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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2202086

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2202086

mercredi 2 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2202086
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSCP DAVID GASCHIGNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 26 avril, 30 septembre et 15 novembre 2022, la société à responsabilité limitée Francimo, représentée par Me Gaschignard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune d'Antibes Juan-les-Pins à lui verser la somme de 429 389 euros à parfaire avec intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021, en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des fautes de la commune ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Antibes Juan-les-Pins la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté du 19 janvier 2016 par lequel le maire d'Antibes Juan-les-Pins a refusé de lui délivrer un permis de construire modificatif est illégal ;

- ce refus illégal est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ;

- son préjudice financier s'élève à la somme de 429 389 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 août et 20 octobre 2022, la commune d'Antibes Juan-les-Pins, représentée par Me Pontier, conclut dans le dernier état de ses écritures, à titre principal à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire à son rejet, à titre infiniment subsidiaire à ce que l'indemnisation sollicitée soit ramenée à de plus justes proportions et en tout état de cause, à ce qu'une somme de 7 000 euros soit mise à la charge de la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, dès lors que la décision implicite rejetant la demande indemnitaire de la société requérante est confirmative d'une précédente décision devenue définitive ;

- la société requérante a commis des fautes de nature à exonérer la commune de sa responsabilité ;

- il n'existe pas de lien de causalité entre la faute éventuelle de la commune et le préjudice allégué ;

- en tout état de cause, l'indemnisation de la société Francimo ne saurait excéder 6 326,09 euros ou subsidiairement, 31 067,79 euros.

Par ordonnance du 22 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 15 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 septembre 2024 :

- le rapport de Mme Soler, assesseure,

- les conclusions de M. Beyls, rapporteur public,

- et les observations de Me Abou El Haja, représentant la commune d'Antibes.

Considérant ce qui suit :

1. La société Francimo était propriétaire de la parcelle cadastrée section CT n°385 située 17 chemin des Iles, sur le territoire de la commune d'Antibes Juan-les-Pins. Elle a déposé le 6 mai 2005 une demande de permis de construire pour la surélévation de deux niveaux du bâtiment existant et la création d'un niveau de sous-sol supplémentaire. Par un arrêté du 8 mars 2011, le maire d'Antibes Juan-les-Pins lui a accordé le permis de construire sollicité. La société Francimo a, par la suite, déposé, le 2 juillet 2015, une demande de permis de construire modificatif en vue de supprimer des combles aménagés, réaliser une toiture terrasse, créer des places de stationnement supplémentaires en sous-sol et aménager un nouvel accès, complétée le 23 septembre 2015. Par un arrêté du 19 janvier 2016, le maire d'Antibes Juan-les-Pins a refusé de lui délivrer le permis de construire sollicité. L'exécution de cet arrêté a été suspendue par un arrêt du Conseil d'Etat en date du 23 février 2017. Par un arrêté du 14 mars 2017, le maire d'Antibes Juan-les-Pins lui a accordé le permis de construire modificatif sollicité. La société Francimo a formé, le 29 décembre 2021, une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir la réparation des préjudices qu'elle estime avoir subi en raison du délai entre sa demande de permis de construire modificatif déposée le 2 juillet 2015 et complétée le 23 septembre 2015 et la délivrance, le 14 mars 2017, de l'autorisation sollicitée. Aucune réponse n'a été apportée à sa demande. La société Francimo demande au tribunal de condamner la commune d'Antibes Juan-les-Pins à lui verser la somme de 429 389 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison des fautes de la commune.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune d'Antibes Juan-les-Pins :

2. Si la commune d'Antibes Juan-les-Pins fait valoir que la décision implicite née du silence par elle gardé sur la demande que lui a adressée la société Francimo le 29 décembre 2021 est une décision confirmative d'une décision expresse du 24 octobre 2011 prise en réponse à une précédente demande indemnitaire préalable, et que la société a déjà été indemnisée du préjudice qu'elle estime avoir subi, il résulte de la lecture de la seconde demande indemnitaire préalable présentée par la société requérante, que celle-ci a trait à un fait générateur constitué par le refus opposé à sa demande de permis de construire modificatif déposée le 2 juillet 2015 et complétée le 23 septembre 2015. Par suite, et alors que la première demande avait été présentée en 2011 et concernait le permis de construire initial, les deux demandes indemnitaires présentées par la société Francimo ne peuvent avoir le même objet et sa requête ne peut être regardée comme étant dirigée contre une décision confirmative de la décision expresse du 24 octobre 2011. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la commune doit être écartée.

Sur la responsabilité de la commune d'Antibes Juan-les-Pins :

3. D'une part, un refus irrégulier de permis de construire constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration. Il en est de même des retards infligés à des projets immobiliers par la faute de l'administration. Toutefois, l'ouverture du droit à indemnisation est subordonnée au caractère direct et certain des préjudices invoqués.

4. D'autre part, aux termes de l'article UD 3 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune d'Antibes dans sa rédaction applicable au litige : " Pour être constructible, un terrain doit avoir accès à une voie publique ou privée. / Les caractéristiques des accès et des voies privées doivent être adaptées à l'opération et satisfaire aux exigences de sécurité, de défense contre l'incendie, de ramassage des ordures ménagères. / Lorsque le terrain est riverain de deux ou plusieurs voies publiques, l'accès sur celles de ces voies qui présenteraient une gêne ou un risque pour la circulation ou les usagers est interdit. / Les voies publiques ou en servitude privée assurant la desserte du terrain devront avoir des caractéristiques adaptées avec un minimum de 4,50 mètres de largeur utile et praticable. () ". Il résulte de ces dispositions du règlement du plan local d'urbanisme que, pour être constructible, un terrain doit disposer d'un accès à une voie publique adapté à l'opération et satisfaisant aux exigences de sécurité, de défense contre l'incendie, de ramassage des ordures ménagères. Ni ces dispositions ni aucune autre disposition de ce règlement n'imposent que, lorsqu'un terrain est doté de plusieurs accès à une voie publique ou privée ouverte à la circulation automobile, les caractéristiques de chacun de ces accès soient conformes aux règles fixées par l'article UD 3, dès lors que l'un d'entre eux, au moins, est adapté aux exigences résultant de cet article.

5. En l'espèce, il résulte de la lecture de l'arrêté du 19 janvier 2016, que le maire d'Antibes Juan-les-Pins a refusé de délivrer à la société Francimo le permis de construire modificatif sollicité, au motif que celui-ci porte notamment sur l'aménagement d'un nouvel accès au sous-sol par une servitude de passage aboutissant sur le chemin de la Colle et que cet accès méconnaît les dispositions de l'article UD 3 du règlement du plan local d'urbanisme alors en vigueur. Toutefois, il résulte de l'instruction, que la construction objet du permis de construire modificatif dispose depuis sa façade principale d'un accès au chemin des Iles, voie publique dont les caractéristiques sont conformes aux exigences de l'article UD 3. Par suite, ce motif de refus est entaché d'illégalité et la société requérante est fondée à soutenir que l'arrêté du 19 janvier 2016 est illégal, dès lors qu'il s'agissait de l'unique motif fondant cette décision.

6. Si la commune fait valoir en défense, que la société Francimo aurait présenté plusieurs demandes d'autorisation d'urbanisme et commis plusieurs infractions pénales, cette circonstance est sans incidence sur l'illégalité du motif de refus invoquée au point précédent. De même, si la commune d'Antibes Juan-les-Pins fait valoir que les documents produits par la société pétitionnaire était peu lisible, il appartenait à ses services de demander les précisions qu'ils estimaient nécessaires à son instruction. Par ailleurs, la circonstance que la société Francimo aurait délibérément fourni des plans erronés quant à la largeur de l'accès donnant sur le chemin de la Colle afin d'obtenir le permis de construire modificatif délivré le 25 août 2020, à la supposée établie, a trait à une autre demande d'urbanisme et est ainsi sans incidence sur l'illégalité du motif de refus invoquée au point précédent. Enfin, si la commune fait état d'un litige entre la société requérante et la copropriété dont le fonds est grevé de la servitude de passage donnant accès au chemin de la Colle, ce litige est relatif à l'étendue de ce droit de passage et non à son existence. Ainsi, ce litige de droit privé, qui est au demeurant sans rapport avec le bienfondé du motif qui fonde l'arrêté du 19 janvier 2016, ne pouvait, en tout état de cause, faire obstacle à la délivrance du permis de construire modificatif sollicité par la société requérante. Dès lors, contrairement à ce que fait valoir la commune en défense, il ne saurait être retenu de faute à l'encontre de la société Francimo de nature à exonérer, même partiellement, la commune de sa responsabilité.

7. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité de la commune est susceptible d'être engagée en raison de l'illégalité de l'arrêté du 19 janvier 2016 et du retard fautif infligé à la demande de la société Francimo. Cette faute n'ouvre droit à indemnité que dans la mesure où la société requérante justifie d'un préjudice personnel, direct et certain imputable à cette illégalité fautive.

Sur l'indemnisation des préjudices :

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction, que la différence entre les recettes théoriques du programme de logements, évaluées à 6 847 826,09 euros hors taxes par le rapport de M. A, expert immobilier, en 2011, et le produit de 4 625 000 euros perçu lors de la vente de l'immeuble le 11 décembre 2019 s'explique d'une part, par l'absence de souscription d'une police d'assurance dommage-ouvrage et de responsabilité décennale en ce qui concerne les travaux de construction réalisés antérieurement au permis de construire délivré le 8 mars 2011 ; d'autre part, par l'impossibilité de la société Francimo de fournir l'avenant de fin de chantier et la quittance de la prime définitive, dès lors que la société auprès de laquelle elle avait souscrit, le 28 août 2014, une assurance dommage-ouvrage et une responsabilité décennale avait mis un terme à ses activités à compter du 4 juin 2019, et enfin, par la prise en charge financière de divers travaux par l'acquéreur. Par ailleurs, si la société requérante invoque, pour justifier cette différence, une réticence des acheteurs suite aux nombreux contentieux dont l'opération immobilière avait fait l'objet, elle n'apporte aucun élément probant à l'appui de cette affirmation. Dès lors, en application de la théorie de la causalité adéquate, la décote du bien ne présente pas de lien de causalité direct et certain avec la faute de la commune d'Antibes Juan-les-Pins consistant dans le refus illégal opposé le 19 janvier 2016 à la demande de permis de construire modificatif sollicité par la société Francimo. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à demander l'indemnisation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de la décote de son bien.

9. En deuxième lieu, et d'une part, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que la valeur de l'immeuble à prendre en compte est celle de son prix de vente soit 4 625 000 euros hors taxes. La société Francimo n'établit pas avoir financé les dépenses nécessaires à la construction sur capitaux propres, alors même qu'il résulte de ses écritures qu'elle était lourdement endettée à la date d'achèvement des travaux et au " bord de la cessation de paiement ". Dès lors, afin de déterminer la somme qui aurait pu être placée par la société Francimo, il y a lieu de déduire de ces recettes hors taxes les dépenses hors taxes réalisées pour la construction, soit la somme de 2 789 612,62 euros hors taxes. La somme qui aurait ainsi pu être placée par la société requérante s'élève à 1 835 387,38 euros. D'autre part, si la société requérante soutient qu'un délai de deux mois a été nécessaire pour reprendre le chantier, suite à l'obtention du permis de construire le 14 mars 2017, elle n'apporte aucun élément probant à l'appui de cette affirmation. Dans ces conditions, et alors que la déclaration d'achèvement des travaux a été déposée le 21 mars 2018 soit 372 jours après la délivrance du permis, la société est en droit d'obtenir une indemnisation du placement de cette somme pour la période courant du 25 janvier 2017, date à laquelle la construction aurait été achevée si le refus de permis n'avait pas été opposé le 19 janvier 2016, au 21 mars 2018, date à laquelle le bâtiment a effectivement été achevé, soit une période d'indemnisation de 420 jours. L'indemnisation des retards fautifs commis par l'administratif est opérée sous la forme d'une indemnité en capital équivalente à des intérêts moratoires calculés par référence au taux d'intérêt légal, cette indemnité portant elle-même intérêts. En l'espèce, le placement, à la date du 25 janvier 2017, de la somme de 1 835 387,38 euros aurait emporté, à la date du 21 mars 2018, le versement d'intérêts cumulés à hauteur de 19 133,98 euros. Par suite, il sera fait une exacte appréciation du préjudice causé à la société Francimo en l'évaluant à la somme de 19 133,98 euros.

Sur les intérêts :

10. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

11. La société Francimo a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 19 133,98 euros à compter du 29 décembre 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par la commune d'Antibes.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Antibes la somme que la société Francimo demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les dispositions du même article font par ailleurs obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par la commune d'Antibes soit mise à la charge de la société Francimo, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La commune d'Antibes Juan-les-Pins est condamnée à verser à la société Francimo la somme de 19 133,98 euros (dix-neuf mille cent trente-trois euros et quatre-vingt-dix-huit centimes) avec intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Francimo et à la commune d'Antibes Juan-les-Pins.

Délibéré après l'audience du 11 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Taormina, président,

Mme Soler, première conseillère,

M. Bulit, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. SOLER

Le président,

Signé

G. TAORMINALe greffier,

Signé

D. CREMIEUX

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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