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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-1902198

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-1902198

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-1902198
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCABINET THOMAS RIVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 mai 2019 et le 2 avril 2020, la commune de Grasse, représentée par Me Plénot, demande au tribunal :

1°) de condamner la société Tennis d'Aquitaine à réparer les préjudices subis ;

2°) de condamner la société Tennis d'Aquitaine à lui verser la somme de 95 520,33 euros en réparation des préjudices subis, assortie des intérêts au taux légal ;

3°) de mettre à la charge de la société Tennis d'Aquitaine la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la condamner aux entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la société Tennis d'Aquitaine est engagée sur le fondement de la responsabilité contractuelle décennale conformément aux articles 1792 et suivants du code civil ;

- la société Tennis Aquitaine était titulaire d'un marché de travaux consistant en la transformation du site composé d'un terrain de basket ayant un revêtement enrobé en un terrain synthétique multisport afin d'y exercer de multiples activités dont le basket-ball, le handball, le football ou encore le badminton ; les travaux ont été réceptionnés le 25 août 2014 ; dans la nuit du 3 février 2016, le vent a emporté la totalité de l'équipement rendant l'utilisation du terrain impossible ; la société avait une obligation de résultat ; l'expert a rendu son rapport sans pouvoir remplir sa mission du fait de l'attitude de la société titulaire du marché ; il ne fait aucun doute que les désordres lui sont imputables ; la pose du gazon synthétique est à l'origine des désordres ayant rendu le terrain multisport impropre à sa destination ;

- aucune cause exonératoire de la responsabilité contractuelle n'est remplie ; la pose du gazon synthétique est bien à l'origine des désordres subis ;

- la société ne saurait se prévaloir d'une cause exonératoire de force majeure ; un vent de 100 km/h n'est pas exceptionnel dans la région et il n'était pas d'une intensité exceptionnelle ;

- elle est fondée à solliciter l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis et se décomposant comme suit :

* au titre des travaux à entreprendre pour remédier aux désordres : 22 860 euros TTC pour le remplacement du gazon synthétique sans remplissage ou 14 820 euro TTC pour la fourniture et la pose d'un gazon synthétique de 40 mm avec remplissage mixte ;

* au titre de la facture acquittée pour les travaux : 57 480 euros HT ;

* au titre des frais d'expertise : 2 370,33 euros TTC ;

* au titre des frais de procédure : 4 200 euros TTC ;

* au titre du trouble de jouissance : 20 000 euros TTC.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2019, la société Tennis d'Aquitaine, représentée par Me Le Coq de Kerland, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, dans l'hypothèse où elle serait jugée responsable, à ce que la condamnation mise à sa charge n'excède pas la somme de 12 350 euros HT ;

3°) à ce qu'il soit mis à la charge de la commune de Grasse une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et à la condamner aux entiers dépens.

Elle fait valoir que :

- les conditions d'application de la garantie décennale ne sont pas réunies ; le constructeur peut s'exonérer de sa responsabilité décennale en prouvant l'existence d'une cause étrangère ou du fait de la faute du maitre de l'ouvrage ;

- la société Tennis d'Aquitaine a rempli son obligation de conseil en préconisant la pose d'un gazon sablé ; malgré cette recommandation, la commune, en sa qualité de maitre de l'ouvrage et de maitre d'œuvre, a refusé cette préconisation et a préféré la pose d'un gazon non sablé ; cette faute est constitutive d'une cause étrangère au constructeur, exonératoire de sa responsabilité décennale ;

- le désordre est survenu près de deux ans après la réception des travaux suite à une tornade dont les vents ont atteint 100 km/h constitutif d'un évènement de force majeure ; aucune réserve n'a été émise lors de la réception des travaux ; la commune n'a jamais relevé l'existence de désordres avant cet évènement climatique ;

- le quantum des préjudices demandé doit être réduit ;

- la commune a établi deux devis de reprise d'un montant respectif de 19 500 euros HT et 12 350 euros HT ; elle ne peut demander le paiement d'une somme de 47 900 euros HT correspondant au montant de la facture payée en 2014 lors de la réception des travaux ; il n'est pas démontré que les travaux préparatoires nécessitent une destruction complète du terrain, y compris de son assiette, et une reconstruction complète ;

- la commune ne justifie pas du préjudice de jouissance ; le terrain de sport reste praticable, même sans le gazon synthétique ; la commune ne démontre pas que le terrain ne peut être utilisé provisoirement avec le support en enrobé.

Par une ordonnance du 9 décembre 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 30 décembre 2022 à 12 heures.

Vu :

- l'ordonnance du 29 mai 2018 par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par M. A à la somme de 2 370, 33 euros.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des marchés publics ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 décembre 2023 :

- le rapport de Mme Chaumont, conseillère,

- les conclusions de Mme Moutry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gadd substituant Me Plénot, représentant la commune de Grasse.

1. Dans le cadre du marché public de travaux relatif à la création, sur le territoire de la commune de Grasse, d'un équipement multisports sur le site de la salle omnisport, la collectivité, en qualité de maître d'ouvrage, a confié la maîtrise d'œuvre à sa direction générale des services techniques- programme de renouvellement urbain. Le 6 juin 2014, la société Groupe SAE - Tennis d'Aquitaine a été retenue pour, notamment, la fourniture et la pose sur le site d'un gazon synthétique non sablé. Les travaux ont été réceptionnés le 21 juillet 2014 et les réserves ont été levées le 22 août 2014. Dans la nuit du 3 février 2016, de fortes rafales de vent ont emporté le revêtement en gazon synthétique. Par une ordonnance n°1602344 du 7 octobre 2016, le juge des référés du tribunal administratif de Nice, statuant sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, a ordonné une expertise contradictoire en présence de la commune de Grasse, de la société SAE Tennis d'Aquitaine et de son assureur, la SMABTP. L'expert a remis son rapport le 10 avril 2018. Par la présente requête, la commune de Grasse demande au tribunal, sur le fondement de la garantie décennale, de condamner la SAE Tennis d'Aquitaine à lui verser une somme de 95 520,33 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la responsabilité décennale :

2. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à la rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans. Le constructeur, dont la responsabilité est recherchée sur ce fondement, ne peut en être exonéré, outre les cas de force majeure et de faute du maître d'ouvrage, que lorsque, eu égard aux missions qui lui étaient confiées, il n'apparaît pas que les désordres lui soient en quelque manière imputables.

En ce qui concerne la nature des désordres :

3. Il résulte du cahier des clauses techniques particulières, notamment de son article I-1.1 " Présentation de l'opération " que " Le site concerné par le présent dossier de consultation des entreprises est composé d'un terrain de basket ayant un revêtement enrobé./ Les travaux comprennent la transformation de ce site en un terrain synthétique multisports afin d'y exercer notamment les activités sportives suivantes : / - basket-ball ; / - hand-ball ; / - football ; / - hockey sur gazon ; / - badminton ; / - mini-tennis ". Il résulte également du constat d'huissier, établi le 8 mars 2016 à la demande de la ville de Grasse, que " sur la partie terrain, se trouve à 95% l'enrobé qui est lisse. La couche de souplesse a été enlevée à 95% et se trouve principalement sur les côtés. Le tapis proprement dit est replié et posé sur la balustrade entourant le terrain. / Concernant ce gazon synthétique, celui-ci ayant été plié et étant découpé au moins en un endroit sur environ 80 centimètres, il semble inutilisable () ". Enfin, il résulte également du rapport d'expertise que, lors du constat réalisé le 21 novembre 2016, " il ne reste quasiment plus de trace des désordres allégués ", que " l'enrobé support du revêtement semble en bon état " et que " seules les photos qui figurent sur le constat d'huissier apparaissent pouvoir être exploitées ".

4. Eu égard aux travaux menés par la commune sur le terrain de basket, qui avaient pour objectif de le transformer en un terrain multisport afin d'y exercer de multiples activités, dont le hockey sur gazon, et dont il n'est pas contesté en défense qu'elles ne peuvent pas être réalisées sur un terrain en enrobé, l'absence de gazon synthétique rend impossible la pratique de certaines activités. Ce désordre est imputable à la société Tennis Aquitaine qui était en charge de la pose du gazon synthétique. Il s'ensuit que ce désordre, qui rend cet ouvrage impropre à sa destination alors même qu'il n'affecte que son revêtement, est de nature à engager la responsabilité décennale de la société Tennis Aquitaine.

En ce qui concerne la faute du maitre de l'ouvrage et la force majeure :

5. D'une part, si la société Tennis Aquitaine fait valoir que les vents violents à plus de 100 km/h constituent un cas de force majeure, de telles rafales ne sont pas rares en Provence et ne revêtent donc pas le caractère d'un évènement imprévisible.

6. D'autre part, et comme le fait valoir la société Tennis Aquitaine, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise qu'elle a proposé, dans un courriel du 3 juin 2014, différentes possibilités concernant le choix du gazon synthétique, à savoir un gazon synthétique 28 mm non sablé, conforme aux prescriptions du CCTP, un gazon synthétique 21/23 mm sablé partiellement sablé et finition avec SBR (granulats) ou une solution alternative mixte constituée d'un gazon 21/23 mm sablé à 17 kg/m² au lieu de 25 kg + finitions avec granulats en caoutchouc (SBR) à raison de 5 kg/m². Le 3 juillet 2014, la commune confirmait à la société de retenir l'option synthétique 28 mm non doublé, au motif, notamment, que le lestage par sablage aurait été refusé et que les services techniques de la ville précisaient qu'un type de revêtement ne nécessitant pas de lestage aurait pu être utilisé. Toutefois, si la société fait valoir que la commune n'a pas tenu compte de ses conseils en préférant la pose d'un gazon non sablé et que cela est constitutif d'une cause qui lui est étrangère, il ne résulte pas de l'instruction que le type de gazon retenu était inadapté. La société Tennis Aquitaine a seulement indiqué que le revêtement choisi n'était pas le plus approprié. Par ailleurs, parmi les inconvénients qu'elle a pu mettre en avant quant au choix d'un gazon synthétique 28 mm non sablé, seuls le vandalisme et le vol ont été évoqués, ainsi que la tendance du gazon à s'aplatir et à durcir au fil du temps. Elle n'a jamais indiqué, pour aucune des trois options proposées, la résistance du revêtement en cas de fortes rafales de vent. Enfin, il résulte de l'instruction que, malgré plusieurs demandes en ce sens de l'expert, la société Tennis Aquitaine n'a jamais produit les éléments sollicités afin que celui-ci puisse faire réaliser une analyse CEBTP du revêtement. Pour justifier ce refus, la société se borne à indiquer que l'analyse CEBTP, qui n'a pas eu lieu, n'aurait été d'aucune utilité car elle n'aurait pas permis d'indiquer si le matériau aurait pu résister à des vents de 100 km/h. Dans ces conditions, la société Tennis Aquitaine n'est pas fondée à soutenir que la commune de Grasse, en optant pour un revêtement conforme aux préconisations du CCTP a commis une faute de nature à l'exonérer, totalement ou en partie, de sa responsabilité.

7. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de la société Tennis Aquitaine est pleinement engagée.

Sur les préjudices :

8. En premier lieu, la commune se prévaut de deux devis, d'un montant respectif de 22 860 euros TTC et 14 820 euros TTC au titre des travaux à entreprendre pour remédier aux désordres.

9. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, d'une part, qu'une reprise du gazon ne peut être envisagée et que la meilleure solution technique est un remplacement total du gazon et, d'autre part, que la solution proposée par le premier devis, correspond au remplacement du gazon conformément à ce qui avait été choisi dans le cadre du marché. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en condamnant la société Tennis Aquitaine à verser à la commune une somme de 22 860 euros TTC.

10. En deuxième lieu, la commune soutient qu'elle s'est acquittée d'une facture d'un montant de 57 480 euros TTC.

11. Il résulte de l'instruction que la facture d'un montant de 57 480 euros TTC dont se prévaut la commune est la facture réglée par la commune au titre du marché relatif à la création d'un équipement multisport avenue de Provence à Grasse. La commune n'établit pas, ni même n'allègue, qu'elle serait dans l'obligation d'exposer à nouveau cette somme pour la réfection de l'équipement multisport, alors même qu'elle produit deux devis, d'un montant nettement inférieur, pour remédier aux désordres. Dans ces conditions, la demande présentée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

12. En troisième lieu, la commune ne peut solliciter l'octroi d'une somme de 2 370,33 euros TTC au titre des frais d'expertise ni d'une somme de 4 200 euros TTC au titre des frais exposés dans le cadre du présent litige dès lors que ces frais constituent respectivement des dépens et des frais de procédure. Par suite, les demandes présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

13. En quatrième et dernier lieu, la commune se prévaut d'un trouble de jouissance qu'elle évalue à la somme de 20 000 euros.

14. Toutefois, il résulte de l'instruction que, si le revêtement du sol a été enlevé, la commune n'établit pas ne pas pouvoir utiliser le terrain. Elle n'établit pas non plus, ni même n'allègue qu'elle aurait dû renoncer à des activités ou relocaliser des activités sur d'autre sites suite aux désordres. Dans ces conditions, la demande présentée à ce titre doit être rejetée.

15. Il résulte de ce qui précède que la société Tennis Aquitaine doit être condamnée à verser à la commune de Grasse la somme de 22 860 euros TTC.

Sur les dépens :

16. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties ".

17. La société Tennis Aquitaine étant la partie perdante, il y a lieu de mettre à sa charge les dépens constitués par les frais d'expertise, taxés et liquidés au montant total de 2 370, 33 euros par l'ordonnance du président du tribunal du 29 mai 2018.

Sur les frais de procédure :

18. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande présentée à ce titre par la commune de Grasse et de mettre à la charge de la SAE Tennis Aquitaine une somme de 1 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

20. En revanche, les dispositions du même article font obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par la SAE Tennis Aquitaine soient mises à la charge de la commune de Grasse, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La société Tennis Aquitaine est condamnée à verser à la commune de Grasse une somme de 22 860 euros toutes taxes comprises.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 2 370,33 euros sont mis à la charge de la société Tennis Aquitaine.

Article 3 : La société Tennis Aquitaine versera à la commune de Grasse une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du CJA.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Grasse et à la société Tennis Aquitaine.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Chaumont, conseillère,

Mme Duroux, conseillère,

assistés de Mme Gialis, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

Le rapporteur,

signé

A. CHAUMONT

Le président,

signé

F. PASCAL

La greffière,

signé

E. GIALIS

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière.

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