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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2200943

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2200943

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2200943
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCIAUDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 février 2022, la société à responsabilité limitée Bleu Azur, représentée par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés mises à sa charge pour un montant de 54 819 euros au titre des exercices clos des années 2016 et 2017 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le service n'a pas suivi la procédure prévue à l'article L. 47 A du livre des procédures fiscales pour rejeter la comptabilité, dès lors qu'il ne l'a pas mise en demeure de produire le détail de ses recettes journalières contenu dans sa caisse enregistreuse informatisée ;

- les griefs à l'encontre de la comptabilité ne sont pas étayés ; la comptabilité était régulière ;

- la méthode de reconstitution des recettes retenue par l'administration fiscale n'est pas pertinente ; elle ne reflète pas de façon sincère et loyale la réalité économique de ses conditions d'exploitation ;

- l'application des majorations pour manquement délibéré n'est ni motivée, ni fondée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mai 2022, le directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zettor,

- et les conclusions de Mme Perez, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La Sarl Martinez, qui exploite une activité de boulangerie-pâtisserie sur deux sites à Cannes, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité au titre de la période allant du 1er janvier2006 au 31décembre2007, à l'issue de laquelle la comptabilité a été rejetée et les chiffres d'affaires reconstitués, au titre des exercices clos en 2016 et 2017. La société à responsabilité limitée Martinez est une filiale de la Sarl Project Development qui s'est constituée redevable de son impôt sur les sociétés depuis le 1er janvier 2000, elle-même absorbée par la Sarl Bleu Azur, le 30 décembre 2016. Le 3 décembre 2009, une proposition de rectification lui a été adressée, selon une procédure de rectification contradictoire prévue à l'article L. 55 du livre des procédures fiscales. Par une réclamation contentieuse du 14 janvier 2013, laquelle a été rejetée le 26 janvier 2022, la SARL Bleu Azur a contesté les impositions supplémentaires mises à sa charge. Elle demande au tribunal de prononcer la décharge des impositions en litige, en droits et pénalités.

Sur le bien-fondé des impositions en litige :

En ce qui concerne le rejet de la comptabilité :

2. Aux termes de l'article 54 du code général des impôts : " Les contribuables mentionnés à l'article 53 A sont tenus de représenter à toute réquisition de l'administration tous documents comptables, inventaires, copies de lettres, pièces de recettes et de dépenses de nature à justifier l'exactitude des résultats indiqués dans leur déclaration () ". Aux termes du IV de l'article L. 13 du livre des procédures fiscales : " Lorsque la comptabilité est tenue au moyen de systèmes informatisés, le contrôle porte sur l'ensemble des informations, données et traitements informatiques qui concourent directement ou indirectement à la formation des résultats comptables ou fiscaux et à l'élaboration des déclarations rendues obligatoires par le code général des impôts ainsi que sur la documentation relative aux analyses, à la programmation et à l'exécution des traitements ". Aux termes de l'article L. 47 A du même livre : " I.- Lorsque la comptabilité est tenue au moyen de systèmes informatisés, le contribuable satisfait à l'obligation de représentation des documents comptables mentionnés au premier alinéa de l'article 54 du code général des impôts en remettant au début des opérations de contrôle, sous forme dématérialisée répondant à des normes fixées par arrêté du ministre chargé du budget, une copie des fichiers des écritures comptables définies aux articles 420-1 et suivants du plan comptable général. / () / II.- En présence d'une comptabilité tenue au moyen de systèmes informatisés et lorsqu'ils envisagent des traitements informatiques, les agents de l'administration fiscale indiquent par écrit au contribuable la nature des investigations souhaitées. Le contribuable formalise par écrit son choix parmi l'une des options suivantes : / () / c) Le contribuable peut également demander que le contrôle ne soit pas effectué sur le matériel de l'entreprise. Il met alors à la disposition de l'administration les copies des documents, données et traitements soumis à contrôle. Ces copies sont produites sur tous supports informatiques, répondant à des normes fixées par arrêté du ministre chargé du budget. L'administration restitue au contribuable avant la mise en recouvrement les copies des fichiers et n'en conserve pas de double ".

3. Il résulte de l'instruction que pour rejeter comme non probante et insincère la comptabilité présentée par la société Martinez, tenue au moyen de systèmes informatisés, au titre de l'exercice clos de l'année 2007, le service a, tout d'abord, relevé que le système d'enregistrement des recettes était globalisé et ne permettait pas d'obtenir le détail des recettes. La société ne justifie pas qu'elle a présenté lors de la vérification de comptabilité le détail précis des produits vendus. Elle allègue, sans le justifier, que les données élémentaires de la caisse ont été conservées sur disque dur et que l'unité centrale contenaient l'enregistrement détaillé des recettes journalières des deux points de vente. Dans un échange du 3 février 2010, à la suite de la réception de la proposition de rectification, la société Bleu Azur indique qu'elle détient une sauvegarde informatique de ses recettes mais ne justifie pas l'avoir communiquée alors à l'administration fiscales. Il est constant que lors de la vérification de comptabilité il a été relevé que les recettes n'étaient pas détaillées et que les caisses ne comptaient que 12 produits avec des libellés génériques, sans précision quant à la nature des produits vendus dans chacune des catégories ce qui constitue une anomalie.

4. Il résulte également de l'instruction et plus particulièrement d'un entretien réalisé le 7 mai 2019, en présence du gérant et de l'expert-comptable, que ces derniers ont confirmé ne pas conserver d'éléments justificatifs jusqu'au 30 mai 2007 permettant de retracer le détail précis et chronologique des ventes réalisées. Il est constant que les anciennes caisses enregistreuses utilisant l'ancien système informatique ont été mises au rebut, sans sauvegarde des données concernant les recettes. L'expertise produite dans le cadre de l'instance et effectuée à la demande de la société requérante, en date du 30 octobre 2009, concerne une autre société du groupe. A supposer même, que le rapport d'expertise pourrait s'appliquer à la Sarl Martinez et que comme l'indique l'expert, le système informatique utilisé au cours des années contrôlées permet de satisfaire aux obligations incombant aux contribuables, il ne résulte pas de l'instruction que cette sauvegarde informatique ait été communiquée à l'administration fiscale lors de la vérification de comptabilité.

5. Les factures produites par la société ne précisent pas la dénomination des biens vendus ce qui rend impossible, comme le précise la proposition de rectification qui lui a été adressée, les rapprochements entre les ventes, les achats et les stocks. La Sarl Martinez conteste cet élément sans apporter aucun justificatif.

6. De même, les achats des boissons auxquelles elle procède pour l'ensemble des sociétés du groupe ne font pas l'objet d'une facturation détaillée. La circonstance dont se prévaut la Sarl que ces achats représentent un chiffre d'affaires insignifiant n'a pas d'incidence sur l'irrégularité que constitue une facturation sans dénomination détaillée des biens vendus. Cet élément est une anomalie comptable qui s'ajoute aux autres anomalies relevées durant le contrôle.

7. La Sarl requérante soutient que l'absence du relevé des stocks de marchandises au 31 décembre 2006 n'est pas un élément permettant de retirer à sa comptabilité sa valeur probante ou de remettre en cause la sincérité de cette dernière. Cette anomalie s'ajoute aux autres anomalies constatées et contribue à attester de l'insuffisance de justifications concernant les recettes et les achats.

8. L'absence d'une comptabilité informatisée, non archivée sur support magnétique est également relevée et participe à constater que la comptabilité de la société n'est pas probante, ni sincère.

9. Plusieurs autres anomalies tenant à des problèmes de remontées de données par téléphone, caisse ou modem sont constatées et ne sont pas contredites sérieusement par la Sarl. Ces anomalies constituent autant d'éléments confirmant que la comptabilité n'est pas sincère et probante. Les allégations de la société ne permettent pas de remettre sérieusement en cause l'ensemble de ces éléments relevés durant le contrôle.

10. Par suite, prises dans leur ensemble, ces anomalies permettent d'apporter la preuve du caractère non probant et insincère de la comptabilité de la société Martinez. Par suite, c'est à bon droit que l'administration fiscale a rejeté la comptabilité de la SARL Martinez pour l'exercice clos en 2007.

En ce qui concerne la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires :

11. Aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'une des commissions ou le comité mentionnés à l'article L. 59 est saisi d'un litige ou d'une rectification, l'administration supporte la charge de la preuve en cas de réclamation, quel que soit l'avis rendu par la commission ou le comité. / Toutefois, la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission ou du comité. La charge de la preuve des graves irrégularités invoquées par l'administration incombe, en tout état de cause, à cette dernière lorsque le litige ou la rectification est soumis au juge. / Elle incombe également au contribuable à défaut de comptabilité ou de pièces en tenant lieu, comme en cas de taxation d'office à l'issue d'un examen contradictoire de la situation fiscale personnelle en application des dispositions des articles L. 16 et L. 69 ".

12. Les impositions en litige ont été établies conformément à l'avis rendu par la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires le 24 mai 2012 sans qu'elle puisse utilement se prévaloir que la commission a rendu un avis dans un sens différent pour la société Cavellier intégrée au même groupe. Par suite, la société requérante supporte la charge de la preuve de l'exagération des bases d'imposition en application des dispositions précitées de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales.

13. La proposition de rectification du 3 décembre 2009 concernant la société à responsabilité limitée Martinez retrace avec précision la méthode et les calculs suivis pour la reconstitution des bases d'imposition de la société. La reconstitution du chiffre d'affaires de l'entreprise, qui ne dispose d'aucun relevé des stocks de marchandise au 31 décembre 2016, est fondée sur la partie boulangerie, à partir des données communiquées par le fournisseur de farine de la société à responsabilité limitée et en tenant compte du fleurage, évalué par la société Martinez elle-même à hauteur de 3%, précision faite que ce taux est généralement de 2%. Pour reconstituer le chiffre d'affaires de la partie boulangerie, l'administration a utilisé la méthode dite " des farines " en se fondant sur les quantités d'achat de farine, servant à la fabrication notamment du pain blanc et des pains spéciaux, les recettes de fabrication obtenues auprès de la société requérante durant les entretiens qui ont eu cours au moment du contrôle, la ventilation entre les pains, le taux de perte, la quantité de pains vendus en sandwichs extournée du chiffre d'affaires de la boulangerie et les tarifs pratiqués auprès des clients professionnels, qui bénéficient d'une remise.

14. Si la société Bleu Azur soulève une erreur dans les quantités retenues et les calculs qui en découlent, l'administration fiscale reconnaît une erreur matérielle quant à la quantité de farine retenue pour les pains blancs en 2007 avec la mention de 138 785 kg en lieu et place de 112 950 kg. Toutefois, cette erreur n'a pas affecté la façon dont les recettes ont été calculées pour l'année 2007, dès lors que dans le calcul visant à déterminer les recettes reconstituées pour l'année 2007, c'est bien la quantité de 112 950 kg qui est reprise, à laquelle l'administration ajoute la quantité de 22 335 kg de farine pour réaliser les pains spéciaux et, aboutir à un total de farine panifiable de 135 285 kg qui correspond bien à la somme de 112 950 kg + 22 335 kg.

15. Pour contester le chiffre d'affaires reconstitué par l'administration fiscale, la requérante propose de retenir une somme hors taxe de 477 638 euros sans apporter aucun élément probant pour justifier de ce montant.

16. La société requérante, qui ne propose aucune méthode alternative de reconstitution de son chiffre d'affaires, conteste également les taux de pertes retenus par l'administration et propose un taux de 12% au lieu de 5 %, retenu par l'administration. Elle produit un tableau récapitulatif des pertes enregistrées sur les produits traiteur, pâtisserie et viennoiserie au cours des mois de novembre, décembre 2010 et janvier 2011. Toutefois, ces tableaux, qui ne sont accompagnés d'aucun élément comptable et de précisions sur les quantités livrées et vendues, ne permettent pas d'écarter le taux de 5% retenu par l'administration fiscale qui tient compte des déclarations de la société concernant la consommation du personnel et de la direction.

17. La société à responsabilité limitée Martinez n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause la reconstitution opérée par l'administration sur la base d'une méthode qui n'était ni viciée dans son principe ni excessivement sommaire. Elle ne démontre dès lors pas le caractère exagéré des bases ainsi reconstituées.

Sur les pénalités :

18. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré ; () ".

19. Pour justifier l'application de la majoration de 40%, l'administration fiscale justifie d'irrégularités nombreuses et répétées telles que l'absence de justification détaillée des recettes, l'absence de détail des achats de marchandises réalisées auprès d'une autre société du groupe, l'absence d'un relevé des stocks au 31 décembre 2016 qui ont conduit à rejeter à la comptabilité. Le caractère répété des manquements et leur accumulation durant la période vérifiée sont avérés. L'administration fiscale doit être regardée comme apportant la preuve, qui lui incombe, du bien-fondé de la pénalité de 40% prévue par les dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l'absence de motivation du caractère délibéré des manquements doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par la société à responsabilité limitée Bleu Azur ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Bleu Azur demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société à responsabilité limitée Bleu Azur est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Bleu Azur et au directeur départemental des finances publiques des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chevalier-Aubert, présidente,

Mme Zettor, première conseillère,

Mme Kolf, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

signé

V. Zettor

La présidente,

signé

V. Chevalier-AubertLa greffière,

signé

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

ou par délégation, la greffière.

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