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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2104161

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2104161

mardi 1 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2104161
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
Formation6ème chambre
Avocat requérantDELPLANCKE-POZZO DI BORGO-ROMETTI & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires complémentaires, enregistrés les 30 juillet 2021, 22 novembre 2023 et 9 février 2024, la société Ageo Construction, représentée par Me Pensa Bezzina, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Tende à lui verser la somme de 227 843,31 euros hors taxes assortie des intérêts moratoires et anatocisme, en réparation du préjudice que lui a causé l'ajournement du marché conclu avec la commune portant sur la rénovation de la piscine municipale ;

2°) d'ordonner la capitalisation des intérêts dus à ce jour et pour plus d'une année entière dans les termes de l'article 1343-2 du code civil ;

3°) d'ordonner pour le surplus l'adjudication des demandes formulées dans la requête ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Tende la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le contrat dont elle est titulaire a été résilié pour imprévision, ouvrant ainsi droit à son indemnisation ;

- à supposer que la théorie de l'imprévision ne puisse s'appliquer, elle a droit à être indemnisée des prestations effectuées même en cas de résiliation unilatérale du contrat par le pouvoir adjudicateur en application du droit des contrats administratifs ; elle a droit à percevoir la rétribution correspondante à ce qu'elle aurait perçue si le démarrage des travaux avait eu lieu ;

- le marché n'a pas été résilié pour cause de force majeure, la tempête Alex ne constituant pas un évènement imprévisible ;

- elle a droit à l'indemnisation des frais engagés en pure perte pour candidater à l'appel d'offre ; elle a été contrainte d'engager des frais à hauteur de 129 340,41 euros aux fins de pouvoir soumissionner au dossier d'appel d'offre ; ces frais se trouvent non amortis par la non-exécution du chantier ;

- elle a droit à l'indemnisation de la perte du bénéfice escompté si le marché avait été réalisé ; si le marché avait été réalisé, il lui aurait permis de réaliser un bénéfice de 63 946,90 euros hors taxes ;

- elle a droit à l'indemnisation des conséquences financières du non-démarrage du chantier :

- elle a été contrainte de prévoir une équipe de 4 personnes à partir du 5 octobre 2020, laquelle s'est retrouvée sans affectation ; elle n'a pas accepté d'autres marchés dès lors qu'elle était l'attributaire du marché de rénovation de la piscine municipale de Tende ; elle a subi, pour 15 jours d'immobilisation d'une équipe de 4 personnes, un préjudice évalué à la somme de 12 336 euros ;

- elle a engagé des frais de préparation du chantier afin que celui-ci puisse démarrer le 5 octobre 2020 ; elle a été contrainte d'acheter des fers plats pour réaliser 54 sabots, mobilisant 6 personnes pendant 9 jours ; elle a subi un préjudice à ce titre évalué à la somme de 31 394,80 euros hors taxes ;

- si elle a conclu un contrat de sous-traitance avec la société CIREME, aucun frais n'a été réclamé par cette dernière de sorte qu'elle n'a pas de préjudice à répercuter à ce titre.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 30 novembre 2023 et 7 mars 2024, la commune de Tende, représentée par Me Pozzo di Borgo, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la société Ageo Construction au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le moyen tiré de l'imprévision est infondé ; la société requérante ne peut prétendre avoir subi un déficit d'exploitation au titre de l'exécution du contrat qui, par définition, n'a pu être exécuté ;

- le moyen tiré du droit à indemnisation par application du droit des contrats administratifs n'est pas fondé dès lors que la résiliation du marché procède de la disparition de l'objet du contrat caractérisée par la destruction de l'ouvrage devant être rénové ;

- le contrat a été résilié de plein droit pour cause de force majeure ; la tempête Alex est un cas de force majeure qui a provoqué la disparition de l'objet du contrat ;

- le droit à indemnisation de la société requérante est strictement limité aux pertes subies imputables à l'évènement constitutif de la force majeure ;

- le poste de dépense lié aux frais engagés pour soumissionner au dossier d'appel d'offre n'est justifié par aucune pièce ; en toute hypothèse le montant demandé est manifestement disproportionné alors que cette dépense consiste en l'établissement d'un simple dossier administratif ;

- le poste de dépense lié à la perte de chance de percevoir le bénéfice escompté par l'exécution du marché est exclu des préjudices indemnisables en cas de résiliation de plein droit du marché pour cause de force majeure ; en toute hypothèse, le montant demandé pour ce poste de dépense n'est pas justifié par des documents probants ;

- le poste de dépense lié aux conséquences financières de l'absence de démarrage du chantier n'est pas fondé, dès lors que les pertes engendrées par les immobilisations de personnel ne sont pas indemnisées dans le cadre d'une résiliation de plein droit pour force majeure, les frais de préparation du chantier ne sont pas justifiés et que les frais générés par le contrat de sous-traitance conclu par la société requérante ne sont pas chiffrés.

L'instruction a été close le 7 juin 2024 par une ordonnance de clôture d'instruction du même jour.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 septembre 2024 :

- le rapport de Mme Gazeau,

- les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pensa Bezzina, représentant la société Ageo Construction.

Considérant ce qui suit :

1. La société Ageo Construction s'est vue confier, par acte d'engagement du 17 août 2020, les travaux de rénovation de la piscine municipale de Tende pour un montant de 664 989,26 euros toutes taxes comprises. La piscine municipale de Tende a été entièrement détruite par la tempête Alex survenue le 2 octobre 2020 et les travaux, dont le démarrage était prévu le 5 octobre 2020 suivant ordre de service du 7 septembre 2020, n'ont pas débuté. Par un mémoire en réclamation réceptionné le 7 mai 2021 par les services de la commune de Tende, la société Ageo Construction a sollicité le paiement, de la part du pouvoir adjudicateur, de la somme de 214 887,62 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi résultant de l'ajournement du marché. Cette demande a été rejetée en raison du silence gardé par le maire de la ville de Tende. La société Ageo Construction demande au tribunal la condamnation de la commune de Tende à réparer le préjudice qu'elle a subi pour un montant de 227 843,31 euros hors taxes.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'imprévision :

2. Aux termes de l'article L. 6 du code de la commande publique : " S'ils sont conclus par des personnes morales de droit public, les contrats relevant du présent code sont des contrats administratifs, sous réserve de ceux mentionnés au livre V de la deuxième partie et au livre II de la troisième partie. Les contrats mentionnés dans ces livres, conclus par des personnes morales de droit public, peuvent être des contrats administratifs en raison de leur objet ou de leurs clauses. / A ce titre : () / 3° Lorsque survient un évènement extérieur aux parties, imprévisible et bouleversant temporairement l'équilibre du contrat, le cocontractant, qui en poursuit l'exécution, a droit à une indemnité ; () / 5° L'autorité contractante peut résilier unilatéralement le contrat dans les conditions prévues par le présent code. Lorsque la résiliation intervient pour un motif d'intérêt général, le cocontractant a droit à une indemnisation, sous réserve des stipulations du contrat ".

3. Dans l'hypothèse où un événement extérieur aux parties, imprévisible au moment de la conclusion du contrat, a pour effet de bouleverser son économie, le titulaire du marché est en droit de réclamer au maître d'ouvrage une indemnité représentant la part de la charge extracontractuelle qu'il a supportée en exécutant les prestations dont il avait la charge.

4. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 1, que le contrat public conclu entre la commune de Tende et la société requérante avait pour objet la rénovation de la piscine municipale de Tende. Toutefois, avant la date de démarrage des travaux fixée au 5 octobre 2020, la piscine municipale a été entièrement détruite par la tempête Alex. Cet événement, qui a entrainé la disparition de l'objet du contrat, a ainsi créé une situation définitive qui ne permet plus l'exécution dudit contrat. Dans ces conditions, la demande présentée sur le fondement de la théorie de l'imprévision doit donc être rejetée.

En ce qui concerne l'existence d'un cas de force majeure :

5. La commune de Tende fait valoir en défense que le contrat conclu avec la société requérante en vue de la rénovation de la piscine municipale a été résilié de plein droit pour cause de force majeure en raison de la destruction de la piscine par la tempête Alex avant le démarrage des travaux.

6. Aux termes de l'article L. 2195-1 du code de la commande publique : " Sans préjudice des dispositions de l'article L. 6 et des dispositions législatives spéciales, l'acheteur peut résilier le marché dans les cas prévus au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 2195-2 de ce code : " L'acheteur peut résilier le marché en cas de force majeure ".

7. L'événement de force majeure, qui exonère de sa responsabilité la personne qui l'a subi, suppose l'intervention d'un événement extérieur aux parties, imprévisible dans sa survenance et irrésistible dans ses conséquences.

8. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport établi le 9 décembre 2021 par Météo-France que le 2 octobre 2020, un évènement météorologique très rare résultant de la conjonction de trois systèmes convectifs stationnaires (air chaud humide, dépression d'altitude froide et perturbation de tropopause), a provoqué des précipitations exceptionnelles sur les Alpes-Maritimes, en particulier dans la vallée de la Vésubie avec un record de pluviométrie quotidien de 513 mm et dans la vallée de la Roya avec un record de pluviométrie quotidien de 663 mm. Il résulte également de l'instruction et notamment du rapport établi le 9 décembre 2021 par le Cerema que les précipitations très intenses provoquées par la tempête Alex ont élargi la surface des bandes actives de La Roya de manière particulièrement significative (facteur 4 entre le pont des truites et le pont des 14 arches ; facteur 6 sur le Boréon), engendrant un dépôt généralisé de 3 mètres en moyenne sur le tronçon du fond du lit ainsi que de nombreux affouillements avec un transport par La Roya de solides, détruisant des ponts, des routes et du bâti, dont la piscine municipale de Tende.

9. Il résulte en outre de l'instruction et notamment des contributions contenues dans le rapport de la fondation Jean-Jaurès réalisé en octobre 2023 que " la tempête Alex provoquait dans les Alpes-Maritimes () la plus grande destruction civile depuis la seconde guerre mondiale " et qu'elle " défie nos capacités de prédiction, générant un désastre inédit d'ordre géologique : on parle d'un évènement avec une période de retour évaluée entre six cents et mille ans pour ce qui concerne la dimension morphologique des crues, avec une érosion de versants morainiques datant des dernières glaciations particulièrement significatives ". Par ailleurs, l'état de catastrophe naturelle a été déclaré le 7 octobre 2020 en raison de la tempête Alex pour 55 communes dont la ville de Tende.

10. Il résulte ainsi de l'instruction que la destruction de la piscine municipale de Tende est le résultat d'un phénomène climatique exceptionnel, extérieur aux parties et présentant un caractère irrésistible dans ses effets au vu de son ampleur. Si la société Ageo Construction soutient que cet évènement ne présente pas un caractère imprévisible, il ne résulte cependant pas de l'instruction, et bien que la commune de Tende soit exposée, en raison de sa situation géographique, à un risque de crue de La Roya, que la commune disposait au moment de la conclusion du contrat de rénovation de la piscine municipale d'informations ou d'éléments susceptibles de rendre prévisibles les conséquences de la tempête sur le bâti existant, dont la piscine, laquelle n'était pas implantée dans la trajectoire du lit du fleuve. Il s'ensuit que la tempête Alex a constitué, en raison de son ampleur, dépassant largement, ainsi que cela résulte des rapports cités aux points précédents, les records de pluviométrie jusque-là enregistrés pour la vallée de La Roya, un événement imprévisible au moment où a été conclu ledit contrat. Par suite, la tempête Alex, de par son ampleur et son caractère exceptionnel, est constitutive, comme le fait valoir la commune de Tende en défense, d'un cas de force majeure, lequel, ainsi qu'il a été dit au point 4, a entrainé l'entière destruction de la piscine municipale, rendant alors définitivement impossible l'exécution du marché de rénovation de la piscine.

11. Il suit de là que, ainsi que le fait valoir la commune de Tende, le contrat de rénovation de la piscine municipale de Tende, entièrement détruite par la tempête Alex le 2 octobre 2020, a été résilié de plein droit pour un cas de force majeure.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices invoqués :

12. La requérante demande l'application du droit des contrats administratifs comme second fondement de sa demande d'indemnisation pour les prestations effectuées.

13. Toutefois, et de première part, ainsi qu'il a été dit, le contrat de rénovation de la piscine municipale de Tende a été résilié de plein droit pour un cas de force majeure, lequel est dès lors de nature à exonérer la commune de toute responsabilité à l'égard de la société Ageo Construction.

14. Par ailleurs et de seconde part, la société Ageo Construction ne se prévaut d'aucune stipulation contractuelle applicable au marché en cause qui aurait prévu l'indemnisation des dommages subis sur le chantier et directement liés à un cas de force majeure.

15. Enfin, et ainsi qu'il a été dit, l'exécution du contrat a été rendue définitivement impossible par l'effet de la force majeure, de sorte que les stipulations du contrat conclu entre la commune de Tende et la société Ageo Construction sont en tout état de cause devenues inapplicables et sans objet.

16. Dans ces conditions, la société Ageo Construction ne saurait prétendre à l'indemnisation du manque à gagner, des frais engagés en pure perte pour soumissionner à l'appel d'offre, des frais relatifs aux immobilisations de personnel ainsi que des frais de préparation de chantier.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'indemnisation présentées par la société Ageo Construction doivent être rejetées, ainsi que ses conclusions tendant à ce que soit ordonnée l'adjudication des demandes formulées dans sa requête.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions présentées sur leur fondement par la société Ageo Construction. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de cette société la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Tende sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Ageo Construction est rejetée.

Article 2 : La société Ageo Construction versera à la commune de Tende une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Ageo Construction et à la commune de Tende.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024 à laquelle à laquelle siégeaient :

M. Soli, président,

Mme Gazeau, première conseillère,

Mme Guilbert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024.

La rapporteure,

signé

D. Gazeau

Le président,

signé

P. Soli

La greffière,

signé

C. Ravera

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière

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