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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-1905286

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-1905286

mardi 7 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-1905286
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D AVOCATS PLENOT-SUARES-ORLANDINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 novembre 2019, le 29 avril 2022 et le 9 mai 2022, M. A C et Mme D B, épouse C, représentés par Me Gimalac, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Peymeinade à leur verser la somme totale de 37 000 euros au titre de réparation de l'occupation de leur terrain, des nuisances subies et de leur préjudice moral ;

2°) d'ordonner l'expulsion de la commune de Peymeinade et l'interdiction d'emprunter le chemin privé situé sur leur propriété, sous astreinte de 500 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à venir ;

3°) d'ordonner la remise en état de leur propriété sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à venir ;

4°) de condamner la commune de Peymeinade à les dédommager pour la destruction de l'arbre situé sur leur propriété ;

5°) de mettre à la charge de la commune de Peymeinade la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la commune de Peymeinade est intervenue sur leur propriété, sans leur accord, afin de creuser une tranchée pour canaliser les eaux de pluie et de ruissèlement ;

- les travaux de creusement, au cours duquel un pommier a été abattu, sont constitutif d'une emprise ou d'une voie de fait ;

- ils sont fondés à demander l'indemnisation des préjudices qu'ils estiment subis et qui se décomposent comme suit :

20 000 euros au titre d'indemnité d'occupation ou de création d'une servitude de canalisation des eaux pluviales ;

15 000 euros au titre des nuisances subies ;

2 000 euros au titre du préjudice moral.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 25 avril 2022 et le 6 mai 2022, la commune de Peymeinade, représentée par Me Orlandini, conclut à l'irrecevabilité de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- Mme C n'a pas présenté de demande préalable indemnitaire ;

- les conclusions tendant aux prononcés d'injonction à titre principal sont irrecevables ;

- les conclusions tendant à ordonner à la commune de Peymeinade le remboursement de l'arbre qui a été détruit sur leur propriété ne sont pas chiffrées.

Par un courrier en date du 1er février 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence du juge administratif pour connaître des conclusions tendant à ordonner à la commune de Peymeinade le remboursement de l'arbre qui a été détruit sur leur propriété.

Un mémoire en réponse au moyen d'ordre public a été enregistré le 2 février 2023 pour M. et Mme C.

Par ordonnance du 26 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 10 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Duroux, conseillère ;

- les conclusions de M. Beyls, rapporteur public ;

- et les observations de Me Orlandini, représentant la commune de Peymeinade.

Considérant ce qui suit :

1. Les époux C sont propriétaires d'une parcelle de terrain située au n° 45 avenue des Termes à Peymeinade, sur laquelle est édifiée leur habitation. Les requérants allèguent qu'en avril 2015, les services de la commune de Peymeinade ont réalisé, sans leur autorisation, des travaux de creusement d'une tranchée pour les eaux de pluies et de ruissèlement sur leur propriété. Par courrier du 28 février 2019, une demande préalable indemnitaire a été présentée à la commune de Peymeinade qui l'a implicitement rejetée. Par la présente requête, les époux C demandent au tribunal de condamner la commune de Peymeinade à leur verser la somme totale de 37 000 euros en réparation de l'occupation de leur terrain, des nuisances subies et de leur préjudice moral.

Sur l'exception d'incompétence du juge administratif :

2. Il résulte de l'instruction qu'en procédant à la destruction définitive, sur le terrain des époux C, d'un pommier qui s'y trouvait, la commune de Peymeinade a porté atteinte à leur propriété privée avec pour conséquence de les déposer définitivement de cet arbre fruitier planté sur leur parcelle. Par suite, le juge administratif est incompétent pour connaître des conclusions tendant aux fins d'indemnisation de cette destruction dès lors qu'elles visent à indemniser les conséquences dommageables de la disparation définitive du pommier. De telles conclusions relèvent de la compétence du juge judiciaire.

Sur les fins de non-recevoir opposées par la commune :

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ". La condition tenant à l'existence d'une décision de l'administration doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle, régularisant ce faisant la requête.

4. En l'espèce, s'il résulte de l'instruction qu'une demande préalable indemnitaire a été présentée à la commune de Peymeinade par l'avocat de M. C pour son client le 28 février 2019, aucune demande préalable n'a été présentée par ou pour Mme C . Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité de la requête de Mme C doit être accueillie.

5. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. () ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

6. Il résulte de l'instruction que M. C a présenté, par l'intermédiaire de son avocat, une demande préalable indemnitaire le 28 février 2019, reçue le 1er mars 2019, auprès la commune de Peymeirade qui n'en a pas accusé réception. Le silence gardé pendant plus de deux mois par l'administration sur cette demande préalable indemnitaire a fait naître une décision implicite de rejet. Par ailleurs, en l'absence de notification des voie et délais de recours, le délai de recours contentieux de deux mois n'est pas opposable à M. C. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

7. En troisième et dernier lieu, les conclusions aux fins d'injonction formulées par les requérants sont assorties de conclusions à fins d'indemnisation. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'injonction à titre principal sera écartée.

Sur l'existence d'une emprise irrégulière :

8. Il n'y a voie de fait de la part de l'administration, justifiant, par exception au principe de séparation des autorités administratives et judiciaires, la compétence des juridictions de l'ordre judiciaire pour en ordonner la cessation ou la réparation, que dans la mesure où l'administration a soit procédé à l'exécution forcée, dans des conditions irrégulières, d'une décision, même régulière, portant atteinte à la liberté individuelle ou aboutissant à l'extinction d'un droit de propriété, soit pris une décision qui a les mêmes effets d'atteinte à la liberté individuelle ou d'extinction d'un droit de propriété et qui est manifestement insusceptible d'être rattachée à un pouvoir appartenant à l'autorité administrative.

9. Sauf dispositions législatives contraires, la responsabilité qui peut incomber à l'Etat ou aux autres personnes morales de droit public en raison des dommages imputés à leurs services publics administratifs est soumise à un régime de droit public et relève en conséquence de la juridiction administrative. Cette compétence, qui découle du principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires posé par l'article 13 de la loi des 16-24 août 1790 et par le décret du 16 fructidor an III, ne vaut toutefois que sous réserve des matières dévolues à l'autorité judiciaire par des règles ou principes de valeur constitutionnelle. Dans le cas d'une décision administrative portant atteinte à la propriété privée, le juge administratif, compétent pour statuer sur le recours en annulation d'une telle décision et, le cas échéant, pour adresser des injonctions à l'administration, l'est également pour connaître de conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de cette décision administrative, hormis le cas où elle aurait pour effet l'extinction du droit de propriété.

10. Par ailleurs, la réalisation, par une personne publique, de travaux dans le sol et le sous-sol d'une propriété privée, qui dépossède les propriétaires de la parcelle concernée d'un élément de leur droit de propriété, ne peut être régulièrement réalisée qu'après, soit l'accomplissement d'une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique, soit l'institution de servitudes légales, soit l'intervention d'un accord amiable avec les propriétaires de cette parcelle.

11. Il résulte de l'instruction qu'en août 2015, la commune de Peymeinade a réalisé des travaux de creusement sur la parcelle appartenant aux requérants afin de canaliser les eaux de pluies et de ruissèlement. Il résulte également de l'instruction que cette opération, qui est manifestement insusceptible d'être rattachée à un pouvoir appartenant à l'autorité administrative, a été réalisée sans l'accomplissement d'une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique, sans l'institution de servitudes légales, ni l'intervention d'un accord amiable avec les propriétaires de cette parcelle. En effet, la seule production par la commune d'une attestation sur l'honneur de l'adjoint à la directrice des services techniques de la ville ne suffit pas à démontrer que les requérants ont autorisé les travaux de creusement litigieux. Au demeurant, cette attestation concerne des opérations d'entretien exécutés en 2018 et non les travaux réalisés en 2015. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que la dépossession partielle de propriété qu'ils ont subie du fait de ces travaux constitue une emprise irrégulière.

Sur la régularisation de l'ouvrage d'évacuation des eaux pluviales :

12. Il résulte de l'instruction que la régularisation de l'ouvrage litigieux n'apparaît pas envisageable à la date du présent jugement dès lors qu'un accord amiable entre les parties n'a pas été recherché et que la commune de Peymeinade ne démontre, ni même n'allègue qu'elle aurait engagé une procédure visant à l'institution de la servitude d'utilité publique dans les conditions prévues par les dispositions des articles L. 152-1 et R.152-1 et suivants du code rural et de la pêche maritime.

Sur l'injonction de déplacement de l'ouvrage :

13. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher, d'abord, si eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible, puis, dans la négative, de prendre en considération, d'une part les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence, notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

14. Ainsi, qu'il a été dit au point 11, l'ouvrage litigieux constitue une emprise irrégulière. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'ouvrage réalisé par la commune de Peymeinade facilite l'écoulement des eaux pluviales en provenance du chemin privé, permet d'éviter la stagnation des eaux pluviales au niveau du croisement avec l'avenue des Termes et prévient ainsi les risques de désordres affectant les propriétés riveraines de cette avenue, dont celle des époux C. Il résulte de l'instruction que les requérants avaient sollicité l'intervention de la commune pour mettre fin à la stagnation des eaux pluviales sur leur propriété. Dans les circonstances de l'espèce, au regard de l'atteinte limitée portée au droit de propriété des requérants et des nuisances très modérées résultant de l'implantation irrégulière de l'ouvrage, son déplacement doit être regardé comme de nature à porter une atteinte excessive à l'intérêt général. Par conséquent, le constat de cette emprise irrégulière n'implique pas d'enjoindre à la commune de Peymeinade de remettre les lieux en état.

Sur les conclusions indemnitaires :

15. Il résulte de l'instruction que les requérants n'apportent aucun élément de nature à établir l'ampleur des nuisances qu'ils estiment avoir subies ni le caractère certain des préjudices allégués dès lors que M. C sollicitait, par courrier du 10 janvier 2016, l'intervention de la commune afin que " les eaux pluviales de l'avenue des Termes en viennent plus se déverser sur [sa] propriété " et donnait son accord pour " passer des conduites adaptées et enterrées sur [son] terrain ".

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires des requérants ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Peymeinade, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par les requérants, au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

18. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des époux C la somme que demande la commune de Peymeinade au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de la disparition définitive du pommier sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : La requête de M. et Mme C est rejetée.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Mme D B, épouse C, et à la commune de Peymeinade.

Délibéré après l'audience du 10 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Duroux, conseillère,

Mme Chevalier, conseillère,

assistés de Mme Antoine, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2023.

La rapporteure,

signé

G. DUROUX

Le président,

Signé

F. PASCALLa greffière,

signé

B-P ANTOINE

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef

Ou par délégation, le greffier

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