mardi 13 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2304566 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | SELARL CABINET DELMAS-CALVINI-MONDINI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 septembre 2023, sous le n° 2304566, Mme A D née B, représentée par Me Benjamin Dersy, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article R.532-1 du code de justice administrative, d'ordonner :
1°) une expertise médicale afin de déterminer les causes et les conséquences de l'aggravation de son état de santé qu'elle impute à l'intervention chirurgicale qu'elle a subie le 11 avril 2022 au centre hospitalier de Cannes et d'évaluer l'étendue de ses préjudices en résultant ;
2°) le dépôt d'un pré-rapport ;
3°) la réserve des dépens.
Mme D soutient que :
- hospitalisée au CH de Cannes pour une exérèse de kystes vulvaires, l'intubation lors de l'intervention, non nécessaire et non prévue a provoqué une plaie trachéale ;
- à son réveil, elle ne se sentait pas bien, ressentant un gonflement au niveau de la poitrine ;
- une fibroscopie a constaté la présence de sang dans la trachée ;
- un scanner a ensuite a révélé : " Emphysème sous-cutané des régions latérocervicales, de la région sous-orbitaire gauche, des espaces superficiels et profonds de la face s'étendant dans les espaces sous-cutanés et profonds des régions claviculaires. Pneumomédiastin antérieur et postérieur avec solution de continuité de la paroi postérieure de la trachée de largeur mesurée à maximum 3 mm et étendue sur une longueur maximum de 2 cm. La brèche trachéale se situe à environ 8 cm de la carène. () Présence d'une lame de Pneumothorax biapical de faible abondance. L'emphysème sous-cutané s'étend dans la région sous-scapulaire droite et paravertébrale droite. " ;
- sa situation s'aggravant (gonflement se propageant jusqu'à jusqu'aux yeux), elle a été transférée au service réanimation du CHU de Nice pour y subir une opération de résection de la plaie ;
- un cathéter artériel posé dans le poignet, a occasionné des douleurs importantes, qui perdureront pendant plus de 2 mois et la pose de deux intraveineuses n'a pas été possible ;
- le chirurgien lui a indiqué que l'œsophage s'était inséré dans la plaie et faisait pansement, bouchant ainsi ladite plaie et que son état semblait ainsi stabilisé ;
- elle est restée 8 jours à l'hôpital et a subi diverses séquelles : toux persistante, bras très douloureux, avec des hématomes et le bras gauche bloqué, séquelles psychologiques outre son visage difforme et tuméfié, œdème à l'œil gauche, doigts ankylosés et bloqués, perte d'activité professionnelle, perte de la qualité de vie dans les tâches courantes et vis-à-vis de ses proches ;
- elle a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) le 26 mai 2023, qui a fait l'objet d'un rejet le 16 juin suivant au motif que la commission s'est estimée incompétente.
Par un mémoire, enregistré le 21 septembre 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Var qui intervient pour la CPAM des Alpes-Maritimes, indique que le montant provisoire de sa créance dans la présente instance est de 15 733, 47 € et que Mme D a été prise en charge au titre du risque maladie, dans l'accident médical en litige.
Par un mémoire enregistré le 2 octobre 2023 le Centre hospitalier de Cannes Simone Veil représenté par Me Katia Calvini, ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée. Il demande au juge des référés d'ordonner :
- que les frais irrépétibles soient mis à la charge de la requérante ;
- la réserve des dépens
- que la mission confiée à l'expert précise :
- si un manquement ou retard de diagnostic peut lui être imputable, la détermination des préjudices strictement imputables à ce manquement en les distinguant de ceux découlant des conséquences normalement prévisibles de la pathologie initiale et à l'exclusion de tout état antérieur et de toute cause étrangère ou pathologies ; si le retard de diagnostic relevé a été à l'origine d'une perte de chance réelle et sérieuse pour le patient d'éviter les séquelles ;
- si une infection lui est imputable, préciser si les mesures d'asepsie ont été correctement respectée, si l'infection peut être qualifiée de nosocomiale et si elle pouvait être évitée, puis lors de l'évaluation des préjudices, distinguer ceux en rapport exclusif avec cette infection à l'exclusion des séquelles imputables à l'état initial ou à d'autres causes ou pathologies, préciser notamment, si cette éventuelle infection a pu être à l'origine d'une perte de chance d'éviter les séquelles, et, dans cette hypothèse, la chiffrer ;
- les débours et frais médicaux en relation directe, certaine et exclusive avec cet éventuel
manquement en les distinguant expressément de ceux imputables à l'état initial ;
- obtenir le relevé des débours de l'Organisme social,
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de sécurité sociale ;
-le code de justice administrative.
Vu la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Soli, vice-président, pour statuer sur les demandes de référés.
Considérant ce qui suit :
Sur la mesure d'expertise sollicitée :
1 . Aux termes des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : "Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence d'une décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ".
2. Mme A D demande au juge des référés de prescrire une expertise médicale afin de déterminer les causes de l'aggravation de son état de santé et les différents préjudices qu'elle a subis à la suite de l'intervention chirurgicale prodiguée le 11 avril 2022 au CH de Cannes. Les faits exposés peuvent donner lieu à un litige susceptible de relever de la compétence de la juridiction administrative. L'expertise demandée entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative et revêt un caractère utile, il convient, dès lors, de faire droit à cette demande, tous droits et moyens des parties demeurant expressément réservés, et de fixer la mission de l'expert comme il est dit à l'article 2 de la présente ordonnance au contradictoire du CH de Cannes et des CPAM des Alpes-Maritimes et du Var.
Sur le dépôt d'un pré-rapport d'expertise :
3 . Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit, ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et de le soumettre préalablement aux parties. S'agissant d'une modalité opérationnelle de l'expertise, il appartient à l'expert désigné d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il suit de là que les conclusions de la requérante tendant à ce que le juge des référés ordonne la production d'un pré-rapport et sa communication préalable aux parties, ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais d'expertise et les dépens :
4 . Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal ou de la cour, () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Cette ordonnance désigne la ou les parties qui assumeront la charge de ces frais et honoraires ". Aux termes des dispositions de l'article R. 761-1 du même code : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".
5 . Les dispositions précitées font obstacle à ce que le juge des référés se prononce sur les dépens e frais d'expertise de la mesure d'instruction qu'il ordonne. Par suite les demandes présentées en ce sens par les parties doivent être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er - Il est ordonné une expertise contradictoire en présence de Mme A D, de la caisse primaire d'assurance maladie des Alpes-Maritimes, de la caisse primaire d'assurance maladie du Var et du centre hospitalier de Cannes.
Article 2 - Les experts auront pour mission :
1') de solliciter la communication de tous documents médicaux et para-médicaux nécessaires à l'accomplissement de sa mission ; de prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical original de Mme D que le CH de Cannes lui communiquera sans délai notamment tous documents relatifs aux examens, soins et à l'intervention chirurgicale subie le 11 avril 2022, les traitements postopératoires et les suivis ; il pourra entendre toute personne du service hospitalier lui ayant donné des soins et préciser, le cas échéant, les soins et actes médicaux et chirurgicaux dont il aurait fait l'objet dans d'autres établissements ;
2') d'examiner Mme D , de décrire les lésions, blessures, soins, interventions et traitements réalisés à la suite de l'intervention précitée ;
3') de décrire les conditions dans lesquelles Mme D a été opérée puis prise en charge au CH de Cannes et dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si elle a été informée des conséquences normalement prévisibles des actes médicaux pratiqués et si elle a été ainsi mise à même de formuler un consentement éclairé ; préciser si elle a reçu toutes informations sur l'existence de risques, même faibles, de complications susceptibles de se produire;
4') de réunir tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales (prévention, diagnostic, choix de la thérapie ..) ou de soins ou des fautes dans l'organisation ou le fonctionnement des services ont été commises lors de son hospitalisation, de rechercher si les dommages subis l'état de santé de la requérante résultent d'un manquement des services ou d'un aléa thérapeutique compte tenu de ses antécédents et de son état antérieur ; dans ce cas , préciser en quoi ce derniers ne seraient pas la cause directe des préjudices subis mais auraient fait perdre à la requérante des chances de les éviter et évaluer l'importance de cette perte de chance, en pourcentage ; de déterminer le lien de causalité entre les préjudices subis par la requérante et les actes médicaux réalisés ;
5°) d'évaluer, le cas échéant :
- l'étendue des préjudices qui en ont résulté à l'exclusion de ceux qui ne seraient que la conséquence normale de l'état pathologique de la victime, antérieur aux interventions du service hospitalier :
· durée du Déficit Temporaire Total ou Partiel,
· date de consolidation de son état de santé,
· pourcentage du Déficit Permanent Partiel,
· troubles dans les conditions d'existence indépendamment ou non de leurs conséquences pécuniaires (préjudice professionnel)
. les importances respectives des souffrances physiques endurées, du préjudice d'agrément, des éventuels préjudices esthétique, sexuel et perte de chance sérieuse de guérison de la pathologie dont elle était atteinte lors de son admission au centre hospitalier ;
- si le centre hospitalier ne devait pas lui apporter d'autres soins ou prescriptions pour éviter la persistance des séquelles qu'elle présente et a présentées ;
6°) de préciser, si besoin est les frais futurs, médicaux ou d'aménagement et si l'état de la victime est susceptible de modification en aggravation ou amélioration : dans l'affirmative, de donner au tribunal toutes précisions utiles sur cette évaluation, son degré de probabilité et, dans le cas où un nouvel examen lui apparaîtrait nécessaire, indiquer le délai dans lequel devra y être procédé ;
7°) de dire si malgré son déficit permanent, la victime est au plan médical, physiquement et intellectuellement apte à reprendre dans les conditions antérieures ou autres, les activités qu'elle exerçait avant les interventions ou prises en charges sus-indiquées ; donner tous renseignements sur la nécessité de l'aide d'une tierce personne et, dans ce cas, en définir les conditions ;
8°) de déterminer les débours et frais médicaux en relation directe avec cette éventuelle faute médicale notamment au vu des relevés à solliciter auprès de l'organisme social, en les distinguant de ceux imputables à l'état initial et de recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l'examen des questions précédemment définies, permettant à la juridiction de se prononcer sur les responsabilités et l'étendue des préjudices subis dans le cadre d'un éventuel recours en responsabilité ;
Les experts disposeront des pouvoirs d'investigation les plus étendus. Ils pourront entendre tous sachants, s'entourer de tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de leur mission et éclairer le tribunal administratif. Il est enjoint aux parties, tant demanderesse que défenderesse, dans le délai de huit jours à compter de la demande qui leur en sera adressée par lettre recommandée avec accusé de réception par les experts, d'avoir à fournir toutes les pièces qu'elles pourraient détenir et dont la production s'avérerait nécessaire à l'accomplissement de la mission ici définie ;
Les experts, qui pourront déposer un pré-rapport s'ils le jugent utile, accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un ou plusieurs sapiteurs pour les éclairer sur un point particulier sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif conformément aux prescriptions de l'article R. 621-2 du code de justice administrative ;
Si, le cas échéant avec l'accord des parties, les experts prennent l'initiative d'une médiation, ils devront en aviser le président du tribunal et préserver dans leur rapport d'expertise, sa confidentialité.
Article 3 - Est désigné le collège d'experts suivant composé de :
M. le docteur E C exerçant au centre hospitalier d'Avignon- service Thoracique et cardiaque 305, rue Raoul Follereau 84902 Avignon Cedex.
M. le docteur F exerçant au centre hospitalier intercommunal d'Aix-Pertuis avenue des tamaris à Aix en Provence (13616).
Article 4 - Les experts, après avoir prêté serment par écrit, accompliront leur mission conformément aux dispositions des articles R. 621-7 et suivants du code de justice administrative.
Ils déposeront leur rapport dans un délai de neuf mois à compter de la notification de la présente décision, accompagné de leur état de vacations, frais et honoraires, conformément aux dispositions suivantes de l'article R. 621-9 du code de justice administrative : " Le rapport est déposé au greffe dans les conditions prévues à l'article R.621-6-5 (par v oie électronique). Des copies sont notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification peut s'opérer dans les conditions prévues à l'article R.621-7-3 (par voie électronique).".
Article 5 - Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 6 - La présente décision sera notifiée Mme A D, à la caisse primaire d'assurance maladie des Alpes-Maritimes, à la caisse primaire d'assurance maladie du Var, au centre hospitalier de Cannes, à MM les docteurs E C et F, co-experts.
Fait à Nice, le 13 août 2024.
signé
Patrick SOLI
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
2304566mgf
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