mardi 11 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2103959 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | GIDE-LOYRETTE- NOUEL AARPI |
Vu la procédure suivante :
Par un déféré, enregistré le 16 juillet 2021, le préfet des Alpes-Maritimes demande au tribunal :
1°) de condamner solidairement les sociétés MAN SE, MAN TRUCK et BUS AG, MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH, DAIMLER AG, CNH INDUSTRIAL N.V., STELLANTIS N.V., B S.p.A, B MAGIRUS AG, AB VOLVO (publ), VOLVO LASTVAGNAR AB, RENAULT TRUCK SAS, VOLVO GROUP TRUCKS CENTRAL EUROPE GmbH, SCANIA AB (publ), SCANIA CV AB (publ) et SCANIA DEUTSCHLAND GmbH à verser à l'Etat la somme de 897 007,43 euros toutes taxes comprises, à parfaire, en réparation du préjudice subi par ses services déconcentrés dans le département des Alpes-Maritimes à raison des arrangements collusoires illicites qu'elles ont conclus, à l'occasion de l'achat de véhicules utilitaires moyens et de véhicules poids lourds entre le 17 janvier 1997 et le 18 janvier 2011 ;
2°) d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter de la date de dépôt de la requête et de la capitalisation des intérêts à chaque échéance annuelle.
Il soutient que :
- son action n'est pas prescrite ;
- les constructeurs de camions ont commis des fautes engageant solidairement leur responsabilité quasi-délictuelle envers l'Etat en raison des agissements dolosifs et anticoncurrentiels qu'ils ont commis envers les services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes à l'occasion de l'acquisition de véhicules utilitaires moyens et de véhicules poids lourds sur la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 ;
- ces agissements dolosifs et anticoncurrentiels, consistant en un échange d'informations relatives aux prix bruts, constituent des fautes au regard des articles L. 481-2 et L. 481-7 du code de commerce et des constatations de la Commission européenne dans ses décisions des 19 juillet 2016 et 27 septembre 2017 ;
- cette entente illicite entre les constructeurs de camions mis en cause est définitivement établie par les décisions de la Commission des 19 juillet 2016 et 27 septembre 2017 ;
- ces pratiques anticoncurrentielles ont directement causé un préjudice aux services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes, qui ont acquis, par le biais de 15 contrats de fournitures de véhicules utilitaires moyens et de véhicules poids lourds, 98 véhicules ;
- ce préjudice porte sur les surcoûts qui ont été appliqués par ces constructeurs sur l'Etat à l'occasion de l'acquisition de véhicules utilitaires moyens et de véhicules poids lourds sur la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 ;
- ce surcoût résultant des arrangements collusoires illicites des constructeurs de camions s'élève à un taux de 20% du prix d'acquisition de chaque véhicule ;
- l'Etat ne peut déduire la TVA de ses achats de sorte que le montant du préjudice indemnisable doit tenir compte de la TVA au taux de 19,6% ;
- le montant total, à parfaire, du préjudice subi par les services déconcentrés de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes s'élève à la somme de 897 007,43 euros TTC.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2023, la société TRATON SE, successeur de la société MAN SE, la société MAN TRUCK et BUS SE et la société MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH, représentées par Me Le Bihan-Graf et Me Eberhardt, concluent :
1°) à l'incompétence du tribunal administratif de Nice ;
2°) au rejet de la requête ;
3°) en tout état de cause, à ce que la somme de 6 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles font valoir que :
- à titre liminaire :
- la requête a été introduite devant une juridiction incompétente pour en connaitre en raison de l'absence de lien contractuel entre l'Etat et les sociétés mises en cause ; seule l'Union des groupements d'achats publics (UGAP) a conclu un contrat avec lesdites sociétés ;
- aucun des camions acquis par les services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes sur la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 n'est de marque MAN ;
- la société TRATON SE doit être mise hors de cause dès lors qu'aucun manquement aux règles de la concurrence imputable à Man SE n'est établi ;
- la responsabilité de MAN SE et MAN TRUCK et BUS AG ne peut être recherchée pour des faits postérieurs au 20 septembre 2020 ;
- la responsabilité de MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH ne peut être recherchée en dehors de la période du 3 mai 2004 au 20 septembre 2020 ;
- les nouvelles règles issues de l'ordonnance n° 2017-303 du 9 mars 2017 transposant la directive " Dommages " ne sont pas applicables aux créances nées antérieurement à son entrée en vigueur comme c'est le cas en l'espèce ; le préfet ne peut donc fonder sa réclamation sur les articles L. 481-2 et L. 481-7 du code de commerce issus de cette ordonnance ;
- le préfet ne démontre pas l'existence d'une faute imputable aux sociétés MAN SE (devenue TRATON SE), MAN TRUCK et BUS SE et MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH ;
- les services de la préfecture des Alpes-Maritimes n'établissent pas l'acquisition de camions MAN sur la période concernée par la décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016 ; le préfet ne peut se borner à faire référence à cette décision de la Commission sans démontrer une faute quasi-délictuelle commise à son encontre ;
- la décision de la Commission n'a relevé aucun effet aux échanges d'informations de sorte qu'aucune faute ne peut être reprochée aux sociétés mises en cause ; le préfet n'établit pas davantage que les pratiques sanctionnées par la Commission auraient eu une incidence sur le niveau des prix des marchés publics passés par le préfet des Alpes-Maritimes ou l'UGAP ;
- le préfet n'établit pas la réalité du préjudice qu'il allègue ; les pratiques sanctionnées par la Commission sont insusceptibles d'avoir produit le surcoût allégué par le préfet ;
- l'estimation du préjudice faite par le préfet est erronée, le chiffre de 20% ne reposant ni sur des données chiffrées, ni sur aucune analyse économique ;
- le préfet n'établit pas le lien de causalité entre la faute alléguée et le préjudice invoqué ; les services du préfet ne se sont jamais fournis en camions MAN et n'ont jamais eu de relations contractuelles avec une des entités MAN entre 1997 et 2011 ; les camions acquis par l'Etat l'ont été par l'UGAP et non par les services de la préfecture des Alpes-Maritimes ; les pratiques sanctionnées par la Commission ne concernent pas la fixation concertée de prix de vente nets des camions pour répondre à des appels d'offres lancés par l'UGAP ou tout autre acheteur public ;
- le préjudice allégué étant divisible, aucune condamnation solidaire ne peut être prononcée.
Par un mémoire enregistré le 19 juin 2023, la société SCANIA AB, la société SCANIA CV AB et la société SCANIA DEUTSCHLAND GmbH, dénommées sous le nom groupe SCANIA, représentées par Me Lazerges et Me Sauzay, concluent :
1°) au rejet de la requête ;
2°) à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles font valoir que :
- le préfet n'établit pas l'existence de pratiques anticoncurrentielles imputables aux sociétés défenderesses de nature à engager leur responsabilité pécuniaire alors que les dispositions des articles L. 481-2 et L. 481-7 du code du commerce ne sont pas applicables, que la décision de la Commission européenne n'est pas définitive, que la CJUE est saisie d'un pourvoi à l'encontre du jugement du tribunal de l'Union européenne du 2 février 2022 et que sont contestées la nature et la portée des comportements allégués par la Commission dans sa décision du 27 septembre 2017 ;
- le préfet ne démontre pas de lien de causalité entre les manœuvres alléguées et le préjudice, en l'absence de présomption de causalité et d'éléments de nature à démontrer que les pratiques imputables à SCANIA auraient causé un préjudice aux services de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes ;
- la Commission n'a pas caractérisé de lien de cause à effet entre les pratiques imputées à SCANIA et le prix net payé par les consommateurs ;
- il n'existe aucun lien contractuel ou financier entre les constructeurs et les services déconcentrés de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes ;
- SCANIA produisant uniquement des camions lourds, ses pratiques ne peuvent avoir eu une influence sur les prix des camions moyens ;
- le préfet n'établit ni l'existence ni le montant de son préjudice financier du fait de l'absence de preuve du surcoût allégué des véhicules achetés, de la méthode retenue, de l'acquisition par l'intermédiaire de l'UGAP, de l'imprécision des caractéristiques des véhicules acquis et de leur montant d'acquisition.
Par un mémoire enregistré le 19 juin 2023, la société RENAULT TRUCK SAS, la société AB VOLVO, la société VOLVO LASTVAGNAR AB et la société VOLVO GROUP TRUCKS CENTRAL EUROPE GmbH, représentées par Me Lecat et Me Cuche, concluent :
1°) à titre principal, à l'incompétence du tribunal administratif de Nice ;
2°) à titre subsidiaire, au rejet de la requête ;
3°) en tout état de cause, à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au profit de chacune d'entre elles au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles font valoir que :
- à titre principal :
- la juridiction administrative est incompétente en l'absence de lien contractuel ou financier entre les sociétés et la préfecture ; seule l'UGAP a conclu un contrat avec lesdites sociétés ;
- à titre subsidiaire :
- le préfet ne démontre pas l'existence d'une faute ; la décision de la Commission a sanctionné une infraction par objet et n'a pas établi l'existence de surprix ni d'effets anticoncurrentiels ;
- le préfet n'établit pas de lien de causalité entre la faute alléguée et le préjudice invoqué ;
- le préfet n'établit pas l'existence d'un préjudice alors qu'il lui appartient d'apporter des éléments de preuve précis et circonstanciés d'un surcoût lors de l'acquisition des véhicules ; il n'apporte pas la preuve de l'achat des véhicules ni auprès de RENAULT TRUCKS directement ni auprès de l'UGAP sur la période de référence ; il ne justifie pas le taux de 20% retenu pour le surcoût allégué du prix d'acquisition de chaque véhicule ;
- le préfet n'établit pas l'absence de la répercussion des surcoûts ;
- les sommes réclamées par l'Etat sont calculées sur la base du prix d'achat des véhicules qui incluent la marge commerciale de l'UGAP qui n'est pas imputable aux sociétés mises en cause ;
- le préfet ne démontre pas que les véhicules achetés relèvent du périmètre de la décision de la Commission qui porte uniquement sur le prix des camions pesant entre 6 et 16 tonnes et des camions de plus de 16 tonnes et ne concerne ni les services après-vente, ni les autres services ;
- les articles de presses dont se prévaut le préfet ne concerne pas le marché français ;
- le préfet ne peut demander la majoration des sommes du taux de TVA en vigueur lors de l'acquisition des véhicules, alors que la TVA a déjà été collectée au profit du Trésor public, l'Etat étant une personne morale unique ;
- certains préjudices invoqués par le préfet des Alpes-Maritimes sont vraisemblablement déjà inclus dans des requêtes pendantes devant d'autres tribunaux administratifs.
Par un mémoire enregistré le 19 juin 2023, la société CNH INDUSTRIAL N.V., la société STELLANTIS N.V. venant aux droits de la société FIAT CHRYSLER AUTOMOBILES N.V., la société B S.P.A. et la société B MAGIRUS AG, désignées sous le nom D B, représentées par Me Castex et Me Mazel, concluent :
1°) à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et à l'incompétence du tribunal administratif de Nice ;
2°) à titre subsidiaire, au rejet de la requête ;
3°) en tout état de cause, à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au profit de chacune d'entre elles au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens de l'instance.
Elles font valoir que :
- à titre principal :
- la requête est irrecevable en raison de l'absence de lien contractuel entre l'Etat et les sociétés mises en cause ; seule l'UGAP a conclu un contrat avec lesdites sociétés ; à défaut de lien contractuel entre l'Etat et les sociétés défenderesses, le préfet n'a pas d'intérêt à agir sur le fondement des agissements de ces dernières ;
- en l'absence de marché conclu entre l'Etat et le sociétés mises en cause, et à défaut d'action en responsabilité engagée par l'UGAP elle-même, seul le juge judiciaire est compétent pour connaitre du présent litige ;
- à titre subsidiaire :
- aucune responsabilité ne peut être retenue à l'encontre du groupe B dès lors que le préfet ne démontre pas que les services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes auraient procédé à l'acquisition de véhicules de la marque B entrant dans le périmètre de la décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016 ;
- les seuls véhicules de la marque B acquis par les services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes constituent des véhicules utilitaires légers et non des camions poids moyen et poids lourds au sens de la décision de la Commission ; les demandes indemnitaires du préfet au titre de l'achat de ces véhicules utilitaires légers sont donc infondées ;
- la majorité des véhicules concernés par la présente procédure n'est pas de marque B mais de marques RENAULT TRUCKS et MERCEDES BENZ ;
- la responsabilité solidaire du groupe B, qui n'a pas vendu aux services de l'Etat dans les Alpes-Maritimes, de véhicules entrant dans le champ de la décision, ne peut être engagée :
- la CJUE n'a jamais consacré le principe d'une responsabilité solidaire des constructeurs de camions au titre des agissements sanctionnés par la Commission européenne ;
- selon la CJUE, le champ d'application temporel de la directive " Dommages " ne vise que les actions fondées sur un fait générateur postérieur à son entrée en vigueur ;
- l'ordonnance n° 2017-303 du 9 mars 2017, entrée en vigueur le 11 mars 2017, qui a transposé la directive " Dommages ", exclut l'application rétroactive des dispositions des articles L. 481-7 et L. 481-9 du code du commerce relatives à la présomption de responsabilité en cas d'entente et à la responsabilité solidaire des auteurs d'une pratique anticoncurrentielle ; les pratiques contestées par le préfet ayant été mises en œuvre entre 1997 et 2011, soit avant l'entrée en vigueur des articles L. 481-7 et L. 481-9 du code de commerce, ces dispositions relatives au nouveau régime de solidarité, ne sont pas applicables au cas d'espèce ;
- le groupe B n'a ni fabriqué ni commercialisé les véhicules des autres constructeurs concernés par la décision du 19 juillet 2016 et par la décision du 27 septembre 2017 ;
- en conséquence, dès lors qu'aucun véhicule de la marque B entrant dans le champ de la décision n'a été acquis par les services de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes, la responsabilité du groupe B ne peut être retenue pour des préjudices causés à l'Etat par des constructeurs tiers lors de l'achat de véhicules utilitaires moyens et poids lourds ;
- tout principe de responsabilité solidaire crée par voie prétorienne pour des faits antérieurs à l'entrée en vigueur aux règles de la directive " Dommages " est contraire à cette dernière ; les décisions du Conseil d'Etat des 27 mars 2020 et 12 octobre 2020, qui sont contraires à la directive " Dommages " ne peuvent pas être appliquées ;
- en tout état de cause, les conditions de la responsabilité solidaire ne sont pas remplies en l'absence de toute solidarité légale, conventionnelle ou prétorienne ;
- toutes les demandes indemnitaires du préfet des Alpes-Maritimes fondées sur des camions de marque de constructeurs tiers seront donc déclarées irrecevables à l'égard du groupe B ;
- le préfet ne démontre pas l'existence d'une faute commise par le groupe B en se bornant à faire référence aux décisions de la Commission européenne ; la faute dolosive ne se confond pas avec la faute commise en droit de la concurrence ;
- seules les sociétés du groupe SCANIA sont susceptibles d'être concernées par la décision du 27 septembre 2017 et aucun des éléments relevant de cette décision ne peut être opposée au groupe B ;
- la faute imputable au groupe B est limitée à l'échange d'informations sur les prix bruts et l'augmentation des prix bruts des camions poids lourds et poids moyens dans l'espace économique européen ; la décision exclut expressément tout autre bien ou service offerts par les parties ;
- la décision ne contient aucune constatation sur les effets éventuels que ces pratiques sanctionnées pourraient avoir eu sur un marché ou un acheteur quelconque ;
- le tableau produit par le préfet ne permet pas aux défenderesses de vérifier si les véhicules prétendument acquis entrent réellement dans le périmètre matériel de la décision de la Commission ;
- le préfet ne fournit aucun document de nature à démontrer la réalité de ces acquisitions ;
- pour la période allant de fin 2004 à janvier 2011 les échanges d'informations n'ont, selon la Commission, concernés que les filiales allemandes et rien dans la décision de la Commission ne permet de considérer que la filiale allemande du groupe B aurait échangé des informations ;
- aucun lien n'est établi entre les échanges d'informations postérieurs à fin 2004 intervenus entre les filiales allemandes des défenderesses et les prix nets effectivement pratiqués par B en France de sorte que, même dans l'hypothèse où des camions B inclus dans le périmètre matériel de la décision seraient concernés, toute demande de réparation à l'encontre B fondée sur des achats réalisés en France après la fin de l'année 2004 devra être exclue ;
- le préfet ne démontre pas l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre la faute et le préjudice invoqué ; il n'y a pas de lien entre les pratiques sanctionnées par la décision et les prix payés par l'Etat ; las pratiques sanctionnées sont en tout état de cause dénuées d'effet sur les prix nets payés par les acheteurs de camions ;
- le préfet ne démontre pas l'existence d'un préjudice résultant d'un surcoût lié aux échanges d'informations sur les barèmes de prix bruts ;
- le montant du préjudice allégué n'est pas justifié ;
- le préfet ne démontre pas que la TVA dont elle demande l'application au montant du préjudice subi resterait définitivement à sa charge.
Par un mémoire enregistré le 19 juin 2023, la société PACCAR Inc., la société DAF TRUCKS DEUTSCHLAND GmbH et la société DAF TRUCKS N.V., représentées par Me Rameau, Me Homassel et Me Léonard, concluent :
1°) au rejet de la requête ;
2°) à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles font valoir que :
- la requête a été introduite devant une juridiction incompétente pour en connaitre en raison de l'absence de lien contractuel entre l'Etat et les sociétés mises en cause ; seule l'UGAP, qui est dotée d'une personnalité juridique de l'Etat, a conclu un contrat avec lesdites sociétés ;
- la requête est irrecevable en ce qu'elle a été signée par M. C A en sa qualité de sous-préfet, directeur de cabinet, dont il n'est pas établi qu'il bénéficiait d'une délégation régulièrement consentie afin de déposer un recours au nom de l'Etat ;
- la responsabilité quasi-délictuelle des sociétés ne peut être engagée en l'absence de vice de consentement dès lors que le préfet n'établit pas avoir conclu un contrat avec l'une des sociétés ayant participé aux pratiques sanctionnées par la Commission européenne dans ses décisions des 19 juillet 2016 et 27 septembre 2017 ;
- à supposer qu'un contrat ait été conclu entre l'UGAP et les sociétés, l'Etat, qui a dans ce cas la qualité de tiers, ne peut dès lors pas prétendre avoir été victime d'un dol ; l'Etat dans ce cas ne peut pas se prévaloir des stipulations de ce contrat pour fonder sa demande indemnitaire ;
- à titre subsidiaire, l'Etat ne peut se prévaloir de l'article L. 481-7 du code de commerce et de l'article 17§2 de la directive " Dommages " qui sont inapplicables aux faits de l'espèce ;
- l'Etat ne démontre pas l'existence d'une faute imputable aux sociétés PACCAR Inc., DAF TRUCKS DEUTSCHLAND GmbH et DAF TRUCKS N.V. en l'absence de contrat conclu entre eux ; il ne démontre pas l'existence d'une faute résultant d'un vice du consentement en se bornant à se référer à la décision de la Commission qui, si elle a constaté une pratique anticoncurrentielle des constructeurs de camions sur le marché, n'en a néanmoins pas constaté d'effet sur ledit marché ; la circonstance que les sociétés se soient engagées dans une procédure transactionnelle avec la Commission ne signifie pas qu'elles ont admis les effets anticoncurrentiels de la pratique sanctionnée par la Commission ; les véhicules ont été acquis à l'issue d'une procédure de publicité et de mise en concurrence par les prix, conforme aux règles de la commande publique ; la Commission a uniquement sanctionné les échanges d'informations sur les prix bruts et non sur les prix nets, et n'a pas sanctionné une pratique prenant la forme d'un accord de fixation de prix ou d'une répartition de marchés publics ;
- l'Etat n'apporte pas la preuve de l'existence d'un préjudice personnel et direct ; l'Etat n'apporte pas la preuve d'achat d'un véhicule auprès d'une société mise en cause, par ses services ou même par l'UGAP ; le tableau d'acquisition des véhicules fourni par le préfet n'est pas probant ; l'Etat ne produit aucun élément susceptible d'établir de manière certaine qu'un prix a effectivement été payé par l'Etat pour l'acquisition des véhicules listés dans ledit tableau ; il ne verse aucun élément probant permettant d'établir que le montant payé inclut un surplus de l'ordre de 20% par rapport aux conditions normales du marché ; l'Etat ne démontre pas que l'UGAP a en tout ou partie répercuté le montant des camions achetés ;
- à supposer que l'État ait payé le montant de la TVA sans pouvoir la déduire, ce montant a in fine alimenté le budget de l'État dont le requérant relève lui-même et n'a donc subi aucun préjudice à ce titre ;
- l'Etat n'établit pas le lien de causalité direct et certain entre la faute prétendue et les préjudices allégués.
Par ordonnance du 19 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 13 septembre 2023.
Un mémoire produit pour les sociétés RENAULT TRUCK SAS, AB VOLVO, VOLVO LASTVAGNAR AB et VOLVO GROUP TRUCKS CENTRAL EUROPE GmbH, le 10 mai 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.
La procédure a été communiquée à la société DAIMLER AG qui n'a pas présenté de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 2001-1168 du 11 décembre 2001 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 mai 2024 :
- le rapport de Mme Gazeau,
- les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique,
- les observations de Me Bardet, représentant la société RENAULT TRUCK SAS et les sociétés du groupe VOLVO,
- les observations de Me Courti, représentant la société CNH INDUSTRIAL N.V., la société STELLANTIS N.V. et les sociétés du groupe B,
- et les observations de Me Lerebour, représentant les sociétés du groupe SCANIA.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision de transaction n° AT.39824 du 19 juillet 2016, la Commission européenne a constaté que les sociétés MAN SE, MAN TRUCK et BUS AG, MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH (conjointement dénommées " MAN "), DAIMLER AG, FIAT CHRYSLER AUTOMOBILES N.V, CNH INDUSTRIAL N.V., B SPA, B MAGIRUS AG (conjointement dénommées " B "), AB VOLVO (publ), VOLVO LASTVAGNAR AB, RENAULT TRUCKS SAS, VOLVO GROUP TRUCKS CENTRAL EUROPE GMBH (conjointement dénommées " VOLVO/RENAULT "), PACCAR Inc., DAF TRUCKS DEUTSCHLAND GmbH, DAF TRUCKS N.V, DAF (conjointement dénommées " DAF ") ont conclu durant la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 des arrangements collusoires sur les prix des camions pesant entre 6 et 16 tonnes (" utilitaires moyens ") ou pesant plus de 16 tonnes (" poids lourds "), vendus dans l'espace économique européen (EEE). Ces arrangements collusoires comprenaient des accords et/ou des pratiques concertées concernant, d'une part, la fixation des prix et l'alignement des prix bruts pratiqués dans l'EEE et, d'autre part, le calendrier et la répercussion des coûts afférents à l'introduction des technologies en matière d'émissions imposées par les normes Euro 3 à 6.
2. La société SCANIA n'ayant pas proposé de transaction à la commission, cette dernière a, par une décision du 27 septembre 2017, infligé une amende à SCANIA AB (publ) et SCANIA CV AB (publ) pour les mêmes infractions que celles relevées pour les autres constructeurs de camions et pour la même période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011. Le recours introduit par la société SCANIA a été rejeté par le tribunal de l'Union européenne le 2 février 2022, et le pourvoi formé par la société a été rejeté par la Cour de justice de l'Union européenne dans un arrêt du 1er février 2024.
3. Les services déconcentrés de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes ont acquis pour le compte de l'Etat, sur la période concernée par les décisions précitées de la commission, via l'UGAP, des véhicules utilitaires de poids moyen et des poids lourd auprès des constructeurs automobiles. Le préfet des Alpes-Maritimes demande au tribunal de condamner solidairement les constructeurs précités à verser à l'Etat la somme de 897 007,43 euros TTC correspondant au surcoût qu'il estime à 20% pour chaque véhicule acquis par les services déconcentrés de l'Etat dans les Alpes-Maritimes, majoré de la TVA au taux de 19,6%.
Sur l'exception d'incompétence opposée en défense :
4. D'une part, aux termes des dispositions de l'article 2 de la loi n° 2001-1168 du 11 décembre 2001 portant mesures urgentes de réformes à caractère économique et financier : " Les marchés passés en application du code des marchés publics ont le caractère de contrat administratif. Toutefois, le juge judiciaire demeure compétent pour connaître des litiges qui relevaient de sa compétence et qui ont été portés devant lui avant la date d'entrée en vigueur de la présente loi ". Pour les marchés conclus avant l'entrée en vigueur du décret du 7 mars 2001 portant code des marchés publics, le champ d'application de la règle fixée à l'article 2 précité comprend les marchés qui étaient de nature à se voir appliquer les dispositions du code des marchés publics en vertu de dispositions particulières ou des règles jurisprudentielles applicables, y compris ceux qui échappaient aux règles de passation prévues par ce code du seul fait de leur montant.
5. En l'espèce, il est constant que les camions en litige ont été acquis pour répondre aux besoins des services déconcentrés de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes de sorte que ces marchés étaient soumis aux règles de la commande publique, qu'ils aient été passés ou non par l'intermédiaire de l'UGAP. Il ne résulte pas de l'instruction que les contrats passés entre l'UGAP et les constructeurs de camions auraient fait l'objet d'un litige porté devant le juge judiciaire avant la date d'entrée en vigueur de la cette loi, et par suite ces contrats ont le caractère de contrats administratifs.
6. D'autre part, les litiges nés à l'occasion du déroulement de la procédure de passation d'un marché public relèvent, comme ceux relatifs à l'exécution d'un tel marché, de la compétence des juridictions administratives, que ces litiges présentent ou non un caractère contractuel.
7. Il résulte de ce qui précède que la fin de non-recevoir tirée de l'incompétence des juridictions administrative soulevées en défense doit être écartée.
Sur la responsabilité des sociétés défenderesses :
8. Il résulte de l'effet dit " d'ombrelle sur les prix " causé par des arrangements collusoires (CJUE, 5 juin 2014, Kone AG et autres, C-557/129) que lorsqu'une personne publique est victime, à l'occasion de la passation d'un marché public, de pratiques anticoncurrentielles, il lui est loisible de mettre en cause la responsabilité quasi-délictuelle des entreprises dont l'implication dans de telles pratiques a affecté la procédure de passation de ce marché, et de demander au juge administratif leur condamnation solidaire.
9. En l'espèce, la Commission européenne a, dans ses décisions du 19 juillet 2016 relatives aux cinq constructeurs de camions MAN, VOLVO/RENAULT, DAIMLER, B et DAF et, dans sa décision du 27 septembre 2017 relative au groupe SCANIA, expressément regardé les six constructeurs de camions comme ayant participé ou devant assumer la responsabilité d'arrangements collusoires portant notamment sur la fixation des prix et l'augmentation des prix bruts des camions dans l'espace économique européen durant la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011, en violation de l'article 101 du traité.
10. En l'absence d'élément contraire probant, la décision du 19 juillet 2016 qui n'a pas été contestée et la décision du 27 septembre 2017 qui a été confirmée tant par le tribunal de l'Union européenne par son jugement du 2 février 2022 que par la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 1er février 2024, suffisent à établir l'existence des manœuvres dolosives des sociétés requérantes caractérisant des fautes qui sont de nature à avoir faussé la concurrence dans le cadre de la passation des marchés publics d'achats de camions en litige. Il résulte de ce qui a été dit au point 8 que toutes les sociétés en cause, y compris celles auprès desquelles les services déconcentrés de l'Etat n'auraient pas acquis de véhicules, peuvent voir leur responsabilité engagée par cet acquéreur final qui subit le préjudice. La circonstance que les marchés litigieux ont été conclus ou non par l'intermédiaire de l'UGAP est sans effet sur la responsabilité des sociétés défenderesses.
11. Toutefois, afin de justifier que les services déconcentrés de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes ont acquis, au cours de la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011, 98 véhicules utilitaires moyens et poids lourds pour une somme totale de 3 750 031,08 euros, le préfet produit un tableau listant le n° et le libellé de marchés, des références de véhicules, les noms des fournisseurs, les marques et les modèles, l'année supposée d'acquisition, les bénéficiaires, le nombre de commande et la quantité commandée, le prix du panier moyen ainsi que le taux de marge, sans légende ni explicatif. Si les sociétés mises en cause font valoir en défense que le préfet ne fournit aucun document, notamment comptable, de nature à établir la réalité de ces acquisitions et permettant de vérifier que les éventuels véhicules entreraient dans le périmètre de la décision de la Commission, le préfet se borne à produire le tableau précité sans autres précisions ni documents probants. Dès lors, le préfet, qui n'apporte pas même la preuve de l'acquisition effective de véhicules, n'établit pas l'existence du préjudice allégué.
12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par le préfet des Alpes-Maritimes doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense tirée du défaut de qualité de l'auteur de la requête pour agir au nom de l'Etat.
Sur les frais liés au litige :
13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par les sociétés défenderesses au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête du préfet des Alpes-Maritimes est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par les sociétés défenderesses au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié au préfet des Alpes-Maritimes, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, à la société TRATON SE, successeur de MAN SE, à la société MAN TRUCK et BUS SE, à la société MAN TRUCK et BUS DEUTSCHLAND GmbH, à la société SCANIA AB (publ), à la société SCANIA CV AB (publ), à la société SCANIA DEUTSCHLAND GmbH, à la société RENAULT TRUCK SAS, à la société AB VOLVO (publ), à la société VOLVO LASTVAGNAR AB, à la société VOLVO GROUP TRUCKS CENTRAL EUROPE GmbH, à la société CNH INDUSTRIAL N.V., à la société STELLANTIS N.V. anciennement dénommée FIAT CHRYSLER AUTOMOBILES N.V., à la société B S.P.A., à la société B MAGIRUS AG, à la société PACCAR Inc., à la société DAF TRUCKS DEUTSCHLAND GmbH, à la société DAF TRUCKS N.V. et à la société DAIMLER AG.
Copie en sera adressée à l'Union des groupements d'achats publics.
Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Soli, président,
Mme Gazeau, première conseillère,
Mme Guilbert, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.
La rapporteure,
signé
D. Gazeau
Le président,
signé
P. Soli La greffière,
signé
C. Ravera
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation, la greffière
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026