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AccueilJurisprudence administrativeN° 469680

Conseil d'État — Décision N° 469680

lundi 26 décembre 2022

JuridictionConseil d'État
SectionSection du Contentieux
N° Dossier469680
ECLIECLI:FR:CEORD:2022:469680.20221226
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationJuge des référés
Avocat requérantSamy DJEMAOUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Mme A E, agissant en son nom propre et en celui de ses trois enfants mineurs, M. KL C, M. O D H et M. F H, d'une part, et M. D M H et M. I N D C, d'autre part, ont demandé au juge des référés du tribunal administratif de Paris, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet d'Ile-de-France, préfet de Paris, de leur attribuer un hébergement d'urgence, sans délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Par une ordonnance n° 2225178 du 6 décembre 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Paris a enjoint au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de proposer à Mme E et ses cinq enfants un ou des hébergements d'urgence pouvant les accueillir, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance.

Par une requête, enregistrée le 14 décembre 2022 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement demande au juge des référés du Conseil d'Etat, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'annuler cette ordonnance ;

2°) de rejeter la demande présentée en première instance par Mme E et ses enfants.

Elle soutient que :

- l'absence de prise en charge des intéressés ne saurait caractériser une carence de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence dès lors que, eu égard aux moyens dont il dispose, l'Etat a accompli des efforts significatifs pour accroître la capacité d'hébergement d'urgence dans le département de Paris et en Ile-de-France ;

- les éléments que les intéressés produisent ne sont pas de nature à établir une particulière vulnérabilité, notamment médicale, dès lors que, d'une part, si Mme E fait valoir que l'un de ses fils est porteur d'un handicap, cette circonstance n'est établie par aucune pièce du dossier et, d'autre part, la composition familiale, à savoir une mère isolée accompagnée de cinq enfants, rend difficile la possibilité de proposer une solution d'hébergement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2022, Mme E, M. J H et M. I N D C concluent, à titre principal, au non-lieu à statuer, la préfecture leur ayant attribué deux hébergements d'urgence en exécution de l'ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Paris, et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ils soutiennent que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 20 décembre 2022, la Fondation Abbé G pour le logement des défavorisés demande au juge des référés de rejeter la requête de la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement. Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Après avoir convoqué à une audience publique, d'une part, la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement, et d'autre part, Mme E, M. D M H et M. I N D C ;

Ont été entendus lors de l'audience publique du 20 décembre 2022, à 15 heures :

- Me Bardoul, avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, avocat de Mme E, M. J H et M. I N D C ;

- le représentant de Mme E, M. J H et M. I N D C ;

à l'issue de laquelle le juge des référés a différé la clôture de l'instruction jusqu'au 22 décembre 2022 à 12 heures.

Vu le mémoire complémentaire, enregistré le 21 décembre 2022, présenté par la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement qui persiste dans ses précédentes conclusions ;

Vu le mémoire complémentaire, enregistré le 21 décembre 2022, présenté par Mme E, M. J H et M. I N D C qui persistent dans leurs précédentes conclusions ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés

fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

Sur l'intervention de la Fondation Abbé G pour le logement des défavorisés :

2. L'association Fondation Abbé G pour le logement des défavorisés justifie d'un intérêt suffisant pour intervenir au soutien de la requête. Ainsi, son intervention est recevable.

Sur l'appel de la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement :

3. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

4. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions citées au point 2, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

5. Mme E, agissant en son nom et au nom de ses trois fils mineurs, ainsi que ses deux fils majeurs ont saisi le juge des référés du tribunal administratif de Paris, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'une demande tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de la région d'Ile-de-France de leur attribuer un hébergement d'urgence. La délégation interministérielle à l'hébergement et au logement relève appel de l'ordonnance du 6 décembre 2022 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Paris a fait droit à leur demande.

6. D'une part, contrairement à ce qui est soutenu en défense, la circonstance que, en exécution de l'ordonnance attaquée, le préfet de la région d'Ile-de-France a attribué deux hébergements d'urgence à Mme E et ses enfants n'est pas de nature à priver d'objet l'appel formé par la délégation requérante.

7. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme E, qui a quitté le Mali et est arrivée en France en août 2022 avec ses cinq fils, âgés respectivement de 21, 19, 17, 13 et 6 ans, dont l'un est affecté d'un handicap, est sans abri. Malgré ses demandes répétées, la famille n'a pu bénéficier d'un hébergement d'urgence. Toutefois, malgré les efforts de l'Etat pour accroître les capacités d'hébergement d'urgence à Paris et dans la région d'Ile-de-France, l'ensemble des besoins les plus urgents, en constante augmentation, ne peut être satisfait. Tel est notamment le cas pour les familles avec des enfants alors même que par une instruction du 10 novembre 2022, le ministre chargé de la ville a mis en place un plan d'urgence " enfants à la rue " pour la période hivernale. Si le plan " Grand froid " déclenché le 12 décembre 2022 a permis de disposer de 399 places supplémentaires d'hébergement à Paris à la date du 20 décembre, ces dernières demeurent insuffisantes. Le 115 a ainsi reçu 14 464 appels le 19 décembre mais seuls 903 ont obtenu une réponse. Contrairement à ce que soutiennent les requérants, rien ne permet de remettre en cause ces chiffres.

8. Le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ne peut, compte tenu du cadre temporel dans lequel il se prononce, ordonner que des mesures utiles en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises. Il s'ensuit qu'en l'état de l'instruction et eu égard à cet office du juge des référés, le refus du préfet de procurer un hébergement d'urgence à Mme E et ses enfants ne révèle pas, compte-tenu de la présence de familles encore plus vulnérables dans un contexte de saturation des hébergements d'urgence, une situation justifiant que soit ordonné, au motif d'une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence, de prendre les mesures pour mettre à l'abri cette famille. Il s'ensuit que la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement est fondée à demander l'annulation de l'ordonnance attaquée. La demande présentée par Mme E et ses fils afin de bénéficier d'un hébergement d'urgence, y compris leurs conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en première instance comme en appel, ne peut par suite qu'être rejetée.

O R D O N N E :

------------------

Article 1er : L'intervention de la Fondation Abbé G pour le logement des défavorisés est admise.

Article 2 : L'ordonnance du 6 décembre 2022 du juge des référés du tribunal administratif de Paris est annulée.

Article 3 : La demande présentée par Mme E, M. D H et M. I N D devant le juge des référés du tribunal administratif de Paris ainsi que leurs conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la délégation interministérielle à l'hébergement et au logement et à Mme A E, première dénommée.

Copie en sera adressée à la Fondation Abbé G pour le logement des défavorisés.

Fait à Paris, le 26 décembre 202Signé : Nathalie Escaut

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