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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2000907

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2000907

mardi 25 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2000907
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantDE LA GRANGE & FITOUSSI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 21 février 2020 et le 28 juillet 2022, Mme C A, représentée par Me Gribaldo Navarro, demande au tribunal :

1°) de condamner l'office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à lui verser la somme totale de 32 600 euros en réparation des préjudices liés au décès de sa mère intervenu le 27 juillet 2017 après sa prise en charge au sein du centre hospitalier de Grasse ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Grasse à lui verser la somme de 20 000 euros sur le fondement de la responsabilité pour faute ;

3°) d'ordonner l'exécution provisoire du jugement à venir ;

4°) de mettre à la charge de l'ONIAM et du centre hospitalier de Grasse la somme globale de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa mère a subi une perforation colique au cours d'une coloscopie et a souffert d'un déficit moteur du membre supérieur droit constitutifs d'un accident médical non fautif ouvrant droit à une réparation au titre de la solidarité nationale ;

- elle est fondée à demander à l'ONIAM une indemnisation à hauteur de 32 600 euros et qui se décompose comme suit :

3 600 euros au titre du déficit fonctionnel total temporaire ;

14 000 euros au titre des souffrances endurées ;

15 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Grasse est engagée pour défaut d'information préalable et préjudice d'impréparation ;

- elle est fondée à demander au centre hospitalier de Grasse une indemnisation à hauteur de la somme de 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février 2021, le centre hospitalier de Grasse, représenté par Me Chas, conclut :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, à la réduction à de plus justes proportions des prétentions indemnitaires de la requérante.

Il fait valoir que :

-à titre principal, aucune faute médicale n'a été commise ;

-à titre subsidiaire, l'indemnisation ne pourra excéder la somme totale de 2 000 euros.

Par des mémoires enregistrés le 12 novembre 2021 et le 2 août 2022, l'ONIAM, représenté par Me De La Grange, conclut à sa mise hors de cause et au rejet de la requête.

Par ordonnance du 8 juillet 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 4 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Duroux, conseillère ;

- les conclusions de M. Soli, rapporteur public,

- et les observations de Me Fernez, représentant le centre hospitalier de Grasse.

Considérant ce qui suit :

1. Le 1er mars 2017, Mme B, a été admise au centre hospitalier de Grasse en raison d'une altération générale de son état de santé, de douleurs abdominales et d'une perte de poids. Le 6 mars 2017, elle subit une coloscopie sous anesthésie générale qui révèle une tumeur suspecte du caecum. Au cours de cette intervention, Mme B est victime d'une perforation instrumentale du colon gauche. Une colectomie totale est ensuite pratiquée sur Mme B, à l'issue de laquelle elle a présenté un déficit moteur du membre supérieur droit. Par ailleurs, les analyses effectuées ont confirmé que Mme B était atteinte d'un cancer colique à un stade poly-métastatique. Le 27 juillet 2017, Mme B est décédée. Par la présente requête, Mme A, en sa qualité d'ayant-droit de Mme B, demande au tribunal de condamner l'ONIAM à lui verser la somme totale de 32 600 euros en réparation des préjudices liés au décès de sa mère et de condamner le centre hospitalier de Grasse à lui verser la somme de 20 000 euros sur le fondement de la responsabilité pour faute.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre l'ONIAM :

2. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Lorsque la responsabilité () d'un établissement () mentionné au I () n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, () au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, () / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret ". Aux termes de l'article D. 1142-1 du même code, qui définit le seuil de gravité prévu par ces dispositions législatives : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation des dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la double condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état et que leur gravité excède le seuil défini à l'article D. 1142-1 du même code.

4. La condition d'anormalité du dommage doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Ainsi, elles ne peuvent être regardées comme anormales au regard de l'état du patient lorsque la gravité de cet état a conduit à pratiquer un acte comportant des risques élevés dont la réalisation est à l'origine du dommage.

5. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d'un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès. Une probabilité de survenance du dommage qui n'est pas inférieure ou égale à 5 % ne présente pas le caractère d'une probabilité faible, de nature à justifier la mise en œuvre de la solidarité nationale.

6. Il résulte de l'instruction que Mme B a subi, le 6 mars 2017 au sein du centre hospitalier de Grasse, une coloscopie pour suspicion de tumeur au cours de laquelle elle a été victime d'une perforation colique ayant le caractère d'un accident médical non fautif. A la suite de cette intervention, Mme B a subi une colectomie totale en raison de la tumeur et de la perforation colique et a souffert d'un déficit moteur du membre supérieur droit. Il résulte également de l'instruction, à supposer même que les conséquences dommageables de la complication dont a souffert Mme B ne soient notablement pas plus graves que celles auxquelles elle aurait été exposée en l'absence de réalisation de l'acte litigieux, que la perforation colique est un risque connu et répertorié dont la fréquence est estimée à 1/1000. Dans ces conditions, le risque de survenance du dommage subi par la victime est inférieur ou égal à 5 %. Par suite, le dommage doit être regardé comme étant anormal.

7. Toutefois, il résulte également de l'instruction, en particulier du rapport de l'expert désigné par la commission de conciliation et d'indemnisation, qui n'est pas contredit par la requérante, que si Mme B a souffert d'un déficit fonctionnel temporaire du 6 mars au 27 juillet 2017, soit sur une période de 4 mois et 3 semaines, aucun déficit fonctionnel permanent n'a été retenu. Au demeurant, il résulte de l'instruction que le décès de Mme B est la suite inéluctable du cancer dont elle souffrait à un stade poly-métastatique et qu'il n'est donc pas lié à la perforation colique ni au déficit moteur supérieur droit. Dans ces conditions, le critère de gravité ouvrant droit à la réparation des dommages causés par un accident médical non fautif sur le fondement du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique n'est pas rempli.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'indemnisation au titre de la solidarité nationale doivent être rejetées.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Grasse :

9. D'une part, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique " I.- Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. / () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. / () / IV.- () / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. / () ".

10. Il appartient aux praticiens des établissements publics de santé d'informer directement le patient des investigations pratiquées et de leurs résultats, en particulier lorsqu'elles mettent en évidence des risques pour sa santé. Lorsque l'acte médical envisagé, même accompli conformément aux règles de l'art, comporte des risques connus de décès ou d'invalidité, le patient doit en être informé dans des conditions qui permettent de recueillir son consentement éclairé et il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée. Si cette information n'est pas requise en cas d'urgence, d'impossibilité ou de refus du patient d'être informé, la seule circonstance que les risques ne se réalisent qu'exceptionnellement ne dispense pas les médecins de leur obligation. Lorsque le défaut d'information est constitué, il appartient au juge de rechercher si le patient a subi une perte de chance de se soustraire aux dommages qui se sont réalisés, au regard des risques inhérents à l'acte médical litigieux, des risques encourus par l'intéressé en cas de renonciation à cet acte et des alternatives thérapeutiques moins risquées. La réparation du préjudice résultant de la perte de chance de se soustraire au risque dont le patient n'a pas été informé et qui s'est réalisé, correspond à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue. C'est seulement dans le cas où l'intervention était impérieusement requise, en sorte que le patient ne disposait d'aucune possibilité raisonnable de refus, que l'existence d'une perte de chance peut être niée.

11. Il résulte de l'instruction que le risque de perforation colique au cours d'une coloscopie, dont Mme B a été victime, présente une fréquence faible d'un cas sur mille. Ce risque devait ainsi être regardé comme normalement prévisible et entrait dans l'obligation d'information au sens des dispositions précitées. Si le centre hospitalier fait valoir que l'information a été délivrée oralement et que le dossier médical fait état du consentement de la patiente à cet examen endoscopique, il ne démontre pas avoir informé Mme B des risques encourus par cette intervention. Dans ces conditions, le centre hospitalier de Grasse a méconnu son devoir d'information qui lui incombait.

12. Toutefois, il résulte de l'instruction que Mme B souffrait d'une altération générale de son état de santé, de douleurs abdominales ainsi que d'une perte de poids, et qu'un bilan digestif, pratiqué dès le lendemain de son hospitalisation, avait suspecté la présence d'une lésion tumorale. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que Mme B avait la possibilité raisonnable, en étant informée de l'existence du risque faible de perforation, de refuser cet examen d'endoscopie, qui au demeurant a été réalisé dans les règles de l'art, en raison de l'intérêt que représentait sa réalisation à des fins de diagnostic. Par suite, le manquement du centre hospitalier de Grasse à son devoir d'information préalable n'ouvre pas droit à indemnisation au profit de la requérante.

13. D'autre part, il résulte de l'instruction que la requérante n'établit pas la réalité du préjudice d'impréparation allégué.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'indemnisation sur le fondement de la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Grasse doivent être également rejetées.

Sur les conclusions tendant à ce que soit ordonnée l'exécution provisoire du jugement :

15. Aux termes de l'article L. 11 du code de justice administrative : " Les jugements sont exécutoires ". Par suite, les conclusions de la requérante demandant au tribunal d'ordonner l'exécution provisoire du jugement sont sans objet et doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'ONIAM et du centre hospitalier de Grasse, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au centre hospitalier de Grasse, à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux et à la caisse primaire d'assurance maladie du Var.

Copie sera adressée à la caisse primaire d'assurance maladie des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Duroux, conseillère,

Mme Soler, conseillère,

assistés de Mme Gialis, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 avril 2023.

La rapporteure,

signé

G. DUROUX

Le président,

signé

F. PASCALLa greffière,

signé

E. GIALIS

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef

Ou par délégation, le greffier

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