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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2001174

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2001174

lundi 26 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2001174
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre bis
Avocat requérantCHICAUD & PREVOST - OCEAN INDIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 19 novembre et 18 décembre 2020, Mme C A agissant en qualité de tutrice de sa fille, Mme B A, représentée par Me Khlifi-Etheve, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion ou, à défaut, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des infections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), à lui verser une somme de 9 166 566 euros en réparation des préjudices liés à l'infection nosocomiale contractée par Mme B A ;

2°) de condamner le CHU de La Réunion ou, à défaut l'ONIAM, à lui verser une somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice propre ;

3°) de mettre à la charge du CHU de La Réunion ou, à défaut, de l'ONIAM, les dépens de l'instance, ainsi qu'une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le CHU de La Réunion a commis plusieurs fautes tenant aux conditions d'hygiène dans lesquelles elle a été prise en charge, au retard important de la mise en place d'un traitement antibiotique et au retard dans la réalisation d'un diagnostic exact d'infection nosocomiale ;

- à titre subsidiaire, l'indemnisation de son préjudice relève de la charge de l'ONIAM ;

- à titre infiniment subsidiaire, le tribunal pourra procéder à une expertise en vue notamment d'évaluer les besoins d'assistance par une tierce personne, les frais de logement et de véhicule adapté et les dépenses de santé futures ;

- les préjudices de Mme B A doivent être évalués à 12 096 euros pour l'assistance par une tierce personne temporaire, 121 922,22 euros pour les dépenses de santé futures, 9 621,16 euros pour les frais de logement adapté, 116 123,84 euros pour les frais de véhicule adapté, 8 722 045,44 euros pour l'assistance par une tierce personne à compter de la consolidation, 8 557,50 euros pour le déficit fonctionnel temporaire, 35 000 euros pour les souffrances endurées, 4 000 euros pour le préjudice esthétique temporaire, 79 200 euros pour le déficit fonctionnel permanent, 8 000 euros pour le préjudice esthétique permanent et 50 000 pour le préjudice d'agrément ;

- le préjudice d'affection de Mme C A doit être indemnisé à hauteur de 10 000 euros.

Par des mémoires, enregistrés les 25 janvier 2021 et 19 avril 2022, la caisse générale de sécurité sociale (CGSS) de La Réunion, demande au tribunal de condamner le CHU de La Réunion à lui verser une somme de 153 652,77 euros, assortie des intérêts légaux, au titre des débours provisoires qu'elle a engagés pour son assurée sociale et l'indemnité forfaitaire de gestion.

Elle fait valoir que la somme demandée est imputable à l'infection nosocomiale dont a été victime Mme A.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 26 janvier 2021 et 31 mars 2022, le CHU de La Réunion, représenté par Me Prevost, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la demande de la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion est irrecevable faute d'avoir été présentée par le directeur de la caisse ou par une personne ayant délégation ;

- les demandes présentées par la requérante ne sont pas fondées.

Par un mémoire en défense, enregistré les 31 mars 2021, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des infections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Roquelle-Meyer, conclut au rejet des demandes présentées à son encontre.

Il fait valoir que les conditions d'engagement de la solidarité nationale ne sont pas réunies et que le CHU de La Réunion a commis des fautes faisant obstacle à sa mise en cause.

Un mémoire en défense a été enregistré le 9 juin 2023 pour le CHU de La Réunion après la clôture de l'instruction intervenue trois jours francs avant l'audience.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller,

- et les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A née en 1972 est atteinte d'alpha-mannosidose, maladie génétique rare entraînant une immunodéficience, ainsi que d'un handicap moteur et mental. En 2006, elle avait bénéficié de la pose d'une prothèse de genou droit en raison d'un genu valgum. Le 10 décembre 2012, Mme A a été victime d'une chute à son domicile lui occasionnant une fracture du fémur droit. Admise au service des urgences du site sud du centre hospitalier universitaire de La Réunion à Saint-Pierre, elle a bénéficié le 11 décembre 2012 d'une opération chirurgicale consistant en une ostéosynthèse par cerclage et plaque. A la suite de cette opération, des douleurs et de la fièvre l'ont amenée à consulter à plusieurs reprises au centre hospitalier. Le 5 janvier 2013 elle a subi une nouvelle opération tendant à l'évacuation d'un hématome et d'une ostéosynthèse par un nouveau vissage et cerclage. Une infection par enterobacter cloacae a été détectée à la suite d'un prélèvement en avril 2013. L'infection a été confirmée en août 2013 après une reprise chirurgicale pour l'enlèvement d'une partie du matériel. Le 23 septembre 2013, Mme A a subi une ablation de la prothèse du genou infectée et la mise en place d'un implant temporaire dit " spacer ". Une nouvelle intervention chirurgicale a été nécessaire en octobre pour corriger un déplacement de l'implant. A la suite de cette dernière intervention, la patiente n'a pas souhaité bénéficier d'une nouvelle prothèse de genou. Le traitement antibiotique administrée à Mme A a été interrompu à compter du 6 janvier 2014, date à laquelle l'infection a été considérée comme traitée. A la suite de cette prise en charge Mme A, qui se déplace en fauteuil roulant, s'est plainte d'une perte d'autonomie complète dans les gestes de la vie quotidienne, d'une impossibilité de se lever seule et de marcher, ainsi que des douleurs intermittentes au niveau de la hanche. Par une ordonnance n°1400650 du 12 décembre 2014, le juge des référés de ce tribunal a ordonné une expertise. L'expert a rendu son rapport le 12 mars 2015. Par une demande indemnitaire préalable, reçue le 30 juillet 2020, Mme A a demandé au CHU de La Réunion de l'indemniser des préjudices consécutifs à l'infection qu'elle soutient avoir contractée dans le cadre de sa prise en charge. En l'absence de réponse, Mme A demande au tribunal de condamner cet hôpital à l'indemniser de ses préjudices ou, à défaut, de mettre la réparation à la charge de l'ONIAM.

Sur le caractère nosocomial de l'infection :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. () / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. / () ". Aux termes de l'article L. 1142-1-1 du même code : " () ouvrent droit à réparation au titre de la solidarité nationale : / 1° Les dommages résultant d'infections nosocomiales dans les établissements, services ou organismes mentionnés au premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 correspondant à un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à 25 % déterminé par référence au barème mentionné au II du même article () / () ". Doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial au sens de ces dispositions une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

3. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du 12 mars 2015 que Mme A a subi le 11 décembre 2012 et le 5 janvier 2013 deux opérations chirurgicales au sein du site sud du centre hospitalier universitaire de La Réunion avant que l'infection enterobacter cloacae ne soit détectée en avril 2013, que les conditions d'hygiène dans lesquelles Mme A a été accueillie en chambre au mois de janvier 2013 étaient perfectibles et que le type de germe coupable de l'infection de Mme A se retrouve habituellement dans les infections de type nosocomial. Pour contester la qualification d'infection nosocomiale les défendeurs font valoir que Mme A est immunodéprimée, compte tenu de l'alpha-mannosidose dont elle souffre et qu'ainsi, elle a pu se contaminer en dehors de l'hôpital et, qu'en outre, la fracture du fémur est ouverte de dedans en dehors et classifiée " Cauchoix I ", de telle sorte que son opération présente un risque d'infection nosocomiale faible. Toutefois, la circonstance que Mme A soit immunodéprimée en raison de sa pathologie est sans influence sur le caractère nosocomial ou non de l'infection qu'elle a contractée. En outre, s'il ressort effectivement du rapport d'expertise que l'opération de la fracture de Mme A présentait un risque faible d'infection nosocomiale, il résulte de ces mêmes éléments qu'un tel risque n'est pas exclu et que, par ailleurs, Mme A a subi une seconde opération chirurgicale le 5 janvier 2013 de telle sorte qu'elle a pu également être infectée à cette occasion. Par suite, l'infection de Mme A, qui est intervenue au cours ou au décours de ses diverses prises en charge par le centre hospitalier universitaire de La Réunion, doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial.

Sur la charge de la réparation :

4. En l'état du dossier, le tribunal n'est pas en mesure de se prononcer sur le taux du déficit fonctionnel permanent de Mme A directement imputable à l'infection nosocomiale, ni sur la nature et le quantum de l'ensemble des préjudices de Mme A résultant directement de cette infection. Par suite, il y a lieu, avant dire droit, d'ordonner une expertise sur ces points.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme A, procédé par un expert en infectiologie, désigné par le président du tribunal, à une expertise avec mission pour l'expert de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme A et, notamment, tous documents relatifs aux actes de soins pratiqués sur elle lors de ses prises en charge de 2012 à 2014 par le site Sud du CHU de La Réunion, convoquer et entendre les parties et tous sachant, procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme A ainsi que, s'il y a lieu, à son examen clinique ;

2°) décrire et apprécier les conditions de prise en charge de la patiente par le site Sud du CHU de La Réunion et, le cas échéant, fixer un taux de perte de chance d'échapper aux conséquences de l'infection ;

3°) décrire tous les préjudices directement imputables à l'infection nosocomiale en les distinguant du handicap résultant de l'état initial de la patiente et, s'il y a lieu, des conséquences normalement prévisibles de l'opération consécutive à la fracture du fémur survenue le 10 décembre 2012 en l'absence d'infection ;

4°) préciser dans le cadre de la réponse au 3°) si le handicap résultant de l'ablation de la prothèse de genou en septembre 2013 et la spondylodiscite (L.2-L.3-L.4) diagnostiquée en 2015 sont directement imputables à l'infection nosocomiale ;

5°) évaluer chaque préjudice imputable à l'infection nosocomiale et notamment le déficit fonctionnel permanent.

Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme A, le CHU de La Réunion, l'ONIAM et la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des infections iatrogènes et des infections nosocomiales, au centre hospitalier universitaire de La Réunion et à la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 12 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Caille, premier conseiller,

- M. Felsenheld, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2023.

Le rapporteur,Le président,

R. FELSENHELDCh. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

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