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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2200034

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2200034

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2200034
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantPERSICO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 5 janvier 2022 et le 4 janvier 2023, M. B A, représenté par Me Persico, demande au tribunal :

1°) de condamner le département des Alpes-Maritimes à lui verser la somme de 66 121 euros au titre du préjudice financier subi, 5 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence et 50 000 euros au titre de son préjudice moral ;

2°) de mettre à la charge du département des Alpes-Maritimes la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il fait l'objet de harcèlement moral ; en dépit de sollicitations répétées auprès de sa hiérarchie, aucune mesure n'a été prise pour faire cesser les violences et vexations dont il a été l'objet ;

- le département n'était pas fondé à lui refuser le paiement de paniers de repas lors de ses interventions dans la vallée de la Roya et lui a occasionné un préjudice financier à hauteur de 11 121 euros ;

- compte-tenu des circonstances, il n'a pu récupérer son véhicule, ce qui est à l'origine de troubles dans ses conditions d'existence à hauteur de 5 000 euros;

- il est profondément affecté moralement et évalue son préjudice à ce titre à la somme de 50 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 29 novembre 2022 et le 19 janvier 2023, le département des Alpes-Maritimes, représenté par Me Bazin, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. A une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le décret n°2001-654 du 19 juillet 2001 ;

- le décret n°2006-781 du 3 juillet 2006 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 octobre 2023 :

- le rapport de Mme Guilbert,

- les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique,

- et les observations de Me Fonkoue substituant Me Persico, représentant M. A, et de Me de Soto, représentant le département des Alpes-Maritimes.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, adjoint principal de 1ere classe, est affecté à la section d'exploitation du service parc des véhicules techniques de la direction des routes et des infrastructures de transport du département des Alpes-Maritimes. Le 10 septembre 2021, M. A, se prévalant de faits de harcèlement à son encontre, a saisi le département des Alpes-Maritimes d'une demande d'indemnisation de son préjudice financier, moral ainsi que de troubles dans ses conditions d'existence. Le silence gardé par l'administration pendant deux mois a fait naître une décision implicite de rejet. M. A demande au tribunal de condamner le département des Alpes-Maritimes à l'indemniser d'un préjudice qu'il évalue à 61 964 euros.

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, issu de la loi du 17 janvier 2002 de modernisation sociale : "Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : /1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. () ". Ces dispositions ont procédé à la transposition pour la fonction publique des dispositions relatives à la lutte contre le harcèlement de la directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant création d'un cadre général en faveur de l'égalité de traitement en matière d'emploi et de travail.

3. D'une part, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. D'autre part, que, pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

5. M. A soutient en premier lieu qu'il a arbitrairement été privé de paniers repas lors de ses interventions dans la vallée de la Roya. Aux termes de l'article 1 du décret du 19 juillet 2001 fixant les conditions et les modalités de règlements des frais occasionnés par les déplacements des personnels des collectivités locales : " Les conditions et modalités de règlement des frais occasionnés par les déplacements temporaires des collectivités et établissements publics mentionnés à l'article 2 de la loi du 26 janvier 1984 susvisée et de toute personne dont les frais de déplacement temporaires sont à la charge des budgets de ces collectivités et établissements sont, sous réserve des dispositions du présent décret, celles fixées par le décret n° 2006-781 du 3 juillet 2006 fixant les conditions et les modalités de règlement des frais occasionnés par les déplacements temporaires des personnels civils de l'Etat ". Aux termes de l'article 3 du décret du 3 juillet 2006 fixant les conditions et les modalités de règlement des frais occasionnés par les déplacements temporaires des personnels civils de l'Etat : " Lorsque l'agent se déplace pour les besoins du service à l'occasion d'une mission, d'une tournée ou d'un intérim, il peut prétendre, sous réserve de pouvoir justifier du paiement auprès du seul ordonnateur :() - à des indemnités de mission qui ouvrent droit, cumulativement ou séparément, selon les cas, au remboursement forfaitaire des frais supplémentaires de repas, au remboursement forfaitaire des frais et taxes d'hébergement et, pour l'étranger et l'outre-mer, des frais divers directement liés au déplacement temporaire de l'agent ". Il résulte de ces dispositions que quand bien même la collectivité employeur n'aurait pas opté pour le remboursement des frais réels exposés sur justificatifs, elle ne saurait prendre en charge dans le cadre du forfait qu'elle a défini par délibération, que les dépenses exposées par ses agents. En l'espèce, M. A expose que dans le cadre de son intervention bénévole, il s'est vu offrir des repas par une association d'aide aux sinistrés. Dans ces conditions, il ne saurait prétendre au remboursement de frais qu'il n'a pas exposés.

6. Il soutient en deuxième lieu qu'il se serait vu refuser l'accès aux douches d'un centre d'exploitation de Mandelieu. Toutefois, il résulte de l'instruction qu'un tel accès ne lui a été refusé qu'une fois, que ce refus a été suivi d'un message de sa hiérarchie, rappelant à l'ensemble des chefs de centre que les agents intervenant sur les chantiers d'hydrocurage devaient bénéficier d'un accès prioritaire aux douches, que s'il lui a été demandé une autre fois de différer sa douche pour des raisons d'agenda, l'accès ne lui en a toutefois pas été refusé.

7. En troisième lieu, si M. A se plaint de modifications de planning qui lui auraient été défavorables, il résulte de l'instruction que les interventions du service sont programmées en fonction des urgences et de la disponibilité des agents ; que si un planning prévisionnel est établi par le chef de section, ce document de travail peut être remis en cause par les nécessités du service, et n'emporte pour les agents aucun droit au maintien des missions qui y sont inscrites ; qu'ainsi, M. A ne saurait s'en prévaloir. Au surplus, M. A ne produit aucun élément permettant de penser qu'il aurait été assigné à une mission plutôt qu'à une autre dans le but de lui nuire ou de le priver d'un avantage.

8. En quatrième lieu, si M. A se prévaut d'une impossibilité matérielle à se présenter sur son lieu de travail à l'heure requise, qu'au demeurant, par ses seules allégations contredites en défense, il ne démontre pas, ni ne conteste la réalité des retards qui lui sont reprochés. Il se prévaut d'ailleurs d'une tolérance dont il aurait longtemps bénéficié au motif qu'il aurait choisi de se rendre à Carros par bus. Dans ces conditions, il ne saurait sérieusement se plaindre de ce qu'en lui demandant, pour des impératifs d'organisation du service, de mettre fin à ses retards répétés, l'administration aurait proféré des accusations mensongères.

9. En cinquième lieu, si M. A soutient que l'accès à la machine à laver le linge du centre de Mandelieu lui aurait été indûment refusé, il résulte de l'instruction que sa hiérarchie a confirmé que s'il devait en priorité utiliser la machine de Carros, il lui était possible, lorsque cela s'avérait nécessaire, d'utiliser la machine d'un autre centre, sous réserve de solliciter préalablement le chef d'équipe ou responsable de section, qui le validerait auprès de l'encadrement du centre concerné, en dehors du temps d'activité programmé. En dépit du refus invoqué par M. A, il ne résulte pas de l'instruction que l'administration, qui a rappelé la possibilité pour tout agent d'user, en cas de nécessité, des machines des divers centres dans le respect de l'organisation des services et de la hiérarchie, ait manifesté un mépris des préoccupations légitimes de l'intéressé en matière d'hygiène.

10. Le requérant soutient avoir été injustement accusé d'avoir pris des pauses " café ", porté une tenue non réglementaire, ou proféré des injures à l'encontre de son supérieur hiérarchique. Toutefois, à les supposer établis, les faits allégués ne présentent pas de caractère répété et ne traduisent pas une intention délibérée de lui nuire. Par ailleurs, si M. A soutient avoir fait l'objet d'agressions physiques et verbales de son supérieur hiérarchique, il résulte de l'instruction que trois altercations sont intervenues entre les deux intéressés, au sujet desquelles l'administration a recueilli divers témoignages, saisi la cellule de préservation de la santé des agents au travail et examiné les circonstances dans lesquelles elles sont survenues ; qu'en dépit de la tension existant entre les deux intéressés et du coup de pied regrettable du supérieur hiérarchique sur le pied du banc sur lequel il sommeillait, ces altercations, qui ont été suivies par une médiation du psychologue du département et des engagements réciproques des intéressés, ne traduisent pas une volonté de lui nuire, ni une attitude systématique de dénigrement ou d'agressivité à l'encontre du requérant.

11. Si M. A soutient qu'il aurait été mis en danger par son supérieur hiérarchique, qui lui a demandé de renoncer à sa pause en échange d'un retour avancé pour procéder à des travaux d'hydrocurage dans des conditions de sécurité insuffisante, il résulte du compte-rendu réalisé par la cellule de préservation de la santé des agents au travail qu'il a accepté cette demande, que contrairement à ses allégations, il a été accompagné pendant toute la durée du chantier par son supérieur hiérarchique, que l'équipe de sécurisation de la circulation, bien qu'à effectif réduit sur les horaires de pause, a poursuivi sa tâche. Ainsi, si le supérieur hiérarchique de M. A concède une sécurisation imparfaite, il ne ressort de ces faits aucune volonté de porter atteinte à la dignité ou à la sécurité de l'intéressé ou de dégrader ses conditions de travail.

12. Enfin, M. A estime avoir été stigmatisé pour son appartenance religieuse et son humour. Il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet de divers rappels concernant ses devoirs de neutralité et de réserve, ce dernier ayant, notamment, inscrit des messages à caractère religieux sur son véhicule de service ou affiché des dessins humoristiques de nature à présenter un caractère offensant pour les personnes visées. Or, il n'apparaît pas que les termes de ces rappels aient eu pour objet de dénigrer son appartenance religieuse ou de lui dénier la possibilité de faire preuve d'humour, ni n'aient excédé les limites normales de l'exercice du pouvoir hiérarchique.

13. Si M. A soutient qu'en refusant de reconnaître l'imputabilité au service de l'affection dont il se prévaut, le département entendrait le sanctionner de manière déguisée, il n'assortit ses allégations d'aucun élément de nature à en établir le bien-fondé.

14. Enfin, si M. A soutient de manière confuse que le département aurait envisagé de prendre des mesures disciplinaires à son encontre, il ne résulte pas de l'instruction que l'administration, qui n'a au demeurant pas pris de telles mesures, l'ai convoqué à des fins de représailles ou dans l'intention de lui nuire.

15. Au regard de tout ce qui précède, les faits invoqués par M. A ne peuvent être regardés comme constituant des faits de harcèlement à son égard.

16. Dès lors, les conclusions indemnitaires du requérant doivent être rejetées, ensemble celles formulées au titre des frais liés à l'instance.

17. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par le département des Alpes-Maritimes au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le département des Alpes-Maritimes en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au département des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Taormina , président,

Mme Gazeau, première conseillère,

Mme Guilbert, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2023.

La rapporteure,

signé

L. Guilbert

Le président,

signé

G. Taormina La greffière,

signé

E. Gialis

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière

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