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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2004412

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2004412

mardi 12 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2004412
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantASSOCIATON DAGHERO - DUBOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 octobre 2020 et le 30 novembre 2023, la SCI Magliano, représentée par Me Dubois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la société ENEDIS à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation des préjudices subis ;

2°) d'enjoindre à la société ENEDIS de déplacer le transformateur électrique situé sur sa propriété dans un délai de six mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 600 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de la société ENEDIS une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la juridiction administrative est compétente ;

- sa requête est recevable ;

- son action n'est pas prescrite ; la société ENEDIS ne peut se prévaloir de ce que l'ouvrage serait implanté sur la propriété depuis plus de trente ans ;

- l'ouvrage litigieux est implanté sur sa propriété sans son autorisation et sans son accord ; ENEDIS doit mettre fin à cette emprise irrégulière ;

- aucune régularisation n'est possible ;

- elle est fondée à demander la condamnation de la société ENEDIS à la suppression ou au déplacement de ce transformateur ; cette demande ne porte pas une atteinte excessive à l'intérêt général ;

- elle est fondée à solliciter la condamnation de la société ENEDIS à lui verser une somme de 40 000 euros en réparation du préjudice esthétique subi.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 8 juillet 2022 et le 8 septembre 2022, et un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2023, non communiqué, la société ENEDIS, représentée par Me Delcombel conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la SCI Magliano une somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'action entreprise par la SCI Magliano est prescrite ; l'ouvrage a été implanté lors de la construction du lotissement en 1925 ;

- le déplacement de l'ouvrage litigieux entrainerait une atteinte excessive à l'intérêt général ;

- la société requérante ne peut prétendre à l'indemnisation de son préjudice ;

- la demande d'injonction est excessive eu égard à son délai et ne saurait être inférieure à un an.

Par ordonnance du 17 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 décembre 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'énergie ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 février 2024 :

- le rapport de Mme Chaumont, conseillère,

- les conclusions de Mme Moutry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Dubois, représentant la SCI Magliano.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Magliano est propriétaire d'un terrain bâti situé 1285 chemin des Gardettes à Saint Paul de Vence (06570) cadastré AC 128, sur lequel est implanté un transformateur. Par courrier du 8 juillet 2020, la SCI Magliano demandait à la société ENEDIS de déplacer le transformateur. Par la présente requête, la société requérante demande au tribunal de condamner la société ENEDIS à lui verser une somme de 40 000 euros en réparation du préjudice subi et d'enjoindre à la société ENEDIS de déplacer le transformateur dans un délai de six mois sous astreinte de 600 euros par jour de retard.

Sur le cadre juridique du litige :

2. Lorsque le juge administratif est saisi de conclusions dirigées contre le refus de démolir un ouvrage public irrégulièrement édifié, il lui appartient, pour déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'exécution de cette décision implique qu'il ordonne le déplacement ou la démolition de cet ouvrage, de rechercher d'abord si, eu égard notamment aux motifs de la décision, une régularisation appropriée est possible. Dans la négative, il lui revient ensuite de prendre en considération, d'une part, les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraine pour les divers intérêts publics ou privés en présence et notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences du déplacement ou de la démolition pour l'intérêt général et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

Sur l'exception de prescription :

3. D'une part, en vertu de l'article 650 du code civil, tout ce qui concerne les servitudes établies pour l'utilité publique ou communale est déterminée par des lois ou des règlements particuliers. Si les servitudes privées continues et apparentes instituées pour l'utilité des particuliers s'acquièrent par titre ou par la possession de trente ans, les servitudes établies pour l'utilité publique ou communale résultant de l'article L. 323-4 du code de l'énergie excluent, pour leur acquisition, le recours aux règles régissant les servitudes instituées pour l'utilité des particuliers. Par suite, la société ENEDIS n'est pas fondée à soutenir que l'installation litigieuse, irrégulièrement implantée ainsi qu'il a été dit au point précédent, constituerait une servitude visible qui aurait été acceptée par la SCI Magliano lors de l'acquisition de la propriété.

4. D'autre part, aux termes de l'article 2227 du code civil : " () les actions réelles immobilières se prescrivent par trente ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ".

5. Compte tenu des spécificités de l'action en démolition d'un ouvrage public empiétant irrégulièrement sur une propriété privée, ni ces dispositions ni aucune autre disposition ni aucun principe prévoyant un délai de prescription ne sont applicables à une telle action. L'invocation de ces dispositions du code civil au soutien de l'exception de prescription trentenaire opposée par la société Enedis est donc inopérante.

6. Il résulte de ce qui précède que l'exception de prescription opposée en défense doit être écartée.

Sur l'irrégularité de l'emprise :

7. Aux termes de l'article L. 323-3 du code de l'énergie, reprenant les dispositions du premier et du deuxième alinéa de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie : " Les travaux nécessaires à l'établissement et à l'entretien des ouvrages de la concession de transport ou de distribution d'électricité peuvent être, sur demande du concédant ou du concessionnaire, déclarés d'utilité publique par l'autorité administrative () ". Selon l'article L. 323-4 du même code, reprenant les dispositions du troisième alinéa de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie : " () La déclaration d'utilité publique confère, en outre, au concessionnaire le droit : 1° D'établir à demeure des supports et ancrages pour conducteurs aériens d'électricité, soit à l'extérieur des murs ou façades donnant sur la voie publique, soit sur les toits et terrasses des bâtiments, à la condition qu'on y puisse accéder par l'extérieur, étant spécifié que ce droit ne pourra être exercé que sous les conditions prescrites, tant au point de vue de la sécurité qu'au point de vue de la commodité des habitants, par les décrets en Conseil d'Etat prévus à l'article L. 323-11. Ces décrets doivent limiter l'exercice de ce droit au cas de courants électriques tels que la présence de ces conducteurs d'électricité à proximité des bâtiments ne soient pas de nature à présenter, nonobstant les précautions prises conformément aux décrets des dangers graves pour les personnes ou les bâtiments ; 2° De faire passer les conducteurs d'électricité au-dessus des propriétés privées, sous les mêmes conditions et réserves que celles spécifiques au 1° ci-dessus ; () ". Aux termes de l'article 52 du décret du 29 juillet 1927 : " L'enquête pour l'établissement des servitudes d'appui, de passage ou d'ébranchage prévue à l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 a lieu sur un plan parcellaire indiquant toutes les propriétés atteintes par les servitudes, avec les renseignements nécessaires pour faire connaître la nature et l'étendue des sujétions en résultant. (). ". Selon l'article 52 du décret du 29 juillet 1927 portant règlement d'administration publique pour l'application de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie : " L'enquête pour l'établissement des servitudes d'appui, de passage ou d'ébranchage prévue à l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 a lieu sur un plan parcellaire indiquant toutes les propriétés atteintes par les servitudes, avec les renseignements nécessaires pour faire connaître la nature et l'étendue des sujétions en résultant. () ". L'article 1er du décret du 6 octobre 1967 portant règlement d'administration publique pour l'application de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie et de la loi du 16 octobre 1919 relative à l'utilisation de l'énergie hydraulique énonce que : " Une convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire ayant pour objet la reconnaissance des servitudes d'appui, de passage, d'ébranchage ou d'abattage prévues au troisième alinéa de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 susvisée peut remplacer les formalités prévues au quatrième alinéa dudit article. Cette convention produit, tant à l'égard des propriétaires et de leurs ayants droit que des tiers, les effets de l'approbation du projet de détail des tracés par le préfet, qu'elle intervienne en prévision de la déclaration d'utilité publique des travaux ou après cette déclaration, ou, en l'absence de déclaration d'utilité publique, par application de l'article 298 de la loi du 13 juillet 1925 susvisée. ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que les servitudes mentionnées par l'article 12 de la loi du 15 juin 1906, codifié aux articles L. 323-3 et suivants du code de l'énergie, ne peuvent être instituées qu'après l'enquête publique prévue par l'article 52 du décret du 29 juillet 1927 ou par la convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire prévue par l'article 1er du décret du 6 octobre 1967.

8. En premier lieu, il est constant que l'implantation sur la parcelle AC 128 appartenant à la SCI Magliano, du transformateur électrique qui présente un caractère d'ouvrage public, s'est effectuée sans qu'ait été mise en œuvre la procédure d'établissement des servitudes après déclaration d'utilité publique prévue par la loi du 15 juin 1906, désormais codifiée au code de l'énergie. Il n'est pas contesté que ce transformateur a été installé sans qu'aucune convention de servitude autorisant cette installation n'ait été conclue avec les propriétaires successifs de la parcelle. Il s'ensuit qu'en l'absence de déclaration d'utilité publique ou de la convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire prévue par l'article 1er du décret du 6 octobre 1967, le transformateur litigieux ne peut être regardé comme ayant été implanté régulièrement sur le terrain de la SCI Magliano.

9. En second lieu, il ne résulte pas de l'instruction et n'est pas même soutenu que la société ENEDIS aurait effectivement envisagé, à la date du présent jugement, de recourir à une procédure d'établissement de servitudes après déclaration d'utilité publique, ni de conclure une convention en vue d'établir une servitude. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction qu'une régularisation appropriée de l'implantation du transformateur soit possible.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La SCI Magliano demande la démolition du transformateur implanté sur sa parcelle au motif que cet ouvrage est particulièrement disgracieux et occasionne un préjudice esthétique. Il résulte toutefois de l'instruction que le transformateur est situé en bordure de propriété, dans un angle, en contrebas de l'habitation et à 20 mètres de celle-ci. En outre, la société requérante n'établit pas ni même n'allègue que la présence de ce transformateur la gênerait dans la réalisation de projets sur sa parcelle. Par ailleurs, la société ENEDIS fait valoir que l'ouvrage électrique en litige dessert une cinquantaine d'usagers et que les travaux de déplacement de cet ouvrage sur le domaine public auraient pour effet d'interrompre l'approvisionnement de ces usagers en électricité pendant une semaine de manière intermittente, nécessitant la mise en place de générateurs. Il résulte également de l'instruction que le coût total des travaux de déplacement du transformateur électrique sur le domaine public, qui impose également l'obtention de diverses autorisations d'urbanisme, est estimé à 121 966,15 euros TTC. Il s'ensuit, et alors que l'estimation du coût des travaux n'est pas sérieusement contestée par la société requérante, que le coût des travaux de déplacement de l'ouvrage public excède les inconvénients que la présence du transformateur occasionne aux intérêts privés de la SCI Magliano.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la SCI Magliano tendant à ce qu'il soit enjoint sous astreinte à la société ENEDIS de déplacer hors de sa propriété le transformateur électrique doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

12. Si le droit à l'indemnisation des conséquences dommageables d'une emprise irrégulière d'un ouvrage public n'est pas subordonné au caractère définitif de la privation de propriété qui en résulte, l'indemnisation du préjudice d'atteinte au libre exercice du droit de propriété, qui peut être regardée comme l'allocation d'une indemnité d'immobilisation, ne saurait toutefois correspondre au coût de la valeur vénale du terrain, coût qui serait indemnisé, pour sa part, en cas d'expropriation. En l'absence d'extinction du droit de propriété, la réparation des conséquences dommageables résultant de l'édification sans autorisation d'un ouvrage public sur une parcelle appartenant à une personne privée ne saurait donc donner lieu à une indemnité correspondant à la valeur vénale de la parcelle, mais uniquement à une indemnité réparant intégralement le préjudice résultant de l'occupation irrégulière de cette parcelle et tenant compte de l'intérêt général qui justifie le maintien de cet ouvrage.

13. Il résulte de l'instruction que la SCI Magliano subit un préjudice de vue et d'ordre esthétique du fait de la présence, en contrebas de la parcelle et en bordure de propriété où se situe l'habitation, d'un transformateur électrique. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard au fait que la SCI Magliano avait connaissance de la présence de cet ouvrage lorsqu'elle est devenue propriétaire de ce bien en 2014, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant l'indemnisation à la somme de 2 500 euros.

Sur les frais de procédure :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

15. Ces dispositions font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de la SCI Magliano, qui n'est pas la partie perdante à l'instance, la somme demandée à ce titre par la société ENEDIS.

16. En revanche, il y a lieu de faire droit à la demande présentée à ce titre par la SCI Magliano et de mettre à la charge de la société ENEDIS une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés dans la présente instance et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'emprise du transformateur électrique installé sur la propriété de la SCI Magliano est irrégulière.

Article 2 : La société ENEDIS est condamnée à payer à la SCI Magliano la somme de 2 500 euros.

Article 3 : La société ENEDIS versera à la SCI Magliano la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Magliano et à la société ENEDIS.

Délibéré après l'audience du 20 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Chaumont, conseillère,

Mme Duroux, conseillère,

Assistés de Mme Gialis, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2024.

La rapporteure,

signé

A-C. CHAUMONT

Le président,

signé

F. PASCAL La greffière,

signé

E. GIALIS

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière.

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