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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2200314

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2200314

mardi 23 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2200314
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantJAIDANE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 janvier 2022 et le 20 septembre 2022, Mme B C, représentée par Me Jaidane, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le service d'aide médical urgente (SAMU) des Alpes-Maritimes a implicitement rejeté sa demande préalable indemnitaire ;

2°) de condamner le SAMU des Alpes-Maritimes à lui verser la somme totale de 50 000 euros en réparation de son préjudice à la suite du décès de sa fille A ;

3°) de mettre à la charge du SAMU des Alpes-Maritimes la somme de 2 000 à verser à son avocat en application des dispositions combinées de l'article L. 761 1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, celui-ci déclarant renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute du SAMU des Alpes-Maritimes est engagée pour faute de diagnostic du médecin régulateur et pour retard de prise en charge ;

- elle est fondée à demander l'indemnisation de son préjudice résultant du décès de sa fille à hauteur de la somme de 50 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2022, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Nice, représenté par Me Chas conclut :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, à la désignation d'expert médical par jugement avant dire droit ;

- et demande au tribunal de mettre à la charge de la requérante les frais et honoraires de l'expert et de sursoir à statuer sur l'intégralité des autres demandes.

Il fait valoir que le CHU de Nice n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

La requête a été communiquée à la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes et à la caisse primaire d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône qui n'ont pas produit d'observation.

Par ordonnance du 15 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 décembre 2023.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Duroux, première conseillère ;

- les conclusions de Mme Moutry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Fernez, représentant le CHU de Nice.

Considérant ce qui suit :

1. Le 22 septembre 2016, Mme C a constaté que sa fille, née le 10 novembre 2015, a présenté une forte fièvre et lui a administré du Doliprane. Le lendemain, la situation étant inchangée, l'époux de la requérante s'est rendu avec l'enfant A à l'hôpital Lenval où elle a subi des examens et reçu des anti-inflammatoires. De retour au domicile, l'état de santé de l'enfant A ne s'est pas s'amélioré. Le 25 septembre 2016, compte tenu de l'état d'affaiblissement de sa fille toujours fiévreuse et de l'apparition de plaques rouges sur son corps, Mme C a contacté le SAMU des Alpes-Maritimes et l'enfant A a été transportée par les pompiers à l'hôpital Lenval. Le lendemain, le diagnostic a fait état d'une myocardite foudroyante. L'enfant A a été placée en coma artificiel et transportée à l'hôpital de La Timone, à Marseille, en réanimation pédiatrique puis transférée, à compter du 1er décembre, dans un centre à Hyères en état de polyhandicap majeur où elle est décédée le 17 août 2017. Par un courrier du 4 octobre 2021, Mme C a présenté une demande préalable indemnitaire auprès du SAMU des Alpes-Maritimes. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal de condamner le SAMU des Alpes-Maritimes à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation de son préjudice résultant du décès de son enfant.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 6311-1 du code de la santé publique : " L'aide médicale urgente a pour objet, le cas échéant avec le concours des services d'incendie et de secours dans le cadre de leurs opérations de secours, de faire assurer aux malades, blessés et parturientes, en quelque endroit qu'ils se trouvent, les soins d'urgence appropriés à leur état. ". Aux termes de l'article L. 6311-2 du même code : " Seuls les établissements de santé peuvent être autorisés, (), à comporter une ou plusieurs unités participant au service d'aide médicale urgente, (). / Un centre de réception et de régulation des appels est installé dans les services d'aide médicale urgente. Ce centre peut être commun à plusieurs services concourant à l'aide médicale urgente. Il est organisé avec les professionnels de santé du territoire exerçant en secteur ambulatoire et en établissement de santé participant à l'organisation et au fonctionnement du service d'accès aux soins mentionné à l'article L. 6311-3. / () / Dans le respect du secret médical, les centres de réception et de régulation des appels sont interconnectés avec les dispositifs des services de police et d'incendie et de secours. / Les services d'aide médicale urgente et les services concourant à l'aide médicale urgente sont tenus d'assurer le transport des patients pris en charge dans le plus proche des établissements offrant des moyens disponibles adaptés à leur état, sous réserve du respect du libre choix. ". Aux termes de l'article R. 6311-1 du même code : " Les services d'aide médicale urgente ont pour mission d'assurer une réponse sanitaire, notamment médicale, aux situations d'urgence. / Lorsqu'une situation d'urgence nécessite la mise en œuvre conjointe de moyens sanitaires et de moyens de sauvetage, les services d'aide médicale urgente joignent leurs moyens à ceux qui sont mis en œuvre par les services d'incendie et de secours. ". Aux termes de l'article R. 6311-2 du même code : " Pour l'application de l'article R. 6311-1, les services d'aide médicale urgente : / 1° Assurent une écoute médicale permanente ; / 2° Déterminent et déclenchent, dans le délai le plus rapide, la réponse la mieux adaptée à la nature des appels ; / 3° S'assurent de la disponibilité des moyens d'hospitalisation publics ou privés adaptés à l'état du patient, compte tenu du respect du libre choix, et font préparer son accueil ; / 4° Organisent, le cas échéant, le transport dans un établissement public ou privé ou dans un lieu de soins au sein du secteur ambulatoire figurant sur la liste arrêtée par le directeur général de l'agence régionale de santé en faisant appel à un service public ou à une entreprise privée de transports sanitaires ; / 5° Veillent à l'admission du patient. / L'ensemble de ces missions peuvent être exercées directement par le centre de réception et de régulation des appels du service d'aide médicale urgente territorialement compétent ou mutualisées avec un ou plusieurs services d'aide médicale urgente. ".

3. En vertu des articles L. 6311-1 et L. 6311-2, R. 6311-1 et R. 6311-2 du code de la santé publique, le centre de réception et de régulation des appels (CRRA ou centre 15) du service d'aide médicale urgente (SAMU) rattaché à un établissement public de santé est chargé d'assurer une écoute médicale permanente, de déterminer et déclencher la réponse la mieux adaptée à la nature des appels, de s'assurer de la disponibilité des moyens d'hospitalisation adaptés à l'état du patient, d'organiser si besoin le transport dans un établissement de santé et de veiller à l'admission du patient. Le médecin régulateur du centre 15 est chargé d'évaluer la gravité de la situation et de mobiliser l'ensemble des ressources disponibles (médecins généralistes, SMUR, ambulances, services d'incendie et de secours), en vue d'apporter la réponse la plus appropriée à l'état du patient et de veiller à ce que les soins nécessaires lui soient effectivement délivrés. A cet effet, ce médecin, assisté de permanenciers auxiliaires de régulation médicale qui localisent l'appel et évaluent le caractère médical de la demande, coordonne l'ensemble des moyens mis en œuvre dans le cadre de l'aide médicale urgente, vérifie que les moyens arrivent effectivement dans les délais nécessités par l'état de la personne concernée et assure le suivi des interventions. Enfin, la détermination par le médecin régulateur de la réponse la mieux adaptée se fonde sur trois critères, à savoir l'estimation du degré de gravité avérée ou potentielle de l'atteinte à la personne concernée, l'appréciation du contexte, l'état et les délais d'intervention des ressources disponibles, et dans le meilleur des cas, elle repose sur le dialogue entre le médecin régulateur et la personne concernée, ou, le cas échéant, son entourage.

4. Enfin, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

5. Il résulte de l'instruction que le 25 septembre 2016, aux alentours de 19h00, la fille de Mme C, alors âgée de 10 mois, était prise de vomissements et présentait des plaques rouges sur le corps, ainsi qu'une forte fièvre depuis deux jours, malgré une consultation à l'hôpital Lenval à Nice. Par ailleurs, ainsi qu'il résulte du procès-verbal d'audition du 19 janvier 2017 de Mme C, l'enfant A était dans un état de grande fatigue, quasi inerte avec les yeux mi-clos. Mme C a appelé une première fois le SAMU des Alpes-Maritimes qui a estimé, sans que cela ne soit contredit par le CHU de Nice, que l'état de santé de sa fille ne présentait pas de caractère d'urgence. Son appel a donc été transféré auprès des pompiers qui sont arrivés dans un délai de 10 à 15 minutes. Dans l'attente de leur arrivée, Mme C a appelé une seconde fois le SAMU des Alpes-Maritimes compte tenu de l'état de santé préoccupant de sa fille, sans toutefois qu'un médecin ne soit dépêché sur place. La prise en charge de l'enfant A par les pompiers a duré environ 45 minutes avant qu'elle ne soit transportée à l'hôpital Lenval. Estimant que le refus d'envoyer une équipe médicale d'urgence est constitutif d'une erreur de diagnostic ayant causé à sa fille un retard de prise en charge médicale lui ayant fait perdre une chance d'éviter l'aggravation de son état de santé ayant conduit à son décès, la requérante soutient que le SAMU des Alpes-Maritimes, rattaché au CHU de Nice, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

6. Il résulte de l'instruction que le tribunal administratif de Marseille a ordonné, par une ordonnance du 16 novembre 2016, une expertise médicale en vue de " décrire l'état clinique [] de l'enfant A Bouchenafa et son évolution depuis son hospitalisation initiale à l'hôpital Lenval de Nice le 24 septembre 2016 et son transfert à l'hôpital de La Timone à Marseille le 25 septembre 2016, date à laquelle elle aurait été placée en coma artificiel " et " de se prononcer sur le caractère irréversible des lésions neurologiques de l'enfant A Bouchenafa, sur le pronostic clinique et sur l'intérêt ou non de continuer ou de mettre en œuvre des thérapeutiques actives ". Dès lors, cette expertise n'avait pas pour mission de se prononcer sur la question de savoir si le refus d'envoyer une équipe médicale d'urgence était constitutif d'une erreur de diagnostic par le SAMU ayant causé à l'enfant A un retard de prise en charge médicale. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, le tribunal n'est pas en mesure de statuer sur l'existence d'une faute du CHU de Nice ni sur l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre le décès de l'enfant A et les conditions de sa prise en charge par le SAMU des Alpes-Maritimes. Par suite, il y a lieu d'ordonner avant dire droit une expertise aux fins précisées ci-après, avant de statuer sur la requête de Mme C.

Sur les frais de l'instance :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de laisser à chacune des parties la charge des frais exposés dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme C, procédé à une expertise médicale, confiée à un médecin urgentiste, en présence de Mme C, du centre hospitalier universitaire de Nice, de la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes et de la caisse primaire d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône.

Article 2 : L'expert sera désigné par la présidente du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. L'expert disposera des pouvoirs d'investigations les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de sa mission et éclairer le tribunal.

Article 3 : L'expert aura pour mission de :

1°) dire, au regard notamment des enregistrements du SAMU des Alpes-Maritimes du 25 septembre 2016, si la prise en charge de l'enfant A par le SAMU a été conforme aux règles de l'art s'agissant notamment des suites données aux symptômes présentés par l'enfant A lors des entretiens téléphoniques avec sa mère ;

2°) dire si les manquements éventuellement retenus à l'encontre du SAMU des Alpes-Maritimes ont fait perdre une chance à l'enfant A d'échapper à une aggravation de son état de santé et au décès ; dans l'affirmative, chiffrer cette perte de chance ;

3°) fournir au tribunal tous éléments utiles à la solution du litige.

Article 4 : L'expert déposera son rapport en deux exemplaires dans un délai de trois mois à compter de la date de notification du présent arrêt. L'expert en notifiera copies aux parties.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance, y compris la charge définitive des dépens.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au centre hospitalier universitaire de Nice, à la caisse commune de sécurité sociale des Hautes-Alpes.

Copie en sera adressée à l'expert et à la caisse primaire d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Duroux, première conseillère,

Mme Chaumont, première conseillère,

assistés de Mme Ravera, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

G. DUROUX

Le président,

signé

F. PASCALLa greffière,

signé

C. RAVERA

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef

Ou par délégation, le greffier

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