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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2100732

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2100732

jeudi 16 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2100732
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantVIDELO CLERC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 juin 2021, M. A B, représenté par Me Moissonnier, demande au tribunal :

1°) de condamner le Centre Hospitalier Ouest Réunion (CHOR) à lui verser la somme de 481 024 euros au titre des préjudices subis à la suite de son hospitalisation dans cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du Centre Hospitalier Ouest Réunion le paiement d'une somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le Centre Hospitalier Ouest Réunion est responsable d'un retard de diagnostic de trois mois ;

- la somme de 190 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice de la perte de chance de survie ;

- la somme de 100 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice moral ;

- la somme de 141 024 euros doit lui être allouée au titre de la perte de gains professionnels ;

- la somme de 50 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'agrément.

Par un mémoire enregistré le 2 juin 2023, Mme F C épouse B, Mme D B et M. E B, représentés par Me Moissonnier, déclarent reprendre l'instance engagée par M. A B, décédé le 14 novembre 2021, et demandent au tribunal :

1°) de condamner le Centre Hospitalier Ouest Réunion à leur verser, en leur qualité d'ayants-droits de M. A B, une somme de 481 024 euros au titre des préjudices subis par celui-ci assortie des intérêts à taux légal à compter du 15 juin 2021 ;

2°) de condamner le Centre Hospitalier Ouest Réunion à leur verser, en leur qualité d'ayants-droits de M. A B, une somme de 1 068 457 euros en réparation de leurs préjudices propres assortie des intérêts à taux légal à compter du 14 novembre 2021 ;

3°) de mettre à la charge du Centre Hospitalier Ouest Réunion la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier est responsable d'un retard de diagnostic de trois mois ;

- les préjudices subis par M. A B avant son décès doivent être indemnisés, à hauteur de 190 000 euros au titre de la perte de chance de survie, 100 000 euros au titre du préjudice moral, 141 024 euros au titre de la perte de gains professionnels et 50 000 euros au titre du préjudice d'agrément ;

- leurs préjudices propres doivent être indemnisés en leur qualité d'héritiers directs, à hauteur de :

En ce qui concerne les préjudices de Mme F B :

- la somme de 20 000 euros doit lui être allouée au titre du pretium doloris de M. A B ;

- la somme de 683 457 euros doit lui être allouée au titre du préjudice financier ;

- la somme de 100 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'agrément ;

- la somme de 70 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'affection ;

En ce qui concerne les préjudices de Mme D B :

- la somme de 20 000 euros doit lui être allouée au titre du pretium doloris de M. A B ;

- la somme de 15 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice financier ;

- la somme de 30 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'agrément ;

- la somme de 40 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'affection ;

En ce qui concerne les préjudices de M. E B :

- la somme de 20 000 euros doit lui être allouée au titre du pretium doloris de M. A B ;

- la somme de 10 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice financier ;

- la somme de 20 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'agrément ;

- la somme de 40 000 euros doit lui être allouée au titre du préjudice d'affection ;

Par un mémoire enregistré le 10 août 2021, la caisse générale de sécurité sociale de La Réunion déclare n'avoir aucune créance à faire valoir dans la présente instance.

Par trois mémoires en défense, enregistrés les 28 septembre 2021, 2 juin et 13 septembre 2023, le Centre Hospitalier Ouest Réunion, représenté par la SELARL Fabre et Associées, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de ramener les demandes des requérants à de plus juste proportions.

Il fait valoir que :

- à titre principal, le retard de diagnostic s'élève à deux mois et n'a entraîné qu'un préjudice caractérisé par des souffrances morales ;

- il y a lieu d'allouer aux requérants la somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral d'anxiété de M. A B ;

- à titre subsidiaire, il y a lieu d'ordonner une nouvelle expertise confiée à un médecin spécialisé en oncologie ;

- à titre plus subsidiaire, surseoir à l'indemnisation des préjudices des ayants-droits de M. A B dans l'attente de la production d'un élément de nature à établir que le décès de M. B est en lien avec sa pathologie ;

- le retard de diagnostic a entraîné une perte de chance de survie à 5 ans de 6,86 % ;

- la demande des requérants, présentée au titre de leur préjudice de perte de chance de survie doit être rejetée ;

- la demande des requérants, présentée au titre du préjudice d'agrément de M. A B doit être rejetée ;

- la demande des requérants, présentée au titre du préjudice de perte revenus de M. A B doit être rejetée ;

- la demande des requérants, présentée au titre du pretium doloris doit être rejetée ;

- il y a lieu, à titre principal, de surseoir à statuer sur la demande de Mme F B au titre du préjudice économique dans l'attente de la production d'une attestation de versement ou de non versement de la pension de réversion et à titre subsidiaire, ce préjudice doit être indemnisé à hauteur de 6 595,88 euros ;

- le préjudice d'accompagnement de Mme F B doit être indemnisé à hauteur de 343 euros ;

- le préjudice d'accompagnement de Mme D B doit être indemnisé à hauteur de 137,20 euros ;

- la demande de M. E B présentée au titre de son préjudice d'accompagnement doit être rejetée ;

- le préjudice d'affection de Mme F B doit être indemnisé à hauteur de 1 372 euros ;

- le préjudice d'affection de Mme D B doit être indemnisé à hauteur de 411,60 euros ;

- le préjudice d'affection de M. E B doit être indemnisé à hauteur de 411,60 euros ;

La clôture de l'instruction est intervenue le 31 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bauzerand, président-rapporteur,

- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public,

- les observations de Me Moissonnier pour les consorts B,

- et les observations de Me Fabre, substituée par Me Videlo-Clerc, pour le CHOR.

Considérant ce qui suit :

1. En raison d'une toux persistante, sur prescription de son médecin traitant, M. A B a subi un scanner pulmonaire le 4 août 2018. Le scanner ayant révélé une lésion excavée du Fowler droit de 7 x 5 x 4 cm avec des parois épaisses, spiculées, irrégulières, l'intéressé s'est rendu au Centre Hospitalier Ouest Réunion (CHOR) où il a été hospitalisé pour la réalisation d'un bilan du 10 au 14 août 2018. Après une fibroscopie bronchique réalisée le 14 août 2018, une tuberculose a été diagnostiquée et M. B a pu regagner son domicile avec une prescription d'Augmentin durant six semaines. Le 17 octobre 2018, un scanner de contrôle a été réalisé et a révélé une tumeur du Fowler droit. M. B a décidé de poursuivre sa prise en charge au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de La Réunion où un cancer du poumon sera finalement diagnostiqué. Par une demande préalable reçue le 15 février 2021, M. A B a sollicité du CHOR l'indemnisation des préjudices subis du fait du retard de diagnostic. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner cet hôpital à l'indemniser de ses préjudices. A la suite de son décès le 14 novembre 2021, Mme F B, Mme D B et M. E B, en leur qualité d'ayants-droits, ont repris l'instance engagée.

Sur la responsabilité du CHOR :

En ce qui concerne la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / () ".

3. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert désigné par le juge des référés que M. A B s'est rendu au CHOR le 10 août 2018 à la suite d'un scanner pulmonaire mettant en évidence une caverne tuberculeuse avec interrogation sur la présence d'une lésion néoplasique ou autre. Alors même que le test PCR-BK permettant de diagnostiquer la tuberculose est disponible à La Réunion depuis 2017, il résulte de l'instruction que le CHOR n'y a pourtant pas eu recours et a réalisé une fibroscopie bronchique le 14 août 2018. L'utilisation de ce test aurait conduit le CHOR à fixer un rendez-vous de consultation au minimum trente jours plus tôt, ce qui aurait nécessairement rendu la procédure de diagnostic plus rapide. En outre, le traitement antibiotique prescrit à l'intéressé est recommandé pour traiter une infection par germe classique et ne fait pas partie des médicaments antituberculeux, ce qui aurait également permis de revoir M. B en consultation plus rapidement, quinze jours après sa sortie du service. Si d'autres retards sont intervenus à compter de sa prise en charge par le CHU de La Réunion le 30 octobre 2018, ces derniers ne sauraient être imputables au CHOR.

4. D'autre part, il résulte de l'instruction que le délai total de prise en charge de M. A B, entre le 30 octobre 2018 et la lobectomie du 21 janvier 2019 a duré douze semaines. Eu égard aux retards visés au point précédent, sa prise en charge aurait pu démarrer dès le 30 août 2018 et la lobectomie aurait donc pu être réalisée au plus tôt le 6 novembre 2018. Dans ces conditions, cette erreur de diagnostic, à l'origine du retard de deux mois, constitue une faute de nature à engager la responsabilité du CHOR.

En ce qui concerne la perte de chance :

5. Dans les cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

6. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du 14 décembre 2020 que le retard de diagnostic a entraîné une perte de chance de 6,86 % d'échapper aux dommages. Il y a lieu par suite d'appliquer un taux de perte de chance de 6,86 % au montant des préjudices subis par le requérant.

Sur l'évaluation des préjudices :

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices subis par M. A B :

7. Le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Si la victime du dommage décède, son droit, entré dans son patrimoine avant son décès, est transmis à ses héritiers.

S'agissant des préjudices patrimoniaux :

8. S'il est soutenu que M. A B aurait subi des pertes de gains professionnels indemnisables à hauteur de la somme de141 024 euros, il résulte de l'instruction qu'il était dans l'incapacité, du fait de sa maladie, de poursuivre son activité professionnelle. En outre, les pertes de gains professionnels postérieures au décès n'entrant pas dans le patrimoine de la victime ne peuvent faire l'objet d'une indemnisation. Par suite, les pertes de gains professionnels alléguées ne sont pas imputables au retard de diagnostic, mais uniquement à la maladie elle-même et la demande d'indemnisation de ce chef devra, dès lors, être rejetée.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux :

9. En premier lieu, les requérants sollicitent l'indemnisation à hauteur de la somme de 190 000 euros pour la perte de chance de survie de M. A B. Toutefois, la perte de chance de survie n'est pas constitutive d'un chef de préjudice autonome indemnisable et correspond uniquement à la part indemnisable de l'ensemble des préjudices justifiés du défunt. Par suite, la demande à ce titre ne peut qu'être rejetée.

10. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que le préjudice d'agrément subi par M. A B était la conséquence exclusive de la maladie dont il souffrait, et que ce préjudice n'est pas imputable au retard de diagnostic. Dans ces conditions, l'indemnisation de ce poste de préjudice sera écartée.

11. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que le préjudice moral invoqué par les requérants ne saurait être imputable au retard de diagnostic, lequel n'a fait que retarder l'annonce de la maladie, qui aurait, par elle-même, provoquée un choc pour M. A B. L'indemnisation de ce poste de préjudice sera également écartée.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices subis par les victimes indirectes :

12. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " () / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte des capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelles mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / () ".

13. Pour juger que le premier alinéa du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique ouvre aux ayants droit de la victime d'un accident médical un droit à réparation de leurs préjudices propres au titre de la solidarité nationale, le juge ne peut se fonder sur la seule circonstance que la victime d'un accident médical ouvrant droit pour elle-même à réparation au titre de la solidarité nationale est décédée, mais il doit rechercher si elle est décédée en raison de l'accident médical dont elle a été victime. Les dispositions du premier alinéa du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique n'ouvrent droit à réparation par l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux, des Affections Iatrogènes et des Infections Nosocomiales (ONIAM) pour les ayants droit de la victime d'un accident médical, au titre de cet accident, que des seuls préjudices résultant du décès de la victime, à l'exclusion des préjudices nés antérieurement.

14. Mme F C épouse B, Mme D B et M. E B demandent, en leur qualité d'ayants droit de M. A B, l'indemnisation de leurs préjudices propres subis, à savoir l'indemnisation d'un préjudice financier, préjudice d'accompagnement, des souffrances endurées et un préjudice d'affection.

15. Toutefois, dès lors qu'il n'est pas établi, ni même allégué, que le décès de M. A B serait en lien direct et certain avec sa maladie et notamment avec le retard de diagnostic imputable au CHOR, les préjudices propres dont les requérants demandent réparation ne peuvent donner lieu à indemnisation. Par suite, leurs demandes tendant à la réparation de leurs préjudices financiers, d'accompagnement, des souffrances endurées et d'affection doivent être rejetées.

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à ce que le CHOR soit condamné à indemniser les requérants des préjudices liés au retard de diagnostic de la maladie de M. A B ne peuvent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par les requérants au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge du CHOR qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme F C, Mme D B et M. E B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F C, Mme D B, M. E B et au centre hospitalier Ouest Réunion.

Délibéré après l'audience du 16 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président rapporteur,

- M. Banvillet, premier conseiller,

- M. Duvanel, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 janvier 2025.

Le président rapporteur,L'assesseur le plus ancien,

Ch. BAUZERANDM. BANVILLET

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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