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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-1900324

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-1900324

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-1900324
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSTREAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 janvier 2019 et le 10 février 2020, la société Lafarge Holcim Bétons SAS, représentée par Me Schmitt demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 décembre 2018 par laquelle le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) de la région Provence Alpes Côte d'Azur a prononcé à son encontre une amende d'un montant de 600 euros pour non-respect de son obligation de vigilance pour le manquement commis par la société COGEMAT, relatif à l'attestation de détachement et à la désignation d'un représentant en France ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle n'avait pas à contrôler le respect de ses obligations par la société COGEMAT dès lors que les dispositions du code du travail relatives aux détachement des salariés ne lui sont pas applicables.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 27 août 2019, le 21 septembre 2021 et le 26 juillet 2022, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le principe du contradictoire a été respecté ;

- le moyen tiré de la primauté des accords du 9 juillet 1968 et du 28 février 1952 sur le droit du travail français relatif au détachement des salariés n'est pas fondé ; ce sont les dispositions du code du travail et celles du code des transports qui sont applicables aux entreprises établies à Monaco détachant des salariés en France.

Par des mémoires en observations, en réponse à la communication de la requête, enregistrés le 27 août 2021 et le 13 octobre 2021, la société COGEMAT, représentée par Me Desplanques, conclut à ce qu'il soit fait droit à la demande la société requérante, à ce qu'il soit enjoint à l'administration de surseoir à l'adoption de sanctions administratives et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les dispositions du code du travail relatives aux salariés détachés ne sont pas applicables aux entreprises établies à Monaco ;

- le principe de sécurité juridique et le principe de confiance légitime ont été méconnus dès lors que la position de l'administration a changé, sans que la société requérante en soit préalablement informée.

Une ordonnance de clôture immédiate d'instruction a été émise le 2 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord du 9 juillet 1968 entre la Principauté de Monaco et la France relatif aux transports routiers ;

- la convention générale du 28 février 1952 entre la France et la Principauté de Monaco sur la sécurité sociale ;

- le code du travail ;

- le code des transports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 octobre 2022 :

- le rapport de Mme Chaumont, conseillère,

- les conclusions de Mme Moutry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Langlais, représentant la société Lafarge, et de Mme A, représentant la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de la région Provence Alpes Côte d'Azur.

Considérant ce qui suit :

1. La société Lafarge Holcim Bétons SAS exerce une activité de fabrication de béton prêt à l'emploi. Dans le cadre d'une prestation internationale de transport de béton, trois salariés de la société COGEMAT, entreprise établie à Monaco, ont exécuté des prestations de service pour le compte de la société Lafarge Holcim Bétons SAS. Lors d'un contrôle le 14 avril 2017 sur le chantier de construction de la " Villa Adriana ", les services de l'inspection du travail ont relevé qu'aucune attestation de détachement relative à ces salariés n'avait été établie et que la société COGEMAT n'avait pas désigné de représentant en France. Ils ont également relevé que la société Lafarge Holcim Bétons SAS n'avait pas respecté ses obligations de vigilance pour les manquements reprochés à la société COGEMAT. Par une décision du 19 décembre 2018, la DIRECCTE Provence Alpes Côte d'Azur a prononcé une amende d'un montant de 600 euros à l'encontre de la société Lafarge Holcim Bétons SAS. Par la présente requête, la société Lafarge Holcim Bétons SAS demande au tribunal d'annuler la décision du 19 décembre 2018.

Sur l'intervention de la société COGEMAT :

2. La société COGEMAT ayant reçu communication de la requête susvisée de la société Lafarge Holcim Bétons SAS, les mémoires présentés au nom de cette société constituent non une intervention mais des observations en réponse à cette communication.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. La société Lafarge Holcim Bétons SAS soutient que les entreprises monégasques, qui doivent être regardées comme des entreprises françaises, ne sont pas soumises aux dispositions relatives au détachement des salariés et que les dispositions du code du travail relatives aux salariés détachés ne lui étaient pas applicables.

4. En premier lieu, d'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 1261-1 du code du travail relatives aux salariés détachés temporairement par une entreprise non établie en France : " Les dispositions du présent titre sont applicables sous réserve, le cas échéant, de celles des traités, conventions ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés et publiés, et notamment des traités instituant les communautés européennes ainsi que de celles des actes des autorités de ces communautés pris pour l'application de ces traités ". Aux termes de l'article L. 1261-3 de ce code : " Est un salarié détaché au sens du présent titre tout salarié d'un employeur régulièrement établi et exerçant son activité hors de France et qui, travaillant habituellement pour le compte de celui-ci hors du territoire national, exécute son travail à la demande de cet employeur pendant une durée limitée sur le territoire national dans les conditions définies aux articles L. 1262-1 et L. 1262-2 ". Aux termes de l'article L. 1262-1 du même code : " Un employeur établi hors de France peut détacher temporairement des salariés sur le territoire national, à condition qu'il existe un contrat de travail entre cet employeur et ce salarié et que leur relation de travail subsiste pendant la période de détachement () ". Aux termes de l'article L. 1262-2-1 de ce code : " I. L'employeur qui détache un ou plusieurs salariés, dans les conditions prévues aux 1°et 2° de l'article L. 1262-1 et à l'article L. 1262-2, adresse une déclaration, préalablement au détachement, à l'inspection du travail du lieu où débute la prestation. / II- L'employeur mentionné au I du présent article désigne un représentant de l'entreprise sur le territoire national, chargé d'assurer la liaison avec les agents mentionnés à l'article L. 8271-1-2 pendant la durée de la prestation () ". Aux termes de l'article R. 1263-12 du code du travail, dans sa version applicable au litige : " Le maitre d'ouvrage ou le donneur d'ordre qui contracte avec un employeur établi hors de France demande à son cocontractant, avant le début de chaque détachement d'un ou de plusieurs salariés, les documents suivants : / a) une copie de la déclaration de détachement effectuée sur le télé-service " SIPSI " du ministère chargé du travail, conformément aux articles R. 1263-5 et R. 1263-7 ; / b) une copie du document désignant le représentant mentionné à l'article R. 1263-2-1. / Le maitre d'ouvrage ou le donneur d'ordre est réputé avoir procédé aux vérifications mentionnées à l'article L. 1262-4-1 dès lors qu'il s'est fait remettre ces documents ". Aux termes de l'article L. 1261-1 du code des transports : " Un employeur établi hors de France peut détacher temporairement des salariés sur le territoire national, à condition qu'il existe un contrat de travail entre cet employeur et le salarié et que leur relation de travail subsiste pendant la période de détachement./ Le détachement est réalisé : / 1° Soit pour le compte de l'employeur et sous sa direction, dans le cadre d'un contrat conclu entre celui-ci et le destinataire de la prestation établi ou exerçant en France ; / 2° Soit entre établissements d'une même entreprise ou entre entreprises d'un même groupe ; / 3° Soit pour le compte de l'employeur sans qu'il existe un contrat entre celui-ci et un destinataire ". Aux termes de l'article R. 1331-2 de ce code : " I. - Lorsque sont réunies sur le territoire français les conditions prévues aux articles L. 1262-1 et L. 1262-2 du code du travail pour le détachement d'un salarié roulant ou navigant, l'entreprise remplit, dans les conditions précisées à l'article R. 1331-8, pour chaque salarié détaché une attestation de détachement qui se substitue à la déclaration prévue à l'article L. 1262-2-1 du même code () ".

5. Il résulte de ces dispositions que les entreprises de transport routier, lorsqu'elles détachent temporairement des salariés roulants sur le territoire français, produisent une attestation de détachement qui se substitue à la déclaration de détachement normalement prévue pour les salariés détachés. Par ailleurs, il appartient à l'entreprise de transport routier qui détache ses salariés, de désigner sur le territoire français un représentant.

6. D'autre part, aux termes de l'article 1er de l'accord du 9 juillet 1968 entre la Principauté de Monaco et la France relatif aux transports routiers : " Le présent accord est applicable aux transports de voyageurs ou de marchandises par route effectués : (..) par les entreprises établies dans la Principauté lorsque ces transports intéressent le territoire français () ". Aux termes de l'article 11 de cet accord : " 1- Les entreprises de transport routier ayant leur siège dans la Principauté bénéficient dans la limite de leur inscription au registre des transporteurs de la Principauté, de la zone longue et des zones courtes ou de camionnage du département des Alpes-Maritimes () ". Aux termes de l'article 12 de cet accord : " 1- Les entreprises inscrites au registre des transporteurs de la Principauté reçoivent les récépissés de déclaration et les licences correspondant à leurs inscriptions () ". Aux termes de l'article 1er de la convention générale du 28 février 1952 entre la France et la Principauté de Monaco sur la sécurité sociale : " Les ressortissants français ou monégasques, salariés ou assimilés aux salariés par les législations de sécurité sociale énumérées à l'article 2 de la présente convention, sont soumis respectivement auxdites législations applicables dans la Principauté de Monaco ou en France, et en bénéficient dans les mêmes conditions que les ressortissants de chacun de ces pays () ". Et aux termes de l'article 3 de cette convention : " § 1 - Les travailleurs français ou monégasques salariés ou assimilés aux salariés par les législations applicables dans chacun des pays contractants, occupés dans l'un de ces pays, sont soumis aux législations en vigueur au lieu de leur travail. § 2 - Le principe posé au paragraphe 1er du présent article comporte les exceptions suivantes : () les travailleurs salariés ou assimilés des entreprises publiques ou privées de transports qui s'étendent d'un des pays cocontractants à l'autre pays, occupés dans les parties mobiles (personnel ambulant) de ces entreprises, sont exclusivement soumis aux dispositions en vigueur dans le pays ".

7. Il résulte de ces stipulations que la convention du 9 juillet 1968 a seulement pour effet de permettre aux entreprises monégasques inscrites au registre des transporteurs de la Principauté de bénéficier des licences de transport routier équivalente en France sans avoir à solliciter, pour chaque prestation, l'octroi d'une autorisation de transport de marchandises et que la convention du 28 février 1952 a pour seul objet de déterminer le régime de sécurité sociale applicable aux travailleurs de l'un des deux pays appelés à exercer leurs fonctions dans l'autre pays.

8. Les deux conventions franco monégasques mentionnées par la société requérante n'ont pas pour objet de règlementer le détachement des salariés monégasques sur le territoire national. En effet, aucune de ces deux conventions n'a pour objet d'exonérer les entreprises françaises ou monégasques de l'application de la règlementation relative aux salariés détachés prévues par les dispositions des articles R. 1331-1 et suivants du code des transports, lesquelles trouvent donc à s'appliquer. Ainsi, ces deux conventions ne sont pas applicables en l'espèce et ne dispensaient pas la société COGEMAT de se conformer à la règlementation relative aux salariés détachés des entreprises de transport routier en France.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 1262-4-1 du code du travail : " I. Le donneur d'ordre ou le maitre d'ouvrage qui contracte avec un prestataire de services qui détache des salariés, dans les conditions mentionnées aux articles L. 1262-1 et L. 1262-2, vérifie auprès de ce dernier, avant le début du détachement, qu'il s'est acquitté de ses obligations mentionnées aux I et II de l'article L. 1262-2-1. A défaut de s'être fait remettre par son cocontractant une copie de la déclaration mentionnée au I de l'article L. 1262-2-1, le maitre d'ouvrage ou le donneur d'ordre adresse, dans les quarante-huit heures suivant le début du détachement, une déclaration à l'inspection du travail du lieu où débute la prestation. () ".

10. Il résulte de ces dispositions que le maitre d'ouvrage ou le donneur d'ordre qui recourt au travail de salariés étrangers détachés en France est tenu à une obligation de vigilance consistant, d'une part, à vérifier, préalablement au début du détachement des salariés par le prestataire de services avec qui il a contracté, que ce dernier les a déclarés auprès de l'administration et a désigné un représentant de l'entreprise sur le territoire et, d'autre part, si ce prestataire ne lui remet pas une copie de la déclaration préalable au détachement, à adresser dans les quarante-huit heures suivant le début du détachement, aux services compétents de l'inspection du travail une déclaration, contenant les informations requises à l'article R. 1263-14 du code du travail, permettant d'identifier son cocontractant ainsi que le lieu et la date de la prestation. Dans l'hypothèse où il n'a pas satisfait à l'une ou l'autre composante de l'obligation de vigilance qui lui incombe, le maitre d'ouvrage ou le donneur d'ordre est passible d'une amende administrative fixée en fonction du nombre de salariés détachés.

11. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un donneur d'ordre ou maitre d'ouvrage qui contracte avec un prestataire de services établi hors de France qui détache ses salariés, une amende administrative prévue par les dispositions de l'article L. 1264-3 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 1262-4-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à ce donneur d'ordre ou maitre d'ouvrage et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient également de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir ou d'annuler la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant dans le cadre prévu par les dispositions applicables au litige.

12. Il résulte de l'instruction que, lors du contrôle réalisé le 14 avril 2017, l'inspecteur du travail a constaté que la société COGEMAT n'avait pas déclaré le détachement ni désigné de représentant sur le territoire français. La société Lafarge Holcim Bétons SAS, en négligeant de s'assurer que son prestataire avait rempli ses obligations auprès de l'administration française ou en ne déclarant pas elle-même le détachement dans les quarante-huit heures précédant le début de l'opération, a ainsi méconnu son obligation de vigilance. La société requérante, pour contester la décision attaquée, se borne à soutenir que la société COGEMAT n'était pas soumise aux dispositions précitées du code du travail relatives aux conditions de détachement. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 8, les dispositions précitées du code du travail relatives aux conditions de détachement étaient applicables à la société COGEMAT et il appartenait donc, par voie de conséquence, à la société Lafarge Holcim Bétons SAS, donneur d'ordre, de s'assurer de leur respect. La société requérante, qui ne conteste pas ne pas avoir obtenu de son cocontractant les documents exigés à l'article R. 1263-12 du code du travail, reconnaît donc ne pas s'être acquittée de son obligation de vigilance prévue à l'article L. 1262-4-1 du code du travail. Par suite, la DIRECCTE a pu légalement infliger une amende sur le fondement de l'article L. 1262-4-1 du code du travail à la société requérante.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la société Lafarge Holcim Bétons SAS tendant à l'annulation de la décision du 19 décembre 2018, et par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de procédure :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

15. Les conclusions présentées à ce titre par la société Lafarge ne peuvent qu'être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante à la présente instance.

16. Les conclusions présentées à ce titre par la société COGEMAT, qui, en dépit de sa qualité d'observateur à l'instance, n'a pas la qualité de partie à cette instance, ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Lafarge Holcim Bétons SAS est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Lafarge Holcim Bétons SAS, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée à la société Cogemat et au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Chaumont, conseillère,

Mme Duroux, conseillère,

assistés de Mme Gialis, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

La rapporteure,

signé

A-C. CHAUMONT

Le président,

signé

F. PASCAL La greffière,

signé

E. GIALIS

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière.

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