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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2101015

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2101015

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2101015
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantLE GARS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 février 2021, M. E C, Mme H G A, M. B C et M. D F, représentés par Me Le Gars, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser la somme de 80 254,86 euros à M. E C, la somme de 7 500 euros à Mme H G A, ainsi qu'une somme de 5 000 euros chacun à M. B C et M. D F, en raison des préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison de la faute commise par le préfet des Alpes-Maritimes, et d'assortir lesdites sommes des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'illégalité de l'arrêté du 30 octobre 2018 dont M. E C a fait l'objet, portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et assignation à résidence ;

- ils sont dès lors fondés à demander la réparation des préjudices qui en sont résultés, à hauteur des sommes suivantes :

*** en ce qui concerne M. E C :

* une somme de 34 993,1 euros au titre de la perte de revenus ;

* une somme de 5 261,76 euros au titre des dépenses supplémentaires induites par la faute litigieuse ;

* et une somme de 40 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence ;

*** en ce qui concerne Mme H G A : une somme de 7 500 euros au titre de son préjudice moral ;

*** en ce qui concerne M. B C et M. D F : une somme de 5 000 euros chacun au titre de leur préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2021, le préfet des Alpes-Maritimes conclut principalement au rejet de la requête, et subsidiairement à ce que l'indemnisation éventuellement accordée aux requérants soient ramenée à de plus justes proportions.

Le préfet des Alpes-Maritimes soutient :

- à titre principal, qu'il n'a pas commis de faute et que la demande indemnitaire des requérants doit donc être rejetée ;

- à titre subsidiaire, que le montant de la réparation demandée est excessif et devra, en tout état de cause, être ramené à de plus justes proportions.

Par ordonnance en date du 20 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 janvier 2023.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle, à hauteur de 25%, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nice en date du 2 juillet 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-le code civil ;

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique

-le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique du 11 mai 2023 :

- le rapport de M. Silvestre-Toussaint-Fortesa, président ;

- les conclusions de Mme Sorin, rapporteure publique ;

- les observations de Me Foury, substituant Me Le Gars, pour les requérants;

- le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant sénégalais né le 5 février 1983, est entré en France le 28 septembre 2004, selon ses déclarations. M. C était titulaire d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", qui lui a été délivré le 28 juillet 2017 sur le fondement des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, valable jusqu'au 27 juillet 2018. Par un arrêté du 30 octobre 2018, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de son éloignement, a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, et l'a assigné à résidence pour une durée de six mois dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement. Par un jugement n° 1804787 du 13 novembre 2018, le tribunal administratif de Nice a rejeté la requête de M. C aux fins d'annulation de l'arrêté susmentionné. Par un arrêt n°19MA01062 du 27 mars 2020, la cour administrative d'appel de Marseille a annulé le jugement du tribunal et a enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par une demande préalable adressée au préfet des Alpes-Maritimes le 19 octobre 2020, M. C ainsi que Mme H G A, épouse C, M. B C, fils des époux C, et M. D F, fils de Mme G A, épouse C, ont sollicité l'indemnisation des préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison de la faute commise par le préfet des Alpes-Maritimes. Par une décision du 5 février 2021, le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté cette demande. Par la présente requête, les intéressés demandent au tribunal de condamner l'Etat à leur verser une somme totale de 92 754.86 euros.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de l'Etat :

2. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

3. En l'espèce, dès lors que l'illégalité de l'arrêté du 30 octobre 2018 dont M. E C a fait l'objet, portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et assignation à résidence, a été établie, cette illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Le préfet des Alpes-Maritimes ne saurait s'exonérer de cette faute en invoquant le comportement fautif de M. C.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices :

S'agissant des préjudices allégués de M. E C :

4. En premier lieu, si M. C fait valoir que sa situation irrégulière sur le territoire français résultant de l'édiction de l'arrêté préfectoral du 30 octobre 2018 a entrainé la perte de son travail et une perte de revenus pendant 23,5 mois, ainsi qu'une perte de droits au chômage et à la retraite, il n'établit cependant ni la réalité de son licenciement ni qu'il aurait été dans l'impossibilité de poursuivre toute activité professionnelle ou d'obtenir une indemnisation chômage. En outre, le ministre défendeur indique que la société qui employait M. C a été placée en liquidation judiciaire le 11 décembre 2018 soir à une date à laquelle l'intéressé bénéficiait encore d'un récépissé de demande de titre de séjour. Par suite, et en tout état de cause, il n'est pas établi par les pièces du dossier que M. C aurait perçu, pendant la période à laquelle il ne bénéficiait plus d'un droit au séjour, un montant supérieur aux revenus de remplacement qu'il a perçu. Il n'est dès lors pas fondé à demander une indemnisation au titre du préjudice susmentionné.

5. En deuxième lieu, et d'une part, M. C soutient qu'il a dû souscrire un crédit personnel d'un montant de 20 000 euros en raison de la perte de revenus induite par l'arrêté préfectoral du 30 octobre 2018 et demande ainsi le remboursement des intérêts dudit emprunt, à hauteur de la somme de 2 961,76 euros. Toutefois, et ainsi qu'il a été dit précédemment, le préjudice allégué tiré de la perte de revenus en lien avec la faute commise par l'administration n'est pas établi. D'autre part, si le requérant demande le remboursement de ses frais d'avocat, engagés lors des instances relatives à la contestation de l'arrêté préfectoral du 30 octobre 2018, à hauteur de la somme de 2 300 euros, une somme lui a déjà été accordée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Par suite, il n'est pas fondé à demander une indemnisation au titre du préjudice susmentionné.

6. En troisième lieu, M. E C demande une somme de 40 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'arrêté préfectoral du 30 octobre 2018, il a été assigné à résidence, puis placé en centre de rétention administrative du 21 mars 2019 au 22 mars 2019, puis à nouveau assigné à résidence à la suite de la levée de son placement en rétention administrative, puis à nouveau placé en centre de rétention administrative du 28 mars 2019 au 20 avril 2019 avant d'être à nouveau assigné à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre. Dans ces circonstances, en raison de ces multiples mesures d'assignation à résidence et de placement en rétention administrative, fondées sur un arrêté préfectoral illégal, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence subis par M. C en lui allouant à ce titre une somme de 5 000 euros.

S'agissant du préjudice moral allégué de Mme G A, épouse C :

7. Il résulte de l'instruction que Mme G A, épouse C, s'est vue refuser, par décision du 26 novembre 2019, sa demande de naturalisation au motif que son époux se trouvait en situation irrégulière, situation découlant de l'arrêté illégal du préfet des Alpes-Maritimes du 30 octobre 2018. Si elle se prévaut en outre de la dégradation de son état de santé, ni la réalité de ce préjudice ni son lien de causalité avec l'arrêté préfectoral illégal ne sont établis. Par suite, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par l'intéressée en lui allouant à ce titre une somme de 1 000 euros.

S'agissant du préjudice moral allégué de M. B C et de M. D F :

8. Les requérants soutiennent que les difficultés faites injustement au chef de famille ont eu un retentissement sur la cellule familiale, notamment sur le plan psychique. Par suite, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par les intéressés en leur allouant à ce titre une somme de 500 euros chacun.

Sur les intérêts :

9. En application de l'article 1231-6 du code civil, les requérants ont droit aux intérêts au taux légal des sommes qui leurs sont allouées par le présent jugement, à compter de la date du 19 octobre 2020, date de notification de leur demande préalable.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Le Gars renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Le Gars de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser la somme de 5 000 (cinq mille) euros à M. E C, la somme de 1 000 (mille) euros à Mme H G A, épouse C, et la somme de 500 (cinq cents) euros chacun à M. B C et M. D F. Ces sommes seront assorties des intérêts au taux légal à compter de la date du 19 octobre 2020.

Article 2 : L'Etat versera à Me Le Gars, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de renonciation par celui-ci à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. E C, à Mme H G A, épouse C, à M. B C, à M. D F, à Me Le Gars et au préfet des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Silvestre-Toussaint-Fortesa, président,

Mme Le Guennec, conseillère,

M. Combot, conseiller,

Assistés de Mme Albu, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 1er juin 2023.

Le président-rapporteur,

signé

F. SILVESTRE-TOUSSAINT-FORTESA

La greffière,

signé

C. ALBUL'assesseur le plus ancien,

signé

B. LE GUENNECLa République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

C. Albu

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