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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX00335

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX00335

jeudi 13 mars 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX00335
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère chambre - formation à 3
Avocat requérantCABINET DELLIEN;MATHEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A B a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2020 par lequel la rectrice de l'académie de Poitiers a prononcé à son encontre la sanction d'abaissement d'échelon, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique formé auprès du ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse née le 28 février 2021.

Par un jugement n° 2101032 du 6 décembre 2022, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 3 février 2022 et 11 juin 2024, M. A B, représenté par Me Fages, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 6 décembre 2022 du tribunal administratif de Poitiers ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2020 par lequel la rectrice de l'académie de Poitiers a prononcé à son encontre la sanction d'abaissement d'échelon, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique formé auprès du ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse née le 28 février 2021 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le jugement attaqué est irrégulier dès lors que les premiers juges n'ont pas répondu au moyen qui n'était pas inopérant tiré du caractère disproportionné de la sanction infligée ;

- le jugement attaqué est irrégulier en ce qu'il est insuffisamment motivé ;

- le jugement attaqué est irrégulier en ce qu'il n'a ni visé, ni analysé le mémoire en réplique ayant été déposé le 10 novembre 2022 ;

- la sanction a été prise en méconnaissance des droits de la défense, en l'absence de communication du rapport disciplinaire, les pièces figurant dans son dossier individuel ne lui permettant pas de comprendre les faits reprochés, et du fait que le rapport d'inspection administrative figurant à son dossier individuel, qui est à charge et non objectif, ne comporte aucune pièce annexe notamment aucun procès-verbal des personnes auditionnées par les enquêteurs ;

- le conseil de discipline a été irrégulièrement saisi dès lors que le rapport de saisine n'a pas été signé par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire ;

- l'avis du conseil de discipline ne lui a pas été communiqué avant que la sanction d'abaissement d'échelon ne soit prise ;

- contrairement à ce qu'a jugé le tribunal, le conseil de discipline s'est prononcé majoritairement pour l'absence de sanction et il avait bien demandé le 10 novembre 2020 la communication de l'avis du conseil de discipline ;

- la décision du 3 novembre 2020 prononçant la sanction d'abaissement d'échelon ainsi que l'avis du conseil de discipline, qui ne mentionne pas la teneur de cet avis, sont entachés d'un défaut de motivation ;

- l'enquête administrative diligentée par la rectrice de l'académie de Poitiers revêt un caractère partial et vise à politiser les évènements et à incriminer les représentants syndicaux ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- l'article L 111-3-1 du code de l'éducation ne peut être utilement invoqué s'agissant de faits relatifs à des mouvements de protestation d'enseignants grévistes, et ces dispositions n'ont pas été méconnues en tout état de cause ;

- la décision portant sanction d'abaissement d'échelon est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'exercice anormal du droit de grève n'est pas caractérisé ;

- la sanction est disproportionnée eu égard au contexte anxiogène dans lequel les faits qui lui sont reprochés se sont déroulés, à l'absence de violences et de dégradations, à ses excellents états de services passés et aux conséquences financières en découlant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2023, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête de M. B.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés et s'en remet à ses écritures de première instance.

Par une ordonnance du 4 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 juillet 2024 à 12 : 00 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n°84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n°84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- le décret n°72-581 du 4 juillet 1972 relatif au statut particulier des professeurs certifiés ;

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Evelyne Balzamo,

- les conclusions de M. Kauffmann, rapporteur public,

- et les observations de Me Fages pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, professeur certifié de philosophie, a été affecté à partir du 1er septembre 2019 au lycée Joseph Desfontaines de Melle (Deux-Sèvres) en tant que titulaire remplaçant. Il a fait l'objet, le 9 mars 2020, d'une décision de suspension de ses fonctions pour une durée de quatre mois en raison de sa participation au mouvement national contre la réforme du baccalauréat ayant fortement perturbé l'organisation et le déroulement des épreuves communes de contrôle continu du baccalauréat ayant eu lieu en janvier et février 2020 au sein de cet établissement. Par un arrêté du 18 juin 2020, la rectrice de l'académie de Poitiers a prononcé la prolongation de la suspension de l'intéressé. Une procédure disciplinaire a été engagée à son encontre par courrier du 11 septembre 2020. Par un arrêté du 3 novembre 2020, la rectrice de l'académie de Poitiers lui a infligé la sanction de l'abaissement d'échelon en raison de sa participation les 10 janvier et 3 février 2020 à des actions ayant perturbé le bon déroulement d'une réunion institutionnelle au sein de l'établissement pendant un jour de grève, et ayant perturbé des épreuves communes de contrôle continu du baccalauréat, dites " E3C ", se déroulant dans l'établissement. M. B relève appel du jugement n° 2101032 du 6 décembre 2022 par lequel le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique formé auprès du ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983, alors en vigueur : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale () ". Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes. / Premier groupe : - l'avertissement ; - le blâme. / Deuxième groupe : - la radiation du tableau d'avancement ; - l'abaissement d'échelon ; - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de quinze jours ; - le déplacement d'office. / Troisième groupe : - la rétrogradation ; - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de trois mois à deux ans. / Quatrième groupe : - la mise à la retraite d'office ; - la révocation () ".

3. Il résulte de ces dispositions, d'une part, qu'il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

4. Aux termes de l'arrêté du 3 novembre 2020 en litige, il est reproché à M. B des manquements graves à ses obligations déontologiques notamment aux obligations de réserve et d'exemplarité. Il lui est ainsi fait grief d'avoir, le 10 janvier 2020, participé à " empêcher délibérément des réunions institutionnelles de se dérouler dans de bonnes conditions au sein de l'établissement et à entraver les déplacements d'une représentante de la rectrice dans l'établissement perturbant ainsi le bon déroulement de sa mission ". Il lui est également reproché, au cours de la journée du 3 février 2020, d'avoir cherché à bloquer l'accès au bâtiment pour ceux qui voulaient y entrer et d'avoir contribué à empêcher les élèves de composer dans le cadre des épreuves communes de contrôle continu organisées par l'établissement provoquant l'annulation et le report de ces dernières.

5. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que le 10 janvier 2020, alors que de nombreux enseignants s'étaient mis en grève pour protester contre l'organisation de la réforme du baccalauréat et notamment l'organisation des épreuves communes de contrôle continu E3C, une réunion a été organisée par le chef d'établissement avec la doyenne des inspecteurs d'académie en vue de procéder au choix des sujets d'histoire-géographie avec les enseignants de cette spécialité qui s'y refusaient. Il ressort des pièces du dossier notamment des témoignages et des rapports d'incidents que cette réunion qui s'est finalement tenue entre l'inspectrice d'académie et les enseignants grévistes d'histoire-géographie, a été perturbée par l'action bruyante des nombreux autres enseignants grévistes, dont M. B représentant syndical élu au conseil d'administration, qui chantaient et ont formé une chaine humaine dans le couloir, et ont suivi les participants lorsqu'il a été décidé de déplacer le lieu de la réunion. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment des témoignages produits par les parties que des personnes auraient été séquestrées ou enfermées dans la salle de réunion, la réunion s'étant d'ailleurs poursuivie dans le bureau du chef d'établissement, même si les enseignants grévistes dont M. B ont continué à manifester leur opposition bruyamment dans le couloir et ont contribué par leur action à ralentir les déplacements du chef d'établissement et de la représentante de la rectrice. Par ailleurs, aussi répréhensible que soit une telle action au sein de l'établissement scolaire, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait empêché la poursuite de la réunion. D'autre part, s'il ressort des différentes pièces produites, notamment des rapports de l'administration et des attestations de personnels du lycée, d'enseignants, d'élèves et de parents d'élèves que le 3 février 2020, jour de déroulement des épreuves dites E3C, M. B a participé à un piquet de grève installé devant le lycée et manifesté avec de nombreux autres enseignants grévistes, des lycéens et des parents d'élèves, son opposition à l'organisation de ces épreuves notamment en déroulant de la rubalise, en chantant et en interpellant les personnes présentes pour les inciter à rejoindre le mouvement de protestation, il n'est pas établi qu'il aurait cherché à bloquer l'accès au bâtiment pour empêcher des élèves d'y entrer, alors qu'il est constant notamment que de nombreux gendarmes présents sur les lieux assuraient le passage des élèves et des personnels souhaitant pénétrer dans l'établissement. Par ailleurs, s'il est constant que les lycéens manifestant à l'extérieur du bâtiment, ont décidé subitement d'entrer en courant dans le bâtiment, ont forcé les portes coupe-feu des étages réservés à la passation des épreuves, qui avaient été sanglées par l'administration, et que M. B et d'autres professeurs les ont suivis, les pièces du dossier composées de nombreux témoignages divergents ne démontrent pas que cette intrusion et les actes qui ont suivi, qui compte tenu de la confusion et du vacarme engendrés, ont conduit à l'annulation et au report des épreuves, auraient eu lieu à son initiative en vue d'empêcher les lycéens de composer. Ainsi, il résulte de ce qui précède, alors au demeurant que le conseil de discipline a voté en faveur de l'absence de toute sanction disciplinaire et que les mêmes faits reprochés à d'autres enseignants ont donné lieu à des sanctions différentes, d'une part, que la matérialité de certains des faits qui sont reprochés au requérant n'est pas établie, et d'autre part, qu'à supposer que les seuls faits établis par les pièces du dossier soient de nature à justifier une sanction disciplinaire, la sanction d'abaissement d'échelon, sanction du deuxième groupe, présente un caractère disproportionné, compte tenu de la manière de servir de M. B jusque-là exempte de reproche et qui n'a jamais donné lieu à sanction.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la régularité du jugement et sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif a rejeté sa demande d'annulation de l'arrêté du 3 novembre 2020 lui infligeant la sanction de l'abaissement d'échelon ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B la somme de 1500 euros au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2101032 du 6 décembre 2022 du tribunal administratif de Poitiers est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 3 novembre 2020 par lequel la rectrice de l'académie de Poitiers a infligé la sanction d'abaissement d'échelon à M. B ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique formé auprès du ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse sont annulés.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à M. B au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B ainsi qu'à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera transmise à la rectrice de l'académie de Poitiers.

Délibéré après l'audience du 20 février 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Evelyne Balzamo, présidente,

Mme Béatrice Molina-Andréo, présidente-assesseure,

Mme Héloise Pruche-Maurin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2025.

La présidente-assesseure,

Béatrice Molina-AndréoLa présidente, rapporteure,

Evelyne Balzamo

La greffière,

Stéphanie Larrue

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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