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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2203405

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2203405

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2203405
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationMagistrat Mme GAZEAU
Avocat requérantBOUKHELLOUA-BENKARTOUSSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2022, M. B A, représenté par Me Chebli, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner au préfet du Var de lui communiquer son entier dossier y compris le procès-verbal d'audition ;

3°) d'annuler l'arrêté du 10 juillet 2022 par lequel le préfet du Var a décidé de sa reconduite d'office à la frontière et a fixé le pays de destination ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation en ce qu'elle ne tient pas compte du fait qu'il ait demandé l'asile en Italie et qu'il a des craintes en cas de retour en Tunisie ;

- cette décision est entachée d'un défaut de base légale dès lors que le préfet a édicté une décision fixant le pays de destination sans édicter de mesure d'éloignement ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit ; elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'existence d'une décision de signalement à son encontre n'est pas établie ;

- la réalité matérielle de la décision de signalement ne peut être contrôlée dès lors que la mention de cette fiche dans l'arrêté attaqué ne comporte aucune précision sur le motif du signalement ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste sur l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- le préfet aurait dû prendre une décision de réadmission vers l'Italie dès lors qu'il est demandeur d'asile en Italie ; le préfet a ainsi commis une erreur de droit ;

- cet arrêté a été pris en méconnaissance de l'article 31-2 de la convention de Genève ;

- cet arrêté méconnaît les règles de l'article 17 alinéa 2 du règlement UE n° 603/2013 ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet du Var a produit des pièces qui ont été enregistrées le 12 juillet 2022, ainsi qu'un mémoire en défense enregistré le 13 juillet 2022 à 14h20, par lequel il conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention d'application des accords Schengen du 19 juin 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-1 du code de justice administrative à Mme Gazeau, première conseillère.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juillet 2022 à 14h30 :

- le rapport de Mme Gazeau, magistrate désignée,

- les observations de Me Chebli, représentant le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et soutient en outre que la comparaison de son audition avec celle de son frère démontre un problème d'interprétariat ; il a demandé l'asile en Italie alors que cet élément n'a pas été consigné dans son procès-verbal d'audition ; il fait des allers-retours avec son frère entre l'Italie et la France mais ne se maintiennent pas en France ; toute sa famille réside en Italie de manière régulière,

- et les observations de M. A, assisté de Mme C, interprète en langue arabe, qui déclare vouloir rester en Italie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant tunisien, a fait l'objet d'un arrêté en date du 10 juillet 2022 du préfet du Var par lequel il a été décidé qu'il serait reconduit d'office à la frontière sur le fondement de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la communication par le préfet du Var de l'entier dossier de M. A :

4. Le préfet du Var a produit des pièces relatives à la situation administrative de M. A, l'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier du requérant détenu par l'administration.

Sur les conclusions d'annulation :

5. En premier lieu, la mesure contestée énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Cette décision vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fondement desquelles elle a été prise, en particulier l'article L. 615-1, et indique notamment que M. A est en séjour irrégulier dans l'espace Schengen et, plus particulièrement, en séjour irrégulier en France où il n'a effectué aucune démarche pour régulariser sa situation administrative, qu'il est célibataire et sans charge de famille, qu'il a fait l'objet par l'Italie d'une inscription, encore en cours de validité, au système d'information Schengen et qu'il peut être reconduit d'office à la frontière. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A. Si le requérant soutient que le préfet n'a pas tenu compte du fait qu'il est demandeur d'asile en Italie, il ne justifie pas avoir présenté une telle demande auprès des autorités italiennes. A cet égard, il ressort des mentions consignées dans le procès-verbal d'audition établi par les services de police le 9 juillet 2022 à 17h30, avec le truchement d'une interprète en langue arabe qu'à la question " avez-vous effectué une demande d'asile en France ou dans un autre Etat Schengen pour régulariser votre situation ' ", le requérant a répondu " non ". Lors de cette audition, au vu des mentions portées dans ledit procès-verbal, le requérant n'a pas fait état de craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Aucun élément du dossier ne permet d'estimer, à cet égard, que les mentions consignées dans ce rapport ne seraient pas cohérentes avec les déclarations de l'intéressé notamment en raison d'un problème de traduction. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation particulière doit être écarté.

7. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider de mettre en œuvre une décision obligeant un étranger à quitter le territoire d'un autre État dans les cas suivants : / 1° L'étranger a fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée ou d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et se trouve irrégulièrement sur le territoire métropolitain ; / 2° L'étranger a fait l'objet, alors qu'il se trouvait en France, d'une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États membres de l'Union européenne, la République d'Islande, la Principauté du Liechtenstein, le Royaume de Norvège ou la Confédération suisse. / Les conditions d'application du 2° sont fixées par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article R. 615-2 de ce code : " L'autorité administrative peut, en application du 2° de l'article L. 615-1, décider de mettre en œuvre une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres Etats membres de l'Union européenne, la République d'Islande, la Principauté du Liechtenstein, le Royaume de Norvège ou la Confédération suisse, lorsque cette décision est fondée : / 1° Sur une menace grave et actuelle pour l'ordre public ou la sécurité nationale et prise par l'un de ces Etats dans l'un des cas suivants : / a) lorsque l'étranger a fait l'objet d'une condamnation par l'Etat qui lui a délivré un titre de séjour, pour une infraction passible d'une peine privative de liberté d'au moins un an ; / b) lorsqu'il existe des raisons sérieuses de croire que l'étranger a commis des faits punissables graves ou des indices réels qu'il envisage de commettre de tels faits sur le territoire d'un des Etats mentionnés au premier alinéa ; / 2° Sur le non-respect de la réglementation nationale, relative à l'entrée ou au séjour des étrangers, de l'Etat qui a édicté cette décision d'éloignement. / La décision mentionnée au présent article est applicable sans préjudice de la décision de remise prévue à l'article L. 621-4 et de la décision de transfert prévue à l'article L. 572-1 ". Aux termes de l'article R. 615-3 du même code : " Avant de décider de mettre en œuvre la décision d'éloignement prise à l'encontre d'un étranger par un Etat mentionné à l'article R. 615-2, l'autorité administrative s'assure, dans tous les cas, de son caractère exécutoire et de ses motifs en consultant à cette fin l'Etat qui l'a édictée ".

8. D'autre part, aux termes de l'article 96 de la convention susvisée d'application des accords de Schengen : " 1. Les données relatives aux étrangers qui sont signalés aux fins de non-admission sont intégrées sur la base d'un signalement national résultant de décisions prises, dans le respect des règles de procédure prévues par la législation nationale, par les autorités administratives ou les juridictions compétentes. 2. Les décisions peuvent être fondées sur la menace pour l'ordre public ou la sécurité et sûreté nationales que constitue la présence d'un étranger sur le territoire national. Tel peut être notamment le cas : a) D'un étranger qui a été condamné pour une infraction passible d'une peine privative de liberté d'au moins un an ; b) D'un étranger à l'égard duquel il existe des raisons sérieuses de croire qu'il a commis des faits punissables graves, y inclus ceux visés à l'article 71, ou à l'égard duquel il existe des indices réels qu'il envisage de commettre de tels faits sur le territoire d'une Partie contractante. 3. Les décisions peuvent être également fondées sur le fait que l'étranger a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, de renvoi ou d'expulsion non rapportée ni suspendue comportant ou assortie d'une interdiction d'entrée, ou, le cas échéant, de séjour, fondée sur le non-respect des réglementations nationales relatives à l'entrée ou au séjour des étrangers ".

9. Il appartient au juge administratif, saisi de conclusions dirigées contre une décision administrative fondée sur le signalement de l'intéressé aux fins de non-admission dans des conditions définies par le paragraphe 2 de l'article 5 de la convention d'application de l'accord de Schengen signée le 19 juin 1990, de se prononcer sur le bien-fondé du moyen tiré du caractère injustifié de ce signalement, alors même qu'il a été prononcé par une autorité étrangère. En particulier le juge administratif contrôle l'exactitude des motifs donnés par l'administration et prononce l'annulation de la décision qui lui est déférée lorsque le motif invoqué repose sur des faits matériellement inexacts.

10. En l'espèce, le préfet du Var s'est prononcé au vu de la fiche de signalement du système d'information Schengen émise le 30 juillet 2020 par les autorités italiennes, qu'il n'était d'ailleurs pas tenu de joindre à la notification de l'arrêté, lequel signalement aux fins de non-admission est exécutoire jusqu'au 28 juillet 2023. Le préfet établit que l'Italie a procédé à un signalement de M. A aux fins de non admission dans l'espace Schengen pour trois années, " pour non-admission ou éloignement ", tiré du non-respect de la réglementation nationale, relative à l'entrée ou au séjour des étrangers en Italie. Ces éléments de fait, matériellement établis par la fiche de signalement versée aux débats, constituent un motif légal de signalement en vertu des dispositions et stipulations citées aux points 7 et 8. Si le requérant fait valoir que depuis ce signalement, il a déposé une demande d'asile en Italie, il ne ressort toutefois d'aucune pièce du dossier que le requérant aurait déposé une telle demande d'asile sur le territoire italien. Au demeurant, ainsi qu'il a été dit au point 6, lors de son audition par les services de police, le requérant a répondu " non " à la question " avez-vous effectué une demande d'asile en France ou dans un autre Etat de l'espace Schengen ' ". Par suite, le préfet a pu à bon droit prendre en compte la fiche de signalement de l'intéressé, établie par l'Italie, aux fins de non admission dans l'espace Schengen.

11. Il s'ensuit que le préfet du Var pouvait légalement prononcer une reconduite d'office à la frontière de l'intéressé, laquelle a pour fondement légal les dispositions et stipulations citées aux points 7 et 8, au motif que M. A a fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée ou d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et se trouve irrégulièrement sur le territoire métropolitain. Le requérant n'est ainsi pas fondé à soutenir que la décision attaquée est dépourvue de bases légale et est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 615-1 précité.

12. En quatrième lieu, M. A se borne à faire état, au soutien de ses moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de l'erreur de droit commises par le préfet du Var, de ce qu'il aurait dû faire l'objet en priorité d'une réadmission vers l'Italie au lieu d'une reconduite d'office à la frontière compte tenu de sa qualité de demandeur d'asile en Italie. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit précédemment, qu'une demande d'asile aurait été déposée par l'intéressé en Italie, lequel a d'ailleurs déclaré lors de son audition par les services de police qu'il n'avait introduit aucune demande d'asile dans un Etat de l'espace Schengen. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de l'erreur de droit commises par le préfet du Var ne peuvent qu'être écartés.

13. En cinquième lieu, dès lors que le requérant ne justifie pas de sa qualité de demandeur d'asile en Italie ou dans un autre Etat de l'espace Schengen, il ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article 31-2 de la convention de Genève ni de l'article 17 alinéa 2 du règlement UE n° 603/2013.

14. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. Ces stipulations font obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme pays de destination d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement un Etat pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet Etat, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'Etat de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

16. Le requérant, qui se borne à indiquer qu'un retour dans son pays d'origine est contraire aux stipulations précitées et que le préfet n'a pas tenu compte de ses craintes, n'établit pas la réalité des risques encourus dans son pays d'origine. En outre, il ne ressort pas des mentions portées dans le procès-verbal d'audition établi avec le truchement d'un interprète en langue arable que le requérant aurait fait part de risques encourus en cas de renvoi dans son pays d'origine. En l'absence de tout commencement de preuve permettant d'établir qu'il serait exposé, en cas de retour dans son pays d'origine, à des traitements contraires aux stipulations précitées, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté litigieux, en décidant de sa reconduite d'office à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible, aurait été pris en méconnaissance des stipulations précitées.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Chebli et au préfet du Var.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 13 juillet 2022.

La magistrate désignée,

signé

D. GazeauLa greffière,

signé

V. Labeau

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun,

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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