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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2104859

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2104859

mercredi 12 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2104859
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLE GARS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 septembre 2021, M. B A, représenté par Me Le Gars, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 45 000 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter du 5 juillet 2021 en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison des fautes commises par l'administration dans le traitement de sa demande de renouvellement de sa carte de résident ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- le courrier du 14 septembre 2018, notifié le 1er septembre 2019, est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le courrier du 12 juillet 2019 est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le retard mis par l'administration pour lui délivrer la carte de résident dont il pouvait bénéficier de plein droit est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le comportement de l'Etat à son égard est constitutif de harcèlement ;

- le non-respect des injonctions adressées à l'administration par le juge administratif constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le retard mis pour lancer la fabrication de sa carte de résident constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- son préjudice s'élève à la somme de 45 000 euros.

Une mise en demeure a été adressée le 17 octobre 2022 au préfet des Alpes-Maritimes.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juin 2023 :

- le rapport de Mme Soler,

- les conclusions de M. Beyls, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Gars, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né en 1975, affirme être entré en France en 1976 et y résider de manière régulière depuis cette date. Il a présenté, le 25 mai 2018, une demande de renouvellement de sa carte de résident venant à expiration le 27 mai 2018. Par un courrier224341

2. lui ayant été notifié le 1er février 2019, M. A a été informé que le préfet des Alpes-Maritimes envisageait de lui retirer sa carte de résident et de lui délivrer à la place une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an. Par un courrier, reçu le 12 février 2019 par la préfecture, M. A a présenté ses observations sur la mesure envisagée. Par un courrier du 12 juillet 2019, le préfet des Alpes-Maritimes a informé M. A de son intention de ne pas donner suite à cette mesure et de lui délivrer la carte de résident sollicitée. M. A a ensuite été informé, le 16 janvier 2020, de ce que sa carte de résident était disponible en préfecture. Par un courrier, reçu le 5 juillet 2021 par la préfecture, M. A a demandé réparation du préjudice résultant selon lui des fautes commises par l'administration dans le traitement de sa demande de renouvellement. Aucune réponse n'a été apportée à sa demande. Le requérant demande la condamnation de l'Etat à réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.

Sur l'application de l'article R. 612-6 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ".

4. La requête de M. A a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui a été mis en demeure de produire un mémoire en défense. Cette mise en demeure étant restée sans effet, le préfet des Alpes-Maritimes doit être réputé avoir admis l'exactitude matérielle des faits allégués par le requérant dès lors qu'ils ne sont pas contredits par les pièces versées au dossier.

Sur les conclusions indemnitaires :

Sur la responsabilité de l'administration :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ".

6. En l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que le courrier du 14 septembre 2018, notifié le 1er février 2019, par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a informé M. A, dans le cadre de la procédure contradictoire prévue par les dispositions du code des relations entre le public et l'administration citées au point précédent, qu'il envisageait de retirer sa carte de résident et de la remplacer par une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an et l'invitait à présenter ses observations serait entaché de détournement de pouvoir. Il suit de là que ce premier moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, d'une part aux termes de l'article 133-11 du code pénal : " Il est interdit à toute personne qui, dans l'exercice de ses fonctions, a connaissance de condamnations pénales, de sanctions disciplinaires ou professionnelles ou d'interdictions, déchéances et incapacités effacées par l'amnistie, d'en rappeler l'existence sous quelque forme que ce soit ou d'en laisser subsister la mention dans un document quelconque. Toutefois, les minutes des jugements, arrêts et décisions échappent à cette interdiction. En outre, l'amnistie ne met pas obstacle à l'exécution de la publication ordonnée à titre de réparation ".

8. En l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que M. A aurait bénéficié d'une mesure d'amnistie. Par suite, le moyen tiré de ce que le courrier du 12 juillet 2019 méconnaîtrait les dispositions de l'article 133-11 du code pénal est inopérant et le requérant ne saurait soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes aurait commis une illégalité fautive en méconnaissance de ces dispositions.

9. D'autre part, il ne résulte d'aucune disposition législative ou règlementaire que le préfet des Alpes-Maritimes disposerait d'un pouvoir d'avertissement à l'égard d'un ressortissant étranger sollicitant le renouvellement de sa carte de résident. Par suite, les propos du préfet selon lesquels il " engage (le requérant) à avoir pour l'avenir un comportement exemplaire en toutes circonstances, à respecter scrupuleusement les lois et les valeurs républicaines ", affirme que " tout nouveau manquement à ces principes (l')amènera immédiatement à remettre en question (la) situation administrative (du requérant) " et par lesquels il lui " demande de considérer que le présent courrier a également valeur d'avertissement " ne relèvent pas de ses attributions et constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 314-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au litige : " La carte de résident est valable dix ans. Sous réserve des dispositions des articles L. 314-5 et L. 314-7, elle est renouvelable de plein droit ".

11. En l'espèce, d'une part, il résulte de l'instruction que M. A bénéficiait d'une carte de résident, valable du 28 mai 2008 au 27 mai 2018 et qu'il en a sollicité le renouvellement le 25 mai 2018. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que M. A ne remplirait pas les conditions fixées par les dispositions des articles L. 314-5 et L. 314-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction applicable au litige. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'il devait bénéficier du renouvellement de plein droit de sa carte de résident et que la décision de rejet née du silence gardé par l'administration sur sa demande formulée le 25 mai 2018 est illégale. Par suite, le retard de l'administration, qui a accepté de renouveler la carte de résident de M. A seulement par une décision du 8 juillet 2019, constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

12. En quatrième lieu, il ne résulte pas de l'instruction que le comportement de l'administration à l'égard de M. A dans le traitement de sa demande de renouvellement de carte de résident serait constitutif de harcèlement ou traduirait une intention de nuire délibérée. Il suit de là que ce moyen doit être écarté.

13. En cinquième lieu, par une ordonnance du 22 mai 2019, notifiée le lendemain, le juge des référés du tribunal a enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de se prononcer explicitement sur la demande de renouvellement de carte de résident présentée par M. A dans un délai d'un mois à compter de sa notification. Il résulte de l'instruction que c'est seulement par une décision du 8 juillet 2019, soit postérieurement au délai laissé par le juge des référés, que le préfet des Alpes-Maritimes s'est prononcé sur la demande de M. A. Par suite, le retard de l'administration pour se prononcer sur sa demande constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

14. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que M. A a été informé seulement le 16 janvier 2020 de la possibilité de venir retirer sa carte de résident à la préfecture suite à la demande de fabrication de titre formée le 17 décembre 2019 par l'administration. Cette demande de fabrication, faite plus de cinq mois après la décision du 8 juillet 2019 accordant à M. A le renouvellement de sa carte de résident, constitue un retard fautif de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

15. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de l'Etat est susceptible d'être engagée en raison des propos à teneur d'avertissement contenus dans le courrier du 12 juillet 2019, du retard fautif commis par l'administration à accorder à M. A le renouvellement de sa carte de résident alors qu'il devait bénéficier de son renouvellement de plein droit, du retard fautif commis par l'administration à exécuter l'injonction du juge des référés et du retard fautif commis par l'administration à lancer la demande de fabrication de la carte de résident du requérant.

Sur les préjudices :

16. D'une part, il résulte de l'instruction que le médecin généraliste du requérant a attesté l'avoir ausculté le 18 juillet 2019 et que les propos du préfet, contenus dans son courrier du 12 juillet 2019, ont provoqué chez M. A une réminiscence des problèmes de santé rencontrés en février 2019 suite au premier courrier du préfet et un " risque de décompensation dépressive malgré le traitement psychotique administré ". D'autre part, il résulte de l'instruction qu'en raison des difficultés administratives auxquelles il faisait face, M. A a rencontré des difficultés à trouver un emploi, a dû faire face à la rupture prématurée de son contrat de travail à durée indéterminée, à la dégradation de son état de santé, et à des difficultés financières notamment pour payer son loyer. Enfin, il résulte de l'instruction qu'en raison des retards fautifs commis par l'administration pour accorder à M. A le renouvellement de sa carte de résident puis pour lancer sa fabrication, le requérant a été contraint d'actualiser sa situation auprès de Pôle Emploi lors de l'arrivée à échéance de ses récépissés les 30 avril et 9 octobre 2019 ainsi qu'auprès de la caisse d'allocations familiales des Alpes-Maritimes suite aux courriers que l'organisme lui avait adressés les 15 janvier, 15 avril et 16 septembre 2019. Il résulte ainsi de l'instruction que les fautes commises par l'administration dans le traitement de sa demande de renouvellement de carte de résident ont causé à M. A des troubles dans les conditions d'existence dont il sera fait une juste appréciation en les évaluant à la somme de 6 000 euros.

17. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à M. A la somme de 6 000 euros en réparation du préjudice subi en raison des fautes commises par l'administration dans le traitement de sa demande de renouvellement de carte de résident.

Sur les intérêts :

18. M. A a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 6 000 euros à compter du 5 juillet 2021, date de réception de sa demande par le préfet des Alpes-Maritimes.

Sur les frais liés au litige :

19. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Le Gars, avocat de M A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Le Gars d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. A la somme de 6 000 euros avec intérêts au taux légal à compter du 5 juillet 2021.

Article 2 : L'Etat versera à Me Le Gars une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Le Gars renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Le Gars et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Bonhomme, président,

Mme Soler, conseillère,

M. Holzer, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2023.

La rapporteure,

Signé

N. SOLER

Le président,

Signé

T. BONHOMMELa greffière,

Signé

M.L. DAVERIO

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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