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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2000587

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2000587

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2000587
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre bis
Avocat requérantANTOINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juillet 2020, Mme C E, représentée par Me Antoine, avocat, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) Sud Réunion à lui verser la somme totale de 56 262,50 euros au titre des préjudices subis par son enfant B A, majorée des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande préalable indemnitaire ;

2°) de condamner le CHU Sud Réunion à lui verser la somme de 5 000 euros au titre de son propre préjudice d'affection, majorée des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande préalable indemnitaire ;

3°) de mettre à la charge du CHU Sud Réunion les frais de l'expertise médicale et la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier est engagée à raison de manquements dans la prise en charge chirurgicale de son enfant B A ;

- il a subi un préjudice au titre des souffrances endurées à hauteur de 8 000 euros ;

- il a subi des préjudices au titre du déficit fonctionnel temporaire partiel à hauteur de 9 762,50 euros et au titre du déficit fonctionnel permanent à hauteur de 22 500 euros ;

- il a subi des préjudices esthétiques temporaire et permanent, chacun évalué à 8 000 euros ;

- le préjudice d'affection de Mme E doit être fixé à 5 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 30 septembre 2020, la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion (CGSSR) demande au tribunal de condamner le CHU Sud Réunion à lui rembourser la somme de 3 542,88 euros avec intérêts de droit au titre de ses débours, ainsi que la somme de 1 091 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Elle soutient avoir dépensé la somme de 3 542,88 euros en frais médicaux et pharmaceutiques et en frais d'hospitalisation pour l'intervention chirurgicale de l'enfant Bryan A à l'hôpital de La Timone à Marseille, consécutive à l'opération litigieuse pratiquée au CHU Sud Réunion.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 janvier 2021, le CHU Sud Réunion, représenté par Me Vital-Durand, avocat, conclut, d'une part, à ce que les sommes demandées par la requérante soient réduites à de plus justes proportions et, d'autre part, au rejet des demandes de la CGSSR.

Il soutient que :

- les préjudices de l'enfant Bryan A doivent être évalués à la somme de 5 080 euros pour le déficit fonctionnel temporaire partiel, 6 000 euros au titre des souffrances endurées, 2 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 16 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent et 5 800 euros au titre du préjudice esthétique permanent ;

- le préjudice moral de la requérante doit être évalué à la somme de 1 000 euros ;

- la somme allouée en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne saurait excéder 1 000 euros ;

- les demandes présentées par la CGSSR doivent être rejetées, à titre principal, en l'absence de qualité pour agir de la responsable du recours et, subsidiairement en l'absence de lien de causalité entre les frais d'hospitalisation déboursés en juillet 2015 et la faute commise lors de l'opération chirurgicale du 2 septembre 2014.

Par décision du 3 juin 2020, une aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme E.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Borges-Pinto, premier conseiller.

Considérant ce qui suit :

1. Le 2 septembre 2014, Bryan A, né le 23 janvier 2009 a été opéré au CHU Sud Réunion pour l'exérèse d'un cholestéatome congénital de l'oreille gauche. Il a présenté dans les suites immédiates de l'opération une paralysie faciale périphérique gauche et a de nouveau été opéré à l'hôpital de La Timone à Marseille le 2 juillet 2015, intervention durant laquelle un traumatisme irréversible du nerf facial a été constaté.

2. A la suite d'une expertise amiable réalisée le 27 mars 2019, la SHAM, assureur du CHU Sud Réunion, a présenté, le 17 avril 2019, une offre d'indemnisation à Mme C E d'un montant de 33 080 euros en réparation des préjudices subis par son enfant, à laquelle elle n'a pas donné suite. Par courrier réceptionné le 13 juillet 2020, la requérante a présenté une demande préalable indemnitaire au centre hospitalier, demeurée sans réponse. Par la présente requête, Mme E demande au tribunal de condamner le CHU Sud Réunion à lui verser la somme totale de 61 262,50 euros, au titre des préjudices subis par son enfant et de son propre préjudice d'affection.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le CHU Sud Réunion aux conclusions de la CGSSR :

3. Aux termes de l'article L. 122-1 du code de la sécurité sociale : " () Le directeur général ou le directeur décide des actions en justice à intenter au nom de l'organisme dans les matières concernant les rapports dudit organisme avec les bénéficiaires des prestations, les cotisants, les producteurs de biens et services médicaux et les établissements de santé () / Le directeur général ou le directeur représente l'organisme en justice et dans tous les actes de la vie civile. Il peut donner mandat à cet effet à certains agents de son organisme ou à un agent d'un autre organisme de sécurité sociale. / () ".

4. Il résulte des dispositions précitées du code de la sécurité sociale que, pour être recevable, toute demande d'une caisse primaire d'assurance maladie doit être signée par son directeur ou par un agent ayant reçu délégation de ce dernier. En l'espèce, la CGSSR n'a produit aucune délégation de signature habilitant Mme D, responsable du service recours contre tiers, à agir en justice et à conclure au nom de la caisse, à la date du 30 septembre 2020, en dépit de la fin de non-recevoir opposée dans le mémoire en défense qui lui a été communiqué le 28 janvier 2021. Par suite, le CHU Sud Réunion est fondé à soutenir que les conclusions de la CGSSR doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur la responsabilité pour faute :

5. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise amiable non contesté par les parties, que l'intervention chirurgicale réalisée au CHU Sud Réunion pour l'exérèse d'un cholestéatome congénital de l'oreille gauche de l'enfant Bryan A, a provoqué, dans les suites immédiates de l'intervention, une paralysie faciale périphérique gauche. Or, lors de la seconde intervention pratiquée au centre hospitalier de La Timone, auquel le CHU Sud Réunion avait adressé l'enfant, il a été constaté un traumatisme irréversible du nerf facial dû à un fragment de cartilage retrouvé coincé au niveau de la deuxième portion dudit nerf. Le lien avec le geste opératoire pratiqué lors de la première intervention, durant laquelle il a été procédé à une reconstruction de la caisse du tympan par prélèvement d'un fragment cartilagineux, est établi. La présence anormale de ce fragment de cartilage endommageant le nerf facial constitue un manquement aux règles de l'art. Cette faute dans l'exécution du geste chirurgical est, par suite, de nature à engager la responsabilité du CHU Sud Réunion.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de la victime directe :

7. En premier lieu, il résulte du rapport d'expertise que Bryan A a subi un déficit fonctionnel temporaire partiel de 25% jusqu'au 14 décembre 2018, date de consolidation de ses préjudices, compte tenu de la gêne en lien avec la paralysie faciale concernant la mastication, l'élocution et le trouble de la mimique. Il sera fait une juste appréciation de l'indemnisation due au titre de ce poste de préjudice en allouant à la requérante, mère de la victime mineure, une somme de 6 000 euros.

8. En deuxième lieu, le déficit fonctionnel permanent de l'enfant, âgé de 10 ans à la date de consolidation de son préjudice, est évalué à 10%. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de l'indemnisation due au titre de ce poste de préjudice en allouant à l'intéressée une somme de 16 000 euros.

9. En troisième lieu, les souffrances endurées par l'enfant ont été évaluées par l'expert à 3,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant à l'intéressée une somme de 6 000 euros.

10. En dernier lieu, le préjudice esthétique temporaire a été évalué par l'expert à 4 sur une échelle de 7, compte tenu de l'altération de la mimique, tandis que le préjudice esthétique permanent a été évalué à 3,5 sur la même échelle de 7. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu du jeune âge de l'enfant à la date de consolidation et d'un préjudice localisé sur une zone du corps difficile à soustraire au regard des tiers, il y a lieu de fixer à 13 000 euros son droit à réparation au titre du préjudice esthétique dans son ensemble.

En ce qui concerne le préjudice de la victime indirecte :

11. Il résulte de ce qui précède qu'il sera fait une juste appréciation de l'indemnisation due au titre du préjudice d'affectation de Mme E en allouant à l'intéressée une somme de 5 000 euros.

Sur les intérêts :

12. La requérante a demandé dans sa requête que les sommes sollicitées en réparation des préjudices soient majorées des intérêts au taux légal à compter de la date de sa demande préalable indemnitaire réceptionnée le 13 juillet 2020. Il y a dès lors lieu d'assortir les sommes mises à la charge du CHU Sud Réunion par le présent jugement des intérêts au taux légal, à compter de cette date.

Sur les dépens :

13. Il résulte de l'instruction que l'expertise réalisée dans la présente affaire est une expertise amiable diligentée par la SHAM, assureur du centre hospitalier. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la requérante tendant à ce que les frais de ladite expertise soient mis à la charge du CHU Sud Réunion, sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il résulte de l'instruction que Mme E a bénéficié d'une aide juridictionnelle totale pour la présente procédure. Par suite, elle ne justifie pas avoir exposé des frais justifiant qu'il soit fait droit aux conclusions présentées en son nom au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le CHU Sud Réunion est condamné à verser à Mme E la somme de 46 000 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 13 juillet 2020.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3: Les conclusions présentées par la CGSSR sont rejetées.

Article 4: Le présent jugement sera notifié Mme C E, à la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion et au centre hospitalier universitaire Sud Réunion.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Séval, président ;

- M. Caille, premier conseiller ;

- M. Borges-Pinto, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2022.

Le rapporteur,

P. BORGES-PINTO

Le président,

J.-P. SEVAL

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

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