jeudi 30 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2204117 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | CABINET F. NAIM |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 22 août 2022, la société Watson Chanda Pte Ltd, représentée par Me Naïm, demande au tribunal :
1°) de prononcer la décharge des impositions supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2017 et 2018, en droits et pénalités ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le montant du bénéfice reconstitué n'est pas conforme à la réalité économique puisque son niveau de charge est supérieur à 86% et que sa marge nette d'activité n'a pas excédé 150 000 euros par an ; un taux de charges de 95% doit être admis ;
- elle doit bénéficier de l'application de la prescription réduite en vertu du droit à l'erreur.
Par un mémoire en défense enregistré le 2 décembre 2022, l'administratrice générale des finances publiques, directrice de la direction de contrôle fiscal sud-est outre-mer, conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 9 janvier 2025 :
- le rapport de Mme Zettor, rapporteure,
- et les conclusions de Mme Perez, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société Watson Chanda Pte Ltd, société de droit singapourien, qui exerce une activité de commerce de gros de produits de maroquinerie, a fait l'objet pour son établissement stable situé chez M. et Mme B à Nice, d'une procédure de vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2018. Une demande d'assistance administrative internationale a été adressée aux autorités fiscales allemandes, bulgares, estoniennes et hongkongaises en novembre 2020 sur le fondement des dispositions de l'article L. 188 A du livre des procédures fiscales. L'administration a également réalisé des visites domiciliaires et des saisies, le 5 septembre 2019, sur le fondement de l'article L. 16 B du livre des procédures fiscales en exécution d'une ordonnance rendue le 4 septembre 2019 par le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Nice et une ordonnance rendue le 3 septembre 2019 par le juge de la liberté et de la détention près le tribunal judiciaire de Paris. A l'issue des opérations de contrôle, des rehaussements en matière d'impôt sur les sociétés ont été notifiés à la société requérante au titre des exercices clos en 2017 et 2018 pour son établissement en France. Par une réclamation du 17 mars 2022, laquelle a été rejetée le 20 juin 2022, la société Watson Chanda Pte Ltd a contesté l'intégralité des sommes mises à sa charge au titre de l'impôt sur les sociétés au titre des exercices 2017 et 2018. Elle demande au tribunal la décharge des impositions en litige, en droits et pénalités.
Sur l'existence d'un établissement stable en France :
2. Aux termes du I de l'article 209 du code général des impôts : " I. - Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés d'après les règles fixées par les articles 34 à 45,53 A à 57,108 à 117,237 ter A et 302 septies A bis et en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France, de ceux mentionnés aux a, e, e bis et e ter du I de l'article 164 B ainsi que de ceux dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale relative aux doubles impositions ". Aux termes de l'article 5 de la convention conclue le 15 janvier 2015 entre la France et Singapour : " " 1. Au sens de la présente Convention, l'expression " établissement stable " désigne une installation fixe d'affaires dans laquelle l'entreprise exerce tout ou partie de son activité. / 2. L'expression " établissement stable " comprend notamment :/ a) un siège de direction ;/ b) une succursale ;/ c) un bureau ;() / 5. Nonobstant les dispositions des paragraphes 1 et 2, lorsqu'une personne - autre qu'un agent jouissant d'un statut indépendant auquel s'applique le paragraphe 6 - agit pour le compte d'une entreprise et dispose dans un Etat contractant de pouvoirs qu'elle y exerce habituellement lui permettant de conclure des contrats au nom de l'entreprise, cette entreprise est considérée comme ayant un établissement stable dans cet Etat pour toutes les activités que cette personne exerce pour l'entreprise, à moins que les activités de cette personne ne soient limitées à celles qui sont mentionnées au paragraphe 4 et qui, si elles étaient exercées par l'intermédiaire d'une installation fixe d'affaires, ne permettraient pas de considérer cette installation comme un établissement stable selon les dispositions de ce paragraphe. () ".
3. Il résulte de l'instruction, que la société Watson Chanda Pte Ltd est une société de droit singapourien créée le 24 octobre 2023 dont le siège social se situe à Singapour. Son activité consiste dans le commerce de gros et ses directeurs sont M. D, domicilié à Singapour, et Mme A épouse B C, domiciliée à Nice. Aucun élément justificatif n'a été produit au cours des opérations de contrôle pour permettre d'affirmer que la société requérante dispose effectivement de locaux, de moyens matériels et humains, juridiques et financiers à Singapour. Les visites domiciliaires et les saisies effectuées le 5 septembre 2019 sur le fondement de l'article L. 16 B du livre des procédures fiscales, en exécution de deux ordonnances rendues les 3 et 4 septembre 2019 par les juges des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Paris et de Nice ont ainsi permis de confirmer l'existence d'une gestion commerciale et administrative de la société en France, sur deux sites distincts, l'un à Paris, l'autre au domicile niçois des époux B. En effet, l'analyse de leurs ordinateurs saisis à leur domicile a révélé l'existence de l'exercice d'une activité de commerce de revente en ligne de sacs Hermes d'occasion développée sous la marque " The French Hunter ". L'adresse parisienne, dans les locaux de la société Servcorp, concentre les activités administratives, secrétariat, mise à disposition de locaux pour des réunions et soutien dans le cadre d'un contrat de domiciliation. De nombreux documents de la société, retrouvés lors de la visite domiciliaire, comme les étiquettes d'expédition envoyées aux clients, les factures émises, les factures des transporteurs, les relances, les mises en demeure, les documents douaniers, mentionnent l'adresse parisienne de la société requérante. Ainsi, les opérations de contrôle ont permis de confirmer que toutes les décisions d'ordre juridique, financières, commerciales et capitalistiques étaient prises depuis la France et que la société n'avait effectué aucune démarche auprès des services fiscaux français pour exposer sa situation ou effectué de démarches pour déclarer son existence en France. Par suite, la société Watson Chanda doit être regardée comme exerçant une activité exploitée en France au sens des dispositions du I de l'article 209 du code général des impôts, et disposant d'un établissement stable en France au sens des stipulations de la convention franco-singapourienne.
Sur le délai de reprise pour l'année 2017 :
4. Aux termes de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales : " Pour l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés, le droit de reprise de l'administration des impôts s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due. / Par exception aux dispositions du premier alinéa, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due, lorsque le contribuable exerce une activité occulte ou lorsqu'il est bénéficiaire de revenus distribués par une personne morale exerçant une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable ou la personne morale mentionnée à la première phrase du présent alinéa n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, soit s'est livré à une activité illicite ". Il résulte de ces dispositions, que dans le cas où un contribuable n'a ni déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire, ni fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, l'administration doit être réputée apporter la preuve qui lui incombe, de l'exercice occulte de l'activité professionnelle si le contribuable n'est pas lui-même en mesure d'établir qu'il a commis une erreur justifiant qu'il ne se soit acquitté d'aucune de ses obligations déclaratives. S'agissant d'un contribuable qui fait valoir qu'il a satisfait à l'ensemble de ses obligations fiscales dans un Etat autre que la France, la justification de l'erreur commise doit être appréciée en tenant compte tant du niveau d'imposition dans cet autre État que des modalités d'échange d'informations entre les administrations fiscales des deux Etats.
5. Pour justifier que l'omission de déclarer son activité en France résulte d'une erreur, la société requérante soutient qu'elle a accompli l'ensemble de ses obligations déclaratives à Singapour et qu'elle était fondée à s'y croire imposable au regard du lieu de son siège social et son immatriculation. Toutefois, ainsi qu'il a été dit précédemment, la requérante disposait d'un siège de direction effective en France et n'a ni déclaré son activité ni déposé ses déclarations. Il résulte également de l'instruction que M. B avait conscience que l'activité était occulte. En effet, il a été permis au service, lors de la visite domiciliaire, de retrouver des mails dans lesquels M. B qualifie le fonctionnement de la société de " mode furtif () très rentable ". Ainsi, ce fonctionnement a permis d'échapper à l'administration fiscale durant plusieurs mois d'activité. Il est constant que la société Watson Chanda Pte Ltd n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'elle était tenue de souscrire et qu'elle n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce. Pour justifier du non-respect de ces obligations, Mme B fait valoir qu'elle pensait que la société requérante était imposable uniquement à Singapour. Au surplus, l'administration évoque, sans être contredite, l'importante différence de niveau d'imposition entre la France et Singapour, où ce type de société est imposé à hauteur de 17 %, mais bénéficie de fortes exonérations sur les bénéfices. Dans ces conditions, la société requérante doit être regardée comme ayant entendu dissimuler l'activité qu'elle exerçait en France par l'intermédiaire de son établissement stable et n'établit pas avoir commis une erreur justifiant qu'elle ne se soit pas acquittée de son obligation de déclarer en France l'impôt sur les sociétés afférent aux prestations correspondantes. Par suite, c'est à bon droit que l'administration a fait application du droit de reprise allongé prévu par les dispositions de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales.
Sur le bien-fondé des impositions en litige :
En ce qui concerne la charge de la preuve :
6. Aux termes de l'article Aux termes de l'article L. 193 du livre des procédures fiscales : " Dans tous les cas où une imposition a été établie d'office la charge de la preuve incombe au contribuable qui demande la décharge ou la réduction de l'imposition ". Et aux termes de l'article R. 193-1 du même livre : " Dans le cas prévu à l'article L. 193 le contribuable peut obtenir la décharge ou la réduction de l'imposition mise à sa charge en démontrant son caractère exagéré ".
7. Il résulte de l'instruction et plus particulièrement de la proposition de rectification adressée le 28 mai 2021 que la société a été régulièrement taxée d'office. Dans ces conditions, la charge de la preuve du caractère exagéré des impositions lui incombe.
En ce qui concerne le bénéfice reconstitué et le taux de charges :
8. Pour contester le montant du bénéfice reconstitué, la société indique que ce dernier n'est pas conforme à la réalité économique, puisque le niveau de charges retenu est de 86% sans considération du tissu économique de l'activité exercée sur les années 2017 et 2018. Elle allègue sans le justifier, que ce taux est manifestement insuffisant comparé à d'autres entreprises du même secteur pour lesquelles elle avance un taux de charges de 95%. Elle se prévaut d'une marge nette qui n'a pas excédé 150 000 euros en 2017, mais ne fournit aucun élément justificatif à l'appui de cette affirmation.
9. En l'absence de présentation de comptabilité, pour déterminer le montant du chiffre d'affaires et le résultat réalisés par la société société Watson Chanda Pte Ltd pour son siège de direction effective en France, au titre des exercices clos en 2017 et 2018, l'administration fiscale s'est appuyée sur les documents appréhendés dans le cadre de la procédure de visite et de saisie prévue à l'article L.16 B du livre des procédures fiscales et les documents produits par la sociétés durant les opérations de contrôle, à savoir les factures de ventes, les éléments fournis par les établissements bancaires, y compris les comptes personnels de M. et Mme B. Les charges admises en déduction ont été déterminées à partir des débits bancaires des comptes ouverts par la société et des déclarations de revenus déposées par les époux B au titre des années 2017 et 2018. Sur la base de l'ensemble de ces éléments, l'administration a déterminé le chiffre d'affaires et les charges de la société Watson Chanda Pte Ltd pour chacun des exercices en litige. L'absence de compte bancaire au nom de la société au titre de l'année 2017 a obligé l'administration à déterminer de manière forfaitaire les charges qu'elle a évaluées à 86% en appliquant un pourcentage de charges fixes moyen évalué sur la base du chiffre d'affaires établi à l'exercice clos en 2018 et des charges fixes admises en déduction, à l'exception des frais de personnel, pour ce même exercice. Seules les charges justifiées et engagées dans l'intérêt de la société au sens de l'article 39-1 du code général des impôts ont été admises en déduction. Dès lors, la société Watson Chanda Pte Ltd sur qui repose la charge de la preuve, n'établit pas que le bénéfice reconstitué serait excessif, ni que le taux de charge retenu de 86% pour les exercices 2017 et 2018 serait manifestement insuffisant.
10. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin de décharge ne peuvent qu'être rejetées, ensemble celles formulées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la Société Watson Chanda Pte Ltd est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Watson Chanda Pt Ltd et à l'administratrice générale des finances publiques, directrice de la direction de contrôle fiscal Sud-Est Outre-Mer.
Délibéré après l'audience du 9 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
M. Taormina, président,
Mme Zettor, première conseillère,
Mme Chevalier, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.
La rapporteure,
signé
V. Zettor
Le président,
signé
G. TaorminaLa greffière,
signé
C. Sussen
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
ou par délégation, la greffière.
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