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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2100121

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2100121

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2100121
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantS.E.L.A.R.L. VINCENT-HAURET-MEDINA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 janvier et 20 septembre 2021, la commune d'Eze, représentée par son maire, par Me Hauret, demande au tribunal :

1°) de prononcer la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée dont elle s'est acquittée à compter du 3ème trimestre 2017 à raison des recettes du jardin exotique qu'elle exploite, pour un montant total de 131 461 euros ;

2°) d'annuler les décisions prises par le directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes le 27 mai 2015 et l'interlocuteur départemental le 24 janvier 2017 l'assujettissant à la taxe sur la valeur ajoutée et, en conséquence, de l'exonérer de l'obligation corollaire mise à sa charge de créer un budget spécifique annexe pour l'activité correspondante, sous forme d'une régie dotée au minimum de l'autorité financière ;

3°) de mettre une somme de 5 000 euros à la charge de l'Etat en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle exploite le jardin exotique en tant qu'autorité publique ;

- il n'existe ni une réelle concurrence, ni une réelle potentialité de concurrence avec un opérateur privé ;

- quand bien-même il existerait une telle concurrence potentielle réelle, le non-assujettissement à la taxe sur la valeur ajoutée des droits d'entrée au jardin exotique n'est pas susceptible de créer une distorsion d'une certaine importance.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2021, le directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés au soutien de la requête n'est fondé.

Par un courrier du 3 août 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens d'ordre public relevés d'office tirés de :

- l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de la réponse aux observations du contribuable du 27 mai 2015 et de la décision de l'interlocuteur départemental du 24 janvier 2017 dès lors que ces décisions, qui ne constituent pas des actes détachables de la procédure d'imposition, ne peuvent, en conséquence, être déférées à la juridiction administrative par la voie du recours pour excès de pouvoir et ne peuvent faire l'objet du recours contentieux qu'au titre de la procédure fixée par les articles L. 199 et suivants du livre des procédures fiscales ;

- l'irrecevabilité des conclusions tendant à la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée indûment versée en tant qu'elles portent sur un montant excédant celui visé dans la réclamation préalable du 4 décembre 2019 et sur des impositions postérieures.

Par un mémoire, enregistré le 9 août 2023, la commune d'Eze a produit des observations en réponse au moyen d'ordre public relevé d'office.

Un mémoire a été produit pour le directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes le 25 septembre 2023, soit postérieurement à la clôture d'instruction intervenue trois jours francs avant l'audience, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kolf, rapporteure,

- les conclusions de Mme Perez, rapporteure publique,

- et les observations de Me Hauret, représentant la commune d'Eze.

Considérant ce qui suit :

1. La commune d'Eze s'est acquittée, à compter du troisième trimestre 2017, de la taxe sur la valeur ajoutée à raison des recettes perçues du fait de l'exploitation du jardin exotique dont elle est propriétaire. Par une réclamation en date du 4 décembre 2019, la commune d'Eze a sollicité la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée acquittée, contestant ainsi son assujettissement à cette taxe. Le silence gardé par l'administration fiscale sur cette demande pendant un délai de six mois a fait naître une décision de rejet. La commune d'Eze demande au tribunal de prononcer la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle a acquittée depuis le troisième trimestre 2017, s'élevant, à la date d'introduction de la requête, à un montant de 131 461 euros.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La réponse aux observations du contribuable et la décision de l'interlocuteur départemental ne sont pas détachables de la procédure d'imposition. Elles ne peuvent, en conséquence, être déférées à la juridiction administrative par la voie du recours pour excès de pouvoir, nonobstant la circonstance qu'elles feraient grief au contribuable. Il s'ensuit que les conclusions tendant à l'annulation de ces décisions sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin de restitution de la taxe sur la valeur ajoutée versée au titre des recettes perçues dans le cadre de l'exploitation du jardin exotique :

En ce qui concerne la recevabilité des conclusions à fin de restitution :

3. Aux termes de l'article R. 200-2 du livre des procédures fiscales : " () Le demandeur ne peut contester devant le tribunal administratif des impositions différentes de celles qu'il a visées dans sa réclamation à l'administration () ".

4. Il résulte de l'instruction que, dans sa réclamation préalable en date du 4 décembre 2019, la commune d'Eze a demandé la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée indûment acquittée depuis le troisième trimestre 2017 et jusqu'à la date de la réclamation préalable, pour un montant total de 118 954 euros. Or les conclusions à fin de restitution présentées par la commune d'Eze dans sa requête introductive d'instance, qui portent sur un montant de 131 461 euros et incluent la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle a continué à verser postérieurement à sa réclamation préalable et jusqu'à la date d'introduction de sa requête excèdent le quantum de sa réclamation préalable. La requérante, si elle s'y croyait fondée, avait la possibilité de contester la taxe sur la valeur ajoutée versée postérieurement à sa réclamation préalable initiale par le biais d'une nouvelle réclamation préalable.. Les conclusions à fin de restitution ne peuvent, par conséquent, être admises qu'à hauteur du montant de 118 954 euros visé dans la réclamation préalable soumise à l'administration fiscale et leur surplus doit, par suite, être rejeté comme étant irrecevable.

En ce qui concerne l'assujettissement de la commune d'Eze à la taxe sur la valeur ajoutée à raison de l'exploitation de son jardin exotique :

5. Aux termes de l'article 13 de la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée, qui reprend les dispositions du paragraphe 5 de l'article 4 de la directive 77/388/CEE du Conseil du 17 mai 1977 : " 1. Les États, les régions, les départements, les communes et les autres organismes de droit public ne sont pas considérés comme des assujettis pour les activités ou opérations qu'ils accomplissent en tant qu'autorités publiques, même lorsque, à l'occasion de ces activités ou opérations, ils perçoivent des droits, redevances, cotisations ou rétributions. / Toutefois, lorsqu'ils effectuent de telles activités ou opérations, ils doivent être considérés comme des assujettis pour ces activités ou opérations dans la mesure où leur non-assujettissement conduirait à des distorsions de concurrence d'une certaine importance. () / 2. Les États membres peuvent considérer comme activités de l'autorité publique les activités des organismes de droit public, lorsqu'elles sont exonérées en vertu des articles 132 () ". Aux termes du n du 1 de l'article 132 de cette directive, les Etats membres exonèrent " certaines prestations de services culturels () effectuées par des organismes de droit public ou par d'autres organismes culturels reconnus par l'Etat membre concerné ".

6. Aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel () ". Aux termes de l'article 256 A du même code : " Sont assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée les personnes qui effectuent de manière indépendante une des activités économiques mentionnées au troisième alinéa, quels que soient le statut juridique de ces personnes, leur situation au regard des autres impôts et la forme ou la nature de leur intervention. / () Les activités économiques visées au premier alinéa se définissent comme toutes les activités de producteur, de commerçant ou de prestataire de services () ". Aux termes de l'article 256 B du même code : " Les personnes morales de droit public ne sont pas assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée pour l'activité de leurs services administratifs, sociaux, éducatifs, culturels et sportifs lorsque leur non-assujettissement n'entraîne pas de distorsions dans les conditions de la concurrence () ".

7. Il résulte de dispositions citées au point 5, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne, notamment dans son arrêt du 29 octobre 2015 (C-174/14) Saudaçor - Sociedade Gestora de Recursos e Equipamentos da Saúde dos Açores SA, que le non-assujettissement à la taxe sur la valeur ajoutée prévue en faveur des personnes morales de droit public énumérées au paragraphe 1 de l'article 13 de la directive du Conseil du 28 novembre 2006, qui déroge à la règle générale de l'assujettissement de toute activité de nature économique, est subordonné à deux conditions cumulatives tenant, d'une part, à ce que l'activité soit exercée par un organisme agissant en tant qu'autorité publique et, d'autre part, à ce que le non-assujettissement ne conduise pas à des distorsions de concurrence d'une certaine importance.

8. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve au contribuable, il appartient au juge de l'impôt, au vu de l'instruction et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si la situation du contribuable entre dans le champ de l'assujettissement à l'impôt ou, le cas échéant, s'il remplit les conditions légales d'une exonération.

9. En premier lieu, la condition selon laquelle l'activité économique est réalisée par l'organisme public en tant qu'autorité publique est remplie, selon la jurisprudence de la Cour de justice, lorsque l'activité en cause est exercée dans le cadre du régime juridique particulier aux personnes morales de droit public. Ainsi, l'activité en cause doit être exercée dans des conditions juridiques différentes de celles des opérateurs économiques privés, notamment, lorsque sont mises en œuvre des prérogatives de puissance publique, lorsque l'activité est accomplie en raison d'une obligation légale ou dans le cadre d'un monopole ou encore lorsqu'elle relève par nature des attributions d'une personne publique. Cette condition peut également, si la législation de l'Etat membre le prévoit, être regardée comme remplie lorsque l'activité exercée est exonérée en application, notamment, de l'article 132 de la directive du Conseil du 28 novembre 2006. Si cette condition n'est pas remplie, la personne morale de droit public est nécessairement assujettie à la taxe sur la valeur ajoutée à raison de cette activité économique, sans préjudice des éventuelles exonérations applicables.

10. Il résulte des dispositions de l'article 256 B du code général des impôts que la France a fait usage de la possibilité, ouverte par le dernier alinéa de l'article 13 de la directive du Conseil du 28 novembre 2006, de regarder comme des activités effectuées en tant qu'autorités publiques les services à caractère culturel rendus par les personnes morales de droit public. Eu égard aux caractéristiques du jardin exotique de la commune d'Eze, à avoir une collection botanique de plantes cactées et succulentes ainsi que l'accès aux ruines et au site d'un château médiéval, son exploitation par la commune revêt la nature d'une prestation de service à caractère culturel. Il s'ensuit que la commune d'Eze doit être regardée comme exploitant cette activité en qualité d'autorité publique.

11. En second lieu, par un arrêt du 16 septembre 2008 (C-288/07) Commissioners of Her Majesty's Revenue et Customs contre Isle of Wight Council et autres, la Cour de justice a dit pour droit que les distorsions de concurrence d'une certaine importance auxquelles conduirait le non-assujettissement des organismes de droit public agissant en tant qu'autorités publiques doivent être évaluées par rapport à l'activité en cause, en tant que telle, indépendamment de la question de savoir si ces organismes font face ou non à une concurrence au niveau du marché local sur lequel ils accomplissent cette activité, ainsi que par rapport non seulement à la concurrence actuelle, mais également à la concurrence potentielle, pour autant que la possibilité pour un opérateur privé d'entrer sur le marché pertinent soit réelle, et non purement hypothétique. Par un arrêt du 19 janvier 2017 (C-344/15) National Roads Authority, la Cour de justice a précisé que les distorsions de concurrence d'une certaine importance doivent être évaluées en tenant compte des circonstances économiques et que la seule présence d'opérateurs privés sur un marché, sans la prise en compte des éléments de fait, des indices objectifs et de l'analyse de ce marché, ne saurait démontrer ni l'existence d'une concurrence actuelle ou potentielle ni celle d'une distorsion de concurrence d'une certaine importance. Les distorsions de concurrence mentionnées au paragraphe 1 de l'article 13 de la directive du Conseil du 28 novembre 2006 s'apprécient à la fois au regard de l'activité en cause et des conditions d'exploitation de cette activité. L'existence de telles distorsions ne saurait, dès lors, résulter de la seule constatation que des prestations réalisées par un organisme de droit public sont identiques à celles réalisées par un opérateur privé, sans examen de l'état de la concurrence réelle, ou à défaut potentielle, sur le marché en cause.

12. Il résulte de l'instruction que la commune d'Eze exploite un jardin botanique de plantes exotiques, dont elle assure l'entretien, et que les droits d'accès qu'elle réclame aux usagers de ce jardin sont générateurs de bénéfices. Eu égard aux conditions d'exploitation de cette activité, d'autres jardins similaires pourraient être exploités dans des conditions comparables par un opérateur privé, si bien que le jardin botanique d'Eze doit être regardé comme étant en concurrence, au moins potentielle, avec d'autres jardins botaniques. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction, en l'absence d'analyse précise des conditions d'exploitation du jardin et notamment des conditions tarifaires, que le non-assujettissement de la commune d'Eze à la taxe sur la valeur ajoutée à raison de l'exploitation du jardin botanique conduirait à des distorsions de concurrence d'une certaine importance. Il s'ensuit que la commune d'Eze est fondée à soutenir que c'est à tort qu'elle a été assujettie, au titre de la période en litige, du 1er juillet 2017 au 4 décembre 2019, à la taxe sur la valeur ajoutée et, par suite, à demander la restitution de la taxe litigieuse, pour un montant total de 118 954 euros.

Sur les conclusions présentées par la commune d'Eze tendant à être exonérée de l'obligation mise à sa charge de créer un budget spécifique annexe pour l'activité correspondante, sous forme d'une régie dotée au minimum de l'autorité financière :

13. Il n'appartient pas au juge de l'impôt de se prononcer sur l'obligation pesant ou non sur une personne publique de créer un budget spécifique annexe. Il s'ensuit que ces conclusions ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros à la commune d'Eze en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il est accordé à la commune d'Eze la restitution des rappels de taxe sur la valeur ajoutée dont elle s'est acquittée au titre de la période allant du 1er juillet 2017 au 4 décembre 2019, pour un montant total de 118 954 euros.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à la commune d'Eze en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à la commune d'Eze et au directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chevalier-Aubert, présidente,

Mme Kolf, conseillère.

Mme Bergantz, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

La rapporteure,

signé

S. Kolf

La présidente,

signé

V. Chevalier-AubertLa greffière,

signé

C. Martin

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances, de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

ou par délégation la greffière,

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