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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2100214

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2100214

mercredi 26 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2100214
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre bis
Avocat requérantCAUCHEPIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 février 2021, Mme F D, représentée par Me Cauchepin, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion à lui verser une somme de 740 750 euros en réparation de ses préjudices liés à l'opération chirurgicale qu'elle a subie le 12 novembre 2010 ;

2°) de mettre à la charge du CHU de La Réunion une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la faute médicale du CHU est révélée par l'apparition de divers troubles après l'opération, par l'absence de pose des bandelettes et par le retrait de ses ovaires ;

- le CHU a commis une faute liée à l'absence d'information donnée sur les risques liés à l'opération ;

- en tout état de cause, l'opération a eu des conséquences anormales au regard de son état antérieur ;

- l'ensemble de ses préjudices, déficit fonctionnel, préjudice esthétique, souffrances endurées, préjudice sexuel, préjudice d'impréparation, préjudice lié à la perte de ses ovaires, doit être évalué à la somme de 740 750 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mai 2021, le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), représentés par Me Vital-Durand, concluent au rejet de la requête.

Ils font valoir que les demandes de la partie requérante ne sont pas fondées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- et les observations de Me Cauchepin représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F D, née en 1944, souffrait d'un prolapsus diagnostiqué au début de l'année 2010. Le 12 novembre 2010 elle a été opérée au CHU de La Réunion par promontofixation antérieure et postérieure et la pose d'une bandelette sus-urétrale (TOT) dans le but de contenir la descente de ses organes et de mettre fin aux divers symptômes liés au prolapsus. Plusieurs mois après l'opération, Mme D a vu revenir et se développer certains symptômes du prolapsus qu'elle impute à une faute commise lors de l'opération. Par une demande indemnitaire préalable du 9 septembre 2020, Mme D a demandé au CHU de La Réunion de l'indemniser des préjudices consécutifs à l'opération chirurgicale du 12 novembre 2010. A la suite du rejet de sa demande le 21 décembre 2020 par le directeur général du CHU, Mme D demande au tribunal, par la présente requête, de condamner l'établissement public hospitalier à l'indemniser de ses préjudices.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne les fautes :

S'agissant des fautes liées à la réalisation de l'opération chirurgicale :

2. Aux termes du I. de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du docteur C en date du 9 mai 2016, réalisé à la demande de la commission de conciliation et d'indemnisation de La Réunion, que Mme D souffrait au cours de l'année 2010 d'un prolapsus en partie extériorisé, en ce qui concerne la vessie, gênante à la marche, accompagné de fuites urinaires modérées et de douleurs pelviennes. Il ressort de ces mêmes éléments qu'en l'absence d'alternative thérapeutique, son état de santé justifiait l'intervention chirurgicale réalisée le 12 novembre 2010 et que celle-ci a été menée conformément aux règles de l'art, sans que l'expertise ne relève aucun incident particulier.

4. A l'instance, Mme D soutient que l'apparition de fuites urinaires sévères à partir du mois de mai 2011, d'infections urinaires à partir du mois de décembre 2011, de pertes fécales modérées à partir de l'année 2012, et d'hématurie entre 2013 et 2014 révèlent l'existence d'une faute commise lors de l'opération chirurgicale. Toutefois, il résulte de l'instruction que, contrairement à ce qu'elle soutient, Mme D souffrait déjà de fuites urinaires avant l'opération ainsi qu'il en ressort des pièces du dossier et notamment du rapport d'expertise du professeur E du 31 mars 2015, du rapport d'expertise du docteur C précité et de plusieurs pièces du dossier comme du compte rendu de consultation au CHU du 27 février 2010, du courrier du docteur A B, gynécologue, du 17 mai 2010 et du courrier du 22 octobre 2010 du docteur G, urologue. En outre, il résulte de l'instruction que les symptômes apparus pour certains plusieurs mois et pour d'autres plusieurs années après l'opération sont caractéristiques du prolapsus dont souffre la patiente et que l'opération chirurgicale subie par Mme D connait un taux d'échec thérapeutique évalué à 10 %. Ainsi, si l'opération réalisée le 12 novembre 2010 a réussi à stopper la descente d'organes de Mme D, elle a échoué à mettre fin et à limiter le développement des fuites urinaires et des autres symptômes. Toutefois, aucun élément du dossier ne permet de conclure que l'opération chirurgicale a aggravé les symptômes de Mme D indépendamment du développement de la pathologie pour son propre compte. Ainsi, il résulte de tout ce qui précède que Mme D a été victime d'un échec thérapeutique partiel qui ne révèle pas de faute dans la réalisation de l'opération.

5. Au surplus, Mme D soutient que les bandelettes et les agrafes n'ont en réalité pas été posées lors de l'opération et que ses ovaires lui ont été retirés par le chirurgien. Toutefois, il résulte de l'instruction que le compte rendu de l'opération rédigé par le chirurgien mentionne la pose des dispositifs médicaux, que les étiquettes des dispositifs comportant le numéro des lots ont été retrouvées dans son dossier médical et que l'absence de constat à l'image de la présence des bandelettes par le professeur E peut s'expliquer par le fait qu'en 2015 ces bandelettes n'étaient plus suffisamment tendues pour être visibles. En outre, au soutien de ses allégations selon lesquelles ses ovaires ont été retirés par le chirurgien lors de l'opération, Mme D se fonde uniquement sur les mentions d'un compte rendu d'examen réalisé par un gynécologue le 8 mars 2018 qui porte la mention " ovaires ont disparu ". Toutefois, aucune précision n'est apportée sur le type d'examen ayant donné lieu à ce constat. En outre, ce fait n'a jamais été constaté lors des opérations d'expertise réalisées en 2015 et 2016, ni dans le cadre d'aucun examen antérieur à 2018. Ainsi, aucun lien ne peut être fait entre l'opération chirurgicale du 12 novembre 2010 et la circonstance que Mme D n'aurait plus d'ovaires en 2018. Par suite, les allégations de Mme D doivent être écartées.

S'agissant de l'information donnée à la patiente :

6. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () ".

7. Il résulte de l'instruction que si le chirurgien a reçu Mme D en consultation le 2 novembre 2010 pour lui expliquer le déroulement de l'intervention chirurgicale par promontofixation antérieure et postérieure et la pose d'une bandelette sus-urétrale (TOT), aucune information ne lui a été communiquée sur le risque d'échec thérapeutique de l'opération. Ainsi, le CHU de La Réunion a commis une faute consistant en un défaut d'information.

8. D'une part, en cas de manquement à l'obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

9. En l'espèce, il résulte de l'instruction qu'à la date de l'opération chirurgicale litigieuse Mme D souffrait d'un prolapsus en partie extériorisé, en ce qui concerne la vessie, gênante à la marche, accompagné de fuites urinaires modérées et de douleurs pelviennes. Aucune alternative thérapeutique à l'opération chirurgicale n'existait pour Mme D à ce stade de développement de sa pathologie, dès lors, notamment, que la kinésithérapie n'avait plus d'utilité sur un prolapsus extériorisé. En l'absence d'intervention chirurgicale, la pathologie de Mme D était susceptible d'évoluer, dans un délai qui ne peut être évalué, vers un prolapsus totalement extériorisé avec pour conséquence un inconfort certain, des saignements des organes génitaux par ulcération due au frottement des organes extériorisés, des fuites urinaires et fécales, des lésions et des douleurs, voire faire apparaitre une insuffisance rénale. En outre, il résulte de ce qui précède que le taux d'échec thérapeutique de l'opération est évalué à 10 % et que Mme D était très demandeuse d'un traitement rapide de son prolapsus par chirurgie. Il résulte de ces éléments qu'informée de l'échec possible de l'intervention, Mme D aurait consenti à l'acte chirurgical. Par suite, Mme D n'a pas subi de perte de chance de se soustraire à l'opération.

10. D'autre part, indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques courus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé, les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme D était déjà victime de fuites urinaires, certes modérées, avant son opération. En outre, Mme D était informée du diagnostic de prolapsus et donc des conséquences possibles de cette pathologie depuis le cours de l'année 2010. Par ailleurs, les premiers symptômes révélant l'échec partiel de l'opération chirurgicale sont apparus six mois après l'opération. Il en résulte que Mme D ne peut se prévaloir de la présomption de préjudice moral liée à l'impréparation.

En ce qui concerne l'accident médical non fautif :

12. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code la santé publique : " Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. "

13. A supposer que Mme D ait entendu se prévaloir du régime de l'accident médical non fautif, il résulte de l'instruction et de ce qui précède que son état de santé actuel n'est pas imputable à un acte de prévention, de diagnostic ou de soins. Ainsi qu'il en ressort du rapport d'expertise du 9 mai 2016 son déficit fonctionnel permanent peut être évalué à 10 % et les conséquences de l'échec thérapeutique ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles elle était exposée en l'absence de traitement et la survenance de l'échec thérapeutique, évaluée à 10 %, ne présente pas de probabilité faible. Par suite, Mme D ne remplit aucune des conditions pour se voir indemniser au titre de la solidarité nationale.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander au tribunal de condamner le CHU de La Réunion à lui verser la somme de 740 750 euros en réparation des préjudices consécutifs à l'opération du 12 novembre 2010.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHU de La Réunion, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme D réclame au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D, au centre hospitalier universitaire de La Réunion et à la société hospitalière d'assurances mutuelles devenue la société Relyens.

Délibéré après l'audience du 26 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Caille, premier conseiller,

- M. Felsenheld, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2023.

Le rapporteur,Le président,

R. FELSENHELDCh. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au ministre de la santé, des solidarités, de l'autonomie et du handicap, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

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