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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2004519

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2004519

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2004519
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantDELPLANCKE-POZZO DI BORGO-ROMETTI & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 1er novembre 2020 et 6 avril 2023, la société civile immobilière P. Acquisitions (SCI P. Acquisitions), représentée par Me Astruc, demande au tribunal :

1°) de mettre fin à l'exécution du contrat d'affermage du 28 juin 2011 portant délégation de service public de distribution de l'eau potable, ainsi que tous les avenants subséquents, notamment l'avenant n° 1 du 22 décembre 2015 et l'avenant n° 2 du 30 novembre 2016, conclus entre le syndicat intercommunal des trois vallées et la société Lyonnaise des Eaux France (devenue société Suez Eau France) ;

2°) de mettre à la charge du syndicat intercommunal des trois vallées et de la société Suez Eau France la somme de 4 000 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recours est recevable en ce qu'elle justifie d'un intérêt à agir, dès lors que le contrat litigieux la lèse dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine ;

- il doit être mis fin à l'exécution du contrat en litige, du fait de dispositions législatives applicables dès lors que le contrat ne respecte pas les règles relatives au droit de propriété, ni celles relatives à la durée du contrat d'affermage ; la durée du contrat litigieux est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il doit également être mis fin à l'exécution du contrat en litige, dès lors que la poursuite de son exécution est manifestement contraire à l'intérêt général ;

- aucun intérêt public n'est susceptible de s'opposer à la résiliation du contrat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2022, le syndicat intercommunal des trois vallées, représenté par Me Pozzo di Borgo, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de la SCI P. Acquisitions au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le syndicat fait valoir que :

- la requête est irrecevable en raison du défaut d'intérêt à agir de la SCI P. Acquisitions ;

- les moyens soulevés sont inopérants ;

- ils ne sont, en tout état de cause, pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2023, la société Lyonnaise des Eaux France, devenue la société Suez Eau France, représentée par Me de Metz-Pazzis, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 6 000 euros soit mise à la charge de la société requérante en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable en raison du défaut d'intérêt à agir de la SCI P. Acquisitions ;

- les moyens soulevés sont inopérants ;

- ils ne sont, en tout état de cause, pas fondés.

Par ordonnance du 26 avril 2023 prise en application des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été fixée au 26 avril 2023.

Un mémoire présenté pour la société Suez Eau France a été enregistré le 17 mai 2023, postérieurement à la clôture d'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le code de l'environnement ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 novembre 2023 :

- le rapport de Mme Gazeau,

- les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique.

- et les observations de Me Astruc, représentant la société civile immobilière P. Acquisitions, et de Me Mace, substituant Me Pozzo di Borgo, représentant le syndicat intercommunal des trois vallées.

Considérant ce qui suit :

1. Par contrat d'affermage conclu le 28 juin 2011, le syndicat intercommunal des trois vallées (SI3V) a délégué la gestion du service de distribution publique d'eau potable sur son territoire à la société La Lyonnaise des Eaux France, devenue depuis, la société Suez Eau France. Cette délégation de service public de distribution d'eau potable, qui a donné lieu à deux avenants conclus les 22 décembre 2015 et 30 novembre 2016, porte sur le territoire des communes d'Andon, Caille, Séranon, Valderoure, Saint-Auban et la station de Gréolières les Neiges. Cette délégation comprend notamment dans son périmètre, le captage de la source Les Termes, laquelle est située sur la propriété de la SCI P. Acquisitions. Par courrier du 2 juillet 2020, la SCI P. Acquisitions a sollicité du SI3V qu'il mette un terme à l'exploitation de cette convention de délégation de service public. En l'absence de réponse à sa demande, la SCI P. Acquisitions sollicite du tribunal qu'il soit mis fin à l'exécution de ce contrat d'affermage et de ses deux avenants.

Sur les conclusions tendant à ce qu'il soit mis fin à l'exécution du contrat d'affermage :

2. Un tiers à un contrat administratif susceptible d'être lésé dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine par une décision refusant de faire droit à sa demande de mettre fin à l'exécution du contrat, est recevable à former devant le juge du contrat un recours de pleine juridiction tendant à ce qu'il soit mis fin à l'exécution du contrat. Les tiers ne peuvent utilement soulever, à l'appui de leurs conclusions tendant à ce qu'il soit mis fin à l'exécution du contrat, que des moyens tirés de ce que la personne publique contractante était tenue de mettre fin à son exécution du fait de dispositions législatives applicables aux contrats en cours, de ce que le contrat est entaché d'irrégularités qui sont de nature à faire obstacle à la poursuite de son exécution et que le juge devrait relever d'office ou encore, de ce que la poursuite de l'exécution du contrat est manifestement contraire à l'intérêt général. A cet égard, les requérants peuvent se prévaloir d'inexécutions d'obligations contractuelles qui, par leur gravité, compromettent manifestement l'intérêt général. En revanche, ils ne peuvent se prévaloir d'aucune autre irrégularité, notamment pas celles tenant aux conditions et formes dans lesquelles la décision de refus a été prise. En outre, les moyens soulevés doivent, sauf lorsqu'ils le sont par le représentant de l'Etat dans le département ou par les membres de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales compte tenu des intérêts dont ils ont la charge, être en rapport direct avec l'intérêt lésé dont le tiers requérant se prévaut.

En ce qui concerne les moyens tirés de ce que le SI3V était tenu de mettre fin à l'exécution du contrat d'affermage du fait de dispositions législatives applicables au contrat en cours :

3. La société requérante soutient que le SI3V est tenu de mettre fin à l'exécution du contrat de délégation de service public en cause, dès lors que ce dernier ne respecte pas les dispositions législatives relatives au droit de propriété en ce que le captage de la source des Termes au titre des ouvrages remis au délégataire viole les articles 544, 545 et 642 du code civil ainsi que l'article 1er du 1er protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle soutient également que le délégataire est tenu de mettre fin à l'exécution dudit contrat en ce qu'il méconnait les dispositions de l'article L. 3114-7 du code de la commande publique relatives à la durée d'un contrat d'affermage.

4. Toutefois, les dispositions invoquées par la société requérante ne résultent pas d'un changement des dispositions législatives survenu au cours de l'exécution du contrat d'affermage en cause, modifiant ainsi les conditions d'exécution du contrat ou ses finalités et susceptible alors de compromettre des intérêts généraux dépassant ceux des parties contractantes. Il suit de là que les moyens ainsi soulevés sont inopérants.

5. En tout état de cause, les considérations invoquées par la société requérante, tenant à l'utilisation gratuite et illicite de sa source et ses ouvrages, aux troubles causés à son fonds par l'assèchement des zones humides et par les déambulations des personnels de l'exploitant sans servitude d'accès sur sa propriété, ne sont cependant pas constitutives d'irrégularités de nature à faire obstacle à la poursuite de l'exécution du contrat ni ne compromettent, par leur gravité, manifestement l'intérêt général. De même, si elle indique que la durée du contrat d'affermage, conclu pour 20 ans, méconnaît les dispositions de l'article L. 3114-7 du code de la commande publique, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des bilans d'exploitation du délégataire et de son seul investissement mis à sa charge, elle n'établit pas en quoi la durée de 20 ans du contrat, laquelle au demeurant constitue la durée maximale des contrats de concession dans le domaine de l'eau au sens de l'article L. 1411-2 du code général des collectivités territoriales dans sa version applicable à la date du contrat (devenu L. 3114-8 du code de la commande publique) ne correspondrait pas à la durée nécessaire à l'amortissement de ces travaux.

En ce qui concerne le moyen tiré de ce que la poursuite du contrat d'affermage est manifestement contraire à l'intérêt général :

6. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'environnement : " L'eau fait partie du patrimoine commun de la nation. Sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d'intérêt général. () / Dans le cadre des lois et règlements ainsi que des droits antérieurement établis, l'usage de l'eau appartient à tous et chaque personne physique a le droit d'accéder à l'eau potable, selon les modalités et pour les usages essentiels mentionnés à l'article L. 1321-1 A du code de la santé publique, dans des conditions économiquement acceptables par tous () ". Aux termes de l'article L. 211-1 du même code : " () II.- La gestion équilibrée doit permettre en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l'alimentation en eau potable de la population. Elle doit également permettre de satisfaire ou concilier, lors des différents usages, activités ou travaux, les exigences : / 1° De la vie biologique du milieu récepteur, et spécialement de la faune piscicole et conchylicole ; / 2° De la conservation et du libre écoulement des eaux et de la protection contre les inondations ; / 3° De l'agriculture, des pêches et des cultures marines, de la pêche en eau douce, de l'industrie, de la production d'énergie, en particulier pour assurer la sécurité du système électrique, des transports, du tourisme, de la protection des sites, des loisirs et des sports nautiques ainsi que de toutes autres activités humaines légalement exercées () ".

7. D'une part, si la SCI requérante soutient que la poursuite de l'exécution du contrat d'affermage est manifestement contraire à l'intérêt général en ce que le captage de la source des Termes ne bénéficie ni d'une autorisation de prélèvement, ni de périmètres de protection prévus par le code de la santé publique et le contrat lui-même, ce dernier n'a toutefois ni pour objet, ni pour effet, d'instituer des périmètres de protection, quand bien même il y fait référence dans son article 17-3, ni d'autoriser des prélèvements d'eau, lesquels relèvent de procédures administratives distinctes.

8. D'autre part, ce contrat d'affermage a pour objet d'assurer la gestion et la distribution de l'eau potable à destination des usagers, ainsi que le prévoit le II de l'article L. 211-1 précité du code de l'environnement au titre des exigences prioritaires à satisfaire dans le cadre d'une gestion équilibrée de la ressource en eau. Il résulte à cet égard de l'instruction que le contrat en cause assure l'exploitation et la distribution d'eau potable pour les usagers relevant du ressort du SI3V, en provenance de 10 ouvrages de captage différents et tend à couvrir les besoins en eau tant pour la consommation humaine que pour les activités humaines. Par suite, et quand bien même le captage de la source des Termes servirait à alimenter les réservoirs de production de neige artificielle, cette circonstance ne saurait justifier à elle-seule, au vu de l'objet du contrat, une résiliation dudit contrat d'affermage qui couvre un champ bien plus large que le seul captage de cette source et la seule production de neige artificielle. Par ailleurs, la SCI requérante n'établit pas que le captage de la source des Termes n'est pas nécessaire pour satisfaire les besoins en eau potable de la population.

9. En outre, si la société requérante soutient que les pertes en eau sont importantes, de sorte que, soit le contrat souffre d'une mauvaise exécution, soit d'une inadaptation aux caractéristiques du réseau et aux investissements à mettre en œuvre, elle n'en justifie pas.

10. Par ailleurs, la société requérante n'établit pas que l'exécution du contrat d'affermage en litige, qui satisfait donc l'alimentation en eau potable de la population pour la consommation et les activités humaines, ne permettrait pas de satisfaire ou de concilier les exigences de la vie biologique du milieu récepteur et qu'elle porterait une atteinte manifeste à la préservation des sites et des zones humides. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction que la poursuite de l'exécution du contrat d'affermage à la date du présent jugement serait manifestement contraire à l'intérêt général. Dès lors, les moyens invoqués par la SCI P. Acquisitions pour demander la fin de l'exécution du contrat d'affermage en cause, et à les supposer en lien avec leurs intérêts lésés, doivent être écartés. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à demander la résiliation du contrat d'affermage conclu entre le SI3V et la société Suez Eau France ainsi que ses deux avenants.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée par le SI3V et la société Suez Eau France, que la requête de la SCI P. Acquisitions doit être rejetée.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge du syndicat intercommunal des trois vallées et de la société Suez Eau France, qui n'ont pas la qualité de partie perdante, au titre des frais exposés par la SCI P. Acquisitions et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la SCI P. Acquisitions la somme demandée sur le fondement de ces mêmes dispositions par le syndicat intercommunal des trois vallées et par la société Suez Eau France.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCI P. Acquisitions est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le syndicat intercommunal des trois vallées et par la société Suez Eau France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SCI P. Acquisitions, au syndicat intercommunal des trois vallées et à la société Suez Eau France (anciennement Lyonnaise des Eaux France).

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Taormina, président,

Mme Gazeau, première conseillère,

Mme Guilbert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

signé

D. Gazeau

Le président,

signé

G. Taormina La greffière,

signé

S. Genovèse

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière

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