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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2100900

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2100900

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2100900
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantCABINET BARDON & DE FAY- Avocats Associés - BF2A

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 12 juillet 2021 et 18 octobre 2022, les sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's, représentées par Me Antelme, avocat, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Saint-Pierre à leur verser la somme totale de 473 274,36 euros HT, assortie des intérêts moratoires et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Pierre une somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- leur requête est recevable ;

- la commune de Saint-Pierre est redevable de la somme totale de 363 210,77 euros au titre de l'allongement des délais, dont 6 691,28 euros reviennent à la société Marraud Architecture, 275 321,92 euros à la société Marraud Ingénierie, 39 725,39 euros à la société Cotel Ingénierie et 41 472,18 euros à la société Idem's ;

- la commune est également redevable, au titre de prestations supplémentaires les ayant conduites à relancer des consultations d'entreprises, des sommes de 5 522,35 euros à la société Marraud Architecture, 62 405,65 euros à la société Marraud Ingénierie, 3 557,95 euros à la société Cotel Ingénierie et 1 577,64 euros à la société Idem's.

Par des mémoires en défense enregistrés les 11 mars 2022 et 3 octobre 2022, la commune de Saint-Pierre, représentée par Me Wally Issop, avocate, conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce que la société Marraud Architecture, en sa qualité de mandataire solidaire du groupement de maîtrise d'œuvre, soit condamnée à lui verser la somme de 18 807 euros HT au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis ;

- à ce que soit mise à la charge des sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, dès lors que le titulaire du marché ne justifie pas avoir présenté un mémoire en réclamation dans le délai de deux mois suivant la naissance du différend, celui-ci étant né selon elle le 24 septembre 2019 ;

- elle est en droit de réclamer au groupement de maîtrise d'œuvre la somme de 18 807 euros HT correspondant au coût qu'elle a supporté du fait des défaillances dudit groupement ;

- les prétentions des sociétés requérantes ne sont pas justifiées.

Par une ordonnance du 21 octobre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 8 novembre 2022.

Un mémoire, présenté pour la commune de Saint-Pierre, a été enregistré le 7 novembre 2022 et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des marchés publics ;

- l'arrêté du 16 septembre 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de prestations intellectuelles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Seroc, conseiller,

- les conclusions de Mme Legrand, rapporteure publique,

- les observations de Me Gauthier substituant Me Antelme, avocat des sociétés requérantes,

- et les observations de Me Wally Issop, avocate de la commune de Saint-Pierre.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte d'engagement du 22 mars 2011, la commune de Saint-Pierre a attribué le marché de maîtrise d'œuvre relatif à la construction d'un centre multi-accueil " Mas Fleuri " à un groupement solidaire constitué entre les sociétés Marraud Architecture (mandataire), Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's. Le chantier, d'une durée initiale de 14 mois, a accusé d'importants retards. Par un mémoire en réclamation, transmis par courrier du 22 septembre 2020, la société Marraud Architecture, au nom du groupement, a adressé au maître d'ouvrage une demande de paiement des prestations supplémentaires et au titre de l'allongement des délais pour un montant total de 373 357,67 euros. Par la présente requête, les sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's réitèrent leur demande indemnitaire, qui s'élève désormais à la somme de 373 274,36 euros.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune de Saint-Pierre :

2. Aux termes de l'article 37 du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés de prestations intellectuelles (CCAG-PI) : " () Tout différend entre le titulaire et le pouvoir adjudicateur doit faire l'objet, de la part du titulaire, d'une lettre de réclamation exposant les motifs de son désaccord et indiquant, le cas échéant, le montant des sommes réclamées. Cette lettre doit être communiquée au pouvoir adjudicateur dans le délai de deux mois, courant à compter du jour où le différend est apparu, sous peine de forclusion. / Le pouvoir adjudicateur dispose d'un délai de deux mois, courant à compter de la réception de la lettre de réclamation, pour notifier sa décision. L'absence de décision dans ce délai vaut rejet de la réclamation. ". L'apparition d'un différend, au sens des stipulations précitées, entre le titulaire du marché et l'acheteur, résulte, en principe, d'une prise de position écrite, explicite et non équivoque émanant de l'acheteur et faisant apparaître le désaccord. Elle peut également résulter du silence gardé par l'acheteur à la suite d'une mise en demeure adressée par le titulaire du marché l'invitant à prendre position sur le désaccord dans un certain délai. En revanche, en l'absence d'une telle mise en demeure, la seule circonstance qu'une personne publique ne s'acquitte pas, en temps utile, des factures qui lui sont adressées, sans refuser explicitement de les honorer, ne suffit pas à caractériser l'existence d'un différend au sens des stipulations précédemment citées.

En ce qui concerne la demande de paiement des prestations supplémentaires induites par les défaillances d'entreprises :

3. Il résulte de l'instruction que, par des courriers des 19 décembre 2016 et 25 septembre 2017, les sociétés requérantes ont demandé le paiement de prestations supplémentaires liées à la défaillance d'entreprises intervenant sur le chantier. Par un courrier du 26 février 2018, reçu le 15 mars suivant, la commune de Saint-Pierre a rejeté ladite demande. Cette prise de position de la collectivité a fait naître un différend entre le maître d'ouvrage et le groupement d'entreprises au sens des stipulations précitées de l'article 37 du CCAG-PI. Le délai de deux mois prévu par cet article a donc commencé à courir à compter de la réception de ce courrier. Si ledit groupement a adressé à la commune un courrier daté du 28 février 2018, ce courrier, antérieur à la naissance du différend, ne saurait toutefois constituer une lettre de réclamation au sens des stipulations précitées. Les sociétés requérantes, dont le mémoire en réclamation n'a été reçu par le maître d'ouvrage que le 24 septembre 2020, n'ont donc pas adressé, avant l'expiration du délai imparti pour ce faire, à la commune de Saint-Pierre une telle lettre de réclamation exposant les motifs de leur désaccord et indiquant le montant des sommes réclamées. Par suite, conclusions formulées sur ce point sont irrecevables, ainsi que l'oppose la commune de Saint-Pierre.

En ce qui concerne la demande d'indemnisation des incidences financières liées à l'allongement des délais :

4. Il ne résulte pas de l'instruction que la commune de Saint-Pierre ait entendu refuser une demande d'indemnisation au titre des incidences financières liées à l'allongement des délais. Dès lors, il n'existe aucune prise de position écrite, explicite et non équivoque émanant du maître d'ouvrage sur une telle demande que les sociétés requérantes ne lui ont au demeurant pas adressée, de nature à caractériser l'existence d'un différend sur ce point au sens des stipulations précitées de l'article 37 du CCAG précité. Par suite, le mémoire en réclamation, transmis par un courrier en date du 22 septembre 2020 et reçu le 24 septembre suivant par les services de la commune de Saint-Pierre, n'étant pas tardif, la fin de non-recevoir tirée de la forclusion doit donc être écartée.

Sur les conclusions pécuniaires :

4. Il résulte des dispositions des articles 9 de la loi n° 85-704 du 12 juillet 1985 et 30 du décret n° 93-1268 du 29 décembre 1993 que le titulaire d'un contrat de maîtrise d'œuvre est rémunéré par un prix forfaitaire couvrant l'ensemble de ses charges et missions, ainsi que le bénéfice qu'il en escompte, et que seule une modification de programme ou une modification de prestations décidées par le maître de l'ouvrage peut donner lieu à une adaptation et, le cas échéant, à une augmentation de sa rémunération. Ainsi, la prolongation de sa mission n'est de nature à justifier une rémunération supplémentaire du maître d'œuvre que si elle a donné lieu à des modifications de programme ou de prestations décidées par le maître d'ouvrage. En outre, le maître d'œuvre ayant effectué des missions ou prestations non prévues au marché de maîtrise d'œuvre et qui n'ont pas été décidées par le maître d'ouvrage a droit à être rémunéré de ces missions ou prestations, nonobstant le caractère forfaitaire du prix fixé par le marché si elles ont été indispensables à la réalisation de l'ouvrage selon les règles de l'art, ou si le maître d'œuvre a été confronté dans l'exécution du marché à des sujétions imprévues présentant un caractère exceptionnel et imprévisible, dont la cause est extérieure aux parties et qui ont pour effet de bouleverser l'économie du contrat.

5. Le groupement de maîtrise d'œuvre sollicite la somme totale de 363 210,77 euros au titre de la prolongation de ses missions de maîtrise d'œuvre, qui se sont étendues sur une durée de 55 mois alors que la durée initiale était estimée à 14 mois. Toutefois, la seule prolongation du marché de maîtrise d'œuvre ne révèle pas, par elle-même, une insuffisance de programmation de la part du maître d'ouvrage ou l'existence de modifications de programme, non plus que de prestations décidées par le maître d'ouvrage. A ce titre, les sociétés requérantes ne justifient pas de l'existence et de la nature des prestations pour se voir octroyer une telle somme. Elles ne démontrent pas au soutien de leur demande sur ce point avoir été confrontées à des modifications de programme ou de prestations demandées par ce dernier qui n'auraient pas fait l'objet d'une rémunération complémentaire dans le cadre des avenants des 26 juin 2014 et 20 juin 2018 prévoyant les sommes de 13 747,88 euros et de 69 883,39 euros HT en leur faveur, et n'établissent pas non plus avoir réalisé des prestations indispensables à la réalisation de l'ouvrage selon les règles de l'art. Par ailleurs, il n'est ni soutenu ni même établi que le maître d'ouvrage aurait commis des fautes ayant conduit à l'allongement de la durée du chantier, ce qui au demeurant ne résulte pas de l'instruction dès lors que les sociétés requérantes ne lui reprochent que la défaillance des entreprises.

6. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions présentées par les sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's tendant au versement d'une somme de 363 210,77 euros au titre de l'allongement des délais, assortie des intérêts moratoires et de la capitalisation des intérêts.

Sur les conclusions reconventionnelles :

7. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de la liquidation judiciaire de la société Ersec, le maître d'ouvrage, afin de mettre à jour le dossier de consultation des entreprises (DCE) en vue de lancer une nouvelle procédure de mise en concurrence, a confié, par un bon de commande du 25 mai 2016 d'un montant de 18 807 euros HT, à la société PEMJ la mission de réaliser un diagnostic technique de la plomberie. Alors même qu'une telle mission incombe au groupement de maîtrise d'œuvre en vertu de l'article 3.1 du CCAP, qui dispose qu'il lui appartient " en cas défaillance d'une entreprise, pour quelque cause que ce soit, d'assister le maître de l'ouvrage pour les mesures conservatoires à prendre ainsi que dans les démarches nécessaires à la mise en place de solutions de substitution ", la commune de Saint-Pierre n'établit pas que ledit groupement aurait refusé ou aurait été dans l'incapacité de l'exécuter. Par suite, les conclusions reconventionnelles de la commune tendant à la condamnation du groupement requérant à lui verser la somme de 18 807 euros HT seront rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint-Pierre, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par les sociétés requérantes au titre des frais qu'elles ont exposés pour leur requête.

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur ce même fondement par la commune de Saint-Pierre à l'encontre des sociétés requérantes.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's est rejetée.

Article 2 : Les conclusions reconventionnelles présentées par la commune de Saint-Pierre sont rejetées.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Saint-Pierre au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié aux sociétés Marraud Architecture, Marraud Ingénierie, Cotel Ingénierie et Idem's et à la commune de Saint-Pierre.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Cornevaux, président,

- M. Ramin, premier conseiller,

- M. Seroc, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

Le rapporteur,

S. SEROC

Le président,

G. CORNEVAUXLa greffière,

J. BELENFANT

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.jb

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