et à estimer nécessaire de poser une question préjudicielle à cet égard à la Cour. Cette juridiction n’a, notamment, pas précisé quelle disposition de droit interne, applicable à la procédure au principal, relèverait de l’identité nationale, au sens de l’article 4, paragraphe 2, TUE.
102 Il s’ensuit que la seconde question doit être déclarée irrecevable en ce qu’elle porte sur l’interprétation de l’article 2 et de l’article 4, paragraphes 2 et 3, TUE ainsi que de l’article 2, paragraphe 2, TFUE.
103 S’agissant, en troisième lieu, de l’article 52, paragraphe 3, et de l’article 53 de la Charte, également visés par la seconde question, il convient, premièrement, de rappeler que cet article 52, paragraphe 3, dispose que les droits consacrés dans la Charte correspondant à des droits garantis par la CEDH ont le même sens et la même portée que ceux que leur confère cette convention.
104 Dès lors, même si cette dernière ne constitue pas, tant que l’Union n’y a pas adhéré, un instrument juridique formellement intégré à l’ordre juridique de l’Union de sorte que l’interprétation du droit de l’Union ainsi que l’examen de la validité des actes de l’Union doivent être opérés au regard des droits fondamentaux garantis par la Charte, il n’en demeure pas moins que l’article 7 de la CEDH doit être pris en compte, en tant que seuil de protection minimale, lors de l’interprétation de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, puisque ce dernier comporte, à tout le moins, les mêmes garanties que celles prévues à cet article 7 (arrêts du 16 juillet 2020, Facebook Ireland et Schrems, C‑311/18, EU:C:2020:559, points 98 et 99, ainsi que du 29 juillet 2024, Alchaster, C‑202/24, EU:C:2024:649, point 92 et jurisprudence citée).
105 Deuxièmement, l’article 53 de la Charte confirme que, dans une situation dans laquelle l’action des États membres n’est pas entièrement déterminée par le droit de l’Union, comme c’est le cas de la procédure au principal, il reste loisible aux autorités et aux juridictions nationales d’appliquer des standards nationaux de protection des droits fondamentaux, pourvu que cette application ne compromette pas le niveau de protection prévu par la Charte, telle qu’interprétée par la Cour, ni la primauté, l’unité et l’effectivité du droit de l’Union (voir, en ce sens, arrêts du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a., C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034, point 211, et Lin, point 110).
106 Troisièmement, ainsi qu’il est mentionné aux points 39 à 45 du présent arrêt, les préoccupations qui sont reflétées dans la seconde question, posée par la juridiction de renvoi, sont, dans une large mesure, suscitées par les doutes émis par d’autres formations de la HCCJ quant à la possibilité de concilier l’interprétation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, retenue dans l’arrêt Lin, tant avec l’article 7 de la CEDH qu’avec certaines exigences constitutionnelles roumaines. Partant, il doit être considéré que la juridiction de renvoi a suffisamment fait apparaître les raisons pour lesquelles elle estimait nécessaire d’obtenir des éclaircissements de la Cour quant à l’interprétation de l’article 52, paragraphe 3, et de l’article 53 de la Charte.
107 Il résulte des considérations qui précèdent que la seconde question est recevable en ce qu’elle vise à interpréter l’article 325, paragraphe 1, TFUE, l’article 49, paragraphe 1, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, ainsi que l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.
2. Sur le fond
108 Par sa seconde question, la juridiction de renvoi vise, en substance, à obtenir des précisions sur la manière dont les juridictions roumaines doivent appliquer la partie du dispositif de l’arrêt Lin par lequel la Cour a jugé que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de refuser d’appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré par la décision no 67/2022 de la HCCJ.
109 À titre liminaire, il importe de rappeler, à cet égard, que, selon une jurisprudence constante, l’article 325, paragraphe 1, TFUE impose aux États membres de lutter contre la fraude et toute autre activité illégale portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union par des mesures dissuasives et effectives. S’ils disposent d’une liberté de choix en ce qui concerne les sanctions applicables, lesquelles peuvent prendre la forme de sanctions administratives, de sanctions pénales ou d’une combinaison des deux, les États membres doivent toutefois veiller, en vertu de cette disposition, à ce que les cas de fraude grave ou d’autre activité illégale grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soient passibles de sanctions pénales revêtant un caractère effectif et dissuasif [voir, en ce sens, arrêts du 26 février 2013, Åkerberg Fransson, C‑617/10, EU:C:2013:105, points 26 et 34, du 8 septembre 2015, Taricco e.a., C‑105/14, EU:C:2015:555, points 39, 42 et 43, du 5 décembre 2017, M.A.S. et M.B., C‑42/17, EU:C:2017:936, point 35, du 5 juin 2018, Kolev e.a., C‑612/15, EU:C:2018:392, point 54, du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a., C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034, points 181 et 191, et Lin, points 83 et 84].
a) Sur l’arrêt Lin
110 Saisie d’une demande de décision préjudicielle de la Curtea de Apel Brașov (cour d’appel de Brașov, Roumanie), la Cour a été amenée, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Lin, à examiner si le droit de l’Union s’opposait à l’application, par les juridictions roumaines, tant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 que de la décision no 67/2022 de la HCCJ.
111 À cet égard, il importe de préciser, à titre liminaire, que, ainsi que cela ressort des points 33 et 37 de l’arrêt Lin, la Cour n’était pas appelée, dans le cadre de l’affaire ayant donné lieu à cet arrêt, à se prononcer sur les obligations que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF imposent à une juridiction roumaine appelée à connaître d’une affaire dans laquelle, par une décision revêtue de l’autorité de la chose jugée, il avait préalablement été constaté, en appliquant la décision no 67/2022 de la HCCJ, que le délai de prescription de la responsabilité pénale du prévenu avait expiré.
1) L’appréciation, dans l’arrêt Lin, du standard national de protection consacré dans les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022
112 Il découle de la première partie du point 1 du dispositif de l’arrêt Lin que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines ne sont pas tenues de laisser inappliqués les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 lorsqu’elles sont appelées à statuer sur des poursuites pénales relatives à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
113 Pour parvenir à une telle conclusion, la Cour a constaté, en premier lieu, que ces arrêts faisaient naître un risque systémique que des infractions de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union demeurent pénalement impunies, ce qui constitue un cas d’incompatibilité avec les exigences de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF. En effet, comme la Cour l’a relevé aux points 91, 92, 98 et 122 de l’arrêt Lin, lesdits arrêts avaient pour conséquence de neutraliser l’effet interruptif de la prescription des actes de procédure intervenus pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022 dans un grand nombre de cas de fraude grave portant atteinte à ces intérêts, empêchant, par là même, que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de ces infractions pût être prolongé en raison d’actes de procédure intervenus à leur égard au cours de cette période.
114 En deuxième lieu, la Cour a toutefois rappelé, au point 101 de l’arrêt Lin, qu’aucune juridiction nationale ne peut être tenue, en vertu de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, d’écarter l’application d’une règle nationale relative au calcul des délais de prescription qui comporte un risque systémique que des fraudes graves ou d’autres activités illégales graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union demeurent pénalement impunies, lorsque le refus d’appliquer cette règle nationale emporterait une violation de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte.
115 Cela étant, la Cour a jugé, aux points 109 et 111 de l’arrêt Lin, que les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 consacrent un standard national de protection relatif à l’application du principe de légalité des délits et des peines qui dépasse les garanties prévues à l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte.
116 En effet, elle a rappelé, aux points 104, 105 et 108 de l’arrêt Lin, que cet article 49, paragraphe 1, première phrase, garantit l’accessibilité, la prévisibilité et la précision des dispositions définissant les infractions et les peines qui les assortissent, et non celles des dispositions gouvernant la prescription de la responsabilité pénale. Or, ainsi que la Cour l’a souligné au point 111 de cet arrêt, les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 reposent sur la prémisse selon laquelle, en droit roumain, les règles relatives à l’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale relèvent du droit pénal matériel, ce qui justifie que ces exigences de prévisibilité et de précision soient appliquées à une disposition qui, comme l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, régit les causes d’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale.
117 En troisième lieu, la Cour a considéré que, nonobstant le risque systémique d’impunité que comporte le standard national de protection relatif à l’application du principe de légalité des délits et des peines consacré dans les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, tel que rappelé au point précédent du présent arrêt, les juridictions roumaines n’étaient toutefois pas tenues de laisser inappliqué un tel standard, compte tenu de l’importance que celui-ci revêt.
118 Ainsi, la Cour a relevé, aux points 113 à 118 de l’arrêt Lin, que, en ce qu’il garantit la prévisibilité et la précision de la loi pénale, y compris du régime de prescription relatif aux infractions pénales, ce standard national vient compléter la protection contre l’arbitraire en matière pénale qui est offerte par le droit de l’Union au titre du principe fondamental de sécurité juridique, qui constitue un élément essentiel de l’État de droit et, partant, une valeur fondatrice de l’Union, au sens de l’article 2 TUE. Un tel principe exige, en effet, d’une part, que les règles de droit soient claires et précises et, d’autre part, que leur application soit prévisible pour les justiciables, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir des conséquences défavorables. Or, cette protection contre l’arbitraire revêt une telle importance qu’il ne pouvait pas être exigé, au titre de l’article 325 TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, que les juridictions roumaines écartent ledit standard national.
2) L’appréciation, dans l’arrêt Lin, du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
119 Il découle de la seconde partie du point 1 du dispositif de l’arrêt Lin que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent, en revanche, être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de laisser inappliquée la décision no 67/2022 de la HCCJ lorsqu’elles sont appelées à connaître de poursuites pénales relatives à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
i) Sur la qualification du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ au regard de l’article 49 de la Charte
120 En premier lieu, la Cour a jugé, aux points 106 à 109 de l’arrêt Lin, que, dans sa décision no 67/2022, la HCCJ a consacré un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte.
121 En effet, en vertu de ce standard national de protection, une réglementation des causes d’interruption de la prescription de la responsabilité pénale peut devoir être appliquée rétroactivement, en tant que lex mitior, lorsqu’il apparaît, au terme d’une appréciation globale des régimes juridiques qui se sont succédé, qu’une telle réglementation est plus favorable au prévenu.
122 Or, il ressort de l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte que le principe de la lex mitior, tel qu’il est entendu en droit de l’Union, permet à un prévenu de bénéficier d’une disposition, entrée en vigueur postérieurement à la commission de l’infraction, qui soit modifie la qualification pénale de cette infraction dans un sens qui lui est favorable soit allège la peine qui assortit ladite infraction, tant que ce prévenu n’a pas été condamné définitivement (voir, en ce sens, arrêts du 7 août 2018, Clergeau e.a., C‑115/17, EU:C:2018:651, point 38, et du 1er août 2025, BAJI Trans, C‑544/23, EU:C:2025:614, points 81 et 97 ainsi que jurisprudence citée).
123 En revanche, à l’inverse du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, le principe de la lex mitior, tel qu’il est garanti à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, n’a pas vocation à s’appliquer à une succession dans le temps de règles régissant le mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale.
124 En deuxième lieu, il importe de relever que cette interprétation de l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte est en harmonie avec la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme relative aux garanties prévues à l’article 7 de la CEDH dont il convient de tenir compte, ainsi qu’il est souligné au point 104 du présent arrêt, en tant que seuil de protection minimale.
125 En effet, selon cette jurisprudence, si l’article 7, paragraphe 1, de la CEDH garantit implicitement le principe de rétroactivité de la loi pénale plus favorable, il n’en demeure pas moins que ce principe ne s’applique qu’aux dispositions définissant les infractions et les peines qui les répriment, la Cour européenne des droits de l’homme estimant raisonnable l’application, par les juridictions internes, du principe tempus regit actum en ce qui concerne les lois de procédure et, notamment, les règles relatives au calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale [voir, en ce sens, Cour EDH, 17 septembre 2009, Scoppola c. Italie (n° 2), CE:ECHR:2009:0917JUD001024903, § 109 et 110, et Cour EDH, 29 janvier 2019, Orlen Lietuva Ltd c. Lituanie, CE:ECHR:2019:0129JUD004584913, § 97 et jurisprudence citée].
126 Il s’ensuit que, contrairement à ce que la HCCJ a considéré dans sa décision no 37/2024, l’interdiction pour les juridictions roumaines, découlant de l’arrêt Lin, d’appliquer la décision no 67/2022 de la HCCJ et, partant, d’accorder un effet rétroactif au régime juridique des causes d’interruption du délai de prescription découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, en vigueur pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022, ne méconnaît pas l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte en faisant perdurer les effets d’une loi pénale antérieure plus sévère. En effet, si le principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré à cette disposition, impose, certes, d’écarter l’application d’une loi pénale antérieure au profit de la loi pénale postérieure plus favorable au prévenu, tant que ce dernier n’a pas fait l’objet d’une condamnation définitive, une telle obligation ne vaut toutefois que dans le champ d’application de ladite disposition. Or, ainsi qu’il est souligné au point 123 du présent arrêt, les règles régissant le mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale sont exclues du champ d’application de la même disposition.
127 En troisième lieu, l’interprétation de l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, retenue au point 123 du présent arrêt, n’est pas davantage remise en cause par le motif, retenu par la HCCJ dans sa décision n° 37/2024, selon lequel il découlerait de l’arrêt de la Cour EDH du 12 janvier 2016, Gouarré Patte c. Andorre (CE:ECHR:2016:0112JUD003342710), que cette disposition devrait être interprétée comme imposant aux juridictions d’un État membre d’appliquer rétroactivement des règles régissant le mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui sont plus favorables au prévenu, lorsque, comme en l’occurrence, le principe de la lex mitior, tel qu’il est entendu dans le droit de cet État membre, étend son champ d’application à la succession dans le temps des règles relatives au mode de calcul des délais de prescription de la responsabilité pénale.
128 Certes, il découle du paragraphe 35 de cet arrêt que la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que, en vertu du principe de prééminence du droit, dont l’article 7 de la CEDH constitue un élément essentiel, les juridictions nationales doivent appliquer une loi postérieure prévoyant une peine plus légère, y compris lorsqu’elle est entrée en vigueur après le prononcé d’une condamnation définitive, lorsque le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior accorde une garantie supplémentaire par rapport à celles qui découlent de l’article 7 de la CEDH, en imposant que les lois qui ont été adoptées après que la personne concernée a été définitivement condamnée et qui lui sont plus favorables aient également un effet rétroactif.
129 Cela étant, d’une part, une telle obligation n’a été consacrée par la Cour européenne des droits de l’homme qu’à l’égard de dispositions prévoyant des peines plus légères et non à l’égard des dispositions allégeant la sévérité du mode de calcul des délais de prescription de la responsabilité pénale. Il ne saurait donc être inféré dudit arrêt que cette Cour exige, au titre du principe de la prééminence du droit dont l’article 7 de la CEDH constitue un élément essentiel, que les juridictions d’un État membre appliquent rétroactivement des règles relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui sont plus favorables au prévenu, lorsque le principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré dans leur droit national, s’applique à la succession dans le temps de telles règles.
130 D’autre part, le raisonnement adopté par la Cour européenne des droits de l’homme dans le même arrêt se fonde explicitement sur le principe de la prééminence du droit, dont l’article 7 de la CEDH constitue un élément essentiel.
131 Partant, il ne saurait découler de l’arrêt de la Cour EDH du 12 janvier 2016, Gouarré Patte c. Andorre (CE:ECHR:2016:0112JUD003342710), qu’un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, doit être protégé au titre de l’article 7 de la CEDH et, partant, également au titre de cet article 49, paragraphe 1, dernière phrase, lorsque ce standard national de protection est contraire à d’autres dispositions du droit de l’Union, telles que l’article 325 TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF et, partant, ne respecte pas le principe de la prééminence du droit sur lequel est fondé cet arrêt.
132 Il en va d’autant plus ainsi que, comme il est souligné au point 105 du présent arrêt, dans une situation telle que celle en cause au principal, les juridictions nationales ne peuvent appliquer des standards nationaux de protection des droits fondamentaux que pour autant, notamment, que cette application ne compromette pas la primauté, l’unité et l’effectivité du droit de l’Union.
133 Or, l’exigence selon laquelle de tels standards nationaux de protection ne compromettent pas la primauté, l’unité et l’effectivité du droit de l’Union serait méconnue s’il était admis qu’un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, doit être appliqué par les juridictions nationales, en vertu de cette dernière disposition, indépendamment du fait que ce standard méconnaît d’autres dispositions de ce droit.
134 Il résulte des points 120 à 133 du présent arrêt qu’il convient de réitérer l’appréciation, figurant dans l’arrêt Lin, selon laquelle le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, ne met pas en œuvre les garanties consacrées à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte.
ii) Sur l’appréciation du risque systémique découlant du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
135 Aux points 98, 99 et 121 à 124 de l’arrêt Lin, la Cour a jugé que les juridictions roumaines devaient laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il était consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, au terme d’une mise en balance entre ce standard national de protection et les exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.
136 À cet égard, la Cour a relevé, plus particulièrement, que la décision no 67/2022 de la HCCJ aggravait le risque systémique d’impunité qui, ainsi qu’il est rappelé au point 113 du présent arrêt, découlait déjà des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, en étendant l’effet neutralisateur des causes d’interruption de la prescription de la responsabilité pénale, imposé par ces arrêts de la Cour constitutionnelle, à des actes de procédure intervenus avant le 25 juin 2018.
137 Ce faisant, dans l’arrêt Lin, la décision no 67/2022 de la HCCJ consacrant le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, d’une part, et les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 consacrant le standard national de protection relatif à l’application du principe de légalité et de prévisibilité de la loi pénale, d’autre part, ont été traités différemment. Une telle différence de traitement découle tant des particularités inhérentes à ces deux standards nationaux de protection des droits fondamentaux que de l’augmentation considérable du risque systémique d’impunité qui découle de l’application du premier d’entre eux.
138 Ainsi, il convient, en premier lieu, de relever que, contrairement aux arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, la décision no 67/2022 de la HCCJ ne se fonde pas sur les exigences de prévisibilité et de précision de la loi pénale – lesquelles revêtent une importance spécifique en droit de l’Union, comme il est rappelé au point 118 du présent arrêt – pour ôter aux actes de procédure intervenus avant le 25 juin 2018 leur effet interruptif du délai de prescription de la responsabilité pénale. Au contraire, cette décision impose une modification rétroactive des règles relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui étaient en vigueur à la date de commission de l’infraction, que celle-ci ait été commise avant ou après le 1er février 2014. En effet, il ressort de la décision préjudicielle que ces règles étaient nécessairement moins favorables que le régime juridique de la prescription découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022.
139 En deuxième lieu, il importe de souligner que le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré par la HCCJ dans sa décision no 67/2022, aboutit à augmenter à ce point le risque systémique que les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne soient pas sanctionnés pénalement que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF auraient été privés d’une partie significative de leur effectivité si les juridictions roumaines n’avaient pas été tenues d’en écarter l’application.
140 En effet, premièrement, il ressort de la demande de décision préjudicielle que la décision no 67/2022 de la HCCJ impose de priver de tout effet interruptif de la prescription les actes de procédure intervenus pendant la période allant du 1er février 2014, date d’entrée en vigueur de l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, au 25 juin 2018, date de publication de l’arrêt n° 297/2018 de la Cour constitutionnelle, au motif que le régime juridique du calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale, en vigueur pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022 et découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, doit être considéré, au terme d’une appréciation globale, comme étant une « loi » pénale plus favorable que cet article 155, paragraphe 1.
141 Il s’ensuit que, à la période d’environ 47 mois au cours de laquelle aucun acte n’était susceptible d’interrompre la prescription de la responsabilité pénale, conformément au régime juridique découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, s’ajoute, en vertu de la décision no 67/2022 de la HCCJ, à tout le moins, une période de 51 mois au cours de laquelle un même régime juridique s’applique, ce qui constitue une extension considérable du risque systémique d’impunité découlant de ces arrêts de la Cour constitutionnelle.
142 Deuxièmement, il ressort de la décision de renvoi que la décision no 67/2022 de la HCCJ priverait également de tout effet interruptif de la prescription les actes de procédure ayant été communiqués au suspect ou à la personne mise en examen pendant la période allant du 1er janvier 1969, date d’entrée en vigueur de l’article 123 du code pénal de 1968, au 1er février 2014, date de son abrogation, au motif que le régime juridique du calcul du délai de prescription, en vigueur pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022 et découlant des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, devrait être considéré, au terme d’une appréciation globale, comme étant une « loi » pénale plus favorable que cet article 123.
143 Dans une telle hypothèse, la prescription de la responsabilité pénale des auteurs de l’ensemble des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union qui ont été commises entre la date d’adhésion de la Roumanie à l’Union et le 30 mai 2022 ne serait donc soumise à aucune cause d’interruption.
144 Troisièmement, il convient encore de souligner que la décision no 67/2022 de la HCCJ aboutit à priver rétroactivement d’effet interruptif des actes de procédure qui, à la date à laquelle ils sont intervenus, disposaient légalement d’un tel effet. Or, une telle conséquence amoindrit, de manière considérable, l’effectivité des poursuites pénales dirigées contre des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union en permettant d’annihiler, de manière rétroactive, les effets découlant d’une interruption de la prescription légalement obtenue et sur laquelle les autorités pénales roumaines s’étaient fondées pour considérer que le délai dans lequel il convenait de clôturer les poursuites pénales contre les auteurs de ces fraudes avait été allongé.
145 Inversement, dès la date de publication de l’arrêt de la Cour constitutionnelle de 2018, le 25 juin 2018, ces autorités étaient en mesure d’apprécier le risque que les actes de procédure qu’elles envisageaient d’adopter à compter de cette date et qui, en vertu de l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, auraient dû interrompre le délai de prescription de la responsabilité pénale seraient privés d’un tel effet, en raison de l’incompatibilité de cette disposition avec le principe de légalité des délits et des peines, tel qu’il est entendu en droit roumain.
146 En troisième lieu, il importe d’ajouter que l’interdiction, découlant de l’arrêt Lin, pour les juridictions roumaines d’appliquer le standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ ne porte pas atteinte aux exigences de précision et de prévisibilité de la loi pénale, qui découlent du standard national de protection qui a été consacré dans les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022.
147 Au contraire, en imposant aux juridictions roumaines de laisser inappliquée la décision no 67/2022 de la HCCJ, en vertu de laquelle les actes de procédure, intervenus avant le 25 juin 2018, pouvaient être privés rétroactivement de leur effet interruptif, la Cour a préservé dans l’arrêt Lin l’application intégrale des règles relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui étaient en vigueur avant la publication de la décision no 67/2022 de la HCCJ.
148 Ainsi, l’arrêt Lin n’a nullement pour conséquence que les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union se voient appliquer des causes d’interruption du délai de prescription de leur responsabilité pénale qui n’étaient pas prévues à la date à laquelle ces fraudes ont été commises. Cet arrêt n’a donc pas déjoué les attentes légitimes que les justiciables pouvaient nourrir à pareille date (voir, a contrario, arrêt du 5 décembre 2017, M.A.S. et M.B., C‑42/17, ci-après l’« arrêt M.A.S. et M.B. », EU:C:2017:936, point 60).
149 En quatrième et dernier lieu, il découle des considérations qui précèdent que la Cour n’a nullement jugé, dans l’arrêt Lin, que le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il est prévu en droit roumain, méconnaît, par principe, le droit de l’Union et doit nécessairement être laissé inappliqué par les juridictions roumaines. En effet, la Cour s’est limitée à juger que, tel qu’il avait été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, ce standard national de protection comportait un risque systémique d’impunité pour les fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union d’une ampleur telle qu’il heurtait la substance même de la protection due aux intérêts financiers de l’Union, au titre de l’article 325 TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF et que, pour cette raison, le droit de l’Union s’opposait à ce que les juridictions roumaines appliquent ledit standard national de protection.
b) Sur l’application de l’arrêt Lin au regard du principe constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia en droit pénal
150 Par sa seconde question, sous a), la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 325 TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, nonobstant le fait que, en vertu d’un principe d’ordre constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia, il est interdit à ces juridictions d’appliquer partiellement des réglementations pénales successives en combinant certaines de leurs dispositions, y compris des dispositions relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale.
151 La juridiction de renvoi précise que le principe de la lex mitior, tel qu’il est interprété par la Curtea Constituțională (Cour constitutionnelle), implique, en cas de succession de régimes juridiques, de choisir et d’appliquer la loi qui, dans l’ensemble, garantit à la personne poursuivie le bénéfice d’une situation plus favorable, sans pour autant qu’il soit permis de combiner les dispositions favorables des lois successives et de créer, par voie prétorienne, une lex tertia.
152 À cet égard, et en premier lieu, il convient de relever, d’une part, que, ainsi que le gouvernement roumain l’a confirmé à l’audience, le principe de légalité des délits et des peines, tel qu’il est entendu en droit roumain, implique que le calcul du délai de prescription d’une infraction déterminée doit être effectué en vertu des règles applicables à la date à laquelle cette infraction a été commise, sauf si une réglementation plus favorable au prévenu est entrée en vigueur après cette date.
153 D’autre part, dans l’arrêt Lin, la Cour s’est limitée à juger que le droit de l’Union s’opposait à ce que les juridictions roumaines, lorsqu’elles sont appelées à connaître de poursuites pénales relatives à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, appliquent la décision no 67/2022 de la HCCJ et, partant, accordent un effet rétroactif, au titre du principe de la lex mitior, au régime des causes d’interruption de la prescription qui était en vigueur pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022.
154 Il résulte de ce qui précède que, ainsi que la juridiction de renvoi l’a d’ailleurs relevé dans sa demande de décision préjudicielle, l’interprétation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, retenue dans l’arrêt Lin, n’impose aucunement aux juridictions roumaines de combiner plusieurs réglementations successives en vue de créer, par voie prétorienne, un régime du mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale.
155 Plus particulièrement, il y a lieu de souligner, premièrement, que l’arrêt Lin n’a pas pour effet d’empêcher les juridictions roumaines de calculer le délai de prescription de la responsabilité pénale de l’auteur d’une infraction commise avant le 1er février 2014 conformément aux causes d’interruption de la prescription établies à l’article 123 du code pénal de 1968, ni de calculer le délai de prescription de la responsabilité pénale de l’auteur d’une infraction commise pendant la période allant du 1er février 2014 au 25 juin 2018, conformément aux causes d’interruption prévues à l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009.
156 Deuxièmement, la Cour n’a nullement interdit, dans l’arrêt Lin, aux juridictions roumaines de calculer le délai de prescription de la responsabilité pénale de l’auteur d’une infraction, commise pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022, en refusant de reconnaître à un quelconque acte de procédure un effet interruptif de prescription, conformément aux arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022.
157 Troisièmement, le droit de l’Union ne s’oppose pas davantage à ce que l’article 155, paragraphe 1, du code pénal de 2009, tel qu’il a été inséré par l’OUG no 71/2022, ne s’applique qu’aux infractions qui ont été commises à compter du 30 mai 2022, date de son entrée en vigueur.
158 En second lieu, dans l’hypothèse où, par sa seconde question, sous a), la juridiction de renvoi entendrait également interroger la Cour sur la différence de traitement, découlant de l’arrêt Lin, entre, d’une part, la réglementation applicable au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union et, d’autre part, la réglementation applicable au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs d’autres types de fraude, il convient de relever ce qui suit.
159 Il est vrai que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’ils ont été interprétés par la Cour dans l’arrêt Lin, imposent uniquement aux juridictions roumaines de refuser d’appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, dans le cadre de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union. Dès lors, les auteurs d’autres fraudes peuvent bénéficier de l’effet rétroactif accordé, en vertu de la décision no 67/2022 de la HCCJ, au régime des causes d’interruption de cette prescription, en vigueur pendant la période allant du 25 juin 2018 au 30 mai 2022, et voir leur responsabilité pénale éteinte plus rapidement.
160 Cela étant, une telle différence de traitement, qui découle directement de la portée matérielle limitée des exigences imposées à l’article 325, paragraphe 1, TFUE et à l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lesquelles visent à assurer une protection effective des intérêts financiers de l’Union, doit être considérée comme étant raisonnablement justifiée au regard d’un tel objectif de sorte que cette différence de traitement ne méconnaît pas le principe d’égalité et de non-discrimination, tel qu’il est entendu en droit de l’Union.
161 Par ailleurs, il ne saurait être accepté que, au titre d’un standard national de protection prohibant une telle différence de traitement, les juridictions roumaines seraient tenues d’appliquer aux cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union la décision no 67/2022 de la HCCJ.
162 En effet, d’une part, une telle conséquence entraînerait une augmentation du risque systémique d’impunité des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union qui serait équivalente à celle découlant de l’application, par ces juridictions, à ces cas de fraude grave, du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ. D’autre part, ladite conséquence ne serait pas fondée sur le principe de légalité des délits et des peines, dans ses exigences relatives à la clarté, à la précision, à la prévisibilité et à la non-rétroactivité de la loi pénale, y compris des dispositions régissant la prescription de la responsabilité pénale, au sens des arrêts M.A.S. et M.B ainsi que Lin.
163 Il résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent qu’il convient de répondre à la seconde question, sous a), que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, nonobstant le fait que, en vertu d’un principe d’ordre constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia, il est interdit à ces juridictions d’appliquer partiellement des réglementations pénales successives en combinant certaines de leurs dispositions.
c) Sur l’application, dans l’arrêt Lin, de la condition relative au risque systémique d’impunité
164 Par sa seconde question, sous d), qu’il convient d’examiner en deuxième lieu, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines doivent laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, malgré l’absence, dans leur droit national, de critères leur permettant de déterminer si l’application de ce standard national de protection comporte un risque systémique d’impunité des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
165 À cet égard, il importe de relever, en premier lieu, que, ainsi qu’il est rappelé aux points 113 et 136 du présent arrêt, la Cour a jugé, au point 91 de l’arrêt Lin, que la situation juridique qui résulte des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022 ainsi que de la décision no 67/2022 de la HCCJ comporte un risque systémique que les infractions de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne soient pas sanctionnées pénalement, en particulier dans les affaires dont la complexité appelle une instruction plus longue de la part des autorités pénales.
166 Un tel constat reposait non seulement sur les appréciations formulées par la juridiction de renvoi dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Lin, mais aussi sur les données présentées par la Commission le 22 novembre 2022, dans son rapport au Parlement européen et au Conseil sur les progrès réalisés par la Roumanie au titre du mécanisme de coopération et de vérification [COM(2022)664 final], en vertu de la décision 2006/928/CE de la Commission, du 13 décembre 2006, établissant un mécanisme de coopération et de vérification des progrès réalisés par la Roumanie en vue d’atteindre certains objectifs de référence spécifiques en matière de réforme du système judiciaire et de lutte contre la corruption (JO 2006, L 354, p. 56). En effet, ces données confirmaient le risque que de nombreux cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne puissent plus être sanctionnés en raison des modifications du mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale de leurs auteurs qui découlaient de ces arrêts de la Cour constitutionnelle et de la HCCJ (voir, en ce sens, arrêt Lin, points 89 et 90).
167 En outre, ainsi qu’il est rappelé aux points 136 et 141 du présent arrêt, la Cour a constaté, dans l’arrêt Lin, que le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, augmentait de façon considérable le risque systémique d’impunité, qui découlait déjà des arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, en raison de l’effet rétroactif que cette décision de la HCCJ conférait au régime juridique du calcul du délai de prescription découlant de ces arrêts de la Cour constitutionnelle.
168 Ainsi, comme la juridiction de renvoi le relève dans sa demande de décision préjudicielle, il ressort expressément de l’arrêt Lin que la Cour a, elle-même, jugé que le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, comporte un risque systémique d’impunité des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union. Partant, lorsqu’elles sont appelées à appliquer l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, les juridictions roumaines sont dispensées d’examiner si cette décision no 67/2022 comporte un tel risque systémique d’impunité et doivent, au contraire, tenir pour acquis que tel est le cas, en application de l’effet contraignant de la jurisprudence de la Cour.
169 Il s’ensuit, également, que, à la différence de la situation ayant donné lieu à l’arrêt M.A.S. et M.B., l’appréciation du point de savoir si l’application de la décision no 67/2022 de la HCCJ comporte un risque systémique d’impunité pour les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne conduit pas à une incertitude dans l’ordre juridique national, susceptible de méconnaître le standard national de protection relatif à l’application du principe de précision de la loi pénale applicable (voir, en ce sens, arrêt M.A.S. et M.B., point 59).
170 Il importe enfin d’ajouter, à cet égard, que, bien que le gouvernement roumain ait mentionné certaines statistiques judiciaires au cours de l’audience devant la Cour, aucune de celles-ci n’apparaît de nature à modifier le constat de la Cour selon lequel la décision no 67/2022 de la HCCJ comporte un risque systémique d’impunité des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, constat qui n’a, d’ailleurs, pas été remis en cause par la juridiction de renvoi.
171 En second lieu, il convient de souligner que, en constatant l’existence d’un tel risque systémique d’impunité, la Cour n’a pas méconnu les garanties découlant du principe de sécurité juridique, telles qu’elles ont été rappelées au point 118 du présent arrêt.
172 Ainsi, d’une part, l’analyse figurant aux points 89 à 91, 99, 121 et 122 de l’arrêt Lin repose sur une interprétation prévisible de la notion de « risque systémique d’impunité », au sens du droit de l’Union, eu égard, notamment, aux précisions fournies à cet égard au point 47 de l’arrêt du 8 septembre 2015, Taricco e.a. (C‑105/14, EU:C:2015:555), et aux points 200 et 201 de l’arrêt du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a. (C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034).
173 D’autre part, il y a lieu de relever que, dès sa publication, il était prévisible que la décision no 67/2022 de la HCCJ entraînerait un tel risque systémique d’impunité. Ainsi, les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union étaient en mesure de prévoir l’incompatibilité de cette décision avec les exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF dès la date à laquelle ceux-ci pouvaient espérer bénéficier du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, consacré dans ladite décision.
174 De surcroît, s’il est vrai que, pour les infractions commises avant la publication de la même décision, l’existence de ce risque n’était pas prévisible à la date à laquelle celles-ci ont été commises, une telle situation ne découle toutefois pas d’un défaut de prévisibilité du droit de l’Union applicable, mais uniquement de la circonstance que la décision no 67/2022 de la HCCJ, quoiqu’ayant été adoptée postérieurement à la commission de ces infractions, a néanmoins eu pour effet de modifier rétroactivement le mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale de leurs auteurs.
175 Il résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent qu’il convient de répondre à la seconde question, sous d), que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines doivent laisser inappliqué le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, malgré l’absence, dans leur droit national, de critères leur permettant de déterminer si l’application de ce standard national de protection comporte un risque systémique d’impunité des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, dès lors qu’il découle, de manière expresse et prévisible, de l’arrêt Lin que ledit standard national de protection comporte un tel risque systémique.
d) Sur l’application de l’arrêt Lin à des faits définitivement prescrits en vertu du standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ
176 Par sa seconde question, sous b), qu’il convient d’examiner en troisième lieu, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, paragraphe 1, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines doivent laisser inappliquée la décision no 67/2022 de la HCCJ lorsqu’elles ont à connaître de poursuites pénales pour lesquelles le délai de prescription, s’il était calculé en tenant compte de cette décision, devrait être considéré comme ayant expiré avant la date de prononcé de l’arrêt Lin.
177 À cet égard, il importe de distinguer deux cas de figure. Le premier vise la situation où une juridiction roumaine est appelée à appliquer l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union pour lesquels une décision juridictionnelle revêtue de l’autorité de la chose jugée a déjà constaté, de manière définitive, que, en raison de l’application du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, le délai de prescription de la responsabilité pénale avait expiré. Le second concerne la situation où ces dispositions du droit de l’Union doivent être appliquées à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union pour lesquels aucune décision juridictionnelle de cette nature n’a encore été prononcée.
1) Sur l’application de l’arrêt Lin à une affaire dans laquelle une décision juridictionnelle a définitivement constaté l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale
178 En premier lieu, il convient de rappeler l’importance que le principe de l’autorité de la chose jugée revêt tant dans l’ordre juridique de l’Union que dans les ordres juridiques nationaux. En effet, en vue de garantir aussi bien la stabilité du droit et des relations juridiques qu’une bonne administration de la justice, il importe que les décisions juridictionnelles devenues définitives après épuisement des voies de recours disponibles ou après expiration des délais prévus pour ces recours ne puissent plus être remises en cause [voir arrêts du 30 septembre 2003, Köbler, C‑224/01, EU:C:2003:513, point 38, et du 9 avril 2024, Profi Credit Polska (Réouverture de la procédure terminée par une décision définitive), C‑582/21, EU:C:2024:282, point 37].
179 Partant, le droit de l’Union n’impose pas au juge national d’écarter l’application des règles de procédure internes conférant l’autorité de la chose jugée à une décision juridictionnelle, même si cela permettrait de remédier à une situation nationale incompatible avec ce droit. Le droit de l’Union n’exige donc pas que, pour tenir compte de l’interprétation d’une disposition pertinente dudit droit adoptée par la Cour, un organe juridictionnel national doive, par principe, revenir sur sa décision revêtue de l’autorité de la chose jugée. Cela étant, si les règles de procédure internes applicables comportent la possibilité, sous certaines conditions, pour le juge national de revenir sur une décision revêtue de l’autorité de la chose jugée pour rendre la situation compatible avec le droit national, cette possibilité doit, conformément aux principes d’équivalence et d’effectivité, prévaloir, si ces conditions sont réunies, afin que soit restaurée la conformité de la situation en cause au principal aux règles du droit de l’Union [voir, en ce sens, arrêts du 10 juillet 2014, Impresa Pizzarotti, C‑213/13, EU:C:2014:2067, points 59 à 62, et du 9 avril 2024, Profi Credit Polska (Réouverture de la procédure terminée par une décision définitive), C‑582/21, EU:C:2024:282, points 38 et 42].
180 Ainsi que M. l’avocat général l’a, en substance, relevé aux points 74 à 80 de ses conclusions, l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF n’imposent donc pas, en tant que tels, la remise en cause d’ une décision juridictionnelle revêtue de l’autorité de la chose jugée par laquelle l’extinction de la responsabilité pénale a été constatée, sur le fondement d’un calcul du délai de prescription appliquant le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ. Une telle conclusion vaut indépendamment du point de savoir si la décision juridictionnelle constatant, de manière définitive, l’expiration du délai de prescription a été rendue antérieurement ou postérieurement au prononcé de l’arrêt Lin.
181 Cela étant, conformément à la jurisprudence rappelée au point 179 du présent arrêt, si le droit roumain prévoyait la possibilité, sous certaines conditions, de revenir sur une décision revêtue de l’autorité de la chose jugée pour rendre la situation compatible avec ce droit, une telle décision devrait également pouvoir être remise en cause, dans les mêmes conditions, afin de rendre la situation en cause au principal compatible avec l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.
182 En second lieu, il convient de souligner, premièrement, que, si l’appréciation du caractère définitif de la condamnation doit être faite sur la base du droit de l’État membre ayant rendu celle-ci, il n’en demeure pas moins que cette notion doit recevoir dans toute l’Union une interprétation autonome et uniforme, dans la mesure où elle détermine l’étendue des obligations qui découlent pour les États membres de la mise en balance entre le respect dû aux principes de primauté du droit de l’Union, d’une part, et de l’autorité de la chose jugée, d’autre part. Il s’ensuit que la circonstance qu’une condamnation est considérée comme étant définitive, en vertu du droit national, n’est pas déterminante pour l’application de la jurisprudence rappelée au point 179 du présent arrêt (voir, par analogie, arrêt du 1er août 2025, BAJI Trans, C‑544/23, EU:C:2025:614, points 100 et 101 ainsi que jurisprudence citée).
183 Deuxièmement, une décision juridictionnelle ne saurait être considérée comme étant définitive, au sens de cette jurisprudence, lorsqu’elle peut faire l’objet d’une voie de recours ordinaire, à savoir toute voie de recours qui fait partie du cours normal d’un procès et qui, en tant que telle, constitue un développement procédural avec lequel toute partie doit raisonnablement compter. Tel est, notamment, le cas lorsque la personne pénalement condamnée ou l’autorité publique chargée des poursuites peuvent introduire, dans un délai déterminé par la loi et sans devoir justifier de circonstances exceptionnelles, telles que la nécessité d’assurer, dans l’intérêt de la loi, la cohérence de la jurisprudence, un recours juridictionnel en vue d’obtenir l’annulation ou la réformation d’un jugement. Est à cet égard sans pertinence le fait qu’un recours qui peut être introduit dans un délai déterminé par la loi et sans devoir justifier de circonstances exceptionnelles est considéré, en droit national, comme étant une voie de recours extraordinaire. En effet, tant que le délai pour introduire un tel recours n’a pas expiré ou qu’il n’a pas été statué sur celui-ci, cette décision de justice ne peut être considérée comme ayant éteint définitivement l’action publique (voir, par analogie, arrêt du 1er août 2025, BAJI Trans, C‑544/23, EU:C:2025:614, points 102 et 103 ainsi que jurisprudence citée).
184 Il s’ensuit que, lorsqu’un pourvoi en cassation est ouvert, dans les conditions visées au point précédent du présent arrêt, contre une décision juridictionnelle, cette décision n’a vocation à devenir définitive que lorsque les parties ont épuisé cette voie de droit ou laissé passer le délai pour former un tel pourvoi sans l’avoir introduit (voir, par analogie, arrêt du 1er août 2025, BAJI Trans, C‑544/23, EU:C:2025:614, point 105).
185 En l’occurrence, il n’apparaît pas du dossier dont dispose la Cour que l’arrêt du 21 mars 2024 de la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea) ayant jugé que la responsabilité pénale de M.G.D. était éteinte, sur le fondement d’un calcul du délai de prescription de cette responsabilité appliquant le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, constituait un jugement définitif, revêtu de l’autorité de la chose jugée, au sens de la jurisprudence rappelée aux points 183 et 184 du présent arrêt.
2) Sur l’application de l’arrêt Lin à des poursuites pénales pour lesquelles l’expiration du délai de prescription n’a pas été constatée par une décision juridictionnelle définitive
186 Ainsi qu’il ressort du point 176 du présent arrêt, la juridiction de renvoi s’interroge sur le point de savoir si l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte impose aux juridictions roumaines de renoncer à appliquer l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’ils ont été interprétés dans l’arrêt Lin, lorsque la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union devrait être considérée comme s’étant éteinte avant la date de prononcé de cet arrêt, si le délai de prescription de cette responsabilité était calculé sur le fondement de la décision no 67/2022 de la HCCJ.
187 Cette juridiction cherche ainsi à déterminer si, en appliquant l’arrêt Lin, les juridictions roumaines font renaître, en méconnaissance des garanties prévues à l’article 7 de la CEDH, un délai de prescription qui devrait être considéré comme ayant définitivement expiré.
188 À titre liminaire, il importe de rappeler, premièrement, que le principe de légalité des délits et des peines, tel qu’il est consacré à l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte, impose, selon les termes même de cette disposition, que nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d’après le droit national ou le droit international. De même, ladite disposition prévoit qu’il ne peut être infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l’infraction a été commise. Il s’ensuit que les dispositions définissant les infractions et déterminant les peines doivent être accessibles et prévisibles et ne peuvent, en principe, rétroagir, sauf lorsqu’une telle application rétroactive bénéficie au prévenu, conformément aux garanties prévues à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, rappelées au point 122 du présent arrêt.
189 En revanche, l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte ne garantit pas que les personnes poursuivies pénalement demeureront soumises aux règles de prescription de leur responsabilité pénale qui étaient en vigueur à la date à laquelle les faits qui leur sont reprochés ont été commis, ces règles pouvant être modifiées tant que le délai de prescription n’a pas encore expiré (voir, en ce sens, arrêts du 8 septembre 2015, Taricco e.a., C‑105/14, EU:C:2015:555, points 54 à 57 et jurisprudence citée ainsi que M.A.S. et M.B, point 42).
190 L’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte s’oppose toutefois à ce que, après l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale de l’auteur d’une infraction, sa responsabilité puisse à nouveau être engagée en raison de l’entrée en vigueur d’une nouvelle disposition allongeant ce délai de prescription. En effet, il serait contraire à cet article 49, paragraphe 1, première phrase, qu’un tel allongement du délai de prescription puisse faire renaître une responsabilité pénale définitivement éteinte.
191 Cette interprétation de l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte respecte le seuil de protection minimale offert à l’article 7 de la CEDH. En effet, conformément à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, cet article 7 n’empêche pas que, par l’effet de l’application immédiate d’une loi de procédure, des délais de prescription soient allongés lorsque les faits reprochés n’ont jamais été prescrits. En revanche, un rétablissement de la responsabilité pénale après l’expiration du délai de prescription est incompatible avec les principes fondamentaux de légalité et de prévisibilité consacrés par ledit article 7 (voir, en ce sens, Cour EDH, arrêt du 22 juin 2000, Coëme et autres c. Belgique, CE:ECHR:2000:0622JUD003249296, § 149, et Cour EDH, avis consultatif du 26 avril 2022 concernant l’applicabilité de la prescription aux poursuites, condamnations et sanctions pour des infractions constitutives, en substance, d’actes de torture, § 75 et 77).
192 Deuxièmement, il importe également de rappeler que, ainsi qu’il est souligné au point 118 du présent arrêt, le principe de sécurité juridique, dont l’article 49, paragraphe 1, première phrase, de la Charte constitue une expression particulière, impose, d’une part, que les règles de droit soient claires et précises, et, d’autre part, que leur application soit prévisible pour les justiciables, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir des conséquences défavorables (voir, en ce sens, arrêt Lin, point 114 et jurisprudence citée).
193 Il s’ensuit que, sous peine de méconnaître ce principe, l’article 325 TFUE ou l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF ne peuvent faire obstacle à ce que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soit considéré comme ayant expiré, sur le fondement de la décision no 67/2022 de la HCCJ, que si ces dispositions du droit de l’Union constituent une base juridique suffisamment claire et prévisible pour faire obstacle à l’expiration d’un tel délai de prescription (voir, par analogie, Cour EDH, avis consultatif du 26 avril 2022 concernant l’applicabilité de la prescription aux poursuites, condamnations et sanctions pour des infractions constitutives, en substance, d’actes de torture, § 78).
194 Il convient, dès lors, d’examiner si l’interprétation de l’article 325 TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF dans l’arrêt Lin a eu pour effet d’imposer, en violation de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, la réouverture d’un délai de prescription après son expiration. Tel serait le cas non seulement si les exigences imposées par ces dispositions du droit de l’Union n’avaient été applicables qu’après l’échéance de ce délai, mais aussi si lesdites dispositions, bien qu’entrées en vigueur auparavant, devaient être considérées comme manquant de clarté ou comme n’ayant pas été suffisamment prévisibles à la date à laquelle ledit délai aurait dû expirer en vertu du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
i) Sur la date d’entrée en vigueur des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF
195 En premier lieu, il convient de souligner, d’une part, que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF ont intégré le droit roumain, respectivement, le 1er décembre 2009 et le 1erjanvier 2008 au plus tard.
196 D’autre part, il est constant qu’aucune fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union n’a pu être commise, en Roumanie, avant le 1er janvier 2007, date d’adhésion de cet État à l’Union. En outre, il ressort du dossier dont dispose la Cour que le délai minimal de prescription applicable à de telles fraudes est de huit ans.
197 Il s’ensuit que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF faisaient partie du droit roumain bien avant qu’une quelconque fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union n’ait pu être prescrite en vertu du standard de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior en droit roumain, tel que celui-ci a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
198 En deuxième lieu, ainsi qu’il est rappelé au point 119 du présent arrêt, ces dispositions ont été interprétées, dans l’arrêt Lin, en ce sens qu’elles s’opposent à ce qu’un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, soit appliqué à des poursuites pénales dirigées contre des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
199 Or, il ressort d’une jurisprudence constante que l’interprétation ainsi donnée, dans l’arrêt Lin, à l’article 325, paragraphe 1, TFUE et à l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF se limite à éclairer et à préciser la signification et la portée de ces dispositions, telles qu’elles auraient dû être comprises et appliquées depuis le moment de leur entrée en vigueur (voir, notamment, arrêts du 27 mars 1980, Denkavit italiana, 61/79, EU:C:1980:100, point 16, et du 5 avril 2022, Commissioner of An Garda Síochána e.a., C‑140/20, EU:C:2022:258, point 125).
200 Il s’ensuit que ces dispositions doivent être considérées, depuis leur entrée en vigueur dans l’ordre juridique roumain, comme s’opposant à l’application d’un standard national de protection, tel que celui consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, à des poursuites pénales contre des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.
201 En troisième lieu, tant l’article 325, paragraphe 1, TFUE que l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF sont dotés d’effet direct (arrêt Lin, point 96 et jurisprudence citée). Il s’ensuit que, à défaut de pouvoir procéder à une interprétation de la réglementation nationale conforme à ces dispositions du droit de l’Union, tout juge roumain chargé d’appliquer, dans le cadre de sa compétence, lesdites dispositions doit laisser inappliquée, de sa propre autorité, toute réglementation ou pratique nationale, même postérieure, qui serait contraire aux mêmes dispositions.
202 Ainsi, l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent être considérés comme ayant interdit aux juridictions roumaines d’appliquer à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, dès la date à laquelle ces dispositions du droit de l’Union sont entrées en vigueur en droit roumain. Or, ainsi qu’il est rappelé au point 197 du présent arrêt, aucun délai de prescription se rapportant à de telles fraudes n’était arrivé à expiration à cette date, même en appliquant un tel standard national de protection au calcul de ce délai.
203 En quatrième lieu, il convient également de relever que l’article 280 CE, tel qu’il a été inséré par le traité de Nice, soit avant l’adhésion de la Roumanie à l’Union, était libellé en des termes quasiment identiques à l’article 325 TFUE, qui l’a remplacé. Il est dès lors permis de considérer, pour des raisons analogues à celles exposées aux points 196 à 202 du présent arrêt, que le droit de l’Union s’opposait à ce que les juridictions roumaines appliquent un standard national de protection, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, dès l’adhésion de la Roumanie à l’Union.
204 Il résulte des considérations qui précèdent que l’obligation, découlant de l’article 325 TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, de laisser inappliqué un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, s’imposait aux juridictions roumaines dès avant la première date à laquelle une fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union aurait pu être considérée comme étant prescrite conformément à ce standard national de protection.
ii) Sur la clarté et la prévisibilité des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF
205 Dans un second temps, il importe toutefois encore de vérifier, ainsi qu’il est souligné au point 194 du présent arrêt, que l’article 325 TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF constituent une base juridique suffisamment claire et prévisible pour faire obstacle à l’expiration d’un délai de prescription calculé conformément à la décision no 67/2022 de la HCCJ.
206 À cet égard, il y a lieu de relever, d’une part, que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF sont libellés de manière claire et précise. En effet, le justiciable peut connaître, à partir du libellé des dispositions pertinentes et au besoin à l’aide de l’interprétation qui en est donnée par la jurisprudence, la portée des exigences découlant de ces dispositions (voir, par analogie, arrêts du 3 mai 2007, Advocaten voor de Wereld, C‑303/05, EU:C:2007:261, point 50, du 5 mai 2022, BV, C‑570/20, EU:C:2022:348, points 38 et 39, et Lin, point 105).
207 D’autre part, s’il ne fait pas de doute que, à compter du prononcé de l’arrêt Lin, il était prévisible que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF imposent aux juridictions roumaines d’écarter l’application de la décision no 67/2022 de la HCCJ dans le cadre de procédures pénales mettant en cause des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, il appartient encore à la Cour d’examiner si tel était également le cas avant le prononcé de cet arrêt.
208 À cet égard, il importe de relever, à titre liminaire, qu’une telle exigence de prévisibilité ne s’oppose pas à une nécessaire clarification de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF par la Cour à la condition que le résultat d’une telle clarification soit raisonnablement prévisible (voir, par analogie, arrêts du 28 juin 2005, Dansk Rørindustri e.a./Commission, C‑189/02 P, C‑202/02 P, C‑205/02 P à C‑208/02 P et C‑213/02 P, EU:C:2005:408, points 217 et 218, du 22 octobre 2015, AC-Treuhand/Commission, C‑194/14 P, EU:C:2015:717, point 41, et du 27 juin 2024, Servier e.a./Commission, C‑201/19 P, EU:C:2024:552, point 387). Tel est le cas lorsque cette interprétation se limite à poursuivre une tendance perceptible dans l’évolution de la jurisprudence, même si elle précise cette dernière à la lumière d’un cas spécifique (voir, par analogie, Cour EDH, 21 octobre 2013, Del Río Prada c. Espagne, CE:ECHR:2013:1021JUD004275009, § 112, et Cour EDH, avis consultatif du 29 mai 2020 relatif à l’utilisation de la technique de « législation par référence » pour la définition d’une infraction et aux critères à appliquer pour comparer la loi pénale telle qu’elle était en vigueur au moment de la commission de l’infraction et la loi pénale telle que modifiée, § 62).
209 En outre, la portée de la notion de prévisibilité dépend dans une large mesure du contenu du texte dont il s’agit, du domaine qu’il couvre ainsi que du nombre et de la qualité de ses destinataires. La prévisibilité de la loi ne s’oppose pas à ce que la personne concernée soit amenée à recourir à des conseils éclairés pour évaluer, à un degré raisonnable dans les circonstances de l’affaire, les conséquences pouvant résulter d’un acte déterminé. Il en va spécialement ainsi des professionnels, notamment des opérateurs économiques soumis à la TVA, habitués à devoir faire preuve d’une grande prudence dans l’exercice de leur métier. Aussi peut-il être attendu d’eux qu’ils mettent un soin particulier à évaluer les risques qu’il comporte (voir, en ce sens, arrêts du 28 juin 2005, Dansk Rørindustri e.a./Commission, C‑189/02 P, C‑202/02 P, C‑205/02 P à C‑208/02 P et C‑213/02 P, EU:C:2005:408, point 219, du 22 octobre 2015, AC-Treuhand/Commission, C‑194/14 P, EU:C:2015:717, point 42, et du 27 juin 2024, Servier e.a./Commission, C‑201/19 P, EU:C:2024:552, point 388).
210 Sous le bénéfice de ces observations liminaires, il convient, en premier lieu, de souligner que, dès avant l’adhésion de la Roumanie à l’Union, la Cour a jugé que le principe de coopération loyale, figurant désormais à l’article 4, paragraphe 3, TUE, impose que, lorsque le droit de l’Union n’établit pas de sanctions en cas de violation d’une de ses dispositions, les États membres veillent à ce que de telles violations, y compris les atteintes portées aux intérêts financiers de l’Union, soient sanctionnées dans des conditions de fond et de procédure qui confèrent à la sanction un caractère effectif, proportionné et dissuasif (voir en ce sens, notamment, arrêts du 21 septembre 1989, Commission/Grèce, 68/88, EU:C:1989:339, points 23 et 24, du 10 juillet 1990, Hansen, C‑326/88, EU:C:1990:291, point 17, du 8 juin 1994, Commission/Royaume-Uni, C‑382/92, EU:C:1994:233, point 55, et du 3 mai 2005, Berlusconi e.a., C‑387/02, C‑391/02 et C‑403/02, EU:C:2005:270, point 65).
211 Il s’ensuit que l’interprétation, selon laquelle l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF s’opposent, en principe, à ce que les juridictions des États membres appliquent des dispositions nationales relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui entravent la répression effective d’atteintes portées aux intérêts financiers de l’Union, était prévisible dès avant l’adhésion de la Roumanie à l’Union.
212 Cette jurisprudence a été pleinement confirmée par la Cour dès qu’elle a été amenée à interpréter l’article 325, paragraphe 1, TFUE, ainsi que le fait apparaître la jurisprudence mentionnée au point 109 du présent arrêt.
213 En outre, dans l’arrêt du 8 septembre 2015, Taricco e.a. (C‑105/14, EU:C:2015:555, dispositif point 1), la Cour a expressément jugé que l’article 325 TFUE doit être interprété comme interdisant aux juridictions d’un État membre d’appliquer des dispositions nationales relatives au délai de prescription en matière pénale s’il s’avère que ces dispositions comportent un risque systémique que les fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne soient pas sanctionnées de manière effective et dissuasive. La Cour a confirmé une telle interprétation aux points 192 et 194 à 201 de l’arrêt du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a. (C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034).
214 En deuxième lieu, il est vrai que, dans l’arrêt M.A.S. et M.B., la Cour a admis que l’article 325, paragraphe 1, TFUE ne s’oppose pas à ce que les juridictions d’un État membre appliquent un standard national de protection des droits fondamentaux comportant un tel risque systémique d’impunité, lorsque ce standard est fondé sur les principes de précision, de prévisibilité et de non-rétroactivité de la loi pénale, y compris des règles relatives au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale.
215 Cela étant, il ne découle nullement de cet arrêt qu’il faille considérer que, à compter de la date à laquelle il a été prononcé, l’interprétation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, qui a été retenue dans l’arrêt Lin, soit devenue imprévisible.
216 À cet égard, premièrement, ainsi que M. l’avocat général l’a relevé au point 56 de ses conclusions, la Cour a appliqué, dans l’arrêt Lin, l’enseignement de l’arrêt M.A.S. et M.B. rappelé au point 214 du présent arrêt. En effet, la Cour a jugé que le droit de l’Union ne s’opposait pas à ce que les juridictions roumaines appliquent le standard national de protection relatif au principe de légalité des délits et des peines, dans ses dimensions relatives aux exigences de précision et de prévisibilité de la loi pénale, tel qu’il avait été consacré dans les arrêts de la Cour constitutionnelle de 2018 et de 2022, nonobstant le fait que ces arrêts comportaient un risque systémique que les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union échappent à toute sanction pénale.
217 Deuxièmement, il découle clairement de l’arrêt M.A.S. et M.B. que le statut particulier que la Cour a reconnu, dans ledit arrêt, au standard national de protection relatif au principe de légalité des délits et des peines dans ses dimensions relatives aux exigences de précision, de prévisibilité et de non-rétroactivité de la loi pénale, n’est pas transposable à un standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
218 Ainsi, d’une part, l’arrêt M.A.S. et M.B. ne pouvait pas être compris en ce sens que la Cour y aurait jugé que l’article 325, paragraphe 1, TFUE autorise les juridictions des États membres à appliquer n’importe quel standard national de protection, relatif au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale, indépendamment de l’étendue de l’éventuel risque systémique d’impunité des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union qu’un tel standard de protection pourrait comporter.
219 En effet, une telle interprétation de l’arrêt M.A.S. et M.B. aurait été en contradiction manifeste avec la jurisprudence constante de la Cour, rappelée au point 47 de cet arrêt, selon laquelle les juridictions des États membres peuvent appliquer des standards nationaux de protection des droits fondamentaux, pour autant, notamment, que cette application ne compromette pas l’unité ou l’effectivité du droit de l’Union, et avec le point 36 dudit arrêt, qui précise que les États membres doivent veiller à ce que les règles de prescription prévues par le droit national permettent une répression effective des fraudes à la TVA.
220 Au demeurant, il y a lieu de rappeler que la Cour a jugé, après le prononcé de l’arrêt M.A.S. et M.B., que des dispositions du droit roumain, dont il ne pouvait pas être exclu qu’elles constituent un standard national de protection relatif à la protection juridictionnelle effective, devaient, en tout état de cause, être laissées inappliquées par les juridictions de cet État membre, précisément au motif que l’application d’un tel standard national de protection engendrerait un risque systémique d’impunité au profit, notamment, des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, et qu’il affecterait ainsi la primauté, l’unité et l’effectivité du droit de l’Union (arrêt du 21 décembre 2021, Euro Box Promotion e.a., C‑357/19, C‑379/19, C‑547/19, C‑811/19 et C‑840/19, EU:C:2021:1034, points 211 à 213).
221 D’autre part, aux points 51 à 61 de l’arrêt M.A.S et M.B., la Cour a expressément reconnu que le standard national de protection relatif au principe de légalité des délits et des peines, dans ses dimensions relatives aux exigences de précision, de prévisibilité et de non-rétroactivité de la loi pénale, y compris des dispositions régissant la prescription de la responsabilité pénale, revêt une importance spécifique en droit de l’Union qui justifie qu’un tel standard puisse être appliqué par les juridictions nationales, nonobstant le risque systémique d’impunité qu’il comporte.
222 En effet, ainsi qu’il est souligné au point 118 du présent arrêt, un tel standard national de protection vient compléter la protection contre l’arbitraire en matière pénale qui est offerte par le droit de l’Union, au titre du principe fondamental de sécurité juridique, qui constitue un élément essentiel de l’État de droit, une des valeurs fondatrices de l’Union, au sens de l’article 2 TUE.
223 Or, ainsi qu’il est souligné au point 138 du présent arrêt, le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, loin d’être fondé sur de telles exigences, implique, au contraire, une application rétroactive de certaines règles relatives au mode de calcul du délai de prescription. Le raisonnement adopté par la Cour dans l’arrêt M.A.S. et M.B. ne pouvait donc pas être transposé à un tel standard national de protection.
224 Il résulte des points 206 à 223 du présent arrêt que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent être considérés comme constituant une base juridique suffisamment claire et prévisible permettant d’écarter l’application du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ, de sorte que, ainsi qu’il ressort de l’arrêt Lin, la responsabilité pénale de l’auteur d’une fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne peut être considérée comme étant prescrite, en droit roumain, qu’en vertu d’un mode de calcul du délai de prescription excluant l’application de cette décision no 67/2022.
225 Il importe, en outre, de relever que, compte tenu du caractère suffisamment clair et prévisible de ces dispositions du droit de l’Union, et contrairement à ce que la HCCJ a jugé dans sa décision n° 37/2024, l’arrêt Lin n’a pas eu pour conséquence de décevoir une quelconque attente légitime des justiciables quant au fait que, depuis la publication de la décision no 67/2022 de la HCCJ, le délai de prescription de leur responsabilité pénale ne pouvait pas être interrompu, y compris par des actes de procédure antérieurs au 25 juin 2018.
226 Il suffit, en effet, de rappeler que, selon une jurisprudence constante, le principe de protection de la confiance légitime ne peut pas être invoqué à l’encontre d’une disposition précise d’un texte du droit de l’Union et le comportement d’une autorité nationale chargée d’appliquer le droit de l’Union, qui est en contradiction avec ce dernier, ne saurait fonder, dans le chef d’un justiciable, une confiance légitime à bénéficier d’un traitement contraire au droit de l’Union (voir, en ce sens, arrêt du 19 décembre 2024, Kaduna, C‑244/24 et C‑290/24, EU:C:2024:1038, point 131 et jurisprudence citée).
227 En troisième et dernier lieu, il ne saurait pas davantage être soutenu que l’arrêt Lin a méconnu le principe de sécurité juridique au motif que, en imposant d’écarter l’application de la décision no 67/2022 de la HCCJ, la Cour a ravivé, au sein des juridictions roumaines, une incertitude quant au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale qui avait été dissipée par cette décision no 67/2022.
228 En effet, il convient de relever que l’élaboration d’un consensus jurisprudentiel sur le point de savoir comment des lois successives concernant la prescription doivent être appliquées est un processus qui peut s’inscrire dans la durée. Dès lors, le principe de sécurité juridique ne s’oppose pas à l’existence d’une telle incertitude jurisprudentielle, pour autant que le droit applicable permette de la résorber (voir, par analogie, Cour EDH, 22 septembre 2015, Borcea c. Roumanie, CE:ECHR:2015:0922DEC005595914, § 66).
229 Or, la procédure du renvoi préjudiciel, telle qu’elle est prévue à l’article 267 TFUE, aurait permis aux juridictions roumaines d’éviter une telle incertitude si celles-ci avaient usé de leur faculté ou déféré à leur obligation d’interroger la Cour sur la portée exacte des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’ils avaient été interprétés dans l’arrêt Lin.
230 S’agissant, plus particulièrement, des décisions nos 37/2024 et 16/2024 de la HCCJ, mentionnées aux points 40 à 45 du présent arrêt, il convient de rappeler que, par ces décisions, cette juridiction de dernier ressort a jugé, en substance, que les juridictions roumaines devaient refuser d’appliquer l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’il avaient été interprétés dans l’arrêt Lin, au motif que cette interprétation serait contraire à l’article 7 de la CEDH et à certains principes d’ordre constitutionnel, sans interroger au préalable la Cour à cet égard.
231 Or, il importe de rappeler, d’une part, que, selon une jurisprudence constante, lorsqu’il n’existe aucun recours juridictionnel de droit interne contre la décision d’une juridiction nationale, cette dernière est, en principe, tenue de saisir la Cour, au titre de l’article 267, troisième alinéa, TFUE, dès lors qu’une question relative à l’interprétation du droit de l’Union est soulevée devant elle, sauf si elle a constaté que la question soulevée n’est pas pertinente ou que la disposition du droit de l’Union en cause a déjà fait l’objet d’une interprétation de la part de la Cour ou que l’interprétation correcte du droit de l’Union s’impose avec une telle évidence qu’elle ne laisse place à aucun doute raisonnable. Une telle obligation a notamment pour but de prévenir que s’établisse, dans un État membre quelconque, une jurisprudence nationale ne concordant pas avec les règles du droit de l’Union (voir, en ce sens, arrêts du 6 octobre 2021, Consorzio Italian Management et Catania Multiservizi, C‑561/19, EU:C:2021:799, points 32 et 33, ainsi que du 15 octobre 2024, KUBERA, C‑144/23, EU:C:2024:881, points 34 à 36).
232 D’autre part, il ressort d’une jurisprudence tout aussi constante que les juridictions nationales n’ont pas le pouvoir de déclarer invalides les actes des institutions de l’Union. Ainsi, lorsqu’une juridiction nationale estime qu’un ou plusieurs moyens d’invalidité d’un acte de l’Union soulevés par les parties ou, le cas échéant, soulevés d’office sont fondés, elle doit surseoir à statuer et saisir la Cour d’un renvoi préjudiciel en appréciation de validité, cette dernière étant seule compétente pour constater l’invalidité d’un acte de l’Union [arrêts du 21 décembre 2011, Air Transport Association of America e.a., C‑366/10, EU:C:2011:864, points 47 et 48, du 13 mars 2018, European Union Copper Task Force/Commission, C‑384/16 P, EU:C:2018:176, point 115, et du 30 janvier 2024, Agentsia « Patna infrastruktura » (Financement européen d’infrastructures routières), C‑471/22, EU:C:2024:99, point 49].
233 Il en va également ainsi lorsqu’une juridiction d’un État membre estime que l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union, effectuée dans une décision de la Cour, méconnaît les exigences découlant de l’article 7 de la CEDH ou des exigences d’ordre constitutionnel propres à son droit national. En effet, l’autonomie et l’effectivité de l’ordre juridique de l’Union s’opposent à tout contrôle externe des décisions de la Cour dans l’exercice de sa compétence exclusive pour interpréter de façon définitive et contraignante le droit de l’Union et pour contrôler la légalité des actes de l’Union [arrêt du 18 décembre 2025, Commission/Pologne (Contrôle ultra vires de la jurisprudence de la Cour – Primauté du droit de l’Union), C‑448/23, EU:C:2025:975, point 216].
234 Il s’ensuit que, en adoptant ses décisions nos 37/2024 et 16/2024 sans saisir, au préalable, la Cour d’une demande de décision préjudicielle, la HCCJ a non seulement méconnu les obligations qui s’imposent à elle au titre de l’article 267 TFUE, mais elle a également participé à l’instauration d’une situation dépourvue de sécurité juridique en exigeant, en violation du droit de l’Union, des autres juridictions roumaines qu’elles adoptent une interprétation de leur droit national manifestement incompatible avec les exigences découlant de l’arrêt Lin.
235 Il résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent qu’il convient de répondre à la seconde question, sous b), que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, paragraphe 1, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens qu’ils n’exigent pas que soit remise en cause une décision juridictionnelle, revêtue de l’autorité de la chose jugée, ayant constaté que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union avait expiré, en application du standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
236 En revanche, ces dispositions du droit de l’Union doivent être interprétées en ce sens que, hormis un tel cas de figure, elles interdisent aux juridictions roumaines d’appliquer ce standard national de protection à des poursuites pénales dirigées contre des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, y compris lorsque le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de telles infractions aurait expiré, avant le prononcé de l’arrêt Lin, si ce délai avait été calculé en appliquant ledit standard national de protection.
e) Sur l’article 7 de la CEDH
237 Par sa seconde question, sous c), qu’il convient d’examiner en quatrième et dernier lieu, la juridiction de renvoi demande, en substance, si, afin de ne pas méconnaître l’article 7 de la CEDH, les juridictions roumaines sont tenues, contrairement à ce que leur impose l’arrêt Lin, d’appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
238 Il ressort des points 134, 163, 175,235 et 236 du présent arrêt que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’interprétés dans l’arrêt Lin, correspondent aux exigences de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, lesquelles sont, à tout le moins, équivalentes aux garanties découlant de l’article 7 de la CEDH.
239 Il s’ensuit qu’il y a lieu de répondre à la seconde question, sous c), que l’examen de cette question n’a relevé aucun élément de nature à considérer que, afin de ne pas méconnaître l’article 7 de la CEDH, les juridictions roumaines doivent appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré dans la décision no 67/2022 de la HCCJ.
240 Il résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent qu’il y a lieu de répondre à la seconde question que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte, doivent être interprétés en ce sens qu’ils n’exigent pas que soit remise en cause une décision juridictionnelle, revêtue de l’autorité de la chose jugée, ayant constaté que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union avait expiré, en application du standard national de protection relatif à l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior), tel qu’il a été consacré par la décision no 67/2022 de la HCCJ. En revanche, hormis un tel cas de figure, ces dispositions du droit de l’Union interdisent aux juridictions roumaines d’appliquer ce standard national de protection à des poursuites pénales dirigées contre des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, nonobstant le fait, premièrement, que, en vertu d’un principe d’ordre constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia, il est interdit à ces juridictions d’appliquer partiellement des réglementations pénales successives en combinant certaines de leurs dispositions, deuxièmement, que leur droit national ne contient pas de critères leur permettant de déterminer si l’application dudit standard national de protection comporte un risque systémique d’impunité de ces fraudes et, troisièmement, que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs desdites fraudes aurait expiré, avant le prononcé de l’arrêt Lin, si ce délai avait été calculé en appliquant le même standard national de protection.
V. Sur les dépens
241 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (grande chambre) dit pour droit :
1) L’article 2, paragraphe 1, de la convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, signée à Bruxelles le 26 juillet 1995 et annexée à l’acte du Conseil du 26 juillet 1995, lu à la lumière de l’article 49 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne,
doit être interprété en ce sens que :
lorsqu’aucune disposition nationale ne fixe un montant à partir duquel une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doit être considérée comme étant « grave », une telle fraude doit nécessairement être qualifiée de la sorte dès qu’elle porte sur un montant total supérieur à 50 000 euros, indépendamment du point de savoir si le préjudice subi par le budget de l’Union en raison de cette fraude dépasse, lui aussi, un tel montant.
2) L’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, lus en combinaison avec l’article 49, paragraphe 1, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la charte des droits fondamentaux,
doivent être interprétés en ce sens que :
ils n’exigent pas que soit remise en cause une décision juridictionnelle, revêtue de l’autorité de la chose jugée, ayant constaté que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union avait expiré, en application du standard national de protection relatif à l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior), tel qu’il a été consacré par la décision no 67/2022, du 25 octobre 2022, de l’Înalta Curte de Casaţie şi Justiţie (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie). En revanche, hormis un tel cas de figure, ces dispositions du droit de l’Union interdisent aux juridictions roumaines d’appliquer ce standard national de protection à des poursuites pénales dirigées contre des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, nonobstant le fait, premièrement, que, en vertu d’un principe d’ordre constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia, il est interdit à ces juridictions d’appliquer partiellement des réglementations pénales successives en combinant certaines de leurs dispositions, deuxièmement, que leur droit national ne contient pas de critères leur permettant de déterminer si l’application dudit standard national de protection comporte un risque systémique d’impunité de ces fraudes et, troisièmement, que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs desdites fraudes aurait expiré, avant le prononcé de l’arrêt du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, EU:C:2023:606), si ce délai avait été calculé en appliquant le même standard national de protection.
Signatures
* Langues de procédure : le français et le roumain.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
Jurisprudence CJUE — 62026TO0017
22/07/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 22 juillet 2026.#Marek Lovás contre Parquet européen.#Référé – Rejet du recours principal – Non-lieu à statuer.#Affaire T-272/26 R.
22/07/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 20 juillet 2026.#Goldwind Science & Technology Co. Ltd contre Commission européenne.#Référé – Règlement (UE) 2022/2560 – Subventions étrangères – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence.#Affaire T-335/26 R.
20/07/2026
Ordonnance du Tribunal (deuxième chambre) du 17 juillet 2026.#DZ Bank AG Deutsche Zentral-Genossenschaftsbank, Frankfurt am Main contre Conseil de résolution unique.#Politique économique et monétaire – Union bancaire – Mécanisme de résolution unique des établissements de crédit et de certaines entreprises d’investissement (MRU) – Règlement (UE) no 806/2014 – Exigence minimale de fonds propres et d’engagements éligibles – Décision du comité d’appel du CRU concernant la fixation d’exigences minimales de fonds propres et d’engagements éligibles – Demande de réformation – Irrecevabilité manifeste partielle – Article 85, paragraphe 3, du règlement no 806/2014 – Incompétence de l’auteur de l’acte – Recours en partie manifestement fondé.#Affaire T-116/24.
17/07/2026